CHAPITRE XI
UN RETOUR PEU GLORIRUX AMÈNE DÉCOUVKATRK.
Fuite à travers bois. — Souffrances ct privations. — Nous fabriquons ur radeau. — Encore les Esquimaux. — Sites riants. — La rivière Afwi-kra-djiltchit. — Mes jeunes gens perdent la tète. — Le grand lac des Esquimaux. — Marche forcée dans la forêt. — Erreurs géographiques de Richardson. — Canal Napoléon I”. — Retour heureux au Varon. — Le canot est retrouvé.
Ce fut un retour peu glorieux que le nôtre; oui, ma foi ! fort peu glorieux.
Abandonnant à la merci des rapaces Esquimaux un canot chargé de provisions, d'une tente, de couvertures, d'une malle pleine de munitions de chasse, tabac, filets, souliers de rechange, etc., nous dûmes jouer des jambes pour échapper à une position peu honorable qui, de périlleuse qu'elle avait été peut-être, était devenue lamentable, sinon burlesque.
La seule chose qui me consolât dans le malheur que m'imposait la défection de mes deux Dènè était, je l'ai déjà dit, le souvenir d'exploits semblables jadis accomplis par des Blancs. Je ne veux pas y revenir; mais, ayant été abandonné par mes deux compagnons Dènè et m'étant vu contraint de les suivre à travers les bois pour sauver ma vie, j'ai cité cet exemple afin de montrer au lecteur que les craintes de ces Indiens étaient d'autant plus compréhensibles et justifiables que des Blancs éduqués
avaient eux-mêmes cédé Îles premiers à ces mouvements de terreur incontrôlable qu'inspire la vue des farouches Esquimaux. 11 ne faut pas oublier que sir John Franklin avait été pillé et dévalisé par ces mêmes Tchiglit, que M. Liwingstone en fut massacré avec son parti; que l'amiral Back, sir John Richardson, Pullen et Hooper en avaient été poursuivis et attaqués. Il faut se mettre dans l'esprit que, depuis 1865, je tentais une quasi-impossibilité, que j'étais comparable à Martin, ce fameux dompteur qui le premier eut l'audace de pénétrer dans la cage des lions pour se faire un jeu de leurs rugissements et de leur colère; que mon compagnon n'avait dù d'échapper aux Esquimaux, en 1867, deux ans après que j'eus débuté avec tant de succès à Anderson, qu'à sa voix de stentor, à ses grands yeux noirs hardis, et à son énergie bilieuse de Celte.
Ce qui me désespérait dans la détermination de mes deux serviteurs, c'était ce parti pris d'abandonner mon canot et mon bagage pour s: sauver à pied, dans une contrée inconnue, à peine sortie du sein des ondes, toute couverte du limon de l'inondation périodique du printemps et hérissée de forêts quasi impraticables.
— Mais, au nom du ciel, écoutez-moi donc, leur criaije en faisant tous mes efforts pour suivre et arrêter la course de ces daims fugitifs; ne serait-il pas plus simple de remonter ce cours d'eau en canot, de nous cacher quelque temps, jusqu'à ce que les Esquimaux se soient éloignés, puis de nous en retourner tranquillement par le Mackenzie, en sauvant les apparences? Que diront les Loucheux, que diront vos parents et les Blancs, lorsqu'ils apprendront celte retraite déshonorante ?
Mais, bah ! je parlais aux arbres de la forêt. Ni l'un ni l'autre ne voulaient m'entendre. La rivière ! se sauver par la rivière! Est-ce que les Esquimaux ne sont pas tous d'ha-
nouvements ès farouches in Franklin ‘higlit, que parti; que Hooper en nettre dans asi-impossi neux dompans la cage ments et de d'échapper y que j'eus | sa voix de son énergie
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biles bateliers? V'avaient-il pas des #rayait bien supérieurs en vélocité à mon grand canot? Ne se trouvaient-ils pas dans leur pays, que nous ignorions ? Est-ce que je n'étais pas un Blanc, inapte à juger de ces choses? Est-ce que je prétendais leur en apprendre, à eux, des hommes des bois, qui connaissaient bien mieux que moi les Têtes-Rasées, au moins de réputation? Ce que j'avais de mieux à faire, c'était de les suivre en silence, où bien... on se passerait de moi.
Voilà les réponses qui m'accueillirent. Et alors, rongeant mon frein en silence et acceptant ma destinée, je dus bravement prendre mon parti de cette fuite sotte, déraisonnable.
Redirai-je maintenant les souffrances qui m'attendaient à travers ces forêts encore humides du séjour des eaux et dépourvues de toute espèce de sentiers? Dépeindrai-je nos pauvres corps trempés de pluie, souillés de vase, déchirés par les ronces, les tiges piquantes des framboisiers et les buissons d'églantines, dévorés par des nuées de cousins ct de moustiques? Redirai-je cette longue course en plein air, sans couvertures, sans tente, sans manteau; ces traversées de rivières à la nage ou en radeau, ces marais où nous enfoncions jusqu'à mi-jambe, ces sapins au sommet desquels nous grimpions, comme le Petit Poucet, pour découvrir notre route, passant les nuits sans sommeil et dans l'anxiété, et les jours à battre l’estrade en nous égarant vingt fois en trois jours? Et à quelle distance de tout lieu habité, de tout être civilisé!
