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CHAPITRE IX

KRÉVOUKTARK ET NAKOYORK.

L'année chaude. — Mes pagayeurs. — Rencontre des Esquimaux. — Nakoyork. — Attaqués par des amazones. — Vil assassinat d'une femme. —- Danse bizarre de Xréyouktark. — Polygonum

ellipticum. — Jalousies mutuelles.

Nous étions en l'année chaude 1869. Plus hàtif que l’année précédente, le printemps avait baisyé de ses lourds glaçons la Télini-Dié, déversoir du grand lac des Ours, et le fleuve Mackenzie lui-même, longtemps avant le temps accoutumé. Le 1‘ juin, je quittais le grand lac; le 7, je m'éloignais du fort Bonne-Espérance, me dirigeant de nouveau vers les plages esquimaudes. Trois peuples avaient tour à tour part à ma sollicitude, et, bi:n qu'ennemis entre eux jadis, ils me voyaient sans aigreur passer d’un camp à un autre, et épouser successivement leurs intérêts divers, sans en éprouver autre chose que le regret de ne point me posséder toujours, que la tristesse d’une séparation de plusieurs mois. De méfGance ils n'en éprouvaient aucune. Excellentes gens!

Tels étaient les Flancs-de-chien du grand lac des Ours, les Peaux-de-lièvre de Bonne-Espérance, les Dindjié d'Anderson et du Mackenzie.

Depuis quatre années, j'avais ajouté une quatrième câtion à ces ouailles hétérogènes et disséminées : les Esquimaux. Les trois autres, déjà imbues d'idées chrétiennes

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et ayant intérêt à n'avoir que des voisins commodes, convenaient qu’il était bon et charitable que je m’arrachasse à leur amour filial sour aller convertir ces farouches ennemis du Pays-Plat. Mais les Esquimaux ne voyaient pas sans méfiance que des Dènè ou des Dindjié leur ervoyassent un de leurs prêtres, à titre de civilisateur. Cela froissait leur amour-propre, éveillait leurs soupçons, choquait leur supériorité.

J'avais pris avec moi deux pagayeurs entiérement étrangers aux Esquimaux et qui ne comprenaient pas un mot de leur langue : le Peau-de-lièvre Jean-Morie l’énawétloun, et le Flanc-de-chien Paul Alélé Gadbois, un métis d'origine française qui ne connut jamais son père et qui avait été élevé par sa mère en pur sauvage, dans les bois.

Sur le fleuve, pas l'apparence d'un glaçon ; dans le ciel, pas l'ombre d’un nuaye ; sur terre, toute la nature rajeunie, gaie, pimpante, pleine de chants d'oiseaux, de vagissements d'arbres, de bourdonnements d'insectes, de murmures de ruisseaux.

C'était l'année chaude.

En passant à Tsi-kka-tchig, les bons Loucheux mirent tout en œuvre pour me détourner des Esquimaux. Leur éloquence ne put m'émouvoir, et je passai outre. Aussitôt, plusieurs canots dindjié profitèrent de mon voyage au fort Mac Pherson pour s’y rendre en ma compagnie.

À la pointe Séparation, je fis une cachette de provisions, comme l'année précédente, et je saluai en passant quelques Esquimaux campés à Aour-lounériar-Kourk, malgré les remontrances des Dindjié.

Tsapoutaytok, frère cadet de Navikan, était campé là avec Oalik, Gls aîné de ce dernier, qui y était bien malade. Je pénétrai sous sa tente et trouvai un homme nu, assis jambes croisées et ayant le ventre d'une grosseur énorme, Était-il bydropique? Ce qui me frappa le plus dans son état, c'est

de la part des pauvres Esquimaux ?

que la peau de son abdomen était entièrement couverte de sétons d'où sortaient de petits bouquets de poil de lièvre blanc. On aurait dit une volaille lardée, Il me parut que le remède était pire que le mal. Cependant Oalik se rétablit de ce mal... ; je veux dire de son traitement. Je le revis l'année d’après, à Bonne-Espérance, plein de vie et de santé.

