‹ Les grands Esquimaux [microforme]Chapitre 12 sur 54 · D DEN · texte numérisé non relu

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le fait. Le simple aspect de quelques Esquimaux, une heure passée en leur compagnie, une journée écoulée sous leur toit m'instruisaient plus que toutes les lectures passées et à venir.

Ah! c'est que expérience passe science en toutes choses, mais surtout à propos des peuples sauvages. La science puisée dans les livres est souvent erronée, spéculative, fondée sur de simples imaginations. L'expérience donne la raison des faits, redresse les écarts de l'esprit ct n’admet pas d'hypothèses.

Telles étaient les réflexions que je me faisais en rampant dans le boyau étroit et bas qui conduisait à la hutte de Noulloumallok-Innonarana, pendant que j'avais à préserver me; mains et mes genoux des immondices accumulées dans cette antichambre primitive.

La hutte ou iglou du chef se trouvait adossée d’un côté à un défaut de la côte, et protégée, de l'autre, par le couloir en question, lequel ressemblait à ces monuments mégalithiques appelés allées des fées; avec cette seule différence que de grands glaçons plats et équarris y remplaçaient les dalles de pierre. Cette allée regardait la mer et était semi-circulaire, présentant sa convexité à l'aire du vent le plus fort et le plus rigoureux : velui de l’est.

Sans un large glaçon parfaitement trinslucide, encastré au sommet de l'iglou qu'il éclairai comme un ciel ouvert, cette hutte aurait ressemblé à une meule de foin enfouie sous la neige. Ce ciel ouvcrt est la seule issue par laquelle la lumière puisse pénétrer dans ces yourtes arctiques; mais elle y entre joyeusement, abondamment, de haut en bas et en tous sens, sans laisser un recoin qui ne soit éclairé, à l'exception peut-être des alcôves qui divisent la maison.

Au commencement du printemp:, c'est-à-dire à l'époque où nous nous trouvons, les Esquimaux sont dans l'habitude

de démolir la partie supérieure du #rantilat ou allée des fées qui précède l'iglou, et de la remplacer par une tente conique. Cet expédient leur permet d'allumer du feu à la porte de leur demeure, d'y faire la cuisine, d'y tenir leurs chiens plus chaude:ïent.

Il y avait donc une itsark ou tente par-dessus le krantitat d'Innonarana. Dans cette tente je vis un jeune garçon, entièrement vêtu de phoque, et qui, armé d’une cuiller à pot en bois, surveillait l’ébullition d’une chaudière de fer de fabrique russe.

Si j'avais été tant soit peu physionomiste, j'aurais pu reconnaître celui qui me parut être un nouveau personnage ajouté aux trois femmes que j'avais déjà vues.

C'était un jeune garçon de quatorze à quinze ans, à la face plate, un peu blême, à l'œil inerte, à la physionomie vide d'idées et d'imagination. Un petit capuchon presque carré l’encadrait étroitement.

Il me fit l'effet d’un grand chat botté. Il en avait même les oreilles. La queue seule faisait défaut. Et, comme le poil de son vêtement à la samoïède était tourné en dedans, on l'aurait pris pour un chat écorché.

À mon entrée peu glorieuse dans son appartement, le jeune cuisinier se leva, me sourit agréablement et me tira un pied de langue, à la mode thibétaine ; salut que je lui rendis de la même façon. Il me fit encore d’autres minauderics auxquelles je ne compris rien, et d'un geste me montra la continuation du couloir.

Puis il reprit son poste de surveillance auprès de la chaudière fumante.

Au fond du kranitat, je me trouvai nez à nez avec une muraille. Levant alors la tête, j'aperçus au-dessus de moi une peau grasse de marsouin que je soulevai de mon occiput, et aussitôt la partie supérieure de mon personnage émergea en pleine lumière dans l'intérieur de l’iglou, par

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une trappe en plan incliné qui y remplissait les fonctions de porte.

Je crus pénétrer dans un colombier, ou dans la lanterne d’un édifice très-élevé, tant cette lumière de ciel ouvert me surprit au sortir des ténèbres de l'allée quasi souterraine.

Mais quelles émanations, grand Dieu! Je crus que j'allais être renversé dans le couloir. Combien je me sentis malheureux d'être condamné à passer je ne sais combien de temps dans une pareille sentine, à respirer les miasmes les plus fétides !

Que faire? Je me trouvais en présence de mes hôtes. Le chef, enfoui dans une robe de renne, souple et moelleuse, occupait déjà l’un des angles du lit; Zyoumatounak élait étendu sur le dos dans l’autre; tandis que leurs deux épouses, nues jusqu'à la ceinture, étaient assises entre eux, m'invitant par les plus gracieux sourires à pénétrer dans leur sanctuaire conjugal.

Il n'y avait pas à hésiter. Je rengainai mon dégoût, contins mon cœur prêt à monter dans ma bouche, et, illuminant ma physionomie de l'admiration la plus enthousiaste, je me frappai la cuisse droite en m'écriant : « Kratsia ! Kralé! » comme je l'avais vu faire à ces dames. -— « Plaude super femur tuum polentissime », disait le Prophète, et j'applaudis cette fois modo judaïco sur ma cuisse puissante.

