SUR LE FLEUVR DES POISSONS INCONNUS
En marche sur les glaces. — Traîneaux esquimaux. — Un vade^ mecum peu honorable. — Pipes malaises. — Construction d*une hutte de neige. — Erreur scicntiGque d'un savant. — L*âge d*or sous le cercle arctique. — Le secret de la vie dans les glaces polaires. — Types esquimaux. — Un grand homme Fils du soleil.
De sorte que, le 18 mars 1865, à neuf heures du matin, je me trouvai de nouveau sur la surface congelée du fleuve Anderson ou des Inconnus, courant derrière le général Bottom, qui courait derrière Innonarana , le Grand- Homme, lequel, comme un simple mortel, courait à son tour derrière lyoumatounak, le Galeux.
Deux traîneaux fuyaient entre nous, entraînés par leurs chiens; Tuu à lisses, qui était à moi; Tautre à patins, qui appartenait aux deux Esquimaux.
Tel est Tordre de marche des Indiens en toute saison. Ils n'en conçoivent pas d'autre. Cheminer de front, de conserve, leur semhie souverainement ridicule. Le plus digne de la hande passe devant, et les autres suivent à la queue leu leu. C'est Tordre des oies et des grues qui fendent la nue, des rennes qui émigrent, des bisons qui changent de pâturage; c'est celui des chevaux, lorsque, mis en liberté, ils reprennent pour un temps, dans le désert, les allures de leur nature première.
Les traîneaux esquimaux tchiglit se composent d'une
LES GRiINDS ESQUIMAUX. — EXCURSIOKS D'HIVER. 11
claie de bois qui repose sur deux patins grossièrement équarris, également en bois. Ce sont des machines pesantes et disgracieuses, dont le moindre défaut est d*enfoncer profondément dans la neige, en y traçant des ornières qui fatiguent beaucoup les chiens.
Pour remplacer jusqu^à un certain point la semelle d*acier dont les peuples civilisés des pays froids garnissent les patins de leurs sUighs et de leurs irdihi, les Esquimaux, pauvres en tout, sauf en génie, font à leurs traîneaux des semelles de glace. Mais comme cette substance s*use par le frottement, ils en sont réduits, toutes les deux ou trois heures, à décharger et à renverser leur krémouteij, pour regarnir les pièces de bois parallèles, qui jouent le rôle de patins, d*un bourrelet de vase et d'eau qui, en se congelant aussitôt, et lissé avec leurs mitaines en peau de morse ou d'ours blanc, reforme la semelle usée.
C'est ingénieux, mais long et fastidieux, car il s'agit de se procurer de l'eau. Il faut donc, àcet effet, creuser l'énorme couche de glace qui recouvre la surface de la mer ou des fleuves, — de 5 à 10 pieds d'épaisseur, — travail qui exige plus de temps et de labeur que la réparation du patin lui-même. Aussi ne faut-il pas être pressé pour voyager avec des Esquimaux.
Cinq ou six chiens-renards sont attachés à ce grossier traîneau, non point en file ni au moyen de harnais de cuir, mais de front et par une seule grosse ficelle qui fait le tour du col de chaque chien, passe sous son ventre et se rattache au traîneau. Si ça ne les étrangle pas, ça doit joliment entamer la peau des pauvres bêtes. Heureusement que l'Esquimau est patient et qu'il n'a pas la prétention de faire des Pégases de ses chiens de trait. Il les conduit sans le secours du fouet, stimulant de temps à autre leur allure paresseuse et enjouée par quelques Koua ! 'Koua! plusieurs fois répétés, qu'il accompagne de l'impré-
cation a totiwa ! lorsqu'il s'agît de douner un bon coup de collier.
Les habitudes sédentaires, casanières, de ces gens gras et dodus se dépeignent dans ces occasions. Ils sont loin d* avoir la jambe sèche, nerveuse, solide, les reins de fer et Festomac de chameau des Peaux-Rouges, ces Bédouins de FAmérique. L*Esquimau chemine aigrement, appuyé sur un bâlon, geignant, traînant la jambe, s'arrétant sans cesse, et finissant toujours par se caser sur son traîneau, en dépit de sa charge.
