CHAPITRE XII
ARVIOUNA.
Famille ^Aroiouna, — Ses exploits précoces. — Portrait physique et moral. — Géoie artistique des Innoït. — Caractère volontaire à*Arviouna. — Sa propension au meurtre. — Sa sensibilité. — Trépas inopiné de TchiO'Wéilô, — Inunoralité et impiété des jeunes Esquimaux.
Sous ce titre, je résume en quelques lignes mes appréciations sur un jeune Esquimau que je m'étais attaché le 11 juillet 1870, au fort Mac Plierson, à mon retour de TAlaska, que je conduisis avec moi à ma résidence du fort Bonne-Espérance, et que je gardai jusqu'en automne de la même année.
Je présente ce portrait à la méditation des lecteurs comme un spécimen de la nation esquimaude. J'avais pu étudier Arviouna tout à mon aise, car il avait été mon pupille, mon commensal et mon hôte pendant deux mois, en même temps que mon maître de langue esquimaude.
Les apologistes de Yhomme de la nature, pas plus que les partisans du progressisme darwinien, ne pourront me reprocher d'avoir offert à leur examen un homme mûr, dévoré de passions, perdu de vices, estampillé par le stigmate des crimes ; car Arviouna était un enfant de quatorze à quinze ans. Gis d'un chef décédé de la rougeole en 1865, élevé par sa tante, qui était mariée à Tsapouiaytoh^ an autre chef, n'ayant reçu aucune notion de religion et sevré des
es er
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mauvais exemples de ses compatriotes depuis trois ans, par Tinterprète peau-de-lièvre du fort Mac Pherson, Joseph Tchm-wétlô (le Garçon apathique).
Maintenant, comparez cet enfant avec n'importe quel petit paysan de nos campagnes, — le gavroche des grandes villes excepté, car il ne vaut guère mieux qu'un Ksquimau, — et vous me direz, de bonne foi, s'il est permis d'admirer le prétendu homme de la nature, et surtout de le pla- .cer au-dessus du chrétien.
Am'ouna (le Baleinier) appartenait à la tribu des Taréorméout ou Gens de la haute mer, qui habitent à l'ouest des bouches du Mackenzie. Orphelin à dix ans, sa tante, ou plutôt la femme de son oncle paternel, le recueillit et réleva.
A douze ans, on devait lui faire subir la perforation des joues et du cartilage des oreilles, opération qui donne l'admission parmi les guerriers à titre d'émancipation. L'enfant conçut une si grande appréhension de cette opé- . ration douloureuse, qu'il quitta sa famille adoptive et demeura avec l'interprète Tchia-wétlô, refusant dès lors d'avoir aucune communication avec ses compatriotes.
— Si je retourne avec eux, me disait-il, ils me perceront les joues, ils me fendront les oreilles. Mieux vaut que j'abandonne mes parents.
Pendant l'été de 1870, Tchia-wétlô devant s'absenter du fort Mac Pherson pour se rendre au fort Simpson, il consentit volontiers à me conBer son protégé, qu'il devait me reprendre à son passage à Bonne-Espérance, en automne. C'était pour moi une excellente occasion de continuer la composition de mon dictionnaire esquimau, de traduire des prières et des hymnes en cette langue, enfln de recevoir des leçons que je ne pouvais obtenir au fort Mac Pherson.
La crainte que manifestait ce jeune homme pour une
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opération que tous les Esquimaux mâles subissent courageusement, m'étonnait d'autant plus qu^^mbt/na était loin d'être un lâche. Dès Tâge de neuf ans, il avait déjà fait ses preuves de guerrier en lardant à coups de couteau un enfant de son âge, à Tépaule droite. De son côté, il montrait avec fierté une large boutonnière que ce petit camarade lui avait amoureusement pratiquée sous le sein gauche, à Taide de son tsaviralsiark.
Quels furent ses autres exploits d'enfance ?^mbtfiia se garda bien de me les raconter. Il avait ceci de commun avec les hommes de la libre pensée qu'il ne se reconnaissait coupable d'aucune faute, tout en voulant que chacun se mit à ses pieds.
