‹ Les grands EsquimauxChapitre 7 sur 33 · AU FORT DES E · texte numérisé non relu

AU FORT DES E

Le fort Anderson. — Noulloumall esquimaux. — La fantaisie fait la mon cuisinier. — Préparatifs de d Générosité et liospitalité du chief-j

Au mois de mars 1865, je me plus connu sous le nom de f commercial situé à quatre-vin; fort Bonne-Espérance, par 68" \ la rive droite du fleuve Sio-Tcl Inconnus.

Ne le cherchez pas sur les cai pas. C'était alors le plus septenti des Européens, et le plus éloign< puissante Compagnie de la baie

2 LES GRAÎWDS ESQUIMAUX. .

ans auparavant par M. Mac Farlane, qui le gouvernait lars de mon séjour, il fut abandonné par ladite Compagnie en 1866; de sorte que, à Texception de ce gentleman et de deux serviteurs écossais ou orcadiens, je fus le seul Européen, et à coup sûr le seul Français, qui eût jamais visité ce point éloigné du globe.

M. Marc Farlane avait baptisé son œuvre du nom du chief-factor Anderson, un explorateur arctique à la recherche de sir John Franklin. Celui plus vulgaire àcfort des Esquimaux prévalut.

Sa position sur les bords fort peu riants du fleuve Sio- Tchrô en faisait le rendez-vous naturel de trois peuplades de langues et de race différentes : les Esquimaux Tchiglit ou Tchizaréni^ les Dindjié ou Loucheux, les Dènè-Bàtards- Loucheux, appelés dans leur langue Gens du bout du monde , Nné-lla-Gotliné .

Le fleuve des Poissons Inconnus y coule rapide et bourbeux au fond d'une canada profonde, aux rampes stériles, aux crêtes dénudées, parsemées ça et là de quelques rares bouquets de sapins rachitiques.

En ces lieux reculés, jamais le soleil ne montre sa face glorieuse, de novembre en février; là le thermomètre Fahrenheit descend jusqu'à —.56" 2' minus, ce qui donne au moins — 54** centigrades, et cela pendant plusieurs jours consécutifs.

Le fort Anderson n'est plus maintenant qu'une ruine. C'était un quadrilatère palissade de 50 mètres de côté, flanqué aux quatre angles d'un bastion de 6 mètres de haut percé de fusilières^ auxquelles on n'eut jamais recours. Une galerie élevée en faisait le tour, à Fintérieur, a6n de donner aux habitants du fort la facilité de se défendre en tirant sur les assaillants, en cas d'attaque de la part des farouches Esquimaux. Cette galerie reliait les bastions au blockhaus, tour carrée, également en bois, qui

surmontait la porte principale et qui se terminait par une terrasse sur laquelle flottait V Union- Jack au sommet de sa hampe solitaire. (Fig. 2.)

Quatre bâtisses construites à la russe, avec de grosses pièces de boiséquarries, étaient disposées dans Tintérieur du quadrilatère, dont elles ne dépassaient point les palissades. La maison du maître en occupait le fond, tout en face du blockhaus; les cases des serviteurs, le magasin aux marchandises et le hangar aux fourrures et aux provisions la flanquaient à droite et à gauche, reliées entre elles par des échafauds qui servaient à faire sécher la viande fumée ou le poisson.

On voyait sur ces échafauds, au mois de mars, des traîneaux, deux kayaU ou pirogues esquimaudes et la carcasse d*un oumiak ou bédare.

Pour compléter cette couleur arctique, une grande cage renfermant des aigles vivants s*élevait sur des poteaux, sur Tun des côtés du préau ; tandis qu'une quinzaine de gros chiens esquimaux, à la robe blanche et soyeuse, au regard de chat, doux et patelin, au nez pointu et aux allures souples et sinueuses du renard, y rôdaient d*un air mélancolique, ou guettaient aux portes des cases les déchets de repas qu'on allait leur jeter.

Tel était le fort Anderson, où je me trouvais déjà depuis une semaine, lorsque, le 16 mars, quatre Esquimaux y Grent apparition, montant de la mer Glaciale, qui en est distante de quatre journées de marche à pied.

Parmi eux se trouvait le grand chef des Tchiglil, Noulloumallok-Innonarana, — un vrai nom japonais, — plus connu parmi les Anglais sous le nom de Horn-Powder ou la Poire à poudre. (Ftjr. 3.) C'était unfortbelhomme, de grandetaille, bien pris et bien fait, beau de visage et presque blanc de teint. Il portait un élégant costume en peau de renne, poil en dehors, taillé et travaillé avec recherche. Je ne puis en

comparer la forme qu'au costume de nos bons aïeux du temps de Henri IV. Justaucorps, braies gauloises et bottes collantes étaient de belle peau brune de renne d'été, bordée d'un triple liséré de loutre, de loup blanc et de carajou aux poils longs et roux qui formaient autour de la tête de TËsquimau comme une auréole de flammes. Des franges semblables s'étalaient autour de ses bras et de ses jambes, semblables à des phylactères. Un bandeau taillé dans la tête grimaçante d'un loup entourait son chef nu et largement tonsuré, que l'Esquimau pouvait, à la rigueur, recouvrir à demi d'un petit capuchon fait de la tête d'un renne et muni des oreilles et des cornes rudimentaires de l'animal.