Eh bien! oui, quelque humiliantes qu'aient été pour moi ces péripéties de ma troisième expédition arctique, je les crois encore assez dignes de l'intérêt des voyageurs, des amis des découvertes géographiques et de la religion pour les leur raconter. Ils apprendront, par l'exposé de ma misère, à apprécier l'étendue et la constance de
mes efforts pour instruire et civiliser les farouches Esquimaux.
Je suivis d'abord en courant mes deux Indiens à travers une forèt humide, des sapins hauts et larges dont les troncs, distants les uns des autres, nous offrirent des abords aisés et faciles. Pendant que nous arpentions cette vodte sombre, je ne cessais de crier après mes serviteurs, les suppliant de modérer leur allure, que j'avais peine à suivre. Tout ce que je pus obtenir fut qu'ils s'arrétassent une heure après notre départ et consentissent à se reposer quelques instants, afin de tenir conseil sur ce qu'il serait expédient de faire.
— Îlest inutile, leur dis-je, de nous enfoncer toujours plus dans les profondeurs des hois, puisque les Esquimaux ne s'y aventurent jamais à plus de quelques toises du rivage. Demeurons donc ici jusqu'au milieu du jour ; nous retournerons ensuite au canot pour voir ce qu'il en est advenu, et, s'il est à la mème place, nous nous en retournerons »vec lui.
Ce lan était le plus sage, vu les circonstances présentes et la sottise qu'ils avaient faite d'abandonner le canot et de s’en éloigner. I fut rejeté par les jeunes gens, sans examen. La course, l'agitation de leur sang avaient tellement accru leur panique qu'ils ne purent fermer l'œil ; ils croyaient toujours entendre les Esquimaux à leurs trousses.
Tandis que j'étais tout en nage, par suite de cette course échevelée, eux tremblaient de froid et de peur, me conjurant de continuer mon chemin vers l'est.
— Nous ne serons en sûreté, me disait Fénawétloun, que lorsque, ayant traversé cette rivière bourbeuse, nous nous sauverons sur les terres hautes qui bordent le fleuve à distance
Traverser la rivière, je le voulais bien, mais gagner la chaine Awatlédi, plateau sablonneux qui forme la paroi
iches Esqui-
diens à tra-
larges dont offrirent des entions cette s serviteurs, vais peine à s'arrétassent à se reposer e qu'il serait
ver toujours s Esquimaux es loises du Ju jour ; nous qu'il en est 1s en relour-
lances préner le canot s gens, sans vaient telle ner l'œil ; ils urs trousses.
ite de cette le peur, me
‘énawétloun, beuse, nous nt le fleuve
s gagner la 1e la paroi
droite de l'estuaire du Mackenzie, c'est ce que je ne voulais pas entendre. À quoi bon ?
Ne pouvant les décider à demeurer ni à faire du feu, je dus les suivre, parce qu'ils grelottaient. Nous cheminèmes encore l'espace d'une demi-heure, cherchant un gué. La petite rivière était si tortueuse que nous n'avancions à rien ; nous tournions sur nous-mêmes. Nous résolômes alors de construire un radeau. Mais comment faire? Nous n'avions pas de corde pour unir entre elles les pièces de bois.
En furetant dans mes poches, j'y trouvai un peloton de ficelle. Nous la doublämes ; «ile fui assez longue pour maintenir ensemble la première assise de rondins que nous alignâmes sur l'eau. Ceux-ci assujettis, nous leur en superposämes une autre assise en travers ; nous nous munîmes chacun d'une gaule pour diriger notre plancher flottant, et nous y embarquèmes debout.
Mais notre navigation ne fut pas longue. Les pièces de bois étaient trop courtes, mal assujetties ; elles basculèrent, et patatras ! nous voilà dans la rivière jusqu'à la ceinture, les jambes enfoncées dans une vase noire et visqueuse, jusqu'aux genoux. Que de mal nous eûmes pour nous tirer de ce bourbier et sauver provisions, munitions et fusils !
Trempés comme des canards, crottés comme des buffles, alourdis par nos vêtements mouillés, nous nous apprètions à recomposer notre radeau, lorsque de grosses voix retentirent non loin de nous.
— Tsilé! (sitlé! Mitchi Pitchitork!
C'étaient les Esquimaux qui nous cherchaient.
Éperdus, ahuris, mes jeunes Dènè ressaisirent leurs paquets, laissèrent le radeau à l'eau et se sauvèrent à toutes jambes dans la forêt, pour échapper aux Esquimaux, qui nous poursuivaient en canot.
Les attendre anrès notre escapade, me mettre seul à leur merci après leur avoir prouvé que nous avions cu peur d'eux, me parut trop humiliant, sinon téméraire. Je suivis mes Peaux-de-lièvre, qui coururent cette fois tant et si loin que nous n’entendimes jamais plus de voix esquimaudes.