Sur la Peel, je fis tout à coup la rencontre d'une flottille de barques et de canots esquimaux. C'étaient les deux frères Navikan et Tsapoutaytok, Henri IV et François I‘, pour le physique.

— Comme tu viens tard, cette année-ci; tu ne trouveras plus personne au fort, me dit le grand-homme.

— Je viens bien plus vite que l'année dernière, répondis-je aux chefs; mais c’est l’année chaude, voilà.

— Eh bien! hâte-toi de descendre à la mer avec nous, ou bien tu n'en auras pas la possibilité.

— Je vais chercher d’abord des provisions au fort, et je retourne aussitôt. Je voudrais demeurer avec le bon Nakoyork.

— ILest encore campé sur l’Arvéron. Tu vas le rencontrer en route. Hàte-toi.

Mes deux serviteurs, qui n'avaient pu voir sans la plus grande épouvante cette horde, vraiment effrayante sous les oripeaux de la sauvagerie, nous entourer en furetant hardiment dans mon canot, furent stupéfaits de voir qu'ils étaient inoffensifs et nous laissaient passer d'un air pacifique, sans même nous rançonner, ce que ne font pas même les peuples civilisés. Car, après tout, que sont-ce que les douanes et les octrois, sinon des rançons imposées de gré ou de force aux étrangers et aux passants? Et que font les douaniers à l'égard du bagage des voyageurs, sinon renouveler ce que nous appelons des attentats inouis,

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Le Flanc-de-chien AÆlélé ne revenait pas de me voir si plein d'assurance parmi ces hommes à l'aspect terrible.

— En vérité, notre père est puissant, disait-il. Tous ces voleurs le respectent. Hé! si nous eussions été seuls, que serait-il advenu de nous!

Le lendemain, nous rencontrâmes, dans le voisinage de deux tentes où tout le monde dormait, un homme d'un âge mur, au visage grave et à la chevelure bouclée et soyeuse, ce qui est un indice de sang européen. Mais il avait, nonobstant cela, tous les caractères d'un Esquimau pur sang. Je lui appris mon nom et lui dis ce qui m'attirait au fort Mac Pherson.

— J'y vais chercher des provisions de bouche, pour aller ensuite rejoindre le petit chet Nahkoyork, et me rendre avec lui à la mer.

— Je suis moi-même Nakoyork-lrkroyork, me dit-il avec bonhomie. Hâte-toi donc de revenir ce soir même. Je t'attendrai jusqu'à demain.

Je fus satisfait de la physionomie de mon nouvel ami. Son air honnête et doux, dénué de forfanterie, de rudesse et d’effronterie, nous gagna tous les trois. Aussi jouâmesnous de la pagaie avec un nouveau courage. Quelques instants après, nous rejoignimes les deux canots dindjié qui nous avaient suivis depuis Tsi-kka-tchig, mais qui, à l'aspect des Esquimaux, s'étaient prudemment séparés de moi. Maintenant que tous étaient passés, ces Dindjié étaient bien aises d'arriver au fort avec moi, afin de pouvoir se glorifier de m'avoir protégé.

Deux milles avant d'atteindre la première bifurcation de la Peel, nous fûmes hélés de la rive droite par plusieurs hommes qui sortirent d'un groupe de loges. Le hurlement du loup arctique retentit sur l’eau. C'était le cri des Esquimaux. Je lui répondis, mais sans me déranger de ma route. On nous intima l'ordre de nous rendre aux tentes.

Comme nous n'avions rien à y faire, nous ne primes pas garde à ces gens-là et passimes outre.

Alors des imprécations retentirent. Ces hommes poussèrent un oumiak à l’eau, y prirent place et se mirent à nous poursuivre. Nous ne tenions pas à perdre de temps ; nous n'avions rien à leur acheter ni à leur vendre; nous nous efforçämes donc de les devancer, non par crainte, mais pour n’en être pas ennuyés ni retardés.

Mais ce fut de la part des Esquimaux une obstination ridicule. Leurs ordres nous arrivaient en ricochant sur l’eau, impérieux, menaçants. Aussitôt Loucheux et Peauxde-lièvre furent pris d'une belle panique.

— Voilà qu'ils viennent nous piller, s'écrièrent-ils. Que ferons-nous? comment nous en tirerons-nous ?