Jamais je n'avais été plus hypocrite de ma vie; mais la politesse à des rigueurs. Ici je fus plus que poli, je fus courtisan. Les rôles étaient changés.

En dépit de leur embonpoint de sultanes, ces deux femmes se nommaient toutes deux Aoularéna, c'est-à-dire la Petite-Aiguille. Elless’écartèrent pour mefaire passer entre elles, touten me tirant poliment la langue en signe de salutation. Je dois convenir qu'il n’y avait rien, dans les manières de ces femmes, qui ressemblât à la grossièreté peaurouge. On aurait dit des dames chinoises ou japonaises.

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Avec toute la gravité possible, je leur exhibai donc ma langue en les gratifiant du plus courtois des salam.

Mais tout à coup deux cris d’effroi retentissent, et ces femmes me repoussent en riant. Grands dieux! En m'inclinant, ne venais-je pas de saupoudrer de neige leur belle basane couleur de chair! Hélas! j'avais oublié de m'épousseter avant d'entrer, malgré les exemples prolongés que m'avaient donnés mes hôtes.

Sans m'en douter, je venais de commettre une incongruité impardonnable, un véritable acte de sauvagerie. « Ah! ces Arablounet qui se croient si polis, comme c’est grossier ! » durent murmurer ou penser ces braves gens.

Les deux dames saisirent charitablement un lambeau de peau et m'époussetèrent elles-mêmes; puis elles m'attirèrent entre elles sur le lit-divan, où elles se rassirent en riant aux éclats comme de grandes enfants.

Les peuples sauvages sont très-jovials. Il n’en est point de plus gais lorsqu'ils sont avec quelqu'un qu'ils aiment et dont ils se sentent aimés.

Les deux maris boudèrent cependant, et il y avait de quoi; on serait jaloux à moins. Pourtant, ils demeurèrent convenables et silencieux. N’étais-je pas leur hôte?

Quant à Sidajen, les deux femmes l’engagèrent aussi à entrer et à s'asseoir, mais sans lui faire fête. Le pauvre diable, d’ailleurs, était loin d'être à son aise. Je voyais bien que mon assurance seule lui donnait du courage. Il surveillait tout, de sa paupière pesante et oblique, sans faire aucune remarque. Il n'était pas chez lui, le pauvre garçon; il savait n’y être pas aimé. Il se renfermait donc dans ce prétendu stoïcisme que les romanciers ont prêté aux Peaux-Rouges, et qui n'est que l'expression de la méfiance ou de l'indifférence pour des étrangers qu'ils méprisent ou redoutent.

Autant les deux Petites-Aiquilles se montraient aima-

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bles et avenantes, autant leurs maris étaient bourrus et refrognés.

— Ma maison est petite, trop petite pour tant de monde! observa de nouveau le chef, en regardant autour de lui d'un air ennuyé. Le chef blanc ne pourrait-il aller loger ailleurs ?

— Où veux-tu que j'aille, grand-homme? lui dis-je d’un air étonné. Ne t’es-tu pas chargé de ma personne et de celle de mon domestique que voici? N'est-ce pas à toi que Mitchi Paloum (M. Mac Farlane) a fait présent de cinq belles peaux de carcajou en payement de l'hospitalité que tu me donnes et du peu de nourriture que nous consommerons chez toi?

M. Mac Farlane avait eu la délicatesse de ne point me parler de cet acte de générosité; mais Alphonse, qui en avait été témoin, m'en avait instruit. Surpris de se voir percé et découvert, mis en demeure de s’exécuter en honnête homme ou de passer aux yeux des siens ct des Blancs pour un félon et un fourbe sans hospitalité, Znnonarana, le bandit, grimaça un sourire en montrant un embarras manifeste.

Il ne me croyait pas instruit du fait.

Il passa ses doigts dans les poils roides et rares de sa barbe tartare, pour se donner une contenance; puis il me dit d’un ton tout à fait radouci :

— Kaloun, ma maison est bien petite, à la vérité; c’est une toute petite maison, tglouaralouk, n'ayant qu'une seule alcôve; toutefois tu es chez toi, ici. Quitte ton vêiement, mets-toi à l'aise, et montre que ton cœur est blanc comme tes paroles sont bonnes. »

Je ne lui montrai pas mon cœur blanc, il ne faisait pas assez chaud pour cela dans l'iglouaralouk ; mais je quittai mon pardessus, mon casque et mes mitaines, et je demeurai en frac noir et en pantalon de même couleur, semblable à un catafalque ambulant.

À cette vue, les deux dames firent un brusque mouve-

ment d’'effroi. Elles se pressèrent contre leurs maris res-

pectifs et plissèrent le nez comme des chattes en colère, en se regardant l’une l’autre; — un signe de méfiance.

— « Dieux! quelles intentions peut avoir un homme tout de noir habillé? » Voilà ce que je lisais sur leur physionof mic ahurie. On aurait dit qu'elles venaient d’être témoins | d'une apparition tartaresque.