Mais comme je voulais absolument que nous nous dirigeassions vers le sud, afin de regagner les bords du fleuve, au lieu d'aller inutilement dans l'est, sur le soir nous construisimes un second radeau avec de plus grosses pièces de bois, et cette fois la machine, quelque peu solide qu'elle fût, nous soutint assez pour nous permettre d'effectuer heureusement la traversée de la petite mais boucuse et profonde rivière qui n'était autre que la Afowi-kra-djilichit, ou rivière Onion.
Après avoir encore cheminé dans la forêt pendant une heure en gardant une direction orientale, malgré tous mes efforts pour persuader du contraire mes sauvages, nous arrivèämes dans un site ravissant. C'était une savane spacieuse, couverte d’an tendre gazon diapré de renoncules aux pétales d'or, de tussilages aux fleurons jaunes, et des corolles argentées de la parnassia de Kotzebüe.
Sa forme ovale, ses bords élevés et entourés d'une épaisse ceinture de bois, un petit ruisseau limpide et gazouillant qui s'y promenait dans l'herbe fleurie, attestaient que la savane était un ancien lac desséché. Rien de plus semblable, que ce séjour enchanteur, à la poétique peinture faite par le Cygne de Mantoue :
Aque strepentis vitreus ambit liquor, Sulcoque ductus irrigat rivus sata :
Flores nitescunt discolore gramine, Pinguntque terras gemmeis honoribus.
Sitôt entrés dans ce petit paradis, j'allai me coucher au soleil, en déclarant à mes compagnons d'infortune que
e seul à leur ons cu peur ire. Je suivis ant et si loin squimaudes.
18 nous dirids du fleuve, le soir nous rosses pitces solide qu'elle e d'effectuer s boucuse et kra-djilichit,
pendant une malgré tous es sauvages, t une satane e renoncules unes, et des e. ourés d'une limpide et eurie, atteshé. Rien de la poétique
coucher au rtune que
nous nous reposerions pendant quelques heures pour faire sécher nos vêtements.
Mais ils poussèrent les hauts cris. Entourés d'ennemis comme nous l'étions, disaient-ils, ils avaient juré de ne point se coucher que nous ne fussions arrivés à la montagne Kwatlédi, d'où seulement iïs pourraient s'orienter.
Je m'opposai formellement à ce projet, leur déclarant que je n'avais nul besoin de gravir une montagne pour m'orienter dans les bois et que, s'ils voulaient m'écouter, je me faisais fort de les conduire au Mackenzie.
Ils ignoraient le phénomène de la boussole, instrument dont j'étais muni.
Ils n'ajoutèrent aucunement foi à mes paroles, me répondant qu'un Blanc n'a pas d'esprit, dans les bois. Tout ce que je pus en obtenir, ce fut qu'ils prendraient une heure de repos. Après quoi je dus encore me résigner à les suivre, puisqu'ils étaient chargés des provisions, quelque folle que fût leur idée de se diriger dans l’est.
Je mangeai un morceau de viande sèche toute crue, mais eux ne purent avaler une bouchée ; leur gorge était trop serrée. Ils ne voyaient qu'ennemis autour d'eux.
À l'extrémité orientale de la savane, le petit ruisseau que nous y avions rencontré roulait dans le lit aride et desséché d'un torrent. À la fonte des neiges, ce torrent doit être un large cours d'eau qui transforme la prairie en étang. Il nous offrit une route naturelle que nous remontâmes vers les terres hautes jusqu'à ce que le sommeil, la fatigue et la chaleur nous accablant, nous dûmes céder à la nature et nous jeter parmi les rochers qui parsemaient le fond du torrent alors à sec et dont il ne restait qu'un mince filet d'eau.
Ainsi se passèrent notre première journée et notre première nuit dans le désert.
Quand je me réveillai, ma montre marquait neuf heures,
Grand embarras pour nous. Était-ce neuf heures du matin ou neuf heures du soir? Cela était d'autant plus difficile à préciser que, dans cette saison et à cette latitude, le soleil demeure constamment sur l'horizon. De nuit, il n'y en a pas l'ombre. Une discussion s'éleva parmi mes serviteurs, l'un prétendant que c'était le soir et que nous n'avions pas dormi plus d'une heure, l’autre soutenant que c'était le matin et que nous avions ronflé bel et bien pendant huit heures!
Je consultai ma boussole. Le soleil était au nord-nordest. Il était bien neuf heures du matin. Notre somme avait été long, et nous nous sentions tout ravivés par la fraicheur des lieux où nous avions passé la nuit ; je me trompe... Mais comment s'exprimer, püisqu'il fait continuellement jour ?
Un déjeuner de viande sèche crue fut bientôt fait. Dans la persuasion où étaient toujours mes compagnons qu'il nous fallait aller à l'est, nous remontâmes encore le torrent; à onze heures avant midi nous atteignimes sa source. Quel charmant site ! Il aurait fait les délices d'un Robinson ermite et chasseur.
Encore une belle savane, mais quatre fois plus grande que celle que nous avions parcourue la veille; puis un lac tranquille et argenté, réfléchissant une ceinture de grands et verts sapins, entrecoupés de bouleaux pleureurs et de saules aux feuilles luisantes. Des gerbes de ces arbustes surgissaient de ci de là du sein des ondes bleues, que ridaient les promenades incessantes de plusieurs familles de canards aux yeux d'or et de canards arlequins. Ces oiseaux, familiers comme ceux qui ne sont point habitués à l'homme, voguaient paisiblement, semblables aux génies tutélaires de ce beau séjour.