— Que ferons-nous? Nous ferons bonne contenance. Et s'ils sont assez osés pour vouloir nous piller, eh bien! nous nous défendrons.

Sans ressentir autre chose que de l'ennui et un commencement de mauvaise humeur, je n'étais cependant pas content de nous voir ainsi poursuivis.

Cependant l’oumiak gagnait visiblement du terrain sur nos canots pesamment chargés. Bientôt il nous talonna, il nous joignit.

Mais quoi! au lieu de guerriers farouches et hideux, nous reconnümes dans ces prétendus hommes de jeunes femmes et des filles. Elles nous avaient aperçus de loin; aussitôt, pour nous jouer un bon tour, elles avaient revêtu des costumes d'homme, avaient enflé leur voix rauque et éraillée de courtisanes, afin de nous en imposer, et nous avaient poursuivis avec cette impudence et ce cynisme qui ne se rencontrent que chez les Esquimaudes de la mer Glaciale et leurs émules du trottoir.

A leur vue, colère ou terreur se résolurent en un vaste

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Néanmoins, comme ces femmes effrontées continuaient à se croire terribles, qu'elles voulaient nous en imposer et s'apprètaient à fouiller nos canots pour nous voler, elles poussèrent à bout la patience des sauvages, qui, levant leurs avirons, les menacèrent de leur en donner sur la tête si elles ne repartaient au plus vite.

Il y eut alors un assaut de bravoure de part et d'autre, aux ordres et aux objurgations ayant succédé les prières, les œillades lascives et les demandes de tabac.

On leur répordit par des injures et des menaces. Autant Dindjié et Dènè avaient été couards à fuir devant les prétendus Esquimaux, autant ils se montrèrent braves et intraitables en présence de leurs femmes et de leurs filles.

Finalement, ils l’emportèrentsur ces véritables amazones, et celles-ci durent céder, non sans avoir salué les Peaux- Rouges de l’épithète de chiens et autres encore moins parlementaires.

Au fort Mac Pherson il n'y avait plus que deux oumiak. L'un appartenait à cet Esquimau à poils roux que je tiens avec raison pour un métis russe, et que je trouvai avec étonnement en possession de madame Aoularéna de l'année dernière. L'autre était la propriété d'un Esquimau nommé Kréyouktark, réputé très-doux et d’un caractère débonnaire.

Sitôt arrivé au fort, j'allai rendre visite au chef du poste. J’en obtins les provisions qui m'étaient nécessaires pour mon voyage à la mer, et je m’entendis avec les Esquimaux pour repartir du fort le soir de ce même jour, afin de ne point manquer Nakoyork.

Dans la matinée, Aréyouktark vint me prier de l’interpréter auprès du commis pour ses affaires, vu que je me passais déjà de trucheman avec les Esquimaux et pouvais leur en tenir lieu vis-à-vis des Anglais. En me demandant ce service, Aréyouklark éprouvait un saisissement tel que tout son corps tremblait et que ses joues et la peau de sa

face étaient secouées comme la peau d’un cheval qu'une mouche pique. J'avais pourtant accueilli ce brave homme avec mon plus gracieux sourire. J'eus donc, en cette occasion, la preuve que les Esquimaux sont aussi accessibles à la crainte que les autres sauvages.

Il vient pourtant de se passer à la mer, ce printemps, parmi les Esquimaux de l'Ouest, un de ces drames de sang qui, fort heureusement, n’ont pas lieu chez les Dindjié ni chez les Dènè. Le lecteur connaît déjà Toulerktsen, ce beau jeune homme que j'avais vu malade, l'an dernier, et auquel le conjureur avanéméork avait pratiqué une entaille sous le sein gauche. Toulerktsen avait pour femme la plus jolie personne de sa tribu. J'avais admiré, l’année dernière, la délicatesse de ses traits et son air distingué. Il y avait évidemment du sang de Blanc dans les veines de cette femme, une jeune fille de dix-huit ans.

