‹ Les grands Esquimaux [microforme]Chapitre 7 sur 54 · PT · texte numérisé non relu

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comparer la forme qu'au costume de nos bons aïeux du temps de Henri IV. Justaucorps, braies gauloises et bottes collantes étaient de belle peau brune de renne d'été, bordée d'un triple liséré de loutre, de loup blanc et de carajou aux poils longs et roux qui formaient autour de la tête de l'Esquimau comme une auréole de flammes. Des franges semblables s'étalaient autour de ses bras ct de ses jambes, semblables à des phylactères. Un bandeau taillé dans la tête grimaçante d’un loup entourait son chef nu et: largement tonsuré, que l'Esquimau pouvait, à la rigueur, recouvrir à demi d'un petit capuchon fait de la tête d’un renne et muni des oreilles et des cornes rudimentaires de l'animal.

Je ne donne pas ce costume comme étant exclusivement celui des Esquimaux Tchizaréni, ni même comme l'apanage de leur grand chef. Il existe une grande variété d’accoutrements dans le répertoire du sauvage, les Esquimaux y compris. L’Indien, d'ordinaire si routinier, si attaché aux us et coutumes de ses ancêtres, ne reconnait cependant, en fait d'habillement, aucune espèce de mode, aucun costume officiel. Avant d'adopter notre vêtement et de nous imiter servilement, ilne cherchait qu'à se singulariser par sa tenue, à se distinguer de ses semblables par les inventions les plus excentriques, les parures les plus ridicules.

Les Esquimaux sont demeurés ce qu'ils étaient.

Nous n’imitons le sauvage, par rapport à la manière de nous vêtir, qu'une ou deux fois par an : le mardi gras et à la mi-carême. Ces jours-là seulement nous osons faire preuve de quelque initiative en fait d’accoutrement, d'une certaine infatuation de nos perfections, cette supériorité ne consistât-elle qu'en une tête de veau ou un nez de carton.

Mais l’Esquimau nous prime en ceci que, pour lui, tous les jours d’apparat sont des mardis gras. Eh bien, je suis convaincu que c'est la parure sauvage des Ësquimaux

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qui fait toute leur gloire, tout leur prestige, toute la réputation de bravoure dont ils jouissent parmi leurs voisins, et même dans l'esprit des Européens. Otez à cet habitant des glaces polaires ces longues franges magiques en poils de bête qui entourent par étages ses bras et ses jambes, coupez cette crinière rousse de glouton qui se hérisse autour de sa face sardonique, dépouillez-le de ses talismans, de ces défroques d'oiseaux et de vermiformes suspendues à son dos et à sa poitrine, revêtez-le humblement des habits funèbres et modernes de l’homme civilisé, aussitôt vous lui faites perdre tout caractère d'audace et de bravoure, vous n'avez plus sous les yeux qu'un être timide, laid, gauche et honteux, se méprisant et sans doute méprisable.

Nulle part ailleurs que sur ces plages arctiques un bel habit n’a donné à celui qui le porte plus d’aplomb, d'assurance et, sans doute aussi, plus de supériorité, de prestige et d'honorabilité.

Il ne faudrait pas non plus nous imaginer que c'est un des monopoles et des priviléges de la civilisation que de savoir placer artistement sur la tête de nos femmes et de nos filles tout un jardin potager, une serre chaude ou une galerie taxodermique. Toute la création artificielle que le beau sexe déploie chez nous sur son chef, de nos jours : bonnet aux abricots ou chapeau à perruche, au canard sauvage, etc., les Esquimaux en font usage depuis un temps immémorial, peut-être à l’imitation des Cnuphis, des Ammoun et des Poubasti de l'antique Égypte.

Je suis loin, d'ailleurs, de trouver cette mode déplacée, et il me paraît très-sage de faire concourir à la parure de l’homme tout ce qu'il y a de beau, de gracieux, de brillant dans les quatre règnes de la nature. Il serait à désirer seulement que les dames n'’eussent pas le monopole exclusif de ce genre de parure. Nos ancêtres n'étaient-

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ils pas plus martiaux avec leur chef couvert de la tête d'un lion, d'un ours ou d’un loup, que nous ne le sommes avec ces affreux tuyaux de poêle qui n’ont d'autre mérite que celui de nous déformer le crâne ?

J'avais entendu dire précédemment par M. Mac Farlane que, lors de ses premiers rapports avec les Esquimaux, Noulloumallok était intraitable. On ne pouvait le laisser pénétrer nulle part sans qu'il volât ou fit son diable à quatre. Une fois même il leva sa dague sur le bon Ecossais.

Mais le commerce a pour effet naturel d'adoucir les aspérités du caractère. L'amour du lucre, plus que celui de la vérité, force les hommes les plus violents à se contraindre, les scélérats à déposer leur férocité. L'intérêt précède souvent les motifs de religion et fraye à celle-ci un chemin que, seule, elle mettrait un bien plus long temps à parcourir.

Quant à moi, sans doute mauvais hysionomiste, Innonarana m'inspira, par son urbanité, son enjouement, son aisance, ses airs de grand seigneur, une telle confiance que je crus devoir profiter de cette occasion unique pour suivre le Grand-Homme (/nnok-Toyok) à la mer Glaciale.