Ce spectacle réjouit mon âme en reposant ma vue. Mes sauvages eux-mêmes, surtout l'habitant des steppes arides
du grand lac des Ours, n'y furent point insensihles.
s du matin ; difficile à le, le soleil iln'yena serviteurs, js n'avions que c'était en pendant
nord-nordmme avait a fraîcheur npe...Mais ment jour ?
tfait. Dans gnons qu'il core le tors sa source.
‘un Robin-
lus grande puis un lac de grands eurs et de s arbustes es, que rifamilles de s. Ces oihabitués à
aux génies
h vue. Mes ppes arides les.
— Quel beau pays, en vérité! s'écrièrent-ils.
J'aurais désiré qu'ils fussent plus sensibles à la perspective du succulent déjeuner que nous promettaient les volatiles qui nous narguaient sur le lac; mais ils ne purent se décider à tirer un seul coup de fusil. C'eût été, dirent-ils, d'une imprudence rare.
— Tu veux donc attirer sur nous les Esquimaux? firentils d’un ton plein de reproche.
Les Esquimaux ! ils étaient bien loin de nous, en ce moment, et ne pensaient plus à nous poursuivre.
Laissant le beau lac à notre droite, nous traversämes la savane, qui était très-humide et où il se trouvait même un ou deux pouces d'eau ; puis nous rentrâmes de nouveau sous bois, le lit du torrent ne se poursuivant pas beaucoup plus loin de l’autre côté du lac. Par contre, le terrain devint montucux, très-sec, couvert de bruyères, de lichens ; les sapins y étaient grands et beaux ; ils ne por- {aient plus sur leur tronc aucune trace de l’inondation qui, au printemps, transforme le vaste estuaire du Mackenzie en un golfe dans lequel on ne discerne ni îles, ni affluents, ni chenaux. Les arbres propres, le sol accidenté, l'abondance de saules, d'aunes et de bouleaux entourant de leurs vertes précinctes le miroir d'un chapelet d'étangs, tout cela me frappa.
Tout à coup nous aperçûmes des traces de campement dindjié, des empreintes humaines sur le gazon, des tronçons de bouleau rongés et sciés par les castors, des os de ces amphibies calcinés dans les foyers éteints, ou blanchis par l'ébullition.
: — Savez-vous où nous sommes, mes enfants ?
m'écriai-je,
— Non assurément. El toi, le sais-tu ?
— Oui, je le sais. Nous venons de remonter la Afwi-kradjilichit, dont nous avons contourné le lac, et ce chapelet de lagunes que voici va nous conduire tout droit eten peu de temps au grand lac des Esquimaux. Mais enfin, où voulez-vous en venir, en vous dirigeant toujours dans l'est ?
— Je veux m'en aller dans mon pays, répondit imperturbablement Jean-Marie. Mon pays est là-bas. Du haut de la terre haute nous le verrons.
Le pauvre garçon divaguait.
— Par là, lui dis-je, nous nous en allons tout droit au lac des Esquimaux. Ton pays est bien loin de là, dans le Sud, pauvre enfant. Quand donc me croiras-tu ?
— Eh bien! allons toujours sur la montagne. De là nous examinerons.
— De montagne il n’y en a point, absolument point sus ce rivage: les monts Aroteylorok ou des Cariboux ne sont eux-mêmes que des collines sabionneuses, des dunes, et elles commencent un peu plus au nord. Mais du Mackenzie au grand lac des Esquimaux, en remontant la Kfwi-kra-djiltchit, je t'assure qu'il n'y a pas de montagne. Tu ne verras pas de tert :s plus élevées que ce plateau que nous avons gravi dans notre course.
Quant à moi, je ne vais pas plus loin, ajoutai-je. Quel que soit mon désir de faire des découvertes, je n'ai que faire d'aller m'égarer au grand lac des Esquimaux, dont nous ne sommes pas loin d'ailleurs.
— C'est à croire!.. Et toi, comment connais-tu ce pays que lu n'as jamais vu?
— Parce que je me rends compte des contrées où je passe; parce que j'interroge sans cesse les sauvages sur la topographie de leur pays. Sidajen m'a fait la carte de cette partie du Mackenzie, avec Edjil'i, qui la connaît aussi.
— Nous sommes donc en pays dindjié, par ici?
a Afiwi-kra- ce chapelet it eten peu 1fin,où voudans l'est ?
ndit imper- 18. Du haut
out droit au * là, dans le u?
agne. De là
Ant point sur oux ne sont des dunes, ais du Macemontant la
montagne.
plateau que
tai-je. Quel je n'ai que maux, dont
— En pays mixte, mais plutôt loucheux qu'esquimau. Ce sont les Dindjié qui ont ravagé toutes ces loges à castors, au mois d'avril dernier; je l'ai entendu dire à Tsikka-tchig.
Les deux jeunes sauvages examinèrent avec soin toutes les empreintes, les balayures et les déchets laissés sur l'emplacement des camps abandonnés. Plus de doute, nous étions sur un terrain battu par des Dindjié et où ils n'avaient pas laissé un seul castor.
