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CHAPITRE III

MOEURS ESQUIMAUDES.

Impudence d’un guerrier. — Filous pris sur le fait, — La danse des adieux. — Une vieille cabotine. — Danse des morts.

Un Esquimau d'une quarantaine d'années, superbement costumé, à l'air hautain et impérieux, au nez busqué, arrogamment levé, aux yeux faux et lançant des éclairs féroces, à la bouche pleine de sarcasmes, un vrai Robert le Diable, en un mot, entre un matin dans ma tente sans m'adresser un sourire, et vient tout bellement et sans se faire prier s'asseoir silencieux à côté de moi.

Tout en jouant de son couteau d'un air indifférent et qui frisait l'impertinence, il tourne vers moi sa tête encadrée et hérissée de poils roux comme celle d’une hyène en colère, et me toise, avec un mépris affecté, des pieds à la tête et de la tête aux pieds.

Je récitais mon bréviaire.

Les manières de cet homme me déplurent. Je fermai mon livre en y laissant l'index de la main gauche, et je me mis à considérer mon homme de la même manière qu'il le faisait de moi, mais sans plus sourciller que lui-même.

Il fit un geste de tête et se retira en arrière comme pour me dire : « Ah! tu me nargues. »

Alors il daigna ouvrir le bec et me dit, en frappant de sa dague sur mon petit coffre fermé à clef :

— Tchouva ouva? Qu'est-ce que cela?

— Takouyaren, tchoulootit. Tu le vois, c'est un coffre.

Il sourit d'un air moqueur qui voulait dire : « Ce n'est pas ce que je te demande. » Puis il ajouta :

— Tchouva atän? Qu'y a-t-il dedans?

— Tchouratsiark. Des hardes,

— Je veux les voir ; ouvre le coffre.

— Non.

— Comment, non? Je te dis que je veux voir ces hardes,

— Et moi je te dis que non. Suis-je ou non le maître de mon coffre?

— Je suis un chef. Je ne suis pas accoutumé à être refusé.

— Et moi aussi je suis un chef, et plus chef que toi. Je n'ai pas pour habitude d’être commandé.

A cette réponse, je crus que l'Esquimau allait me sauter au collet. Ses lèvres frémirent de colère, son haleine devint bruyante, et sa salive sortit en écumant par les ouvertures latérales de ses labrets. Mais je ne fléchis pas. Je soutins son regard froidement, sans cligner des yeux, sans colère, mais cependant avec un commencement d'irritation concentrée qu'il dut lire sur ma face.

Mon homme était devenu trop furieux pour pouvoir parler. 11 frappait convulsivement sur mon coffre avec le pommeau de sa dague à double taillant, en répétant avec impatience : « Kéata! kéata! Vite, vite! » Pour toute réponse, je repris mon bréviaire, et, sans plus m'occuper de lui ni de sa colère, je lui montrai la porte du doigt et je continuai mes psaumes.

Toute son ire tomba ; il sortit et je nelerevis plus chez moi. Si j'avais cédé, ilm'aurait pillé tout le contenu demon coffre, ou bien il se serait répandu en demandes interminables.

J'ai eu l'ennui de m'apercevoir plusieurs fois qu'ils ne venaient s'asseoir en grand nombre dans ma tente ou sur le pas de la porte que pour me dérober quelque objet. Ils avaient l'air d'être attentifs à ce que je leur disais; ils

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paraissaient tout yeux et tout oreilles, pendant que leurs mains, cachées derrière leur dos ou sous leurs jambes, s'employaient à des manœuvres inavouables, Tantôt ils fouillaient dans un sac, tantôt ils dévissaient les charnières de mon coffre avec leurs ongles, ou bien ils détachaient le silex du fusil de mon serviteur, ou lui dérobaient les flèches qu'ils venaient de lui vendre l'instant d'auparavant.

Je n'avais qu'à interroger leur physionomie pour savoir à quoi ils s'occupaient, leur fausseté n’allant pas jusqu'à leur permettre d'en dissimuler le jeu. En cela, ils sont inférieurs aux Peaux-Rouges. Quand ils jouaient quelque tour de ce genre, leurs yeux respiraient une telle rouerie, ils prenaient un air si malin, que je n'avais qu'à me lever subitement et à saisir les bras du mauvais farceur pour le surprendre dans l'acte même du larcin.

Dans ce cas, ils ne se fâchaient jamais. Ils rougissaient comme des jeunes filles, se levaient aussitôt et se dérobaient par la fuite en riant aux éclats. C’est le seul cas où j'aie vu rougir des Esquimaux.

Un jour que je m'entretenais dans ma tente avec une femme dindjié qui était assise devant des Esquimaux, je m'aperçus, à la malice empreinte sur les traits de ces voyous arctiques, qu'ils jouaient quelque tour à la pauvre créature. Je lui dis donc dans sa langue :

« Ma fille ne sent-elle donc pas les mains qui travaillent sur son dos? »

Elle se détourna vivement et surprit un des trois jeunes gens avec les mains pleines de verroteries bleues qu'il venait de couper à sa pèlerine. Le voleur en devint tout rouge de honte et se vit obligé de restituer les rassades, car la Loucheuse lui débita une tirade qui le couvrit de confusion.

Se voir pris en flagrant délit, c'est la seule faute pour laquelle un Esquimau conçoive de la douleur et du remords.

Un autre jour, un jeune homme doué d'une figure mali-

cieuse, un vrai gamin d'atelier parisien, entra chez moi sur le midi, s'étendit de tout son long contre les falbalas de ma tente, ventre à terre, et parut s'y endormir de lassitude et de chaleur.