Puis, il faut à ces sybarites des glaces polaires un confort dont se passent bien facilement les Peaux-Rouges septentrionaux. Ils charrient avec eux toute leur batterie de cuisine, un vrai bazar de robes de fourrure, de marmites, de chaudrons, de lampes, de boites et de vêtements de rechange, de joujoux pour la marmaille, indépendamment des provisions de bouche, mais surtout un certain vase sans couvercle, qui paraît être pour eux un vade-mecum de première nécessité, aussi indispensable que s'ils devaient manger dedans.
D'aucuns voyageurs malicieux ont même prétendu que ce vase d'ignominie est à double usage. Mais je crois devoir dénier le fait. Bien que j'aie vu des Esquimaux se laver dans leur m-ine, je crois pouvoir dire qu'ils sont assez raffinés pour établir quelque différence entre une soupière et un... vase de nuit.
A midi, nous prîmes terre sur les Barren^rounds, appelés ici Ontné-nendjig , pour y prendre notre repas. Du poisson boucané, trempé dans de l'huile de marsouin, composait le menu de nos deux compagnons esquimaux. Le général Bottom partagea mon ordinaire après avoir fait ma cuisine. Je suis peut-être le premier Français qui ait eu l'insigne honneur d'avoir un général pour maître-queux.
J'offris à mes deux Innait une galette beurrée et une
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tasse de café. Ils mangèrent le beurre parce qu*ils le prirent poar de la moelle de bœuf fondae; mais ils refusèrent le reste avec un dédain obstiné, murmurant du bout des lèvres : « Kimnartoat! Ce sont des médecines! »
Cela nous mit parfaitement à Taise pour T avenir, Sida^ Jen et moi. Rien de si gênant que de manger d'excellentes choses devant des gens à qui Ton ne peut les faire partager. Cela diminue le plaisir, et Ton se cache comme des voleurs. Désormais nous étions sûrs de ne point exciter leur envie, ni eux non plus.
Le repas fut suivi de la pipe. En voyant fumer des Esquimaux, il devient impossible de douter que ce peuple ait connu TAsie orientale et, qui sait? peut-être Tarchipel malais lui-même. Leurs calumets ont la forme malaise. Ce sont de vrais pipes à opium, petit plateau percé d'un fourneau lilliputien et porté sur un pédicule qui repose à plat sur un manche ou tuyau recourbé, formé de deux pièces unies par une ligature ou par des anneaux.
Cet instrument, on le rencontre, le même quant à la forme, la matière, la construction et Tusage, dans tout TAlaska, chez les Ingaliks et les Tchouktchis, chez les Innoït occidentaux, les Kamstchadales, les Kouriliens, les Chinois et les Malais.
Ici, seulement, le tabac remplace Topium, et une pincée de poils de renne, arrachée à leur vêtement, est introduite préalablement dans Torifice pour Tobturer en partie, il résulte de ce mélange, que TËsquimau avale gorgée par gorgée, Fodeur la plus infecte qui puisse sortir d'une bouche humaine.
Cette opération terminée, TEsquimau, hagard, tremblant, haletant, baigné de transpiration, rassemble ses esprits distraits par cette absorption anormale, et ingurgite une tasse d'eau fraîche qui achève de le rétablir.
J'en ai vu qui éprouvaient de l'angoisse, qui pâlissaient
et se laissaient choir hors de leurs sens, les yeux renversés dans leurs orbites. Mais ces accidents, qui ne peuvent être que très-préjudiciables à leur santé, n'ont pas le pouvoir de provoquer chez eux la moindre appréhension.
Il est à remarquer qu'un peuple qui habite aux antipodes des Esquimaux, les Patagons, ont la même coutume. Elle est renouvelée des Scythes ou Sarmates, peuple péiasgique, dont les guerriers, au rapport de Maxime de Tyr, u s'assemblaient en rond pour avaler en commun la fumée d'une plante vertueuse *. » Cette plante était-elle le tabac ou le pavot?
