‹ Les grands Esquimaux [microforme]Chapitre 27 sur 54 · TRE · texte numérisé non relu

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crer tous les Blancs qui oseraient s'aventurer sur leurs terres stériles. |

Je n’en croyais pas un traître mot; mais d'autres n'étaient pas de cet avis, et il me fallut temporiser.

Au printemps de 1867, la défense épiscopale fut enfin levée, et permission me fut octroyée de reprendre mes voyages à double fin chez ce peuple arctique : explorations géographiques et évangélisation. Je reçus cette sanction au grand lac des Ours, où j'avais passé l'hiver, et je me disposais avec bonheur à repartir pour les plages arctiques, lrsque mon confre: ompagnon du fort Bonne-Espérance me pria, par lettre, « : n’en rien faire cette année et de lui céder ma place pour une fois, parce qu'il désirait, lui aussi, s'assurer de la réception qui lui serait faite chez les Esquimaux. La relation qu'il me fit de son voyage, à son retour, fut pleine d'intérêt. Il eut le bonheur d'aller jusqu’à l’eau salée et de passer trois ou quatre semaines avec les Esquimaux, qui le traitèrent à merveille.

Mais il ne m'appartient pas de raconter ici ce voyage. Je me suis fait un devoir de ne jamais mettre le pied dans le jardin de mon voisin.

Ce ne fut donc que l'année suivante, 1868, et le 9 juin, que je pus reprendre le cours de mes explorations apostoliques.

L'été s'annonçait devoir être beau. Le printemps avait été chaud et hâtif; la grande débâcle du Mackenzie avait eu lieu, par exception, le 26 mai, et la crue du fleuve était telle que son niveau avait atteint dix mètres au-dessus de l'étiage, et menaçait d'envahir et d'emporter nos demeures de bois. Les bordages et les maceriæ de glace formaient de chaque cô.ë du Mackenzie des remparts de cinq ou six mètres d'élévation.

Je partis du fort Bonne-Espérance en canot d'écorce de bouleau, accompagné de deux jeunes Peaux-de-lièvre du

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Bout-du-Monde nommés, l'un, Jean Trou-Kwéyé (le Lac- Allongé), surnommé Captain Ball, ct l'autre, Jean Oullayan ou le Pctit-Chanteur.

Je dirigeais la pirogue, eux pagayaient.

Afin d'offrir le moins d'appât possible aux désirs peu honnêtes des Innoït, je n'emportai qu'un bagage très-mince : point d'autres vêtements que ceux que j'avais sur le corps, et un seul rechange de linge, ma chapelie et ma pharmacie de voyage, ma boussole, une montre, un thermomètre et quelques menus articles servant de monnaie, pour nous procurer de la nourriture.

Nous comptions également sur la chasse et la pêche. Je m'étais donc muni de deux longs filets à poisson-blane, d'hameçons à truite et à saumon, de fil de caret ct de munitions de chasse. Nous avions tous les trois un fusil de chasse à bassinet.

J'avais aussi avec moi une tente de toile écrue, de dix aunes, deux couvertures de laine enfermées dans une bâche huilée, deux haches de voyage et plusieurs sacs de provisions sèches que je comptais mettre :# cache, afin de m'assurer la possibilité du retour.

Ces provisions consistaient en pémican, viande boucanée, langues de renne, graisse en pain, avec un peu de farine, de sucre, de riz et de thé.

Nous quittèmes Bonne-Espérance par un temps ravissant et une douce brise du sud-est. Elle nous permit de tendre une petite voile aurique qui nous poussa doucement à travers les longues îles Manitou, toutes hérissées de grands et noirs sapins, et qui divisent pendant cinq grandes lieues l'immensité du fleuve géant du nord.

Un pavillon blanc timbré d’une croix rouge flottait à l'arrière de ma pirogue, qui s'éloigna aux joyeux et harmonieux refrains de ma concertina.