Aussitôt, mes deux compagnons ne se possédèrent plus de joie, et ils reprirent leur folle course vers l'est, le pays montant toujours.
— Mais enfin, de grâce, où voulez-vous en venir? finisje par leur dire, aux trois quarts courroucé. Voulez-vous donc aller périr au lac des Esquimaux ?
— Nous gravirons la montagne Awailédi, et nous la suivrons jusqu’à Tsi kka-tchig. \s ne sortaient pas de là.
— Êtes-vous fous? Quand je vous dis que de montagne, il n’y en a pas. Et pourquoi vouloir cheminer en pleine forêt, alors que notre canot nous attend au bord du Mackenzie, que nous remonterons en toute sécurité?
Leur montrant le sud-ouest :
— Là est la seule voie à suivre; au sud-ouest est le fleuve.
— Comment peux-tu savoir que c'est le sud-ouest, alors que le soleii tourne jour et nuit sur nos têtes ?
— Je le connais par ce petit instrument qui m'indique le chemin et qui ne se trompe jamais, la boussole,
Ils branlèrent la tête d'un air de doute et de découragement.
— Assez de folies, leur dis-je. Nous voici au point culminant. Que l’un de vous monte dans un sapin; il verra les montagnes Rocheuses et le Mackenzie dans cette direction, et dans l’autre probablement le lac des Esquimaux.
— Voilà bien vingt fois que nous grimpons sur des sapins, el nous ne découvrons jamais rien. Mais c'est égal.
Et Fénawétloun, avisant le sapia le plus chenu, fut bientôt au sommet.
— Je ne vois pas le Mackenzie, nous cria-t-il. Je ne vois que la forêt qui s'étend loin, bien loin. Mais là-bas, tout là-bas à l'horizon, je distingue la chaîne des montagnes Rocheuses dentées en scie. Elles sont pâles et brillantes, mais bien éloignées ; à peine si on les voit. Dieu, que c’est loin!
— Vous voyez ce que vous avez gagné à agir à votre tète..….! Et de ce côté-ci?
— De ce côté-ci, il y a aussi des montagnes, mais pas bien hautes, et un peu plus loin au nord. Puis tout à fait derrière, dans l'est, je vois encore d'autres montagnes isolées et coniques, et puis la mer ou biea un grand, grand lac.
— Le lac des Esquimaux! m'écriai-je. Je veux aussi le voir à mon tour.
Et je grimpai dans le sapin.
La description de l'Indien était exacte, et mes yeux n'ajoutaient presque rien au tableau, tant étaient immenses ces horizons. Le lac des Esquimaux s'étendait bien devant nous, au nord-est, avec son bout de rivière, la Natowdja, et deux ou trois points saillants, à gauche du lac, les monts Aÿa et Vækkrag-ékhè-ñitrin ; mais il me fut impossible de me faire une idée approximative des dimensions du lac, son extrémité orientale étant pour moi invisible et perdue dans la buée bleuûtre qui s'élevait des eaux. Toutefois, je me convainquis que ce bassin est loin, bien loin d'avoir les dimensions que lui ont prètées les navigateurs anglais.
— Tu veis, d'après le cours des montagnes Rocheuses,
ons sur des n. Mais c'est
nu, fut bien-
ja-t-il. Je ne Mais là-bas, ne des monpäles et briles voit. Dieu,
agir à votre
tes, mais pas is tout à fait es montagnes grand, grand
veux aussi le
es yeux n'aent immenses t bien devant la Natowdja, du lac, les e fut imposs dimensions i invisible et
eaux. Toun, bien loin
navigateurs
Rocheuses,
le cours du Mackenzie, n'est-ce pas? dis-je à Jean-Marie. Ce sillon dans la forêt l'indique la rivière que nous avons suivie puis laissée pour venir ici. Eh bien! nous allons retourner là-bas. Les Esquimaux sont bien loin maintenant. Que vous le vouliez ou non, je m'en irai seul dans cette direction.
Sur ce, je descendis de mon poste d'observation, saisis sur mon dos le paquet de viande que portait Jean-Marie, et m'en revins sur mes pas.
Ma résolution déconcerta mes con:pagnons. Mais comme je voyais clair comme le jour qu'ils perdaient la tête, je jugeai qu'il était temps d'affirmer ma supériorité sur eux. Je leur avais assez longtemps obéi. Pénawétloun s'obstinait à vouloir suivre la montagne. Ælélé voulait suivre son compagnon, parce que, étant un sauvage, il devait, disaitil, en savoir plus que moi, dans les bois.
— C'est bon, leur dis-je; vous avez de la viande et un fusil, allez où vous voudrez.
Quand ils me virent bien déterminé à me passer d'eux et à revenir sur mes pas, d'après ma boussole, ils se rangèrent à mon avis.
Je changeai donc notre cap de route et me dirigeai aussitôt vers le sud-ouest, pour aller reprendre notre canot à l'embouchure de la rivière où nous l’avions laissé.