— Ou*entends-tu par péché? me disait-il souvent. Moi, je ne sais pas ce que c'est. Je n'ai jamais commis de péché.
Et quand je lui faisais l'énumération de toutes les fautes dans lesquelles l'homme tombe si fréquemment : mensonges, actes de colère, impudicités, intempérance, rixes, railleries , larcins , fornications , et autres plus grands encore qui sont le pain quotidien des pauvres infidèles, Arviouna n'avait qu'une réponse :
— Nalouiyounha, nalouïyounha , Je n'en sais rien, je n'en sais rien. Et cependant il changeait de couleur, prenait un air d'épouvante et s'enfuyait aussitôt.
Gras, replet, fortement membre, ainsi que tous ses compatriotes en général, Arviouna avait les épaules larges, carrées, le col court et épais, la tète carrée aussi, informe; les jambes droites, musclées et bien faites, les pieds et les mains extraordinairement petits; tous les indices d'un tempérament herculéen. Sa démarche n'était ni traînante comme celle du Peau-Rouge, ni dégingandée comme l'allure du nègre; mais aisée, noble, alerte comme celle de l'Européen. A voir marcher cet enfant sans prétentions.
on Aurait dit un fantassin bien dressé, plein de résolution et d'énergie.
De rénergie, oh! certes, il en avait.
Quant à ses charmes juvéniles, ils étaient tels qu*on ne pouvait nullement Taccuser d'avoir dans ses veines un mélange de sang européen. C'était du malais tout pur. Teint de café au lait animé encore un peu de cet incarnat qui leur passe à douze ou treize ans obliques, noirs, pétillants, mais point d et accompagnés de ce renflement de la p qui caractérise la race esquimaude, ce i de Tœil qui, à Paris, ne se rencontre qu qui hante fréquemment Saint-Lazare. ( bouche, point encore déparée par le toutaït, n'était ni béante ni pendante adultes de sa nation; et ses dents n'i limées. Des cheveux noirs, frisant comn herse, coupés carrément au-dessus dei ceux des moudjiks, recouvraient un front déprimé vers le haut, signe d'entêtement
11 y avait certainement de la laideu lunaire, et il m'était bien difficile de le 1 çon, quand le sourire, ce rayon de humaine, ne venait pas illuminer son vi grâce précisément à la rotondité de s) figure, Arviouna passait pour un joli \ Peaux-de-lièvre du fort Bonne-Espéranc< yeux de ces sauvages, c'est dans la ron( le nec plus vltrà de la perfection. Pourq n'est-il pas de leur avis? La ligne courbi Traité du beau, est la caractéristique de li de plus courbe que la circonférence?
Voilà ce qu'était Arviouna au physique
Je ne l'avais pris et gardé avec moi q
dessein de me perfectionner dans Tétude^de la langue esquimaude, tout en sondant les dispositions religieuses d'un individu de celte race mécréante d*instinct.
Dans ce double but, je le traitai beaucoup mieux que je ne le faisais des Peaux-de-lièvre et autres Indiens à mon service. Je ne lui demandai jamais d*autre travail que deux heures de classe d*esquimau par jour, Tune le matin, Tautre le soir. 11 ne s^en acquittait jamais sans une reluctance manifeste. Il fut nourri des restes de notre table, qu'il prenait dans notre vaisselle, sur la même table que nous, mais après nous; ce qui, dans ce pays, est un honneur que Ton ne fait qu'aux métis d'origine européenne ou aux serviteurs canadiens ou européens. Les purs sauvages mangent toujours à la cuisine et des mets qu'ib se sont apprêtés eux-mêmes.
Tant qu'il fut avec nous, Arviauna ne manqua jamais de rien; il n^eut jamais ni faim ni froid, ne ressentît aucune fatigue, n*éprouva de notre part aucune contrainte, aucun obstacle à sa liberté; et, bien qu'il n'eût jamais travaillé, nous l'habillâmes de neuf, à son départ, et mîmes tout en œuvre pour le garder avec nous.