C'était la première fois que je descendais le majestueux

Nao!:ka-Kotché au delà du fort de Bonne-Espérance ; aussi quelle joie était la mienne ! À gauche s’élevaient les rochersremparts de Unkkayé-Kfwé, vastes assises de grès et de phonolithe qui se prolongent durant plusieurs lieues en formant les plus jolis sites, enclosant des lacs qui ressemblent à des cratères. A droite, nous avions un talus roide et coupé de nombreux affluents, la plupart fougueux et tout écumants de cascades. Au reste, nobles cours d'eau presque aussi larges que la Seine. Je fais grâce au lecteur de leurs noms barbares.

Tout à coup, de grands rochers calcaires, rangés par larges assises au-dessus d’une colline sablonneuse ct arrondie, que revêt une armature de noirs sapins, s'élèvent devant nous. N’était cette forêt de conifères qui ondoie majestueusement sous la brise du soir, on les prendrait pour les remparts d'une grande cité.

C'est le Premier-Cap, Eta-tché-kfiwéré, qui, par son nom même, indique que les Indiens auxquels il le doit vinrent du septentrion.

Ce qui déroute le géologue, dans ce promontoire, ce sont ces strates calcaires qui reposent sur une base terreuse dépourvue de stratifications. Elle est formée, en effet, de boues alluviennes et de sable jaunûtre. Ce terrain meuble, qui, en Amérique, caractérise, d’après le professeur Dana, la période dévonienne, renferme une profusion de fossiles bivalves des genres atrypa, spirifer et cyrtia, que les pluies et les crues du fleuve lavent et désagrégent journellement. Ils sont ici dans leur terrain. En Europe, on les considérerait comme hors place'. Les rivages en sont jonchés.

À huit heures du soir, nous abordâmes, sous ce rempart, à un rivage riant, couvert d'une pelouse de bruyères al-

1 Voir la liste de ces fossiles à la fin du volume.

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pestres aux baies de corail rafraichissantes ; c’est le raisin d'ours, le même que celui de la Sibérie.

Ce lieu fut tristement célèbre par une hideuse scène de meurtre et d'anthropophagie qui eut lieu en 1842 ou 1845. Comme j'ai raconté cet épisode dans un article qui a paru au mois d'août 1866 dans la France illustrée, mon lecteur indulgent voudra bien me dispenser de le répéter ici.

A dix heures du soir, après un frugal souper, nous reprimes notre navigation fluviale sur le Mackenzie, large de six kilomètres.

A cette époque de l’année, le soleil ne se couche plus, à cette latitude (67° nord). Il est aussi rutilant à dix heures du soir qu'à six heures en Europe, et, par une coïncidence qu’explique l’état de l'air, qui demeure inchangé, le sommeil fuit les paupières, le jour continu pénètre tous les sens d’une joie et d'un bien-être inexprimables, C'est comme une faible anticipation de la vie sempiternelle, de l'immortalité.

Aussi orientons-nous notre voile et laissons-nous drosser doucement notre pirogue au gré du zéphyr qui la pousse sur ce beau lac bleu qui marche vers la mer.

À droite et à gauche s'élèvent de basses montagnes, premiers contre-forts des montagnes Rocheuses, la chaussée du Castor et la montagne des Truites.

Le lendemain matin, nous saluons en passant le site de l'ancien fort Bonne-Espérance. Il s'élevait sur une pointe trop basse pour les crues subites et périodiques du fleuve. 11 fut emporté par une inondation, en 1836, et reconstruit au lieu qu'il occupe de nos jours.

En face de ce lieu s'élèvent d’autres roches calcaires coupées de filons de phonolithe qui portent des traces d’une ignition ancienne. Les sulfates de fer et de magnésie suintent à travers ces assises et y forment des dépôts. On y trouve aussi du carbonate de soude ou natron.

En d'autres endroits, des gisements de fer oligiste déchirent les falaises comme des plaies qui saignent.