Afin de s'assurer de ma science, mes compagnons affectèrent de ne pas vouloir passer devant, se contentant de me suivre. Mais, comme cela m'était déjà arrivé en mainte occasion, sitôt qu'ils virent que j'avançais avec résolution et sans hésiter, ils ne voulurent pas avouer leur inhabileté, et Fénawetloun reprit bravement sa place en tête de ligne, Klélé fermant la marche avec son fusi: sous le bras.
Nous marchâmes ainsi depuis deux heures après midi jusqu'à dix heures du soir, sans nous arrêter que quelques minutes, une ou deux fois, pour nous reposer. A cette heure
avancée de la soirée, des nuées que la chaleur amoncelait crevèrent et distillèrent sur nos têtes une douche froide et abondante, dont nous nous serions d'autant plus passés que nous étions baignés de sueur.
Cette pluie nous obligea à nous arrêter. Nous trouvâmes une sorte d'abri sous un vaste sapin au pied duquel nous nous couchâmes, sans avoir trouvé le moyen d'allumer du feu.
Je ne redirai pas nos suuffrances en cette cruelle nuit. Trempés par l'eau du ciel, les jambes et les pieds baignés par l’eau des savanes, dévorés par des myriades de cousins contre lesquels ne nous défendaient ni moustiquaire ni couvertures, nous ne pûmes prendre que quelques lambeaux d'un sommeil peu réparateur et bientôt interrompu.
Avant d'aller plus loin, je dois rectifier ici une inexactitude sérieuse que portent les cartes de l'Amérique septentrionale, depuis l'expédition de sir John Franklin en 1826 jusqu'à mon expédition de 1869.
Dans le rapport du docteur Richardson, qui fit partie de cette expédition et qui explora les côtes de la mer Arctique situées à l’est du Mackenzie, on trouve la description d'un lac immense, problématique, que le docteur appelle lac des Esquimaux et auquel il prête des dimensions colossales et une entité phénoménale. Je traduis :
« Considérant, écrivit-il, considérant comme certaines et correctes les données que nous reçûmes des naturels (il voulait dire sans doute : de Baptiste Boucher, son interprète), et autant que nous avons pu en juger par nos propres observations, le lac des Esquimaux est une trèsvaste et très-curieuse pièce d'eau. Les Indiens disent qu'elle s'avance jusqu'à près de quatre journées de marche du fort Bonne-Espérance, et les Esquimaux nous informèrent que ce lac s'étend de la pointe Rencontre jusqu'au
r amoncelait che froide et 1s passés que
is trouvèmes duquel nous en d'allumer
cruelle nuit.
ieds baignés des de coumoustiquaire uelques lamientôt inter-
une inexacrique septenlin en 1826
fit partie de ner Arctique ription d'un appelle lac sions colos-
e certaines es naturels er, son iner par nos st une trèsiens disent de marche s informèe jusqu'au
cap Bathurst (!!),lui donnant ainsi une étendue de plus de 114 milles (125 kilom. 400 m.) du nord au sud, et 185 milles (203 kilom. 500 m.) de l'est à l'ouest !. »
Sir John ajoute qu'il suppose que les eaux de Browel Cove (70° lat. N., 132° 29 long. ©. de Paris) sortent de ce gigantesque bassin, dont il considère les entrées Hutchinson, Russel et Mackinley comme des issues naturelles dans la mer salée. Et toutefois, il assure que le lac des Esquimaux est un bassin d'eau douce!
D'après les indications de son interprète Baptiste Boucher, ce lac paradoxal s'étendrait done de l'embouchure du Mackenzie à celle du fleuve Anderson, alors inconnu, en communiquant avec ces deux fleuves, ainsi qu'avec la mer, sans cependant que leurs eaux perdissent rien de leur douceur ! Un vrai phénomène.
Sur ce témoignage, les cartes portent, depuis cette époque, et en pointillé, le grand lac des Esquimaux dans d'aussi fabuleuses conditions d'existence.
Cependant vingt-deux ans après, c'est-à-dire en août 1848, sans doute sur les représentations de géographes et d'hydrographes compétents, le docteur Richardson retira ce qu'il avait avancé en 1826.
u« Si j'avais pu me convaincre moi-même, dit-il, que les pics isolés que je vis de la pointe Rencontre, d'où l'on voit surgir un pic conique, fussent réellement des îles, j'aurais pu penser que je me trouvais sur la limite du vaste lac des Esquimaux, inscrit comme problématique dans la carte de sir John Franklin, mais que je crois maintenant ne point exister.
« Les Indiens, sur les rapports desquels ce lac fut iudiqué, entendaient, fort probablement, désigner la mer
! Relation of a journey from Montreal to the Arctic sea, 1825, by captain sir John Franklin, p. 228.
ou quelque sinus de la baie Liverpool, qui est située plus loin dans l'Ouest. »
Voilà qui est pire que ce que sir John avait écrit en 1826. I lui aurait sufl de prier un Dindjié de lui dessiner sur du papicr la configuration des côtes et du lac des Esquimaux, pour que le docteur fit la découverte réelle de ce beau lac, de son fleuve et du canal naturel dont je vais parler. Il n'est point d'Indien qui ne connaisse son pays assez foncièrement pour en dresser une carte très-satisfaisante, ct suffisante à un Européen érudit pour retrouver parfaitement les lieux qu'elle mentionne.
