LES GRANDS ESQUI\AUX
ne perçus que les mots takelou (raquettes), kreymirk (chien), et müllo (viande sèche).
Sidajen n'était pas là pour m'interpréter, mais grâce à mon excellente mémoire et aux efforts que je faisais pour apprendre, je pus engager conversation avec le chef.
— Qu'y a-t-il? demandai-je à Znnonarana.
— Il y a, chef, répondit-il, que Navikan, qui se dit un grand chef, un grand-homme, mais qui, après tout, n’est qu'un forkrota, est aussi un tigiliktork (un voleur).
— Et qu'est-ce qu'il t'a dérobé ?
— Oh! à moi, rien; il a trop peur de moi pour cela. Je suis méchant, moi; tu ne me connais pas encore, je le vois bien. Les choses ne se passeraient pas bénignement, s’il me volait.
— Cependant tu n'as jamais tué personne, toi, fis-je d'un air confiant et glorieux; tu n'as pas le nez barré.
Il se mit à rire.
— Non; c'est pourtant vrai cela! fit-il avec un petit air de modestie qui me fit rire. Mais le grand-homme Pabian a abusé de ta confiance. Profitant de ton sommeil, il t'a volé. C'est indigne, cela! fit-il en s’animant. Il aurait dû respecter ma maison. Il a violé les lois de l'hospitalité ; il m'a fait honte. Mais, ajouta-t-il par manière de boniment, il n'est pas de notre tribu, vois-tu. Il est du Mackenzie; c'est un méchant Æravané; tandis que nous, qui sommes de bonnes gens, nous sommes des /risäné.
— Et que m'a-t-il volé, chef?
— Il l'a pris tes raquettes, puis tes provisions; mais non pas toutes, seulement la moitié.
Je compris alors que les rires de Navikan, lorsqu'il me vit me rendormir sans méfiance, cachaient plus que de l’enthousiasme. C'était un rire de renard, faux et narquois.
— I] ne faut pas te formaliser de cela, continua le chef avec üne petite moue de coquette. Tous les Znnoït ne se
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se dit un out, n’est És
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a le chef oil ne se
ressemblent pas. Ils ne sont pas semblables aux Irkréléit. Il en est de bons et de meilleurs, de mauvais et de pires.
— Comme partout ailleurs ! répliquai-je.
— Où est donc Sidajen? demandai-je à Uamma.
— 11 court après ton chien, me dit-elle, car il n'en reste plus qu'un; Navikan t'a pris l’autre.
Cette nouvelle m'indigna plus que la disparition des raquettes et de la viande, parce que je savais que ces chiens étaient nécessaires au bon M. Mac Farlane, et qu'il s'était privé de leur secours pour me les prêter. Il me les avait chaudement recommandés. Sous le Cercle, un chien vaut un cheval.
En attendant le général Bottom, on servit le déjeuner. Il fallait que le Loucheux eût une bien grande peur d'être tancé par l'officier anglais, pour qu'il se résolût à courir seul après les Esquimaux partis depuis quatre heures du matin.
— Chef, me dit Noulloumallok pendant le déjeuner, chef, je te remercie d’avoir daigné manger et dormir sous mon pauvre toit. Tu nous a montré que ton cœur est blanc et qu'il ne connait pas la crainte, comme celui des Irkréléit, qui nous fuient, et celui des Krablounet, qui viennent chez nous armés de leurs petits arcs détonants (revolvers).
Tu n'as point d'armes sur toi, parce que ton cœur est bon pour nous. Merci!
Mais je ne puis demeurer plus longtemps ici; les provisions me manquent, et à la mer je ne serai pas chez moi; je logerai chez mon beau-père. Tu feras donc bien de partir avec la première bande qui montera au fort.
C'est sans doute pour t'obliger à partir avec lui que Navikan t'a volé tes raquettes, ta viande et ton chien.
Ce disant, le chef se trahissait aussi; mais j'affectai de ne pas prendre garde à toutes ces excuses de voleurs. Alphonse revint sans chien ni provisions, à dix heures.
Les Esquimaux avaient trop d'avance sur lui pour qu'il eût pu les rejoindre, ou bien il n'avait pas cherché à les rattraper, de crainte de recevoir des avanies.
Je dus faire de nécessité vertu.
Deux jours après, à la nuit tombante, il nous arriva une nouvelle bande de la mer. Elle se composait de trois Esquimaux : Anhoutchinak, Inontakrark et Tchimitsiark, suivis de leurs femmes et d'un petit enfant.
Ils arrivaient également du Mackenzie par la voie du canal naturel auquel je venais de donner le nom de Napoléon HIT.
Tous les trois se vantaient d'être des chefs, à l'encontre des grands chefs Navikan et Noulloumallok, qui prétendaient, avec un petit air de modestie ineffable, qu'ils n'étaient pas chefs du tout. Mais chefs je les crus, parce que les Esquimaux, à l'instar des Francs, ne reconnaissent, après Tornrark ou le diable (qui me rappelle Thor, le dieu des Scandinaves), d'autre maître qu'eux-mêmes ou plutôt leur épée ou {savirasiark.
Avec de telles convictions, tous les hommes sont chefs, nobles et grands-hommes.