Je ne donne pas ce costume comme éfant exclusivement celui des Esquimaux Tchizaréni, ni même comme l'apanage de leur grand chef. Il existe une grande variété d'accoutrements dans le répertoire du sauvage, les Esquimaux y compris. L'Indien, d'ordinaire si routinier, si attaché aux us et coutumes de ses ancêtres, ne reconnaît cependant, en fait d'habillement, aucune espèce de mode, aucun costume officiel. Avant d'adopter notre vêtement et de nous imiter servilement, il ne cherchait qu'à se singulariser par sa tenue, à se distinguer de ses semblables par les inventions les plus excentriques, les parures les plus ridicules.

Les Esquimaux sont demeurés ce qu'ils étaient.

Nous n'imitons le sauvage, par rapport à la manière de nous vêtir, qu'une ou deux fois par an : le mardi gras et à la mi-carême. Ces jours-là seulement nous osons faire preuve de quelque initiative en fait d'accoutrement, d'une certaine infatuation de nos perfections, cette supériorité ne consistât-elle qu'en une tête de veau ou un nez de carton.

Mais l'Esquimau nous prime en ceci que, pour lui, tous les jours d'apparat sont des mardis gras. Eh bien, je suis convaincu que c'est la parure sauvage des Esquimaux

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qui fait toute leur gloire, tout leur prestige, toute la réputation de bravoure dont ils jouissent parmi leurs voisins, et même dans Tesprit des Européens. Otez à cet habitant des glaces polaires ces longues franges magiques en poils de bête qui entourent par étapes ses bras et ses jambes, coupez cette crinière rousse de glouton qui se hérisse autour de sa face sardonique, dépouillez-le de ses talismans, de ces défroques d'oiseaux et de vermiformes suspendues à son dos et à sa poitrine, revêtez-le humblement des habits funèbres et modernes de Thomme civilisé, aussitôt vous lui faites perdre tout caractère d'audace et de bravoure, vous n'avez plus sous les yeux qu'un être timide, laid, gauche et honteux, se méprisant et sans doute méprisable.

Nulle part ailleurs que sur ces plages arctiques un bel habit n'a donné à celui qui le porte plus d'aplomb, d'assurance et, sans doute aussi, plus de supériorité, de prestige et d'honorabilité.

Il ne faudrait pas non plus nous imaginer que c'est un des monopoles et des privilèges de la civilisation que de savoir placer artistement sur la tête de nos femmes et de nos filles tout un jardin potager, une serre chaude ou une galerie taxodermique. Toute la création artificielle que le beau sexe déploie chez nous sur son chef, de nos jours : bonnet aux abricots ou chapeau à perruche, au canard sauvage, etc., les Esquimaux en font usage depuis un temps immémorial, peut-être à l'imitation des Cnuphis, des Ammoun et des Poubasli de l'antique Egypte.

Je suis loin, d'ailleurs, de trouver cette mode déplacée, et il me parait très-sage de faire concourir à la parure de l'homme tout ce qu'il y a de beau, de gracieux, de brillant dans les quatre règnes de la nature. Il serait à désirer seulement que les dames n'eussent pas le monopole exclusif de ce genre de parure. Nos ancêtres n'étaient-

ils pas plus martiaux avec leur chef couvert de la tête d*un lion, d'un ours ou d'un loup, que nous ne le sommes avec ces affreux tuyaux de poêle qui n*ont d'autre mérite que celui de nous déformer le crâne?

J'avais entendu dire précédemment par M. Mac Farlane que, lors de ses premiers rapports avec les Esquimaux, Noulloumallok était intraitable. On ne pouvait le laisser pénétrer nulle part sans qu'il volât ou fit son diable à quatre. Une fois même il leva sa dague sur le bon Ecossais.

Mais le commerce a pour effet naturel d'adoucir les aspérités du caractère. L'amour du lucre, plus que celui de la vérité, force les hommes les plus violents à se contraindre, les scélérats à déposer leur férocité. L'intérêt précède souvent les motifs de religion et fraye à celle-ci un chemin que, seule, elle mettrait un bien plus long temps à parcourir.

Quant à moi, sans doute mauvais physionomiste, Jnno^ narana m'inspira, par son urbanité, son enjouement, son aisance, ses airs de grand seigneur, une telle confiance que je crus devoir profiter de cette occasion unique pour suivre le Grand-Homme (fnnoh-Toyok) à la mer Glaciale.

Je m'en ouvris, à table, à mon excellent hôte. Il me fit un grand nombre d'objections touchant ce voyage : Innonarana était le plus méchant garnement d'entre les Esquimaux de la baie Liverpool; en partant avec lui, je serais entièrement seul et à la merci de ce peuple barbare; dans un*ïnois, il allait envoyer à la mer Glaciale son interprète avec son commis pour traiter des pelleteries, et je pourrais profiter de la circonstance ; j'ignorais entièrement la langue d'un peuple violent, enclin à la colère et pour lequel donner du couteau dans le ventre d'un contradicteur est aussi simple que, chez nous, distribuer des taloches.

