‹ Les grands Esquimaux [microforme]Chapitre 41 sur 54 · CHAPITRE X SECOND ÉCHEC · texte numérisé non relu

CHAPITRE X SECOND ÉCHEC

Un liloua-laralou.-— Merveilles curopéennes.— Je choisi: Nakoyork

pour protecteur, — Furie de Ararayalok. — Projet sinistre, — Kiwitkiina. — Escapade de mes serviteurs. Terreur inexplicable des Jnnoit. — Secoude fuite de mes gens. — Le canot est abandonné,

Toujours sans m'en douter, j'avais commis une troisième faute. J'avais appelé Kréyouktark : Ilowa-laralou, ms. doubiure, mon ami!

Je n'eus pas plutôt prononcé cette malheureuse parole, qui parut Île flatter immensément, que l'Esquimau courut à la loge de Nakoyork pour faire part à ses compatriotes de l'honneur que je venais de lui faire.

Quelques instants après, étant entré moi-même chez Nakcyork pour y déposer mes couvertures et mes effets, le bon vieux me dit d’un air triste :

— Pourquoi vie::-tu coucher ici? Moi, je ne suis pas {a doublure, Æloua-laralou tchouïtor.

Leur jalousie s'étendait jusqu'aux mots.

— Voilà ce qui te trompe, répondis-je en sorriant. Tu es plus que mon ami. Je te considère comme mon père, apanha kraouna. Quant aux autres, ils sont tous mes amis, et aussi mes ensants.

— Tes enfants ! interrompit un Esquimau d'un air sardonique. Tu es bien jeune pour avoir tant de famille.

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— Je suis jeune, il est vrai, mais j'éprouve pour vous tous les sentiments d'un père, et c’est pourquoi je m'exprime de la sorte.

Ma réponse leur plut. Mais Aréyouktark se crut rabaissé au rang du premier venu. Sa vanité en fut offensée. Ainsi, lui et Nahoyork étaient comparables aux deux plateaux d'une balance. Quand l'un montait, l'autre descendait, et réciproquement.

Il ne vit pas sans peine que j'allasse faire élection de domicile chez Nakoyork, puisque j'avais déjà accepté l'hospitalité qu'il m'avait offerte. Ce sont là des choses que les sauvages eux-mêmes considèrent comme offensantes, et dont ils se gardent bien ; pourquoi un Blanc agissait-il d'une facon aussi indépendante à leur égard ?

Cette expérience devait me servir pour l'avenir. Mais alors je subissais les conséquences de mon manque d'étiquette. Pour les avoir traités trop en sauvages, je passais pour un homme qui ne savait pas vivre. Mais aussi comment aurais-je pu deviner que ces prétendus sauvages ne le sont pas plus que les gens de nos campagnes ? Qui d’entre nous, d'ailleurs, se formaliserait de ce qu'un étranger refusät de manger et de coucher chez nous, ou bien de ce que, après avoir accepté notre hospitalité pour un jour ou deux, il s'en allàt ensuite chez le voisin? Sans doute cette délicatesse leur fait honneur, parce que nous ne la connaissons plus.

Leur mécontentement prouvait civils attachaient le plus grand prix à l'honneur que je leur faisais. Et de fait, chez les peuples sauvages, un simple Européen est considéré à l'égal d'un fils de dieu. Par là on peut juger de ce aue sont pour eux un commerçant, un bourgeois, un prètre.

Dès ce moment, je demeurai chez le petit chef Nahoyorb, ou le Bon, sans toutefois cesser de fréquenter et de visiter Kréyouktark, qui avait le soin et l'entretien de mes filets.

Krarayalok, qui avait passé l'été dernier en ma compagnie et qui, à son retour, leur avait rapporté les miracles que je faisais, sans pourtant en être cru, Ararayalok ne fut pas fàché de pouvoir sauver son honneur en démontrant à ses compatriotes la vérité de ses assertions.

Chez moi, au fort Bonne-Espérance, que de choses merveilleuses et incompréhensibles n'avait-il pas vues? Pendules, montres, thermomètre, baromètre, boussole, aimant, allumettes chimiques, boîte à musique, attirail de peintre, esprit-de-vin, diapason, harmonium, photographies, et une foule d’autres raretés qui l'avaient plongé dans le ravissement et que les Esquimaux n'avaient jamais vues chez les officiers de la Compagnie d'Hudson-Bay.

Assurément, il n’y avait qu'un grand magicien qui pût posséder de telles diableries.

Ilme fallut donc, à sa prière, donner une séance telle que celle que j'avais donnée à Noulloumallok. J'en variai le thème. A l'aide d’un aimant magnétique, je fis danser des aiguilles à travers une planchette, une feuille de papier ; je leur montrai l'effet contradictoire des deux pôles sur l'aiguille du compas. J'allumai leurs pipes avec des allumettes, ct ils me demandèrent sur quel arbre poussaient ces petites branches inflammables qui déroutaient leurs conjectures.

Mais leur stupéfaction redoubla lorsque Pabian leur dit que, au moyen de ces petits bois brülants, de ces petits frotteurs (ikitaotit), je faisais brûler de l'eau. Brüler de l’eau! ça ne s'était jamais vu. Pour leur prouver qu'il ne mentait pas, Xrarayalok s'élança vers le fleuve et en revint avec une tasse de belle eau claire.

— Tiens, allume cela devant eux, me dit-il d’un air triomphant ct assuré.

Je me mis à rire.

— Cette eau-là ne brûle pas, leur dis-je. Dieu ne l’a

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pas voulu, sans quoi les méchants feraient périr le monde en un clin d'œil, l'eau enveloppant toute la terre. L'eau que je fais brüler, c'est de l’eau de feu.

— De l'eau de feu ! répétèrent-ils avec incrédulité. Est-ce qu'il y a de l’eau dans le feu? Ces deux choses sont incompatibles.

— Voilà ce qui vous trompe encore, leur dis-je. Alors, tirant de ma pharmacie un petit flacon d'alcool camphré bouché à l’émeri (une autre merveille que ce récipient en glace !), j'en répandis dans une soucoupe. C'était bien de l’eau, liquide, incolore. J'y trempai le bout de mes doigts et, les passant subitement dans le foyer, je les leur montrai flamboyants de lueurs bleues et blanches, sans que je me brûlasse. Puis avec mes doigts je mis le feu à la soucoupe.

’en était beaucoup trop pour ces ignorants sauvages. Leur stupéfaction ne put pas même s'exprimer par des mots. Le cœur devait leur battre bien fort, car subitement et tous ensemble ils firent entendre un long et profond soupir, qui disait avec éloquence :

— C'est écrasant, renversant !

Albert le Grand, Nostradamus, Julius Agrippa et Cagliostro ne furent pas plus stupéfiants à leur époque. Aujour= d'hui, Bosco et Robert Houdin ne le sont plus,

Le 14 juin, le tempsétait d'une splendeur sans pareille, l'air calme ; le ciel, d’un bleu de Provence, n’était terni d'aucune nuée ; la chaleur était intense. Le Mackenzie, dans sa vaste expansion semblable à la mer, était rayé comme elle de ces rubans sinueux et päles qui indiquent à l'extérieur la direction intérieure des courants. Des martins-pêcheurs rasaient l'onde en craquelant comme des crécelles, tandis que de gros eiders, mi-partis de noir et de blanc, se promenaient silencieusement sur l'eau en compagnie d'une flottille de macareux au plumage de corbeau et au bec jaune.

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