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auparavant, et venait-il en tirer vengeance ? Ou bien voulait-il mettre ma bravoure à l'épreuve en cherchant à m'en imposer ?
Toutes ces pensées traversèrent mon esprit en uninstant.
Quant au vieux chef, la terreur de ses propres subordonnés, il avait abordé mon canot ainsi que ses trois fils, et, s'y cramponnant tous quatre avec ces sourires que rendent si hideux leurs petits yeux brillants et leurs joues perforées et baveuses, il dit à /nontakrark quelques mots où je ne compris que ceci : Je voudrais bien le dépouiller de quelque chose.
On le sait déjà, leur code est spartiate; le vol est pour eux une prouesse et non pas un délit.
— Michi Pitchitork, fit-il, monsieur Petitot.
— Tchouva-tchouva? Eh bien! qu'y a-t-il?
— Donne-moi du tabac, ou bien je te prends tes chaudrons. Je suis le chef, moi.
— Je n'ai pas de tabac à te donner. Et quant aux chaudrons, j'en ai le plus extrême besoin pour mon voyage à la mer.
Alors il souleva un pan du prélart huilé dont j'avais soigneusement recouvert tout mon avoir, et sur lequel nous étions tous trois assis, mes deux Jean et moi. En même temps, il criait d’une voix impérieuse :
— Les chaudrons! où sont les chaudrons ? Il me faut les chaudrons !
Il me prit une envie de rire de ce bonhomme qui n’en voulait qu'aux chaudrons; le noble chef, le grand-homme! Mais je me gardai bien de le satisfaire.
Il serait certainement parvenu, une fois en colère, à me dépouiller, si mes hôtes ne s'étaient interposés et ’eussent appris à Vavikan que j'étais leur protégé et que je leur avais promis une récompense pour la protection qu'ils m'accordaient dans mon voyage à la mer.
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A cette déclaration, la mauvaise hameur du chef se changea de nouveau en sourires. Il nous tendit la main en criant :
— Anakranan, nous nous reverrons au bord de la mer ; et il s'en alla avec ses trois satellites. Nous nous en étions tirés tout à fait à notre honneur.
Mais je devais passer par une autre épreuve qui me fut plus sensible que celle-là.
Aussitôt que nous eûmes perdu de vue ces quatre coquins, /nontakrarks'approcha sournoisement de mon canot, s'y cramponna à son tour, pendant qu'Anhoutchinak le tenait de l’autre côté; puis ils se mirent à ‘me fouiller les poches avec une effronterie ou une naïveté qui me déconcerta.
J'eus beau protester par des interjections d’indignation, ils n’en continuèrent pas moins leur manége.
— N'es-tu pas armé? me demanda le premier de mes protecteurs.
— Armé! à quoi bon? lui répondis-je. Me penses-tu capable de tuer mon semblable?
J'avais jugé bon de me débarrasser de mon fusil de chasse. Nous n'avions conservé qu'un seul fusil, et c'était celui d'Oulla-Fan.
D'ailleurs, ce jeune homme l'avait si bien caché au fond du canot que mes hôtes ne s'en étaient pas même aperçus.
— Cependant, ajoutai-je en riant, j'ai sur moi une espèce d'arme; et je tirai le petit couteau fermant, avec canif, qui me servait à manger et à tailler mes crayons.
— Comment! s’écria l'Esquimau avec admiration, tu n'as pas seulement un pitikiçi-arark? (un revolver) Oh! que tu as le cœur bon ! Arayanayné ! Grand merci!
Anhoutchinak me montra alors un ilot boisé, de peu d'étendue, que forme entre les deux principales bou-
à mms mé Errempiesi
ches de la rivière Plumée, un canal naturel transversal,
— Tu vois bien cette île, fratétsey, eh bien! les Loucheux y ont surpris et tué une fois beaucoup, beaucoup d'Innoït. C'est que, vois-tu, nous nous haïssons mutuellement. Et cependant il n’en a pas toujours été ainsi.
— Comment donc avez-vous rompu avec eux ?
— Eh bien, a commencement, nous vivions en paix avec ces /rkréleït; nous chassions même ensemble, pendant l'été, sur les monts Kroteylorok. Mais un beau jour, un Dindjié ne s’avisa-t-il pas de tuer notre grand génie, notre médecine forte, Toulourark (le corbeau), pour en empenner ses flèches !