De son côté, il était à l'aise, gracieux, avenant, effronté même et tracassier comme le sont les enfants gâtés et tous ses cbers compatriotes. Au demeurant, Arviotina était un enfant insupportable, un vrai maringouin, comme l'appelaient les Peaux-de-lièvre. Par cette épithète, qui désigne le petit insecte que nous nommons cousin, ces Indiens veulent dépeindre cette importunité tenace, ces harcèlements de mendiant que les Esquimaux mettent dans leurs incessantes demandes, ces chansons sempiternelles, ces danses, ces grimaces dont ils vous obsèdent sans cesse, à l'instar des cousins qui assaillent l'humain bipède, pour obtenir de lui ce qu'il ne peut ni ne veut leur donner : son sang.
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— Erakhé kkwi lakhintté : les Esquimaux sont semblables aux Cousins. Jamais proverbe n'a mieux dépeint le caractère quémandeur, tracassier et irritant d'un peuple.
La paresse est le défaut dominant du sauvage. Tous ses vices découlent de là. Un sauvage laborieux n'a presque pas de défauts ; c'est un stoïque. Mais les Esquimaux sont paresseux à leur manière. Hien ne leur coûte à faire lorsqu'il s'agit d'eux-mêmes; par contre, travailler pour autrui est un labeur auquel ils ne se prêtent point. En d'autres termes, ils ne sont paresseux que par égoïsme, non par nature; tandis que le Penu-Rouge l'est si foncièrement qu'il préfère manquer du nécessaire que de travailler.
Il nous fut donc impossible de rien obtenir d'Arviouna sous le rapport du travail. Dès qu'on essayait de lui faire faire quelque tache, qui d'ailleurs lui aurait été rétribuée, il allait trouver Basile Tsiontran^ notre plus jeune serviteur, un Dindjié de même âge que lui et Gis de chef comme lui, et lui disait dans unjargon ineffable qu'il avait inventé :
— Tchifjlerk (homme), tu vas faire ceci pour moi, entends-tu? Et lorsque Basile s'en défendait, comme ayant déjà reçu sa tâche de notre part :
— Ah! tu ne veux pas? lui disait-il, eh bien! tiens... tiens... tiens... ! 11 vous le saisissait par la chevelure, le renversait, lui mettait un genou sur la poitrine, et frappait à coups redoublés, jusqu*à ce que le petit Dindjié eût obtempéré à ses désirs.
Nous surprîmes souvent Basile pleurant, se lamentant d'un air découragé. A nos questions, il répondait invariablement : — Anakren tsell se dhelren! Le petit stercoraire m'a tué !
De lui-même, il ne se plaignait pas.
Je dus menacer bien souvent Arm'ouna de le renvoyer de chez nous, s'il continuait à tuer son camarade. Mes menaces avaient pour but de le porter à s'amender durant
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quelques jours ; puis il recommençait de plus belle. Contre ses coups, Basile, le doux enfant, n*avait que des larmes. Quant au travail, Arciouna n*f mordait pas davantage. Sitôt qu*on lui commandait la moindre chose pour le service de la maison, il avait toujours la même réponse prête :
— Moi, je ne suis point un esclave; je suis un homme (tchiglerk) comme le sont les Blancs. Commandez cela à ce pouilleux de Basile.
Une fois son refus motivé et exprimé, il s'y entêtait comme un vrai mulet. Rien ne pouvait le faire revenir sur sa décision.
11 ne faut pas croire, cependant, ({\i^ Arviouna demeurât inoccupé. Il travaillait sans cesse, mais pour lui-même, selon les goûts, les aptitudes et les idées des Esquimaux. Il faisait ce qu*il avait vu faire à ses compatriotes, bien quil n'eut aucun espoir ni aucun désir de retourner parmi eux, de crainte d'en avoir les joues percées et les oreilles fendues.