Toulerktsen étant demeuré malade tout l'hiver, un Esquimau de sa bande entreprit de faire la conquête de sa chère moitié. Il n’y réussit pas, parce que la jeune Esquimaude aimait et craignait son mari. J'ignore le nom du séducteur, mais je ne serais pas étonné que ce fût le conjureur lui-même. Quoi qu'il en soit, cet Esquimau méprisé fut tellement transporté de rage qu’il résolut de se venger. Il s'introduisit dans la tente du malade, qu'il savait incapable de se mouvoir ni de donner l'alarme, et sur le trépas duquel il comptait probablement, passa un lacet autour du cou de la malheureuse femme endormie, puis, jetant l'extrémité de la corde par-dessus le faîte de la loge et la tirant ensuite fortement à lui, il réussit à pendre ou à étrangler sa victime, non sans lui avoir fait subir en cet état les derniers outrages.

Incapable de défendre sa bien-aimée compagne ni même d'appeler au secours, Toulerktsen vit qu'il n'avait qu'une chose à faire : affecter de n'avoir rien vu ni entendu, de

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crainte de subir le même sort. Puis, lorsqu'il fut guéri, qu'il se sentit fort, il s'en alla, non point nuitamment, mais de jour, ostensiblement, dans la tente de l'infâme meurtrier, et le poignarda devant la multitude, vengeant ainsi noblement sa malheureuse femme et lavant l'injure qui li avait été faite à lui-même.

Avouez, amis lecteurs, que le meurtrier l'avait bien mérité. C’est la loi du talion. Dans un tel pays, elle a toute sa vigueur; clle est juste et avouable.

Kréyouktark (la Cuiller) est un Esquimau gentleman à la voix douce, au sourire bienveillant, aux traits spirituels. Sa physionomie, simple et noble à la fois, me rappelait un de mes amis d'enfance. Des yeux clairs et droits, un nez aquilin, la bouche large, mais non point sardonique, quelque chose de la timidité d'une jeune fille dans le regard et l'allure me plurent aussitôt dans cet homme, que Loucheux et Anglais m'avaient recommandé comme un honnête homme et un bon père de famille. Il est bigame et n’a cependant que trois enfants, des garçons, dont deux ont de quatorze à seize ans.

À peine fûmes-nous partis de Mac Pherson que Aréyouktark mit tout en œuvre pour gagner ma confiance, capter ma bienveillance et exciter notre hilarité par la comédie la plus excentrique.

Debout dans son owmiak, après avoir laissé la conduite de son krayak à Manark son fils, il saisit son tambour de basque et nous régala d’abord d'un chant de mariniers esquimaux dont les femmes gardèrent le rhythme en jouant de la rame.

Puis il se livra à une performance théâtrale des plus singulières, imitant à ravir dans sa danse les allures, les petits sauts, les contorsions bizarres, les battements d'ailes et jusqu'aux cris du corbeau. C'était à s’en tenir les côtes de rire.

Le chant était à l'unisson avec la danse. On aurait dit le langage d’un corbeau auquel d’autres corbeaux auraient répondu.

A la vérité, l'idiome esquimau se prête à cela à merveille, à cause de la fréquence des diphthongues ra et ark.

Se voyant applaudi ct admiré, maître Corbeau ne se sentit plus de joie; il secoua son plumage et modifia son langage. Avec une facilité admirable et une mimique parfaite, il varia le thème de sa danse et de ses chants pour représenter une chasse au marsouin ou au cachalot. Sans avoir encore assisté à aucun de ces exercices cynégétiques, il me fut aisé d'en reconnaitre le caractère : la nage en krayak, le coup de harpon, les mouvements de douleur du cétacé, ses soufflements du liquide ensanglanté par ses évents, tout était fidèlement rendu. Le chant et le rhythme répondaient à l’action.

J'admirais cet artiste de la nature et je ne le lui cachai nullement. Il aurait intéressé des Parisiens eux-mêmes, quelque difficiles qu'ils soient.