Je te demande, #sitlé, si c'était un crime pardonnable ! L'un d'entre nous tua donc le sacrilége. À son tour, il fut tué par un Loucheux. Et ainsi de suite, la vengeance alla se perpétuant et se transmettant de famille à famille jusqu'à ce jour.
Dans l'après-midi, nous doublâmes un second chenal oriental nommé Aouré-houyoub-kragmalima, ou la rivière du Sang répandu, puis un troisième, et débouquâmes tout à coup, au détour d'une baie arrondie et creusée par le courant, en présence du premier camp ou village volant, où nos hôtes étaient attendus cette nuit-là.
Il se composait de cinq loges ou tentes de peaux de renne, poils en dehors et dépourvues de toute autre ouverture que de la porte, que recouvrait un lambeau de peau. Elles s'élevaient en ligne sur un rivage sec et couvert d'un gazon de prèles. Au bord de l'eau étaient déjà échoués huit oumiaït et quinze krayaït qui m'indiquèrent le nombre de chasseurs ou de guerriers que contenait ce campement, à savoir dix-sept avec nos hôtes. (Fig. 7.)
Je retrouvai là plusieurs visages connus, sinon encore amis : le vieux Aroanark, frère de Noulloumallok, l'homme à l'ulcère; Aouninane et son aîné, Oupik ou le Hibou blanc,
ansversal.
! les Loubeaucoup mutuellensi.
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chef des Esquimaux occidentaux ; Tchialsiark, mon compagnon de hutte sur l'Anderson en 1865 ; Toulerktsen, beau jeune homme à l'air aimable ; Tsapoutaytok, impotent toujours hargneux; Mimirnak, beau-frère d'Anhoutchinak, Esquimau à la face brutale et peu rassurante ; le chaman Avanéméork, venu du fleuve Colville, et sept grands jeunes hommes de dix-huit à vingt-deux ans, déjà mariés à des fillettes de douze printemps ; plus une population de quinze à vingt marmots de treize ans et au-dessous.
Dès que nous fûmes en vue de tout ce monde, /nontakrark se mit à crier de sa plus grosse voix :
— Or ça, vous autres, sachez que le chef de prière et ses deux jeunes /rékréléit (Lentes de poux) sont sous notre protection, moi et Anhoutchinak, et nous vous invitons à les respecter comme il convient à de dignes hôtes.
Il me dit ensuite de ne rien débarquer de mon bagage avant que leur tente fût montée et meublée.
Il me répugnait de camper dès cinq ou six heures de l'après-midi. J'en fis la remarque à mes hôtes.
— Quand je voyage, leur dis-je, je suis dans l'habitude de laisser mon canot drosser toute la nuit, après que nous avons apprèêté notre souper. J'ai donc envie de continuer seul ma route jusqu'à la mer, où j'ai hâte d'arriver et où je t'attendrai au village.
Inontakrark sourit dans sa barbe à ma proposition; Anhoutchinak manifesta un peu d'humeur.
— Tu as donc envie de te faire piller et tuer ? me ditil. Regarde et écoute ceux-ci.
Par le fait, je vis et j'entendis les jeunes gens de la bande pouffer de rire et se frotter les mains, en se félicitant d'une détermination qui, en nous soustrayant, moi et mes gens, à la protection de mes bons hôtes, allait nous laisser entièrement à la merci de ces jeunes fous.
Je dus donc abandonner un plan qui me souriait plus
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que de m'en aller à petites journées en compagnie des Esquimaux, et il fut tout à fait décidé que je ne me séparerais point de mes protecteurs.
Laissant donc ma pirogue et tout son contenu à la garde de mes deux Jean, qui ne demandaient pas mieux que d'avoir un pied sur l'eau, en cas d'alerte ou de rixe, je pris terre aussitôt pour aller visiter chacune des loges esquimaudes et assister à la confection de la nôtre.
Mais déjà une belle et grosse fille de vingt-trois à vingtcinq ans m'avait abordé avec son plus gracieux sourire :
— Noullakré tchouïtor, me dit-elle, chef, je n'ai point d'époux. Tu me donneras du tabac, n'est-ce pas?
Sa démarche était naturelle et charitable. Aussi son étonnement fut-il grand lorsqu'elle reçut de ma bouche un refus positif d'avoir affaire à quelque femme ou fille que ce fût. Je dus paraitre inexplicable aux yeux de ce peuple de sybarites.