Richardson avait gravi une colline d'où il lui avait semblé, dit-il, apercevoir une sorte de canal ou de bras de mer, ou bien encore un grand lac. Il ne put le préciser. IL aima mieux croire à un mirage(!) et préféra dénier tout simplement l'existence du lac des Esquimaux que de consulter plus amplement les sauvages. Il ne lui vint pas même à la pensée qu'il pouvait avoir mal compris son interprète; ce qui était pourtant le cas.
Tout ceci dépeint au naturel le caractère tranchant ct autoritaire de Richardson, caractère si différent par sa légèreté et san défaut d'examen de celui de la nation anglaise. 11 lui a fait commettre une foule de bourdes dont son livre est illustré.
M. Mac Farlane, fondateur du fort Anderson, avait eu connaissance de l'existence d’un canal naturel ou ikaratsark d'eau salée et navigable qui unit les bouches du Mackenzie à celles de l'Anderson. C’est même par ce canal que cet officier se proposait d'alimenter et de pourvoir de toutes choses le fort Anderson, si les Esquimaux eussent été un peuple honnête et moins perfide. Je crois même que ce gentleman a visité ce canal, bien que je ne le garantisse pas.
! Arctic searching expedition, 1850, t. 1, p. 250.
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En novembre 1865, je m'assurai de son existence. Les Tcbiglit qui arrivèrent au village de Noulloumallok venaient du Mackenzie par cette voie naturelle de communication, et ne mettaient pas plus de dix jours pour franchir la distance qui sépare les estuaires des deux fleuves. Or les Esquimaux sont de très-mauvais marcheurs.
Ce canal, ou tharatsark, auquel je donnai le nom de Napoléon Ill, a plusieurs ouvertures sur la grande mer, ce qui revient à dire que la grande ile Nicholson est, en réalité, un archipel composé de plusieurs îles formées par ce même canal.
Richardson remarque qu'il lui sembla apercevoir un courant dans l'entrée de Copland Hutchinson; et cela n'est pas étonnant, cette entrée se trouvant en face d'une large rivière qui se jette dans le canal Napoléon HI, et à laquelle j'ai imposé le nom de Wiseman.
C'était donc bien ce canal que le docteur avait vu du haut de la colline Kroteylorok, et que, en dépit du témoignage de ses yeux, il affecta de prendre pour un mirage! Est-ce compréhensible? Quant au lac des Esquimaux, effectivement il ne pouvait le voir de ce point, ce lac étant trop éloigné de la mer Glaciale. Mais ce n'était pas une raison pour en nier l'existence.
Outre la Wiseman, le canal Napoléon III reçoit encore un débouché du fleuve Anderson, la L'étlen nillen ou rivière du Bout de la terre, que je reconnus en mars 1865, ainsi que le fleuve Naiowdja, qui y déverse, par un courant direct, aussi large que le Mackenzie, les eaux du lac des Esquimaux.
Par la rivière Afwi-kra-djilchit, dont j'ai parlé dans le cours de ce chapitre, on atteint l'extrémité occidentale du lac des Esquimaux en deux journées de marche, au lieu où la Natowdja entre dans le lac. Je donnai à la Afwi-kradjilchit le nom de M. Onion, un officier de la baie
d'Hudson qui avait eu le dessein de construire un fort à son confluent et l'avait visité.
Quant au lac des Esquimaux, que nous aperçümes parfaitement de la hauteur des terres, son nom vrai est Sitidji- Van ou lac de Sttidji, en dindjié. J'ignore le nom que lui donnent les Esquimaux. Je doute même qu'ils le fréquentent, et je suspecte Richardson d'avoir inventé le nom de lac des Esquimaux comme il inventa celui de la Béroullédéssè. La chaîne des monts ou collines Ohyin (l'Écluse), qui entoure le lac à l'est et au nord, borde aussi la Natowdja jusqu'à une certaine distance de la mer. À partir du lac, ce fleuve n'a pas plus de 20 milles géographiques de cours. Quant au lac, les Dindjié m'ont assuré qu'il mesure trois journées de longueur en canot, ce qui lui donne environ 99 kilomètres ou 25 lieues.
La contrée qui entoure le lac Sitidji est entièrement stérile et couverte de steppes de lichen et de bruyères. Entre son extrémité occidentale et la petite rivière Onion se trouve une série de quatre ou cinq lagunes peuplées de castors, à travers lesquelles les Dindjié font le portage de leurs canots.
A l'embouchure de la Natowdja, à la pointe Rencontre, où Franklin fut pillé, en 1825, se trouve le village esquimau de Tchénérark (l'Atelier) rendez-vous général des Tchiglit, au mois d'août, pour la pêche du #ralalouk ou marsouin, qu'y attirent le mouvement des eaux douces et l'abondance du poisson.
Les Esquimaux comparent les quatre branches du Mackenzie, qu'ils nomment Æour-vik, ou Grande Rivière, aux doigts de la muin. En conséquence, le canal Napoléon Il, qui sépare l'ile Richard (Tounounark, terre des Rennes) de la terre ferme, y prend le nom de koublou-oyark, le pouce.