Ce que je sais positivement, c'est que les Tchiglit des bouches du Mackensie ont reçu cette coutume scythe des Esquimaux de la mer des Castors ou de Behring. D'eux aussi ils tiennent l'usage de se perforer les joues pour y introduire des labrets ou jumelles de marbre, de serpentine, de jade ou de porphyre.
Les Esquimaux centraux et orientaux ignorent complète ment ces pratiques asiatiques.
Au double confluent des rivières Klya-Konlli et Inttsen- /cAtVr^avecl'Anderson, nous fîmes une rencontre qui parut être fort agréable à mes nouveaux hôtes. Xous nous proposions de bivouaquer ^n ce lieu et d'y construire, pour y passer la nuit, une hutte de neige ou igloriyoark^ et voilà que nous en trouvâmes une déjà en construction, que deux vigoureux jeunes gens, Tchialsiark et Tavéyanark, étaient occupés à terminer.
Si j'avais su que c'étaient deux meurtriers! Mais je l'ignorais alors, comme j'ignorais tant d'autres choses, et c'est cette ignorance qui faisait mon aplomb et ma sécurité.
Comme ces deux Esquimaux étaient munis d'une lampe
'M. DE Porto Seguro, L'origine touranienne des Tupis Cariùes, Vienne, 1876, I. et E. de Faésy et Frick.
de pierre et de lard de baleine frais, objets importants dont Noulloumallok était dépourvu, il fut aussitôt décidé que Dous partagerions la même hutte. Elle me parut bien exiguë pour six personnes. On me répondit que nous n*y aurions que plus chaud.
Les chiens dételés, chacun s*employa de son mieux à parachever le petit dôme d'albâtre. J'aurais bien désiré me réchauffer en travaillant comme les autres ; mais je me rappelai les recommandations de M. Mac Farlane ; il fallait sauver ma dignité en gardant le décorum, et je m'empêchai de geler debout en battant la semelle de toute ma force.
La perspective de passer la nuit sans feu sous cette grande cloche à fromage me souriait médiocrement. J'avais peur d'y geler. Puis, le contact d'hommes aussi nidoreux que les Esquimaux révoltait toutes mes délicatesses. Ces gens-là sentent la momie. Leur odeur soulève le cœur.
Avisant dans un ravin un unique bouquet de sapins, de l'autre côté du fleuve, il me prit une envie démesurée d'aller y passer la nuit. Je fis part de mon désir au général Hottom.
Le pauvre garçon goûtait bien mes raisons, mais la prudence lui conseillait de faire contre mauvaise fortune bon cœur. 11 ne s'y prêta point.
Pendant quelque temps, je fus vivement intéressé par la construction de la hutte de neige. A l'aide du long couteau dont ils sont tous et toujours munis, deux Esquimaux taillaient dans la neige durcie qui recouvrait la glace du fleuve des moellons en forme de voussoirs, qu'un troisième Esquimau transportait sur la bâtisse en construction. Il les disposait de champ en manière de colimaçon, égalisant les pans à l'aide de son coutelas, les faisant joindre tant bien que mal, pendant que le chef répandait sur ces matériaux de l'eau froide qui, en se congelant instantanément, en formait un tout solide, éblouissant de blancheur et hermétiquement fermé.
En moins d'une heure le dôme fut achevé. Une véritable clef de voûte termina ce petit Panthéon, qui fut arrosé d'eau abondamment et enseveli ensuite sous de la neige granuleuse que Ton y jeta par grandes pelletées .
En trois coups de couteau, une porte de 30 centimètres de haut fut percée dans la ruche. De fenêtres, il n'en était pas question. Pendant que Tun des voyageurs garantissait cette ouverture d'un petit mur circulaire, du côté où soufflait le vent, un autre s'introduisait en rampant dans la hutte, disposait sur la glace du fleuve, qui en formait le plancher, des rondins alignés, et sur les rondins des peaux d'ours blanc et de renne. Nous eûmes ainsi un divau propre à recevoir deux et même, à la rigueur, trois personnes étendues, ou quatre assises ; mais six, jamais on n'eût osé les y introduire.