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Rien ne put m' ébranler dans ma résolution.

Quand M. Mac Farlane me vit résolu à mettre mon dessein à exécution, il s*occupa tout le premier à le faciliter de tout son pouvoir.

— Il ne convient pas, me dit-il, que les Esquimaux vous voient apprêter vos repas, conduire vos chiens, faire votre lit, en un mot, vous servir vous-même comme le ferait un simple voyageur, un serviteur de la Compagnie d'Hudson. Ce serait le vrai moyen de vous rapetisser à leurs propres yeux, et nous en ressentirions nous-mêmes les conséquences par ricochet.

Je vais donc vous donner un jeune Indien Loucheux qui parle un peu l'esquimau et le comprend davantage. Il est intelligent, honnête et 6dèle. Son nom est Alphonse Sida-Jen, car il est chrétien ; mais depuis fort longtemps je Tai baptisé du sobriquet de Général Boiiom, Il vous sera très-utile, et vous pourrez le garder aussi longtemps qu'il vous plaira.

Aussitôt, le bon gentleman mit k ma disposition un traîneau à chiens qu'il chargea de ce qu'il avait de mieux en fait de provisions : pémican, viande sèche, langues de renne, farine, riz, sucre, chocolat, thé, café, raisins secs; une vraie boutique d'épicerie, quoi !

Cette délicate initiative fut tout à fait gratuite de la part de cet hôte aimable et généreux, sans demande de ma part, comme sans attente d'une rémunération quelconque, de la sienne. Si un Français eût été à sa place, il m'aurait traversé par tous les moyens en son pouvoir.

M. Mac Farlane fit plus encore. Il donna secrètement à Noulloumallok cinq peaux de glouton, c'est-à-dire la valeur de vingt peaux de castor, pour que j'en fusse protégé et défendu contre les outrages et les attaques possibles de son peuple.

Ce dernier trait dénote chez cet officier un cœur bon

n LES GRANDS ESQUIMAUX.

et des sentimenfs aussi élevés que délicats; mais il fallait aussi qu'il crût mes jours bien en péril parmi les Esquimaux, pour m'entourer de tant de sollicitude, aGn que ma jeunesse , mon inexpérience des hommes et ma candeur de vingt-cinq ans ne portassent pas ces forbans à abuser de mon complet isolement.

— Vous prenez, me dit-il d'un air moitié sérieux, moitié badin, une détermination qui indique chez vous plus de bravoure et de zèle que de prudence. Vous êtes le premier Européen, à ma connaissance, qui ait encore osé s'aventurer seul et sans armes chez les Esquimaux.

Je ne l'ai jamais fait.

Je ne le ferai jamais.

Non-seulement je ne vous ai pas conseillé cette démarche, mais vous avez vu que j'ai mis tout en œuvre pour vous en dissuader.

Si vous n'avez pas peur, tout ira bien. Mais si vous montrez de la crainte ou seulement de la timidité, de l'irrésolution, vous vous ferez un grand tort et vous nous en ferez à tous; car c'est notre assurance parmi ces misérables qui fait tout notre prestige, toute notre sécurité.

— Soyez sans crainte, lui répondis-je. Que pourraisje redouter parmi les Esquimaux? Je me complais avec eux ; j'aime les sauvages et je le leur fais voir; je n'ai rien à me reprocher à leur égard. Encore une fois, que puis-je redouter?

— C'est bon, c'est bon, fit-il. Ce n'est pas moi qui doute de votre courage ni de votre dévouement; mais, je le répète, il y a loin, bien loin, des Innoît aux Dènè et aux Dindjié. Ces deux derniers peuples sont naïfs, dépourvus de malice, honnêtes, doux, patients, chastes, résignés. Il n'y a que leur vanité, leur grossièreté et quelquefois leur peu de sincérité qui nous froissent et nous irritent.

Ici, vous aurez affaire à un peuple de bandits et d'écu-

meurs de mer, à de vrais forbans malais dont les femmes et les filles sont des courtisanes déhontées. Pour ce peuple, le vol, la violence, la fraude, la colère, le libertinage sans frein, le meurtre même, sont les vertus humaines dont il se glorifie. Je ne sais pourquoi les explorateurs arctiques se sont plu à le dépeindre sous les plus riantes couleurs ; mais, vous le reconnaîtrez bientôt vous-même, les Esquimaux sont un bien trii^te spécimen de Thumanité.

.. Maintenant que j'ai fait tout ce que j*ai pu pour vous dissuader d'un projet unique jusqu'à ce jour, je cède devant votre volonté formellement exprimée. Tachez de leur faire le plus de bien possible, and may God serve yonr days amongst thaï bad people!

Tels furent les souhaits et les adieux de mon noble ami.

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