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qu'il venait de Natérovik, sur les bords de la mer de Behring, probablement la redoute russe Mikaëélowski.
Un autre venait des bouches du fleuve Colville, grand cours d’eau arctique que le capitaine Mac Clure prit pour le fleuve Youkon. On me le désigna comme un Avanéméork ; mais je ne reconnais sous cette désignation qu'un nom locetif se rapportant nrobablement au fleuve Colville. C'était un Chaman émérite, petit et trapu comme un Bas- Breton, avec une physionomie méfiante qui ne m'inspira aucun attrait.
Un excellent Esquimau, nommé Nakoyork ou le Bon, m'avait fait promettre qu'il viendrait au fort Mac Pherson pour me chercher et se charger de moi dans le nouveau voyage que je me proposais de faire à la mer Glaciale.
Il manqua au rendez-vous et demeura à Zkotstk (le Coude), principale pécherie d'été des Esquimaux, sise à l'extrémité de l’île Halkett. Mais le bon vieillard m'avait envoyé son gendre, Pabiau-Kraravalok, neveu du grand chef Navikan- Pabian et frère de cette jolie Esquimaude jadis enlevée par M. Gaudet pour être épousée par un chef de poste.
C'était un gros et beau: garçon de vingt-cinq uns, toujours joyeux, toujours souriant, et qui me promit monts et merveilles si je voulais bien avoir confiance en lui. Le bon garçon enfonçait une porte ouverte. Je ne demandais qu'à partir pour la mer Glaciale, et il eut aussitôt mon acquiescement.
Deux jours après, il vint me trouver, la tête basse et l'air attristé.
— Le chef blanc m'a engagé à aller voir ma sœur, au grand fort des Xrablounet. Je ne puis me charger de toi ni te conduire à la mer.
Je reconnus aussitôt un effet du fanatisme presbytérien.
— Mais, continua Pabian, voici un de mes parents
auquel tu peux te fier entièrement ; c'est le vieux Xroyanapa.
Ce disant, Ærarayalok me présentait un homme sur le retour de l’âge, à figure de fouine, à la bouche pincée et au regard plein d’astuce et de fourberie. Il me déplut tellement que je résolus aussitôt de ne pas l’accepter.
— Je te remercie, mon frère cadet, dis-je à l'Esquimau, de ta sellicitude pour moi. Mais puisque tu dégages la parole que tu m'as donnée, il y a si peu de temps, tu me permettras aussi de reprendre la mienne. Je veux être libre de partir avec qui je voudrai.
L'un et l’autre se retirèrent l'oreille basse.
Je fus bien étonné de retrouver à Mac Pherson madame Aoularéna N° 4, jeune veuve du chef Xranerktork, décédé à Anderson en novembre 1865. Elle était, cette fois-ci, avec Anhoutchinak, qui, par conséquent, me parut avoir deux femmes du même nom. Mais aussitôt que Xrarayalok se décida à monter au fort Simpson pour y voir sa sœur, il s'entendit avec Anhoutchinak pour qu'il lui cédât cette femme; de sorte que la malheureuse passa, comme une marchandise que l'on troque à volonté, en la possession transitoire de Pabian, lequel avait laissé sa femme, avec son beau-père, au bord de la mer.
Cet odieux et dégoûtant trafic de femmes est chose si commune, si admise parmi les Esquimaux, que ces dames ne s’en étonnent ni ne s'en plaignent. Peut-être même y trouvent-elles leur compte. En tout cas, elles y perdent le glorieux et sacré pouvoir de la maternité et demeurent stériles et improlifiques comme des bois secs ou pourris.
Ces femmes esquimaudes ont des expressions, des mots et des finales de mots que n'emploient point les hommes. Ce m'est un nouvel indice d'une origine étrangère à celle de leurs époux. Par là s'expliquerait ce dualisme dans le type, le teint et le caractère des Esquimaux.
Ils sont le premier peuple que je vois se haïr entre eux,
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se jalouser, se méfier et se décrier, même en présence des étrangers et de leurs ennemis.
Le déportement des mœurs esttel chez eux que, aussitôt le temps du repos arrivé, et bien que le soleil demeure toujours très-haut sur l'horizon, on voit leurs femmes et leurs filles se glisser dans les cases des serviteurs du fort, comme dans les loges rondes des Dindjié, pour y quêter du tabac.
La jeunesse libertine comprend aussitôt ce que cette collecte signifie.
Dès la première nuit de leur arrivée, j'étais à peine couché dans ma tente, un peu après minuit, que je fus tiré de mon sommeil par deux jeunes Vénus au teint de café au lait qui s’y étaient introduites en l'absence de mes serviteurs, lesquels passaient ce temps à jouer.