Alors mon homme, ne se contenant plus ct agissant sous l'influence de l'enthousiasme, passa à une suite de postures et de contorsions grotesques du plus haut comique, en se livrant à toutes les lubies de son imagination. Tout à coup, son oumiak faisant de l'eau, il lui prend envie de vider l’eau de sa barque tout en dansant, et de faire de cette action le sujet d'une figure spéciale qu'il invente. Et le voilà battant du tambour d’une main, vidant la sentine de l'autre, bondissant, cabriolant tout le temps, en se livrant à des évolutions si drôles, si burlesques, que les larmes nous en vinrent aux yeux, et que je fus obligé de le prier de cesser, s’il voulait nous permettre de pagayer pour continuer notre voyage.

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Nous n'arrivämes que la nuit au camp de Nakoyork. Kréyouktark planta sa tente tout à côté, et je couchai chez lui, parce que le logis de Nakoyork était bondé de dormeurs.

J'étais bien loin de me douter que je posais, dans cet acte si simple et si indifférent, la cause d’une foule de querelles et d’une mutuelle jalousie entre ces deux Esquimaux, qui devait amener une nouvelle scission. Avec des gens qui s'aiment et s’estiment si peu les uns les autres, il faudrait que le missionnaire ou l'explorateur fussent indépendants et qu'ils pussent se passer de ces protecteurs intéressés et envieux.

Dès la première nuit, Ararayalok, que j'avais protégé et choyé, l’année précédente, me déroba de la viande dans mon canot.

Kréyouktark, qui m'en avertit le lendemain matin, m'engageñ à l'accompagner, m'assurant que lorsque ses compatriotes sont en nombre, les méchants, qui sont de beaucoup les plus nombreux, ont trop beau jeu pour ne pas mal faire ; mais que lui comptait passer l'été tout seul sur les monts Caribou avec ses deux femmes et ses fils, et qu'il ne gagnerait la mer que plus tard.

Mes serviteurs étaient aussi du même avis.

Pourquoi m'en coûta-t-il autant de revenir sur la parole que j'avais donnée à Ærarayalok, l'année dernière, et à Nakoyork, en montant au fort ? Pourquoi ne suivis-je pas le conseil du bon Aréyouktark? Ce fut là une grande faute de ma part. Elle devait être irréparable.

Je ne donnai aucune espèce d'assurance à ce sauvage, me contentant de lui dire que j'avais promis à Nakoyork, et cependant continuant à demeurer avec lui. J'espérais qu'ils demeureraient ensemble et que je les aurais tous deux pour amis.

Plus tard, je vis que chacun d'eux, se jalousant mutuel-

lement à cause de moi, désirait le départ de son rival pour me conserver. Aréyouktark aurait voulu que pendant notre sommeil Nakoyork décampt tout de bon ; en ce cas je lui aurais appartenu. Mais Nakoyork ne lächait pas pied devant les prétentions de son rival ; il demeurait dans ses couvertures, de sorte que la journée se passa dans une attente vaine et paresseuse.

Une seconde nuit s'écoula, et ni l’un ni l’autre ne voulait lever le camp le premier, de crainte que son rival ne demeurât en arrière.

‘ Une seconde journée s'écoule, et rien ne change dans la singulière tactique de mes Esquimaux. Ils s'observaient mutuellement, s'encourageaient réciproquement à partir ; mais ni l’un ni l’autre ne voulait céder |: premier. Si cela n'avait été aussi ennuyeux, il y aurait eu de quoi se divertir.

Nakoyork profita de ce repos prolongé pour m'inviter à aller manger du poisson chez lui, ce que j'acceptai de bon cœur. Ils étaient quatre hommes et quatre femmes dans cette tente; mais il n’y avait point d'enfant. Rares sont les Innoït qui ont de la famille. Mauvaise note. Il se trouvait là encore un homme boiteux des deux jambes. C'était le fils aîné de Nakoyork, nommé Æwitkwina, un excellent garçon, bien doux, bien serviable, comme tous les membres de sa famille.

Après le déjeuner, Xréyouktark me pria de donner un médicament à sa femme, qui avait à la cuisse un ulcère phlegmoneux. Je lui apposai un petit emplâtre de baume opodeldoch.