Tantôt il cherchait des clous et de vieilles ferrailles autour des maisons et en faisait provision dans un sac; tantôt il dérobait quelque vis, quelque lime, dans Tatelicr, et se hâtait d'ajouter Toutil à son petit trésor. Puis il fabriquait des flèches, il forgeait des dards de lance ou de zagaie. D'autres fois, c'étaitune pipe à plateau, une arbalète, un arc, une blague à tabac qu'il façonnait.
Et (|uand je le taquinais :
— Mais, Arviouna, à quoi passes-tu ton temps, voyons? Qui donc, sur la terre! pense ici à se servir de ces engins d'un autre temps et d'une autre époque?
— Tais-toi, Ayonley (mon oncle), tais-toi. Ce que je fais n'est pas inutile : c'est pour le vendre aux pouilleux.
Il désignait ainsi les Dènè et les Dindjié, inflniment moins pouilleux que lui.
Faire du commerce, c'était toute sa pensée^ sa seule
préoccupation. Son habileté émerveillait mes sauvages, qui étaient la plupart très-maladroits, et bien vite il eut des commandes. On lui demandait des dards de flèche, des pipes en plomb ou en bois sculpté ; les femmes voulaient en avoir des boîtes à ouvrage. Pour les Dènè, ces objets étaient de vraies curiosités, des chinoiseries qu'ils se disputaient. Et Arviouna était rétribué en vieux clous, en tabac, en verroteries, en souliers de peau de renne et autres objets utiles.
Nous le laissions faire, puisque c'était dans son ordre.
Ce petit phénomène comprenait bien sa supériorité sur les autres sauvages, au point de vue du génie, de Tart. 11 en prenait des airs d'importance, quelque chose de Thomme fait qui ne nous plaisait pas dans un enfant. Involontairement, je pensais à ces petits Yankees de douze à treize ans que j'avais vus sur les bateaux à vapeur du Mississipi, le cigare au bec, le poing sur la hanche et Tair ravageur, s'en allant gagner leur vie dans les fermes lointaines and make money.
Arviouna nous tenait tête; il se cabrait contre nous comme s'il eût eu trente ans. Il raisonnait, s'obstinait, sans montrer plus de crainte ni de déférence que si nous eussions été ses égaux. Lorsqu'on le contrariait dans ses volontés, souvent absurdes, je l'ai vu quelquefois larmoyer, mais c'était de rage. Je ne l'ai vu pleurer de crainte qu'une fois qu'il ressentit je ne sais quelle légère indisposition. Dans ce cas, où le Peau-Rouge manifeste un stoïcisme qui ressemble à de l'insensibilité, /^mouna se désolait, il pleurait à chaudes larme3, il demandait avec supplications qu'on le guérit bien vite, tout de suite, mais tout de suite.
Tels sont tous les Esquimaux, placés dans le même cas que cet enfant.
J'ai dit que nous étions dans l'habitude de donner à Arviouna les restes de notre table, alors que le pauvre et
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doux Basile Tsiontran avait à faire griller ou bouillir la viande ou le poisson qu'il recevait pour ses rep^s. Cette j déférence, qui n était point due à TEsquimau, aurait dû le^ rendre reconnaissant; elle ne servit qu*à le faire plus prétentieux et exigeant, il était convaincu que cet honneur était dû à la supériorité de sa race, à la noblesse de sod rang. Un Gis de chef!
In jour^ il arriva, par hasard, que le mets servi sur notre frugale table arctique fut moins abondant que de coutume^ et qu*il n*en resta point pour Arviouna. Notre repas Gni, on lui donna donc un morceau de viande crue avec le conseil de Tappréter lui-même. Dans son pays, il Teût mangée toute crue avec autant de délices que si elle eût été cuite. Cbez nous, ce fut tout autre chose. L'Esquimau se crut méprisé ; il refusa cette viande d*un air hautain, et, avec un beau mouvement de noble indignation, il jeta la viande dans un coin et alla se jeter lui-même sur son lit en murmurant :
— Je le raconterai à mes parents, va!
Cette menace était le nec plus uUrà de la fatuité , à ceni trente lieues de la mer Glaciale, seul au milieu d'étrangen qui eussent pu'en faire leur esclave. Ah! il savait bien, Il petit, à qui il s'adressait. \
Personne d'entre nous n'y fit attention.