Elles me firent des gestes provocants en me demandant du tabac, ce qui leur valut une bonne mercuriale et un congé promptement donné.
Elles se retirèrent avec des éclats de rire.
Je n'étais pas encore rendormi que Aoularéna N° 4 ellemême entr'ouvrit indiscrètement les pans de ma tente et s’y glissa sans m'en demander la permission. Elle n'appartenait, disait-elle, pas plus à Anhoutchinak qu'à Krarayalok ; elle pouvait entièrement disposer d'elle-même, et, en conséquence, venait me demander du tabac.
La malheureuse reçut l'accueil que méritait son offre mérétricieuse; mais elle ne prit point mes remontrances d'un air aussi jovial qne les filles qui l'avaient précédée. C'était une ancienne connaissance d'Anderson. Elle s'attendait à un peu plus d'affection de ma part. Elle me répondit avec indignation que j'étais un fort méchant homme, et que je ferais bien de ne point descendre à la mer, puisque
je haïssais tant les beautés esquimaudes.
La pauvre créature n’y voyait pas plus de mal que cela.
J'intéressai vivement les Esquimaux en leur jouant des airs gais sur ma concerlina américaine, à cette époque un instrument assez nouveau. Dès qu'ils en entendaient les accords, ils accouraient en foule à ma tente et faisaient cercle autour, battant la mesure avec leur couteau sur le plat de la main gauche.
Un jour, j'essayai de chanter le Requiem, en m'accompagnant de cet instrument. Aussitôt, je vis qu'ils percevaient parfaitement le thème funèbre de cette belle musique. Elle produisit sur eux un curieux effet. Leur front se rembrunit, ils écoutèrent en silence, puis se mirent à chuchoter le mot ounin-hoyouark (jonglerie). Après quoi, ils baissèrent la tête et se mirent à regarder par terre, ce qui, chez eux, est un signe convenu de mécontentement et de désapprobation.
J'entonnai alors le Dies træ. Les éclats tour à tour terrifiants, douloureux ou suppliants de ce cantique sublime, les mirent tellement hors d'eux-mêmes qu'ils s'enfuirenttous jusqu'au dernier, sans qu'un seul d’entre eux se sentit assez de nerfs pour endurer cette musique inexprimable.
J'avais observé le même effet sur les Peaux-de-lièvre, au fort Bonne-Espérance, en d’autres temps.
Étant à Mac Pherson, je m'aperçus bien vite que je n'avais point, dans le chef du poste, un gentleman et un ami tel que l'avait été pour moi M. Mac Farlane, trois ans auparavant. J'avais commis l’imprudence de traiter ce chef de poste comme mon égal et mon ami, en lui faisant part de mon projet de suivre les Esquimaux chez eux. Il manifesta d’abord de l'incrédulité et de l'étonnement.
Personne n'avait jamais commis l’imprudence de tenter une semblable démarche, disait-il. Les Esquimaux étaient la personnification de la perfidie et de la méchanceté. Il ne garantissait pas qu'il ne m'arriverait rien de fâcheux.
— Cependant, lui répondis-je, vous m'avez assuré que
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les Esquimaux sont doux et timides, et que vous n'avez jamais eu à vous plaindre d'eux.
C'est la rengaine menteuse de tous les navigateurs arctiques.
— Vea, yea, me répondit-il. Ainsi sont-ils au fort, parce que je suis entouré de serviteurs blancs et loucheux, tous armés de fusils, de couteaux et de haches. Mais il en est tout autrement chez eux, soyez-en sûr.
— N'importe, lui dis-je, mon parti est pris. Je suivrai ce peuple à la mer.
Ce même jour, un Loucheux fanatique et turbulent nommé Venkléssé, cousin de la femme du chef de poste, réunit les Esquimaux autour du mât de pavillon du fort, et essaya de les dissuader de se charger de moi pour ce voyage.
Je ne puis transcrire ici son discours. Je ne le comprenais pas assez pour cela; mais ce que j'entendis parfaitement, ce fut la réponse que lui fit mon vieil ami Æroanark :
— Tsitlé, ce que tu dis là n'est pas vrai; car mon frère Noulloumallok m'a assuré qu'il est bon et qu'il nous aime.
Comme on le pense bien, je ne me mis nullement en peine des paroles déloyales de cet homme, assuré que si c'était la volonté de Dieu que je visitasse ce peuple, il saurait bien m'en aplanir les voies et renverser les obstacles. Cependant je ne pus m'empêcher de parler de cette scène au chef de poste, le soir à souper.