C'est un vieillard nommé Tchané-Zélé ou le Vieux-Chauve qui découvrit jadis ces gisements métallifères en même temps que le Mackenzie. 11 venait du versant occidental des montagnes Rocheuses, où vivaient alors les Peaux-de-lièvre.

Les rives du Nakotchré-ondjig, ainsi que les Dindjié appellent le Mackenzie, sont sévères et tristes. Rien ici ne rappelle les riants bocages de l'Athabasca et de la rivière d'Eau claire. Les côtes alluviennes, composées de sables et de galets roulés, qui forment le lit le plus récent du fleuve, ne nourrissent que de maigres sapins, des touffes d'£leagnus argentea ressemblant à notre pourpier gris, de l’absinthe, de l’armoise et de l’érigère visqueuse ou faux copahu.

Ces côtes, qui se prolongent pendant des lieues avec le même niveau, sont découpées, à intervalles réguliers, par des ravins profonds qui les font ressembler à une immense et double enfilade de piles de boulets. C'est pourquoi sir John Franklin leur départit, en 1825, le nom de Cannonshot Reach.

Cette vue reçoit plusieurs gros affluents, parmi lesquels la rivière Travaillant. A son extrémité, nous franchîmes les seconds remparts du Mackenzie, que Franklin appela the-Narrow ou Détroit.

C'est un sinus en forme d'équerre double que forme le Naotcha avant de se diviser en bouches. Il y est bordé de rochers de soixante mètres d’élévation qui prennent le nom de remparts, comme ceux du fort Bonne-Espérance. Le Mackenzie y atteint seize mètres de profondeur par un courant de onze kilomètres à l'heure.

Le Détroit est une limite naturelle que ne franchissent jamais les Esquimaux. Une fois cependant i!s la dépassèrent, mais ce fut pour massacrer un parti de quarante Loucheux campés au confluent de la Schital-Kréng. C'est

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dans les rochers phonolithiques du Détroit, et non dans les remparts naturels du fort Bonne-Espérance, ainsi que le dit à tort le docteur Richardson, que les Esquimaux venaient jadis se pourvoir des pierres plates dont ils fabriquaient leurs couteaux et les dards de leurs harpons. Ces pierres sont noires, sonores, et se clivent comme de l'ardoise.

Les Dindjié nomment ces rochers-remparts Krézjia- Konhén, et les Esquimaux Xreyrotchouk.

Vers les deux tiers du Détroit, le fleuve Mackenzie reçoit sur la rive gauche un affluent important, la Tsi-kka-tchig ou rivière Terre-Blanche, que les Canadiens ont nommée par erreur rivière Rouge. C'est la Kradziak des Esquimaux et la Talè-Niliné des Peaux-de-lièvre. Elle coule dans une vallée des montagnes Rocheuses et prend sa source sous le 64° parallèle.

Les Dindjié des fleuves Mackenzie et Anderson se réunissent deux fois par an à l'embouchure du premier de ces cours d’eau pour y traiter, soit avec le fort Mac Pherson, soit avec les Esquimaux eux-mêmes. J'y retrouvai un grand nombre de mes amis des déserts d’Anderson, et ne m'arrêtai que le temps nécessaire pour leur donner la main; puis je repartis en hâte pour le fort Mac Pherson.

De ce confluent, la vue s'étend en aval jusqu'à douze ou treize kilomètres, c'est-à-dire jusqu'à la sortie du Détroit dans l'estuaire du Mackenzie, que les Indiens nomment la Division des courants (Sa-tra-wélin).

A la pointe Séparation, désormais devenue célèbre par les voyages des Franklin, des Richardson, des Back et des Pullen, je fis une cache de provisions et d'objets de première nécessité, tels que souliers, allumettes, amadou, filets de pêche, munitions. Je renfermai ces objets dans un sac de caoutchouc qui fut suspendu dans un sapin.

De la conservation de ce sac dépendait la sécurité de notre retour.

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