Se voyant dédaigné, Artiouna se mit alors à pleurer. Des pleurs il passa aux cris; des cris, aux coups. Et voiU une tempête effroyable qui remplit la maison de clameurs et rassemble les voisins. 11 était entré dans un de ces accès de rage indicible que l'on ne rencontre que dans les cabanons de fous et chez les Esquimaux, frappant du pied contre les portes et les cloisons, hurlant, vociférant, enrageant. 11 en était bleu.
Malheureusement, de la part d'un enfant et chez nous, cette scène était plus propre à exciter Thilarité qu'à nous
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inspirer delà crainte ou de la commisération. Nous rîmes et le laissâmes continuer à son aise, mais sans le toucher ni l'invectiver.
. De guerre lasse, Arviouna avise Basile, qui apprêtait son diner, et lui dit d'un ton altier et bourru : — Kreymirk (chien), liens, fais cuire ma viande !
— Oh ! ça, c'est un pouilleux, ce n'est pas un homme.
— Assez d'injures. Tu veux t'en aller, eh bien ! va-t'en Arviouna fait un paquet de ses effets, il ramasse son sac
à ferrailles, son arc et son carquois, et, sans prendre autrement con<^ de nous, il s'en va droit au fort Bonne- Espérance, qui était distant de trois cents pas seulement de notre demeure.
De temps à autre, il se retournait pour voir si je ne ferais pas mine de courir après lui pour le retenir. S'apercevant que nul n'en faisait de cas, le pauvre enfant s'en revint piteusement ; il se réinstalla à la cuisine et recommença son tapage de plus belle. liien ne fit écho à cet appel du dépit, de la colère et de l'amour-propre froissé. Ni rires, ni menaces, ni remontrances; rien, absolument rien que le silence.
Une heure après, Arviouna, après avoir fait lui-même rôtir sa viande et avoir bien dîné, retourne chez moi tout souriant et en chantant. 11 s'assied à côté de ma table de travail et me dit du ton le plus doux et le plus câlin possible :
— Mon oncle, kraléouyartowouk ! travaillons tous deux aux écritures !
II venait me donner ma leçon d'esquimau, après en avoir reçu une autre de savoir-vivre. Nul ne fit allusion à cette scène; je ne lui en parlai pas, je le traitai comme si rien ne s'était passé.
Dès ce jour, Arviouna fut dompté ; mais il ne mangea plus à table, dans mon assiette et après nous. 11 reçut sa part de viande ou de poisson crus, comme Basile, et, comme lui, apprêta lui-même ses repas.
Très-enjoué, comme le sont ses compatriotes, Arviouna était vu avec plaisir par un chacun, et traité, certes, par les Peaux-de-lièvre et les Dindjié , avec beaucoup plus d'affection et de bienveillance qu'il ne les traitait luimême. On avait pitié de son isolement, de sa jeunesse, de
sa faiblesse d*orpbelin. La religion a tant adouci et fondu Tàpreté de cœur des sauvages !
Bien loin de reconnaître et d*apprécier la charité de cet bons procédés, Tenfant s'attira bientôt la malveillance générale par son dévergondage, ses attaques vis-à-vis du sexe, ses facéties mordantes, ses railleries déplacées, ses injures même. Son immoralité devint notoire; les enfants de son âge et les jeunes gens se virent par lui poussés à des querelles et à des rixes qui auraient pu devenir sanglantes. Bref, on ne l'appela plus, au bout de quelques jours, que Enakhé tsinlè^ le méchant petit stercoraire.