— Monsieur, lui dis-je, mon sort est entre vos mains. Vous connaissez les Esquimaux ; vous savez combien ils sont soupçonneux, combien facilement ils jouent du couteau. Dire aux Dindjié, comme cela n'arrive que trop souvent ici, que les prêtres français sont la cause des épidémies, qu'ils viennent chez les sauvages pour leur apporter des maladies et la mort même, ne tire pas à grande conséquence. Ces
144 LES GRANDS ESQUIMALUX.
Indiens savent bien à quoi s’en tenir touchant nos intentions et ces mensonges audacieux. Mais répéter la même chose aux Esquimaux pourrait avoir des conséquences dont la Compagnie de Ja baie d'Hudson aurait ensuite à se repentir pour ses propres intérêts.
L'orkney demeura silencieux. Il avait compris.
Je vis aussi à Mac Pherson Terter, l’ancien chasseur de M. Mac Farlane, qui est devenu depuis le compétiteur et l'ennemi du chef Navikan. Jusqu'à cette époque, Terter était demeuré un émule et un imitateur fidèle des Européens, épargnant systématiquement, par douceur de caractère et pour ressembler aux Blancs, deux frères esquimaux qui lui ont tué son frère.
T'erter était un homme de six pieds de haut, svelte, bien découplé, avec un air de visage et des façons germaniques, un peu froid, quoique sans fierté.
Il me fut amené à ma tente par mon ancienne connaissance Navikan, aussi souriant, aussi obséquieux qu'il l'était à Anderson, le vieux renard.
La gloire de ce scélérat est le {saviratsiark dont il fait usage contre ses propres subordonnés. Voilà tout le secret de son ascendant sur les Esquimaux. Du jour où le grandhomme aura tourné l'œil, ils entonneront un hymne de joie. Ils l’auraient même expédié proprement dans le pays des chasses célestes, si Navikan ne possédait cinq ou six grands garçons, pères de famille, et un frère, Tsapoutaytok, une sorte de François [* pour le physique et la stature, qui n’est guère meilleur que son aîné Henri IV.
Or la vendetta ou loi du talion est autant en honneur chez les Esquimaux qu’elle l’est en Corse. L'impunité d’un meurtrier est attribuable à sa parenté. Malheur à l’homme seul, à l’orphelin qui se rendent coupables d'un assassinat! Mais si un homme est chaudement appuyé, il pourra se permettre de tailler de temps à autre des boutonnières dans
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la peau de ses semblables, sans qu'ils lui en fassent payer trop cher la façon.
En faisant le dénombrement des Esquimaux qui se trouvaient au fort, je constatai chez eux la même singulière habitude que j'avais remarquée chez les Déné, et qui consiste à ne point décliner son nom devant un étranger.
Est-ce une inconvenance, à leurs yeux, de se nommer soi-même ? Je ne le pense pas; ils ont trop d’orgueil pour cela. Il y a donc là-dessous quelque superstition que je n'ai pudécou: rir. Elle n'a probablement pas d'autre raison d’être que la majorité des superstitions, puisqu'il est de l'essence de la superstition d’être déraisonnable ou tout au moins irrationnelle.
Quoi qu'il en soit, il est assez singulier de voir un Esquimau, auquel on demande son nom, se retourner vers son camarade pour lui dire :
— Dis donc, tlloualaralou, comment est-ce que je m'appelle ?
Et letiers de répondre pour sa doublure, qui lui rendra, si besoin est, le même service l'instant d’après.
Chez ce peuple, comme chez les Peaux-Rouges, l'imposition du nom n'est pas toujours le fait des parents, ni un sobriquet puéril, une épithète gracieuse donnée à l'enfance ; le plus souvent elle est le privilége des chamans ou jongleurs. C’est une cérémonie qui comporte la révélation du rêve, Les anrékoït en fabriquent à dessein de fort bizarres et même d’incompréhensibles pour le vulgaire lui-même, mais auxquels ils feignent d’attacher une importance mystcrieuse très-grande pour l'avenir de l'enfant auquel ils l'imposent. Naturellement, ceci ne se fait point sans rétribution.
L'imposition du nom qui accompagne le baptème est donc une cérémonie qui cadre parfaitement avec le goût et les théories des sauvages américains. C’est un de ces nombreux points où le christianisme s’est rencontré avec leurs
persuasions, où il a trouvé un écho fidèle dans leur intelligence.
À Mac Pherson, presque tous les hommes avaient la tête rasée plus ou moins largement, à la façon des moines. Ils appellent cette tonsure krigork. Je leur en demandai la raison. Voici ce que me répondit Navtkan :
— C'est afin que la bonté du soleil, notre père à tous, en réchauffant notre cerveau transmette sa chaleur bienfaisante à notre cœur.
Cette explication est presque touchante; mais elle le serait beaucoup moins, à mon avis, si l'on connaissait les insolations au bord de la mer Glaciale.