Je m'en ouvris, à table, à mon excellent hôte. Il me fit un grand nombre d'objections touchant ce voyage : Innonarana était le plus méchant garnement d’entre les Esquimaux de la baïe Liverpool; en partant avec lui, je serais entièrement seul et à la merci de ce peuple barbare; dans un mois, il allait envoyer à la mer Glaciale son interprète avec son commis pour traiter des pelleteries, et je pourrais profiter de la circonstance ; j'ignorais entièrement la langue d'un peuple violent, enclin à la colère et pour lequel donner du couteau dans le ventre d'un contradicteur est aussi simple que, chez nous, distribuer des taloches.

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Rien ne put m'ébranler dans ma résolution.

Quand M. Mac Farlane me vit résolu à mettre mon dessein à exécution, il s'occupa tout le premier à le faciliter de tout son pouvoir.

— Il ne convient pas, me dit-il, que les Esquimaux vous voient apprêter vos repas, conduire vos chiens, faire votre lit, en un mot, vous servir vous-même comme Île ferait un simple voyageur, un serviteur de la Compagnie d'Hudson. Ce serait le vrai moyen de vous rapetisser à leurs propres yeux, et nous en ressentirions nous-mêmes les conséquences par ricochet.

Je vais donc vous donner un jeune Indien Loucheux qui parle un peu l’esquimau et le comprend davantage. Il est intelligent, honnête et fidèle. Son nom est Alphonse Sida-Jen, car il est chrétien ; mais depuis fort longtemps je l'ai baptisé du sobriquet de Général Bottom. Il vous sera très-utile, et vous pourrez le garder aussi longtemps qu'il vous plaira.

Aussitôt, le bon gentleman mit à ma disposition un traîneau à chiens qu'il charger de ce qu'il avait de mieux en fait de provisions : pémican, viande sèche, langues de renne, farine, riz, sucre, chocolat, thé, café, raisins secs; une vraie boutique d'épicerie, quoi!

Cette délicate initiative fut tout à fait gratuite de la part de cet hôte aimable et généreux, sans demande de ma part, comme sans attente d'une rémunération quelconque, de la sienne. Si un Français eût été à sa place, il m'aurait {raversé par tous les moyens en son pouvoir.

M. Mac Farlane fit plus encore. Il donna secrètement à Noulloumallok cinq peaux de glouton, c'est-à-dire la vajeur de vingt peaux de castor, pour que j'en fusse protégé et défendu contre les outrages et les attaques possibles de son peuple.

Ce dernier trait dénote chez cet officier un cœur bon

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et des sentiments aussi élevés que délicats; mais il fallait aussi qu'il crût mes jours bien en péril parmi les Esquimaux, pour m'entourer de tant de sollicitude, afin que ma jeunesse, mon inexpérience des hommes et ma candeur de vingt-cinq ans ne portassent pas ces forbans à abuser de mon complet isolement.

— Vous prenez, me dit-il d'un air moitié sérieux, moitié badin, une détermination qui indique chez vous plus de bravoure et de zèle que de prudence. Vous êtes le premier Européen, à ma connaissance, qui ait encore osé s'aventurer seul et sans armes chez les Esquimaux.

Je ne l'ai jamais fait.

Je ne le ferai jamais.

Non-seulement je ne vous ai pas conseillé cette démarche, mais vous avez vu que j'ai mis tout en œuvre pour vous en dissuader.

Si vous n'avez pas peur, tout ira bien. Mais si vous montrez de la crainte ou seulement de la timidité, de l'irrésolution, vous vous ferez un grand tort et vous nous en ferez à tous; car c’est notre assurance parmi ces misérables qui fait tout notre prestige, toute notre sécurité.

— Soyez sans crainte, lui répondis-je. Que pourraisje redouter parmi les Esquimaux? Je me complais avec eux ; j'aime les sauvages et je le leur fais voir; je n'ai rien à me reprocher à leur égard. Encore une fois, que puis-je redouter?

— C'est bon, c’est bon, fit-il. Ce n'est pas moi qui doute de votre courage ni de votre dévouement; mais, je le répète, il y a loin, bien loin, des /nnoït aux Dénè et aux Dindjié. Ces deux derniers peuples sont naïfs, dépourvus de malice, honnêtes, doux, patients, chastes, résignés. Il n’y a que leur vanité, leur grossièreté et quelquefois leur peu de sincérité qui nous froissent et nous irritent.

Ici, vous aurez affaire à un peuple de bandits et d'écu-

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meurs de mer, à de vrais forbans malais dont les femmes et les filles sont des courtisanes déhontées. Pour ce peuple, le vol, la violence, la fraude, la colère, le libertinage sans frein, le meurtre même, sont les vertus humaines dont il se glorifie. Je ne sais pourquoi les explorateurs arctiques se sont plu à le dépeindre sous les plus riantes couleurs; mais, vous le reconnaîtrez bientôt vous-même, les Esquimaux sont un bien triste spécimen de l'humanité.

Maintenant que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous dissuader d'un projet unique jusqu'à ce jour, je cède devant votre volonté formellement exprimée. Tâchez de leur faire le plus de bien possible, and » 1 God serve your days amongst that bad people!

Tels furent les souhaits et les adieux de mon noble ami.

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