Un jour, il s'oublia même gravement à l'égard d'un Canadien à cheveux blancs qui l'aimait, homme très-fort d'ailleurs et qui aurait pu le pulvériser. Le Canadien était occupé, au fort, à varloper et à embouveter des planches pour une cloison, lorsque Arviouna alla le voir dans son échoppe. Le taquiner, le turlupiner, manipuler et essayer ses outils, voilà ce que fit le jeune gars, en digne maringouin d'Esquimau. Le bonhomme lui ordonne de laisser ses outils. Au lieu de lui obéir, l'Esquimau prend un couteau-croche et se met à taillader les planches déjà préparées. Il est facile de comprendre la mauvaise humeur de l'ouvrier. 11 donne une taloche au jeune homme et veut le mettre à la porte de sa boutique ; mais l'Esquimau entra de nouveau dans une de ses colères bleues ; il reprit le couteau et essaya d'en frapper le Canadien dans le ventre. Celui-ci ne put se débarrasser de ce forcené petit bonhomme qu'en se barricadant dans son atelier.
Depuis lors, Arviouna ne manqua pas de parler de son ami d'autrefois, le Canadien Jérôme Saint- Georges de Laporte, comme d'un très-méchant homme.
Une autre fois, j'aperçus mon protégé aux prises avec deux Peaux-de-lièvre âgés de vingt-cinq ans. Malgré ses quatorze ans, l'Esquimau leur tenait tête. Ceux-ci, qui ne voulaient
S?0 LBS GRAKDS ESQUiyâUX.
que se payer on petit spectacle de la vaine colère du jeune garçon, le tenaient éloigné d*eux à bout de bras, se jouant avec lui et de lui, sans le frapper ni Tinsulter. Arviouna s*élançait sur eux avec une rage inconcevable. Repoussé, il se jetait de nouveau en avant, comme s'il eût voulu les dévorer. Il poussait des cris rauques, inarticulés, où se traduisait une colère poussée jusqu'à la frénésie ; puis il fouillait dans ses poches pour en tirer son couteau. Mais aussitôt ses bras étaient retenus captifs et ses forces paralysées par les efforts de ses deux partners, qui lui riaient au nez. Il fallait voir alors comme ces rires, cette pitié qu'il leur inspirait excitaient en lui de haine, de dépit, de désespoir. 11 jetait sur le ventre de ses adversaires des yeux de tigre altéré de sang. Il aurait voulu que ses regards fussent des épieux acérés pour les y enfoncer.
Je fus obligé de faire cesser ce jeu des deux Peaux-delièvre, dont les effets auraient pu devenir funestes pour celui qui en était l'objet. Mais les deux amis à'Arciouna allèrent rejoindre le vieux Canadien, ainsi que mon compagnon, qui lui avaient tiré les oreilles, dans la liste de ceux pour lesquels TEsquimau avait conçu une aversion et une rancune désormais indélébiles.
La colère est certainement la passion dominante des Esquimaux ; mais elle tient à leur sensibilité, qui est plus développée que chez les Peaux-Rouges et qui est accompagnée d'une plus grande dose d'amour-propre.
La sensibilité à' Arviouna éclata surtout lorsque, à l'arrivée des barques du fort Simpson, le 5 septembre suivant, nous apprîmes la mort subite de Joseph Tchia^wéllô, son père adoptif. Cet homme tomba dans le fleuve en gouvernant sa barque et s'y noya malheureusement, en se rendant au chef-lieu du district Mackenzie. Interprète des Esquimaux depuis nombre d'années, il avait été une véritable puissance dans les forts fréquentés par ce peuple. II
EXCUHSIONS D'ÉTÉ. 291
était sincèrement attaché à la religion et baptisé depuis quelque temps ; mais il s'était fait des ennemis, et on attribua sa mort à la haine ou à la vengeance des Dindjié, comme cela a toujours lieu dans ces cas de mort inopinée. Sitôt qiiArviouna apprit cette perte, il se mit à pleurer à chaudes larmes et ne cessa de se lamenter toute la journée. Les parents dènè de Tinterprète défunt n'en flrent pas autant. En vain j'essayai de déterminer mon protégé à demeurer avec nous, en vain le comblàmes-nous de présents que nous savions être de son goût ; je ne pus en venir à bout. Je lui offris de Tadopter en lieu et place de Tchic^ wétlô; il branla la tête d'un air découragé. 11 n'était pas assez indépendant, à la mission ; il lui fallait trop se contraindre, affecter des vertus qu'il ne possédait pas. H redoutait cependant de retourner parmi ses compatriotes, pour ses joues et ses oreilles, qu'il tenait à conserver intactes; mais sitôt que le nouveau chef du poste Mac Pherson l'eut assuré de sa protection, il se sépara de nous sans aucun regret et même avec un plaisir sensible.