Je ne fis aucune objection à ce qu'il se reposât en cet endroit. Mais voilà que, quelques instants après, il feignit de se réveiller et sortit aussitôt de la tente. Par hasard, mes regards tombèrent sur le fusil du Petit Chanteur, qui se trouvait précisément étendu le long de la paroi de la tente, et je m'aperçus que le chien en avait été détaché. Aussitôt je courus après le jeune Esquimau et repris cetobjet, qu’il tenait encore entre les mains.

Enfin, une autre fois, ce fut une femme qui vint audacieusement dérober dans ma tente la pitance de mes serviteurs. Poursuivie aussitôt, elle eut l'effronterie de pousser des cris et de protester comme si je lui enlevais sa propriété. Peut-être s’imaginait-elle en avoir acquis la possession par la réussite de son entreprise, le code de ces gens-là étant lacédémonien. Les larmes qu'elle répandit et les cris qu'elle poussa alors en défendant l'objet volé étaient si comiques, que je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Toute ma mauvaise humeur tomba, et je la traitai comme une petite enfant volontaire et inconsciente, lui abandonnant la viande qu'elle avait dérobée.

Ce dernier épisode nous initie à l'éducation de l'enfance esquimaude. Tous les enfants dènè sont libres de leurs actes, ils ne reçoivent jamais aucune correction, ils ont le pas sur leur mère dès qu'ils peuvent parler et marcher seuls, et la dominent entièrement sitôt qu’ils sont capables de tuer un animal à la chasse. Mais, du moins, il y a chez eux un fonds de bonté, de douceur, d'honnêteté et de pudeur qui leur est naturel, qui tient à la race et qui s’est transmis jusqu’à eux par voie d'hérédité.

De l'enfant esquimau il en est tout autrement. N'ayant

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sous les yeux que des exemples de piraterie, de meurtre, de colère, de brigandage, d'impudicités révoltantes, il est cynique comme un petit chien, parce qu'il n'a jamais ‘été repris et que, par suite de la vie sédentaire que sa famille mène durant l'hiver et de la promiscuité forcée des. sexes, il connaît dans un àge bien tendre ‘sut ce que les enfants des Blancs n'apprennent jamais dans leur famille. Il est voleur parce que son père vole et que sa mère lui en inculque les premières notions comme d’une action louable et héroïque. Ce cynique est aussi un esprit fort, un libre penseur. Il rit de tout, se moque de tout, brave tout le monde, ne craint personne, commet le mal sans peur comme sans remords. J’allais ajouter : et il meurt sans crainte et sans reproche. Mais je m'avançais trop. Je n'ai jamais vu mourir d'Esquimau, et ignore absolument si, dans ce terrible moment, ils sont aussi calmes et aussi doucement résignés que les Peaux-Rouges chrétiens.

IL y a pourtant chez les Esquimaux des exceptions. Ces pages l'ont prouvé. Ce serait trop malheureux, s'il n’y en avait point; mais combien elles sont rares! Et même, parmi ces exceptions, quelle différence avec les bonnes familles dènè et dindjié!

Krarayalok étant décidé à se rendre au fort Simpson, je fis choix, à sa place, de deux protecteurs qui voulussent bien consentir à me conduire avec eux à la mer Glaciale. Ce furent Znontakrark et Anhoutchinak, mes connaissances d'Anderson, qui s'offrirent à moi de grand cœur.

Tous les deux se disaient bons, et on les disait aussi tels. C'était une excellente recommandation. Mais je sus bien vite en quoi consiste la bonté esquimaude.

— Tous les Znnoït ne se ressemblent pas, me dit le second de mes bons amis. Tous ne sont pas bons. Quant à moi, je ne manque jamais un animal à la chasse, je suis un excellent pêcheur, et jamais ma famille n'a souffert de

la faim. Je ne dérobe rien et je n'ai jamais tué personne. En un mot, je suis bon.

A ces paroles je reconnus l'hennête homme de Proudhon, qui n'a jamais ni tué ni voie, qui vit confortablement, mais qui, au demeurant, a fait ou peut faire tout le reste. Voilà le nec plus ultra de la perfection de l'incrédule et du libre penseur.

Pendant la dernière nuit que nous passämes à Mac Pherson, il se fit une grande danse, la danse des adieux. Toute la population du fort se rassemhla sur l’esplanade. Louchenx, Esquimaux et Européens se mélèrent et conversèrent ensemble dans une entente mutuelle et une confiance apparente. J'observai toutefois que tous, jusqu'aux enfants, jusqu'aux femmes, étaient armés d'un couteau, d'une aigue où d'un fusil. Ceci est la caractéristique de toutes les réunions esquimaudes. La méfiance couve sous tous ces dehors de politesse et de contentement général.

Je voulus m’assurer jusqu’à quel point je leur inspirais, moi du moins, de la confiance. Avisant une très-belle dagne aux mains d'un jeune homme de mon âge, — j'avais alors vingt-huit ans, — je la lui pris des mains pour l’examiner.

1 me la donna sans resistance ; mais aussitôt il passa la main droite clans sa botte et tira une seconde dague, dont il demeura armé. Je lui pris encore celle-ci sans lui rendre la première. Mon homme Îia céda; mais fourrant alors la main dans son sein, il en tira une troisième dague, et, d'un air de défiance, se mit en garde.

Cependant les Esquimaux avaient roulé des billots sur l'esplanade. Ils en formèrentun grand cercle, qu’occupèrent les spectateurs. Au premier rang, les hommes, assis ; par derrière, les femmes, debout ; au fond de l'hémicycle, deux grands gailiards tiennent chacun un disque traversé d’un manche et sur lequel est tendue une peau. Ce sont des

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