COMMENT JE PRIS MA REVANCHE
Ces sorciers de Fils du soleil! — Menu d’un repas esquimau. — Un concert improvisé. — La boîte à Pandore du chef. — "Yadition esquimaude, — Manière de calculer. — Soins de ménage. — Le tiktalerk ou Poisson inconnu.
Mes Esquimaux conçurent beaucoup plus d’attrait pour ma montre, pour ma boussole et mes allumettes chimiques que pour la morale chrétienne et la fidélité conjugale, que je venais de leur révéler.
Le tic tac de mon chronomètre attira plus leur attention que nos théories transcendantes.
Je leur demandai de fabriquer un nom à cet instrument qui leur plaisait tant, et qu'ils considéraient comme une grande médecine, créée par Dieu aussi bien que nousmêmes,
Le chef me répondit :
— Kraviartoan, un petit objet qui tourne, un petit tourniquet.
— Non, lui dis-je. Ce mot n'est pas exact, Une montre n'est pas un tourniquet. C’est un objet dont le mécanisme est semblable à la fois au cœur de l'homme, avec lequel vous voyez qu'il bat à l'unisson, et au soleil, qui est le cœur et le régulateur de la nature.
Faites-moi un mot qui exprime ces deux choses. — Tchikreynéralouk, dit une femme, un petit soleil.
— Ce n'est pas encore ça. Une montre n'éclaire pas; elle règle.
— Alors, /nnouaralouk, un petit homme, reprit /nnonarana.
— Cela ne me satisfait pas davantage.
J'aurais voulu un mot qui exprimât ie régulateur du temps. Mais j'eus beau m'évertuer à leur faire comprendre cette définition; elle était trop abstraite pour eux. Le chef s'obstina avec une sorte de mauvaise humeur. D'après lui, c'était à prendre ou à laisser. I] fallait choisir entre le petit tourniquet, le petit soleil ou le petit homme. IT n’y avait pas à tortiller, je devais opter entre les trois.
Après leur avoir laissé toucher, manipuler et écouter ma montre, j'exhibai à lours regards stupéfaits ma boussole, leur disant que cela du moins était un véritable petit tourniquet.
Mes hôtes n'en crurent pas un mot. Ils pensèrent que la petite aiguille tremblotante obéissait au gré de ma volonté, et que je mentais, de crainte d'être pris pour un sorcier, ce qui, chez les peuples sauvages comme partout ailleurs, est une fort mauvaise note.
Or, pour ces gens simples, un érudit n’est autre chose qu'un magicien, un sorcier. Beaucoup de nos paysans n’en sont-ils pas eux-mêmes encore là?
Voilà ce que l’on gagne souvent à dire la vérité, et toute la vérité, et rien que la vérité, à qui n’est point capable de la recevoir ou préparé à la porter. Les hommes d’un esprit faible préfèrent souvent être dupés et se tromper euxmêmes que de voir la lumière et d'£ire obligés de se conduire d’après elle.
N'importe ! Je ne regrette pas ce que j'ai dit à ce peuple; parce que, lorsque la connaissance lui viendra, il ne maudira pas ma mémoire, en me reprochant d'avoir abusé de sa crédulité et de son ignorance pour me grandir à ses yeux.
Re
Eee PRE a RE EHESS