Au point de vue du sens moral, cet enfant, qui était presque un jeune homme, n'était qu'un épicurien. Notre contact ne lui apprit que l'art de dissimuler ses vices sous le masque de l'hypocrisie. Il ne blessa jamais la modeitie sous nos regards, de crainte d'être grondé. 11 condamnait ouvertement le déportement des mœurs de ses compatriotes et affectait une moralité qui n'était ni dans sa nature, ni de soji âge, ni de son éducation. Toutefois, nous savions, par les gens qui nous entouraient, qu'il ne valait pas mieux que les autres Esquimaux.
A la peinture que je lui fis plusieurs fois de l'état de ruine auquel le mal réduit une âme, de la laideur du vice, de la méchanceté de l'esprit malin et de la bonté infinie de Dieu, des châtiments qui attendent les pécheurs à leur mort et des récompenses réservées aux justes, etc., sa
jeune ime s*ouvrait et s*attendrissait, son émotion se peignait sur sa face et il s*écriait avec une sorte d'enthousiasme :
— Mon oncle, vite, baptise-moi !
Mais lorsque je lui disais qu*il fallait pour cela qu'il se repentît de sa vie passée, qu'il avouât ses fautes, qu'il réformât sa conduite, qu'il fût décidé â vivre désormais en chrétien, il s'assombrissait et répondait d'un air effrayé :
— C'est bon, je t'écouterai une autre fois.
Ou bien :
— Mon oncle, ne me parle plus de telles choses, je ne les comprends pas. Je n'ai jamais péché ; je ne sais ce que c'est que de commettre des fautes. Et son esprit, épouvanté par la vérité qu'il ne comprenait que trop, se repliait sur lui-même et se replongeait aussitôt dans cette torpeur propre aux coutumiers de fait.
Tel fut Arviouna. Il nous donna, en petit, un échantillon de ce que sont les Esquimaux adultes, en grand, individuellement aussi bien que comme nation. Il partit de chez nous tel qu'il y était venu, â l'exception d'une certaine instruction religieuse qu'il retint suffisamment pompon voir en rendre compte dans sa langue, au besoin. Puissent les germes de vérité qu'il y reçut s'être gravés dans son jeune cœur, y avoir fructifié et l'avoir régénéré!
Une foule de circonstances m'empêchèrent de retourner visiter les Esquimaux, de 1870 â 1873, époque où je quittai le fort Bonne-Espérance pour retourner en France. Je ne revis plus Arviouna qu'au mois de septembre 1876, au fort Simpson, où il avait accompagné M. Murdoch Mac Leod^ alors commis du fort Mac Pherson. Le jeune homme m'apprit qu'il était devenu chrétien et se nommait Georges, qu'il avait épousé une jeune fille dindjié et n'avait pas quitté le fort Mac Pherson, dont il était l'interprète, parlant assez bien Fanglais et le dindjié pour servir de
trucheman entre ces deux langues et sa langue maternelle.
— Malheureusement, me dit-il, les Dindjié ne m*aiment pas, parce que je ne suis pas circoncis. Mon oncle, prendsmoi en pitié; tu as dans ta trousse tous les instruments nécessaires pour cette opération ; viens me circoncire.
Je n'aurais pas hésité à satisfaire le pauvre garçon; je considère la circoncision comme une excellente chose, au point de vue hygiénique; mais notre conversation fut interrompue par des visites. Je remis Topération au lendemain, et le lendemain il partit sans que je Teusse revu. Depuis lors, j*appris que la majorité des Esquimaux Tchiglit avaient adopté la circoncision à l'exemple des Dindjié, tout en faisant les plus grandes instances pour qu'on leur envoyât des prêtres catholiques qui pussent les instruire et les faire chrétiens.