Je commençai alors à tout comprendre. Ces deux dames m'avaient pris pour le commandant du fort luimême, auquel, par le fait, je ressemblais alors un peu, ct c'est cette erreur qui avait dicté l'assaut de galanteries par lequel j'avais été accueilli.

Et maintenant que mon visage boursouflé par le froid, que ma barbe dépouillée de glaçons, et mon costume funèbre leur apprenaient que j'étais un étranger, un inconnu, un Priant, elles s’éloignaient de moi avec terreur ou timidité, cherchant un refuge près de leurs protecteurs naturels. :

— Qui est-ce donc? murmurèrent-elles. d

— Mitchi Pitchitork, Tchikraynark iyayé. M. Petitot, b le fils du soleil.

Deux pieds de langue me furent de nouveau tirés, et t

deux paires d'yeux s'ouvrirent démesurément pour mieux me reluquer. Tableau!

— Michi Püchitork ? révélé aitellée: le fils du soleil?

— Hi! oui! répondit le chef, glorieux et triomphant de 1 © la frayeur ct de la déconvenue de sa moitié.

Ce fut alors au tour des deux maris d’exulter, en se raillant de leurs compagnes.

Je voulus faire disparaître la fâcheuse impression que la découverte de mon origine solaire venait de produire LL sur ces pauvres et douces petites dames. J'ouvris donc le coffret qui contenait tout le bagage que j'avais apporté, et

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j'en tirai des aiguilles à coudre, objets extrêmement prisés par les femmes esquimaudes, aux yeux desquelles ils ont la plus grande valeur, dans l'impossibilité où sont leurs maris de fabriquer des instruments aussi ténus.

Je donnai à chacune d'elles deux aiguilles rondes et une grosse aiguille carrée, servant à coudre les peaux. Des exclamations de joie s'échappèrent de leur bouche. En même temps, madame Aoularéna N° 1, hélant le chat écorché qui cendrillonnait toujours dans l'allée noire, lui cria :

— Illamma, viens donc voir; des aiguilles !

A ces mots, le jeune garçon que l’on appelait lamma bondit dans la hutte, joyeux, empressé et me tendant les mains. Puis voyant, à son tour, mon costume de drap noir encadré d’un col blanc, l'habit le plus lugubre que l'imagination humaine ait pu inventer, son visage s’immobilisa, ses regards s'hynoptisèrent, et son bras retomba à son côté, inerte.

Il eut à peine le temps de déposer sur le lit-divan, qui devait aussi nous servir de table, une grande sébile de bois pleine de viande et de langues de renne bouillies.

— Illamma! répéta la mère, en lui tendant son petit trésor. Vois donc!

L'enfant, un peu rassuré, tendit de nouveau la main.

Je me mis à rire de sa frayeur et de sa demande.

— Donne-t-on aussi des aiguilles aux garçons? fis-je en langue peau de lièvre, en m'adressant au général Bottom.

— Que dit le chef? demanda Znnonarana.

Sidajen lui répéta ma question en esquimau.

Alors ils partirent tous d’un violent éclat de rire, qu'Ilamma partagea lui-même et me fit partager sans que j'en comprisse la raison.

Alphonse me la fournit aussitôt :

— Ce n'est point un garçon, me dit-il. C'est une fille, la fille du chef. Si tu n'étais pas si étranger chez les Esquimaux, tu t'en scrais bien aperçu dès notre arrivée.

Ce fut à mon tour de rire de ma méprise, et je ne m'en fis pas défaut.

Cette petite aventure rompit entièrement la glace qu'un je ne sais quoi avait formée entre Noulloumallok et moi. Le grand-homme riait en se tenant le ventre. Zllamma reçut sa part d'aiguilles, le souper fut servi, et je le partageai avec mes hôtes en toute gaieté et sécurité. La même historiette revint plusieurs fois sur le tapis, pendant la soirée, à défaut d'autres topiques, soulevant chaque fois l'hilarité de ces gens simples et naïfs.

Soyez bien sûrs qu'ils en rient encore dans leurs veillées; il faut si peu de chose pour rompre l'extrême monotonie de la vie de ces hyperboréens.

Alors seulement je pus m'expliquer les gestes aimables, les tirements de languc et les minauderies qu'Zlamma m'avait faits dès mon entrée dans le kranitat. Cette enfant, elle aussi, m'avait pris pour le facteur du fort Anderson, tellement un froid de 45° décompose le visage d'un homme qui y a été exposé pendant toute une journée!

Ce que je ne savais pas alors, c’est que Noulloumallok était un autre Cosme de Médicis. En 1870 seulement, les Esquimaux eux-mêmes, qui, tout mauvais qu'ils sont, ne pouvaient plus supporter la dépravation de ce chef, m’apprirent que, dans cette circonstance, j'avais couru le plus grand danger pour ma vie, n'eût été ma méprise vis-à-vis d'{llamma. Mon erreur, en prouvant à un père incestueux que j'ignorais complétement sa conduite, sauva la dignité de cet homme ombrageux et dissolu, ainsi que ma propre vie.

Mais le général Bottom, bien qu'il se fût aperçu, sans

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