A droite du divan, tout à côté de la porte, un recoin reçut la lampe en pierre ollaire. Elle était noire et avait la formé d'une petite barque.
A gauche, le fameux, l'indispensable krorvik fit pendant à la lampe. Ici, comme partout ailleurs, ce vase, le seul qui devrait toujours être couvert, demeura béant.
La pensée que nous allions avoir une lampe fumeuse pour fourneau de cuisine, et que la même pièce allait devenir à la fois office, salle à manger, tabagie, chambre à coucher et latrines publiques, suffisait pour me donner des haut-le-cœur. Je me sentis malheureux.
Aussi ce fut avec un dégoût mal dissimulé que je m'affalai sous la cloche de neige. Le chef, après s'être épousseté pour la vingtième fois depuis le départ, s'empara d'un coin du divan. On me donna l'autre. Ce sont les places d'honneur. Les autres gentlemen se casèrent à l'avenant.
Puis on tira sur nous le pan de glace que l'on avait détaché de l'ouverture, on coula de l'eau tout autour sans y laisser la moindre fente, et nous demeurâmes claque-
murés, sans aucune autre communication avec Pair extérieur que les pores de la neige croutifiée qui composait nos murs.
Je me rappelai involontairement le rat de La Fontaine dans son fromage.
Le premier mouvement que je surpris chez les Esquimaux, quand la porte fut close, ce fut de me considérer curieusement. Ce mouvement fut spontané et général chez eux. A quoi pensaient-ils? Voulaient-ils voir si j^avais peur? Peur de quoi? Il eût suffi de se jeter tête première contre la muraille pour y faire une trouée et se trouver libre.
Cherchaient-ils sur mon visage un signe d'admiration, comme un dédommagement de leurs labeurs? C'est plus probable.
J'admirais, certainement j'admirais, mais j'avais trop grand froid pour me répandre en cris d'enthousiasme. Je grelottais, et demandai à Sida-Jen qu'il allumât un peu de feu devant l'entrée de Viglou,
— Xon pas, non pas, me dit le chef. Un peu de patience, Kratélséy ; bientôt tu auras plus chaud que tu ne le voudras. Imite-nous plutôt.
Et, me donnant l'exemple, Innonarana se mit en costume d'Adam avant son péché. Tous les autres l'imitèrent, à l'exception du général Bottom et de moi-même. Un Peau- Rouge ne se découvrirait pas devant un tiers pour tout l'or du monde. Naturellement, j'imitai sa retenue, gardant le pantalon et la chemise ; mais je dus plus tard me débarrasser de ma chaussure, tant mon sang bouillonnait, et demeurer nu-pieds sous cette neige.
Noulloumallok enfonça alors de petites baguettes audessus de la lampe de pierre dans laquelle il avait disposé six ou huit mèches de mousse qu'il imbiba d'huile de phoque. Sur ces baguettes, il disposa à califourchon des
morceaux de lard de baleine, pour qu^en fondant ils entretinssent la lampe sans le concours de personne.
Grâce aux flammes de la lampe et aux effluves chauds qui sortirent du corps de mes compagnons, en moins de dix minutes mon sang avait repris son cours et s'était tellement accéléré que je demandai à grands cris du froid, de Tair et de Tespace. 11 me semblait que j'étais muré dans un réduit caverneux. J'étouffais.
Les Ëi^quimaux se rirent de mes angoisses pour respirer. Je leur faisais l'effet d'un poisson qui se pâme hors de l'eau.
En rien de temps, la chaleur s'éleva au moins à 30** centigrades dans cette cabane de neige transformée en étuve et en sentine, et les murailles se prirent a suer comme les vitres d'un appartement trop fortement chauffé. Elles se transformèrent en glace opaque à travers laquelle nous pûmes apercevoir la clarté blanche de la lune, comme à travers des vitres dépolies on voit la lumière des bougies.