Je trouvai des manières affables et un air souriant à tous les gens âgés. Les femmes étaient aussi aimables que leurs maris, mais plus craintives, presque méfiantes. Quant à la jeunesse, elle était ce que sont de partout des voyous de la pire espèce, adonnés dès le bas âge à tous les vices, à toutes les impudicités. Ils riaient, ricanaient, se moquaient, mais avec beaucoup de grâce. D'ailleurs ils ne me connaissaient pas encore.
Kroanark fut le premier à m'appeler sous sa tente. Il m'y convia de sa grosse voix caverneuse qui, chez les Esquimaux, est le partage des hommes mûrs. Une voix de pêcheur et de matelot, la voix éraillée de gens qui sont accoutumés à se héler à travers la brume ou la tempête, à dominer les mugissements du vent et le fracas des flots.
Il m'invita à venir partager le poisson bouilli dont il faisait son souper. J'acceptai son offre aussitôt, ce dont il me remercia par des Krayanaynè ! répétés.
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Ce vieillard à cheveux blancs portait trois croix pattées tatouées sur son épaule droite, et quatre sur la gauche; on aurait dit autant de petits calvaires. Je lui demandai la signification de ces signes, m'imaginant que c'étaient des emblèmes chrétiens ou religieux.
— Ce sont, répondit-il, des marques glorieuses, les signes commémoratifs des baleines franches que j'ai tuées et amentes à la côte. On appelle ces signes tçavark.
Ce disant, le bon vieillard était aussi radieux que s'il se fût agi d'autant de trophées ravis à l'ennemi.
La vue de ces croix tracées sur l'épaule me rappela aussitôt cette parole d'un prophète que l'on applique à Notre-Seigneur :
« Il portera sur son épaule le signe de sa gloire !»
J'admets parfaitement l'application de la prophétie à Jésus-Christ, qui, par le fait, a porté sur son épaule la croix qui l'a élevé sur le monde entier ; mais, pour que cette parole fût compréhensible du temps d'Ézéchiel, qui, je crois, la proféra, ne faut-il pas qu’elle ait eu sa raison d’être dans une pratique analogue à celle que nous voyons chez ces Esquimaux, pratique qui, par conséquent, tirerait son origine de l'Asie occidentale ?
Quoi qu'il en soit, ce vieillard, Kroanark, durant cinquante ans de sa vie de chasseur, n'avait encore tué que sept baleines, et il était le seul dans cette tribu qui portàt ces marques glorieuses. Ceci donne une idée du petitnombre de ces cétacés que nourrit la mer Glaciale arctique.
De fait, plusieurs des jeunes gens alors présents m'avouèrent n'en avoir point encore vu, et ils furent bien étonnés de m'en entendre faire la description. Ils n'avaient jamais vu de morse non plus. Cependant, par le moyen des échanges avec les tribus de l'Est ou de l'Ouest, ils reçoivent du lard et du blanc de baleine, ainsi que de l'ivoire de morse.
Je m'amusai ensuite à voir construire la tente qui devait me recevoir.
Après avoir mis leur oumiak en sûreté, sans en rien retirer, les femmes de mes hôtes saisirent chacune une houe faite d'un os de baleine emmanché à l'égyptienne, elles en nivelèrent un emplacement propice, en arrachèrent les souches, coupèrent les petits saules, en battirent la terre et la recouvrirent de rondins placés les uns à côté des autres, comme un plancher sous lequel les eaux pussent filtrer et s'écouler, et qui pât protéger de l'humidité et de la moisissure les peaux d'ours et de phoque marbré qu'elles y superposèrent.
Cette opération terminée, elles apportèrent un faisceau de grandes perches bien droites et bien polies (kranaït), unies par le sommet comme les baleines d'un parapluie. Elles ouvrirent ce parapluie, en disposèrent régulièrement les montants tout autour du plancher, et le recouvrirent d'une enveloppe en peaux de renne cousues ensemble le poil en dehors (itchet, nom basque).
Il en résulta une tente conique (fouperk) munie tout en bas d’une ouverture de deux pieds de haut par laquelle on se glisse dans l’intérieur.
Alors, sur le plancher, elles disposèrent un tapis de peau (frda) et sur le tapis des couvertures en belles peaux assouplies (oulit), et la demeure fut achevée.
On ne fait point de feu dans ces loges. On l’allume à l'extérieur, sous un trépied auquel on suspend le chaudron.