Voilà tous les renseignements que j'avais pu prendre avec mes compagnons esquimaux avant notre séparation.
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Les Dindjié /Allatchi, Kotsédintichou et Sidajen m'ont fourni ceux qui ont trait au lac Sitidji et à lu contrée qui l'entoure.
Je retourne maintenant à mes deux jeunes Indiens, que nous avons laissés endormis sous la pluie, dans les forèts qui avoisinent la rivière Onion.
Depuis le point culminant d'où nous avions vu le lac des Esquimaux et la Natowdja, nous avions déjà marché pendant huit heures, on s'en souvient, lorsque cet orage nous obligea de chercher un abri.
Un quatrième soleil éclaira notre infortune et nos souffrances. Le temps était redevenu beau, mais il était froid, ainsi qu'il ne pouvait qu'être après une pluie venue de l'océan Glacial. Nous fimes un déjeuner sommaire et reprimes notre marche vers le Mackenzie à travers les lagunes où le castor avait laissé des traces indélébiles de son passage. Le paysage était, de partout, enchanteur, séduisant. C'était un vrai paradis, comme j'étais loin de m'attendre à en trouver dans ces régions si voisines de la mer.
Nous nous étions écartés de la rivière, que nous avions laissée à notre droite. Peu confiants en la véracité de la boussole, mes serviteurs montèrent jusqu'à vingt-cinq fois dans des sapins, cette journée-là, pour s'assurer que la route que je leur faisais tenir était correcte.
La dernière fois qu'ils y grimpèrent, c'était au bord d'un joli lac, allongé comme un boyau. Ils s'écrièrent qu'ils voyaient un long canal bordé d'herbes, et plus loin une rangée de grands sapins.
Qu'est-ce que c’la pouvait être? Quelque autre lac sens doute, ou l'un des méandres de la rivière Onion. Mais alors comment ce :anal était-il transversal par rapport à
notre route, la rivière Onion ayant un cours à peu près direct et fort court?
Parvenus au bord dudit canal, nous fûmes surpris de voir que l’eau en était stagnante, sans aucun courant. Mon avis fut que c'était un ancien chenal oriental du Mackenzie, obstrué peu à peu par les sédiments ou fermé par les castors.
Nous construisimesun radeau, letraversämes sansencombre, et arrivàämes après midi au bord du Nalron, exténués de fatigue, mais désormais assurés de notre route et délivrés de cette angoisse qui étreint le cœur du voyageur égaré dans une contrée inconnue.
Aussitôt, nous allumâmes du feu à côté d’un gai et clair ruisseau, dinâmes d’une oie grise que j'abattis d'un coup de fusil, et nous livrâmes à un repos bien nécessaire, le ventre au soleil, après avoir lavé et fait sécher nos hardes souillées de boue et dans un état pitoyable. J'étais un curieux spécimen de voyageur : chapeau à la Robert Macaire, bottes à la Bertrand, avec orteils passant au travers et une des semelles dans ma poche. Mes serviteurs indiens n'avaient plus de chaussures ; elles étaient en lambeaux.
Le lendemain 18 juin, nous allâmes chercher mon canot. Je ne redirai pas les craintes de mes Dènè quand nous arrivâmes au lieu de la scène. Mais, Dieu merci, mon canot était encore là. Les Esquimaux, qui étaient venus le visiter en notre absence, avaient même eu l'amabilité de l’amarrer au rivage, en pensant que nous viendrions le quérir; ils l'avaient seulement allégé de tous les objets qui se trouvèrent à leur fantaisie. Ils avaient fait main basse sur les provisions, la tente, les filets, les
+ chaudrons, les couvertures, ma moustiquaire. Ils avaient défoncé mon coffre et en avaient retiré tous les ferrements, ainsi que la serrure. Ils n'avaient laissé que les
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objets qu'ils considéraient comme des médecines, tels que mon bréviaire, tous les objets du culte, mes écrits en leur langue (ce dont je les bénis de tout mon cœur), mon journal de voyages, du thé et un peu de farine.
Comme nous avions de la viande sèche en suflisante quantité, ct que nous trouvâmes dans le fond du canot des mocassins mouillés et souillés de boue, mais non déchirés, nous pûmes effectuer notre retour facilement. Les iles du delta nous fournirent des œufs frais en abondance; nous tuâmes aussi du gibier aquatique et même un castor. Mais, Klélé l'ayant tué roide, il tomba au fond de l'eau comme un morceau de plomb. Enfin les Loucheux que nous rencontrâmes le long du fleuve nous vendirent du poisson; de sorte que nous ne souffrimes pas de la faim.
Ce furent ces Loucheux qui achevèrent de m'édifier au sujet du lac des Esquimaux et de la Natowdja.
Le 29 juin, à huit heures du matin, nous rentrions au fort Bonne-Espérance. Dès lors, ma résolution fut prise de ne plus évangéliser les Znnoït qu'au fort Mac Pherson, jusqu'à ce qu'ils eussent appris à nous connaitre et à nous estimer, jusqu'à ce que nous eussions conquis leur confiance de manière à n’en être plus espionnés, suivis, traqués, soupçonnés et pillés comme des ennemis.