Lors de l'Exposition universelle de Paris, un savant distingué fit paraître dans le Correspondant un article sur les Esquimaux, où il daigna faire mention de mon voyage à la mer Glaciale.
Il eut l'extrême attention de m'en envoyer un exemplaire au fort Bonne-Espérance, ce dont je lui sus gré.
Mais cet érudit crut que j'avais péché contre la physique en fermant hermétiquement la porte de notre hutte, et il crut devoir laisser un peu de l'air extérieur pénétrer par les fentes de la porte. Ce savant avait peine à concevoir comment on pouvait tenir six dans cet air vicié, sans qu'il se renouvelât par quelque fente.
Sa difllculté, qui n'en est pas une, tenait à ce qu'il croyait ces huttes de glace, alors qu'elles sont de neige durcie. C'est le P. Bresciani, dans sa Maison déglace, qui a le plus contribué à répandre cette erreur en France.
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Pour quiconque a résidé sous le Cercle et chez les Esquimaux, ce livre est plein d'inefTabilités et d'erreurs scientifiques.
Par le fait, on conçoit que la neige, quelque durcie et semblable à du grès ou à de la molasse qu'elle puisse être, est assez poreuse pour permettre aux chaudes émanations de l'intérieur de se transmettre au dehors en une buée intense. Et ce qui le prouve, c'est que les chiens esquimaux trouvent encore le moyen de se chauffer en se couchant au sommet de ces fragiles construclions de neige.
Il suffît que le nombre des occupants soit proportionné aux dimensions de l'édifice, pour qu*on y jouisse de tout le bien-être désirable à pareille latitude. L'évaporation de la glace du plancher et de la neige des parois est sufGsante pour permettre à l'air de s'y renouveler, et aux poumons d'y fonctionner librement, dès qu'ils y sont accoutumés.
Pardonnons donc au regretté et savant Augustin Cochin d'avoir cru devoir corriger ce qui lui semblait, de ma part, une erreur scientifique, en laissant quelquesfenfes kleLforie de ma hutte.
Mais voici où la rhétorique de l'académicien a triomphé des rigueurs et de l'exactitude de la science; voici où sa muse lui a fait oublier la physique :
« Vienne la nuit, dit l'écrivain, viennent Vorage et la pluie, là grêle et V avalanche, la maison de glace résiste, et, à son abri, la chaleur entretient la vie. »
Point n'est nécessaire de se répandre en une longue démonstration pour prouver que, par une température qui varie entre 40* et 58** ou BO** centigrades au-dessous de zéro, par 68*^ ou 70** de latitude nord et au cœur de l'hiver, il ne peut se produire de pluie, de grêle ni d'orage.
Évidemment, le savant avait commis une distraction un peu forte, ou bien il faudrait admettre qu'il eût de singulières idées sur les climats arctiques.
D'ailleurs une hutte, fût-elle de glace, tiendrait-elle sous une pluie d'orage? Elle fondrait et croulerait sur ses habitants.
Certain navigateur arctique, placé dans une position analogue à la mienne, n'a pu s'empêcher de pousser des cris d'admiration, et de promulguer « qu'il avait retrouvé, chez les bons Esquimaux, Vinnocence et la candeur paradisiaques de nos premiers pères » . Je n'ose pas me prononcer sur le degré d'ingénuité et d'innocerfce que possèdent les Innoït. Je préfère laisser ce soin à mes lecteurs. Tout ce que je puis constater, c'est qu'ils n'éprouvaient pas en ma présence plus de gêne ni de timidité de leur costume adamique que s'ils eussent eu quatre pattes et une queue en trompette.
Avez-vous vu, ne serait-ce qu'en efGgie, des Napolitains mangeant du macaroni? Eh bien, vous avez là une idée de la manière élégante dont les Esquimaux ingurgitent leur lard de baleine. Découpé en longues et minces lanières, ce lard est suspendu d'une main au-dessus de la bouche, qui en tient l'extrémité. Puis, avalant Vortchok avec- une bruyante aspiration des lèvres, les Esquimaux le coupent au ras de leur bouche, au grand danger de se couper les lèvres ou le nez.