Enfin, à cinq heures du soir, les Ésquimaux levèrent le camp tous ensemble et allèrent camper à l'embouchure de la Peel. J'attribue ces petites étapes à leur apathie naturelle et à l'horreur qu'ils ont de tout labeur pénible. Ces gens-là ne savent pas souffrir ; ils ne connaissent pas

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la fatigue, les longues marches forcées, les jeûnes de plusieurs jours. Ce sont les sybarites de l'Amérique du Nord. |

A diner, je leur donnai un morceau de viande sèche à chacun, et eux, en retour, me firent présent d'une botte de polygonée elliptique, sorte de rhubarbe sauvage dont les tiges creuses et charnues sont juteuses et aigres comme l'oseille. Elles sont très-rafraîchissantes pendant les chaleurs de l'été. Cette plante croît partout, le long du fleuve et aux lieux exposés au soleil, depuis les remparts du fort Bonne-Espérance jusqu'à la mer Glaciale.

Les Esquimaux trempent ces tiges dans de l'huile de phoque, leur sauce omnibus.

Après le diner, la même hésitation, les mêmes disputes s'élevèrent de nouveau parmi mes compagnons, et chacun d'eux parut se mettre sur le qui-vive. Je ne les interrogeai pas, mais je demeurai neutre, ignorant ce qui les divisait. À la fin cependant, Nakoyork coupa court à l'incertitude générale en me disant tout à coup :

— Mais enfin, auquel de nous tous appartiens-tu donc ? Ne vois-tu pas que nous sommes prêts à te piller sans pitié, si tu ne te décides, parce que tu es sans protecteur? Viens-tu avec moi, ou bien avec un de ceux-ci?

Je ne me doutais pas, en vérité, que je fusse la cause de toute cette hésitation de trois jours. Je répondis donc avec étonnement :

© — Mais il me semble que je n’ai promis qu'à toi seul de te suivre à la mer. Aux autres, je n'ai fait aucune promesse. Je n’ai point pour habitude de violer ma parole.

Le visage de Nakoyork s'illumina de joie. Il dit quelques mots à ÆXrialokana, le métis russe, qui se frappa sur la cuisse en me regardant et dit: « Aratsia ! Voyez donc ça!» 11 me supplia de nouveau de ne suivre que lui; mais, me voyant bien décidé à demeurer fidèle à ma parole, il donna

incontinent le signal du départ, et partit par le chenal occidental du Mackenzie, avec Aoularéna et Nérovana.

Tous les autres remontèrent le fleuve jusqu’à la pointe Séparation, où nous campâmes de nouveau.

J'avais été, certes, loin de me douter que l’Esquimau roux, lui aussi, se flattait d’avoir la préférence. Je ne lui en avais pas dit un seul mot. Ceci me confirma dans l'opinion que cet homme était un métis russe. 11 se savait à demi Européen et était persuadé qu'à ce titre je lui accorderais toute confiance.

Toutes ces gens sont excellents pris séparément. Réunis en corps, ils ne valent pas les cornes du diable. Ce n’est pas autre chose que le respect humain et la gloriole du vice qui les poussent ainsi à se surpasser en malice.

Au camp, je fis tendre mes filets par Kréyouktark, comme tous mes compagnons, et ce fut une seconde faute. Après la déclaration que j'avais faite à Nakoyork, je n’aurais plus dû avoir de rapports intimes avec son rival. Mais j'ignorais encore tout ce qu'il y a de puéril dans le caractère des Esquimaux. Aussitôt que Xrarayalok s'aperçut que Xréyouktark avait mes filets et qu'il les tendait avec les siens, il me fit observer que lui aussi, Ararayalok, m'avait engagé à m'adjoindre à lui, l’année passée, et que mon manque de parole lui était fort injurieux.

Au fond, je comprenais que tous ces gens-là se moquaient bien de l'honneur de posséder ma personné. C'étaient mes richesses dont ils se disputaient ainsi la possession. À leurs yeux, j'étais riche, puisque j'avais des filets en fil de caret, un ballot de viande de 35 kilogrammes, des armes à feu et des munitions de chasse, des ustensiles de ménage, du tabac, et un instrument de musique dont les accords les jetaient dans le ravissement.

Il me fallut de nouveau faire entendre à Pabian que ses

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ce qui était du produit de ma pêche, ils en auraient chacun leur part.

Ces rivalités m'étaient nuisibles.

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