La loge dressée, nos hôtes allèrent tendre leurs filets dans un remou qu'ils disaient poissonneux. À leur retour, ils m'offrirent de partager leur repas de poisson bouilli, que j'acceptai également. En mangeant avec eux, je protestais virtuellement que je n'étais animé d'aucun mauvais dessein à leur égard, et que je ne leur en reconnaissais aucun envers moi.
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Tel est, du moins, le sens que donnent les Esquimaux à la loi de l'hospitalité. En acceptant ce que je leur offrais à manger, ils étaient censés, de leur côté, me jurer alliance ; c'est pourquoi je fis apporter de la viande sèche et de la graisse que je leur donnai à tous deux, en retour,
Ces bonnes gens m'apprirent que, tant que je demeurerais sous leur tente, je serais inviolable aux yeux de leur peuplade, parce que l'hospitalité me rendait tabou ou sacré. Tout ce que contenait mon canot l'était également tant que le canot demeurait à flot au milieu de leurs embarcations. Mais si je m'étais séparé d'eux, si j'avais monté ma tente sur le rivage et que j'y eusse déposé mon bagage, aussitôt le tabou aurait cessé d'avoir force de loi, la jeunesse s'y serait précipitée et m'aurait ilapidé.
Aux yeux de ce peuple, un navire, un canot qui touche à la côte est une épave qui devient leur propriété. N'était-ce pas une loi semblable qui portait les anciens Celtes d'Irlande, d'Angleterre et de Bretagne à attirer les navires sur les écueils de leurs rivages par de faux signaux, afin qu’en y échouant ils devinssent leur proie?
Quand nous étions partis du fort Mac Pherson, le temps était calme. Deux heures après notre départ, Pihangnark, le vent du sud-est, s'était levé et nous avait permis de continuer notre route à la voile.
La nuit venue, les Esquimaux me prièrent de faire cesser le vent du sud-est, qui, dirent-ils, est très-froid et ne peut que leur être funeste.
— Appelle Aanhoungnark, le vent du nord-ouest, me disaient-ils en essayant de m'apitoyer, sinon nous ne prendrons pas de poisson, nous ne tuerons pas d’élans, parce que le vent du sud-est leur portera notre odeur, ils entendront le bruit de nos voix ; appelle Aanhoungnark.
J'assurai mes hôtes que je prierais Dieu pour que les choses arrivassent telles qu’ils les désiraient, mais que je ne
me reconnaissais toutefois aucun pouvoir sur les éléments, et que nul homme sur terre ne possède une semblable puissance.
Ils me parurent fort peu convaincus de la véracité de mon assertion.
Vers dix heures du soir, le vent du sud prit une intensité qui inquiéta les Znnoït, et dont je ne me rendais pas compte. Je reçus aussitôt plusieurs visites, entre autres celle du chef Oupik ou le Hibou. Il fit ce qu'il put pour paraître aimable, mais ne fut que contraint ct gèné. Cet homme était jaloux que je ne l'eusse pas choisi, lui le chef, pour guide et protecteur.
Il accepta un morceau de viande sèche que je lui offris, mais il fit des objections à mes hôtes touchant ma présence parmi eux et mon voyage à la mer; car j'entendis /Znontakrark lui faire la même réponse que Kroanark avait faite au Dindjié Venklessé :
— Ce que tu penses de lui n'est pas exact. !: te dis que cet homme est bon et qu'il nous aime.
Ceci, il le disait d'une voix mielleuse et caressante, d'un ton càlin qui me fit sourire. On voyait qu'il voulait amadouer le chef.
Oupik demeura néanmoins soucieux, car en se retirant il me dit :
— Ké, ké, outcherklouark lçillarikiçidzoun! Vite, vite, produis-nous du calme !
Je vis bien, hélas ! que le prétendu pouvoir que ces gens simples m'attribuaient quand même sur les éléments serait bien souvent mis par eux à contribution, et que j'allais jouer, bien malgré moi, le rôle de magicien ou de thaumaturge, ce dont je me souciais fort peu.
Quelques femmes qui entrèrent chez nous, ayant demandé à l’un de mes hôtes quel était mon but en venant demeurer avec eux, il répondit en les gouaillant :
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ne intensité as compte.
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se retirant Vite, vite, e ces gens ents serait ue j'allais
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demandé demeurer
— Celui de vous donner du tabac, sans doute. Ce qui les plongea dans une grande hilarité, Je passai la nuit sous la tente esquimaude; mes deux
Jean dormi-ent dans mon canot, solidement amarré entre deux oumiak.