Quand je leur voyais faire cette opération gastronomique, j'avais toujours peur qu'il ne tombât dans leur plat quelque bout de cet appendice.
Ce lard est d'un blanc verdâtre et opalin. J'y ai goûté. Sa saveur est fade et approchant de celle de l'huile d'olive. S'ils le faisaient cuire, il ne m'aurait pas répugné. Mais c'eût été pour eux une hérésie culinaire. Le lard de baleine- se mange toujours cru. Quand je leur en demandai de cuit, Innonarana prit, au-dessus de la lampe, une des tranches qui, en fondant, venait de l'alimenter, et me la tendit de l'air le plus gracieux du monde.
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Je la refusai avec dégoût. Je dus leur paraître incompréhensible ou bien capricieux.
La large figure du chef et celle non moins circulaire du galeux tyoumatounak s'illuminèrent lorsque les deux nouveaux, qui montaient de la mer, leur eurent appris que la tempête avait jeté et laissé sur le rivage, dans la baie Liverpool, Tautomne dernier, la carcasse d'un? baleine franche; que plusieurs familles avaient vécu, tout l'hiver, de ce cétacé, comme une bande de nécrophores, et qu'il en restait encore pour bien des bouches.
Aussitôt, nos hôtes s'écrièrent tout d'une voix qu'ils allaient déménager et transporter leurs pénates dans le voisinage de cette opime àè^ouïWe.Innonarana, ne se possédant plus de joie, jubilait en me dépeignant les délices d'un bon repas de viande de baleine, et surtout de cet orlchok qui en provenait et qui rend les Esquimaux si pansus, si rebondis.
Il est de fait qu'une nourriture composée en majeure partie d'huile et de graisse est le secret qui permet à ces peuples hyperboréens d'endurer impunément les froids les plus intenses. Elle garnit leur corps d'une épaisse couche de ouate naturelle qui, bien mieux que les fourrures dont ils sont revêtus, met les organes de la vie en état de réagir contre un climat aussi mortel.
Des viscères fonctionnant bien sont le meilleur des calorifères, et un sang entretenu avec ces matières grasses possède un degré de chaleur dont nous ne nous faisons pas une idée.
Mes hôtes arrosèrent leur orlchock de bonnes rasades d'huile de phoque. Non-seulement je ne pus goûter à ce dernier ingrédient, mais il me fut impossible d'en supporter l'odeur infecte. Cette huile doit être faite avec les entrailles de ces animaux, exposées et fermentées au soleil durant les longs jours d'été. En comparaison d'un tel breu-
vage, rhuile de foie de morue serait du sirop de gomme. II ne faut donc pas nous étonner qu'il n'y ait pas d'Esquimaux étiques, qu'ils soient corpulents comme des nababs et gras comme des pigs du Lincolnshire.
En guise de dessert, mes compagnons avalèrent les morceaux de lard qui alimentaient la lampe et qu'ils remplacèrent par du lard frais. Les vieilles mèches ellesmêmes ne furent pas épargnées. Elles furent exprimées et sucées avec délectation et force claquements des babines et de la langue.
Mon Dieu ! pourquoi nous en étonner? Ceci est une nouvelle preuve de la discutabilité des goûts, lorsqu'ils sont consacrés par des habitudes invétérées d'enfance. Nos gastronomes les plus rafQnés ne se délect( nt-ils pas en mangeant crus des huîtres et autres coquillages? N'exigentils pas que la venaison soit faisandée, c'est-à-dire dans un état plus ou moins avancé de putréfaction? Esi-ce que nous ne savourons pas avec appétit les harengs saurs, la morue sèche, les anchois rouges de fermentation, les sardines crues et conGtes dans l'huile, le fromage qui pue et qui grouille, les petits oiseaux rôtis dans leur Gente, etc.? Ne sommes-nous pas, en cela, de dignes émules de nos frères esquimaux?
Je ne voulus pas rester en arrière de politesse vis-à-vis de mes hôtes. Fort heureusement que la superstition leur prohiba de goûter à mes provisions, sans quoi ils n'auraient pas mis un bien long temps à en voir la fin.
Cependant, Tchiasiarh, qui était déjà allé au fort Mac- Pherson, où il avait mangé des mets des Krahlunet, c'està-dire du bœuf salé, de la galette, du beurre, et dégusté du thé sucré, en rendit un si excellent témoignage qu'il faillit me devenir funeste. Innonarana prit bravement une de mes petites galettes beurrées, en présenta une autre à lyoumaiounah, et ils se mirent à grignoter comme des souris.
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murmurant d'une petite voix mielleuse qui, chez eux, m'a paru être le comble de Fétonnement et de la stupéfaction : a Kratsia! nakraptchi mamma! Dieux! que c'est donc bon! »
J'avais sous les yeux quatre types de visages différents. Noulloumallok avait un visage large, mais blanc et assez beau. Ses yeux étaient presque droits ou même tout à fait.
Tavéyanark avait le nez carré, le teint rose d'un Européen et l'air sérieux. Peut-être était-ce un métis écossais ou russe.
lyoumalounak le galeux, était couleur de café au lait, avec une face plate, le nez court etcamard, les yeux petits, obliques et chassieux, l'air traître et faux comme celui d'un matelot maltais.
Tandis que Tchiasiark, avec son grand nez busqué, ses yeux à fleur de tête et son teint de bronze mordoré, avait un air insolent et frondeur. On l'aurait volontiers pris pour un Tchippeway.
Tous quatre, néanmoins, possédaient les caractères de la variété esquimaude : face quasi circulaire, tête grosse, carrée, portée sur un cou robuste, bouche large et béante à lèvre pendante, garnie de petites dents serrées, limées jusqu'aux gencives, yeux obliques et brillant d'un éclat ophidien. Ajoutez à cela une barbe claire à la Confucius et des sourcils de chèvre, et vous aurez au grand complet tous les traits d'un visage esquimau. Le Voyage du docteur Kane en a donné des échantillons très-véridiques. Les dessins de sir Georges Back ne sont pas mauvais non plus, mais ceux du premier voyageur leur sont préférables.
Les Esquimaux Tchiglit sont dans l'habitude de se raser la tête, en n'y laissant qu'une couronne monacale. Ils sont d'une taille moyenne ou au-dessus de la moyenne, et c'est pourquoi on appelle les Inndil occidentaux, grands Esquimaux, pour les distinguer de ceux des îles, du Labra-
dor et du Groenland, qui, paraît-il, se rapprochent, pour la taille, des Lapons et des Samoïèdes, ces autres Esquimaux de notre hémisphère.
Leur peau n'a point le pigment serré, glabre, fin et luisant des Peaux-Rouges. Elle est mate, molle, velue et poreuse comme celle de TEuropéen. Leurs membres ne sont point nerveux comme ceux de l'Indien. La fibre en est lâche, flasque, accusant un tempérament lymphatique, une constitution scrofuleuse, des affections cutanées dues à Fâcreté d'un sang chargé d'humeurs.
Leur couleur n'est ni blanche ni rouge; c'est un gris olivâtre clair qui se rapproche du teint du Japonais, de l'Espagnol et du Provençal.
A l'exception de leur odeur et de leur nudité, la compagnie des Esquimaux n'est nullement désagréable. Ils conversent avec naïveté et intelligence. Leur esprit d'enfant est curieux et avide d'instruction. Ils parlent d'une petite voix douce, harmonieuse, emmiellée, par phrases courtes, entrecoupées et comme sentencieuses, qu'ils articulent lentement et qui sont écoutées avec patience.
Chaque période, prononcée entre les dents ou du bout des lèvres d'un air important et mystérieux, est suivie d'un temps d'arrêt destiné à juger de l'effet des paroles. Alors les auditeurs de prendre un air de stupéfaction, d'ouvrir démesurément les yeux et la bouche en prononçant d'un ton pénétré : a Kralé! » ce qui semble être pour eux le necplus ultra de l'admiration.
Le sauvage, dans ses discours comme dans sa conduite, cherche sans cesse à faire impression, à se rendre intéressant. Nulle part au monde la déesse aux cent bouches n'a eu plus d'adorateurs. Ces gens sont infatués d'euxmêmes, de leur race, de leurs usages, de leur pays, de tout ce qu'ils font. Ils se croient évidemment des hommes supérieurs.
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Daos la présente occasion, Innonarana raconta en détail sa visite au fort Andersen, la manière bienveillante dont l'avaient accueilli Mitchi Paloum (M. Mac Farlane) et Mitchi Goddem (M. Gaudet); la détermination valeureuse qu'avait prise Mitchi Pitchilork (M. Petitot) d\aller manger du phoque à la mer Glaciale.
Alors les yeux obliques des deux nouveaux me toisèrent curieusement de la tête aux pieds et des pieds à la tête, faisant l'inspection détaillée de ma personne comme s'ils ne m'eussent pas encore vu. Fier de l'effet de ses paroles, le chef les avertit de ne pas pousser trop loin leurs investigations, vu que j'étais le Fils du soleil, Tchikreynark miyayé.
Je protestai vivement contre ce titre pompeux mais faux et ridicule, avertissant les Esquimaux que nous ne considérons le soleil ni comme un dieu ni comme un père. Mais, soit qu'il eût pensé qu'une feinte modestie seule me dictait cette protestation, ainsi qu'il faisait lui-même en niant qu'il fût un chef; soit qu'il craignît qu'elle ne diminuât la gloire qui allait lui revenir de la protection qu'il accordait à un Jlls du ciel, le brave homme n'en continua pas moins à me départir cette épithète, me transformant ainsi en demi-dieu sans qu'il y eût de ma faute.
Comme cela me coûtait moins qu'un titre nobiliaire, que c'était une garantie pour ma sécurité et celle du général Bottom, et que ma nouvelle dignité devait joliment contribuer à grandir Noulloumallok aux yeux de ses compatriotes, je ne poussai pas mes protestations jusqu'à me mettre en colère et à déchirer mes vêtements dans un beau mouvement d'indignation modo judaïco.
Oh ! quand on pense que la réputation de tous les demidieux eut une origine semblable! C'est égal, il est beau d'avoir été traité en héros une fois en sa vie. C'est un honneur qui n'échoit pas à tous les mortels que cette apothéose anle mortem.
u OhUnnok toyok! Oh ! grand-homme, graad-homme! » s'écriait de temps à autre, au milieu du discours du chef, TEsquimau Tchiatsiark, en me flattant doucement sur réchine, de la même manière qu'on passe la main sur le dos d'un animal farouche, pour qu'il ne se mette pas en colère, " oh ! innok ioyok! »
Cependant le grand-homme se décrochait les mâchoires par des bâillements réitérés, et Innonarana, grand-homme lui-même, nous manifestait parfois un four d'une ouverture phénoménale. On résolut de se coucher.
Ah! je ne pus fermer l'œil, ou plutôt je dormis si mal, si flévreusement, qu'il me sembla avoir eu le cauchemar toute la nuit. J'étais gêné par mes vêtements, suffoqué par l'extrême chaleur, comprimé entre mes compagnons comme un hareng dans une caque pleine, oppressé par des miasmes délétères et par le manque d'air respirable. Oh ! que je souffris durant cette nuit !
Il ne me restait qu'un moyen pour ne pas m' asphyxier, c'était de perforer la muraille de sucre candi qui nous renfermait, au grand risque de procurer un rhume de cerveau à mes cinq compagnons. A l'aide de mon couteau de poche, j'y pratiquai un petit trou, auquel j'appliquai mes lèvres, humant par ce petit orifice l'air frais et délicieux du dehors.
Grâce à ce secours, je pus m'endormir paisiblement sur le matin.