‹ Les grands GuignolsChapitre 2 sur 34 · PA MS L' K TÉ · texte numérisé non relu

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grâce au bon esprit du directeur, qui a su résister, avec une louable fermeté, à l’abus des billets gratuits. Une seule fois, M. Dejean s’est départi de son système, et c’est en faveur de la garnison de Paris.

— Prenez garde, lui dit le général Changarnier, votre offre est très-gracieuse et honore beaucoup vos sentiments et votre caractère; mais il y a soixante mille hommes à Paris.

— Eh bien !’ mon général, quand il y en aurait quatre-vingt mille, cela me ferait trois mois, voilà tout! Envoyez-moi mille braves par soirée, je serai heureux de leur témoigner ainsi ma reconnaissance.

Rien n’est plus curieux que de voir dans la partie supérieure de l’enceinte les rangs pressés de ces jeunes soldats d’une tenue irréprochable, et qui font éclater de temps à autre leurs applaudissements comme des feux de peloton.

Les deux sujets les plus remarquables du Cirque (cela soit dit sans blesser l’amour-propre de personne) sont un enfant et une jeune fille, qui n’était elle-même naguère qu’une enfant. Rien n’égale leur intrépidité, leur sang-froid, leur bravoure. L’enfant est le petit Baptiste Loissel, le plus jeune frère de l’excellent

écuyer de ce nom. Il ne monte à cheval que depuis deux ans;^mais M. Adolphe Franconi, pour qui aucun miracle n’est impossible, en a su faire, en si peu de temps, un artiste de premier ordre. J’emploie à dessein ce mot d’artiste, qui n’a rien de trop ambitieux pour la circonstance, car ce petit Loissel, que vous voyez bondir et rebondir sur son cheval comme un volant sur sa raquette, s'élever à des hauteurs incroyables, et passer, comme emporté par une trombe, au-dessus de la foule frémissante, a tout l’esprit, toute la verve d’un comédien consommé dans les pantomimes et dans les scènes qu’il joue avec une perfection rare. Sa figure, sans être régulière, est très-intelligente et très-expressive ; ses yeux sont noirs et perçants, il a des jarrets de fer et des muscles d’acier.

La jeune fille est M lle Palmyre Annato, qui a failli se tuer l’autre soir en tombant. Je ne puis m’empêcher d’éprouver un intérêt pénible, un serrement de cœur involontaire, lorsque je vois ces pauvres enfants, ces jeunes filles si délicates et si frêles, s’exposer tous les soirs à des dangers terribles, qu’ils apprennent à dissimuler avec grâce. D’où

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viennent-ils ? où vont-ils ? Par quel concours de circonstances étranges et fatales en sont-ils arrivés à cette froide indifférence? Que de travaux, que de peines, quel long et douloureux martyre n’a-t-il pas fallu pour assouplir et pour briser leurs membres! Comment une mère peut-elle vouer sa fille à un pareil état ! Il n’y a point de roman, point de drame qui m'émeuve autant que la simple histoire, le touchant récit de la vie d’une écuyère.

En 1832 un petit homme, pétillant de malice et d’esprit, musicien habile et compositeur amusant, donnait des leçons de chant dans un hôtel de Copenhague, à une petite fille nommée Lucile Grahan. Les parents de M lle Lucile voulaient, à toute force, en faire une chanteuse. La petite détestait le chant et mettait son maître à la torture. Sur ces entrefaites, on annonce au signor Annato, professeur de piano et de chant, que sa femme vient de mettre au monde un enfant du sexe féminin, et qu’elle prie le signor Annato de monter, sur-le-champ, au deuxième étage.

— A la bonne heure, dit le père en se levant, voilà

une petite fille que le ciel m’envoie, qui sera plus

docile que vous, mademoiselle, et dont je ferai un jour une grande cantatrice.

— Non, dit la petite Suédoise en frappant du pied^ je ne veux pas qu’elle chante, moi; tes chansons m’ennuient; je veux apprendre à danser, et ta fille aussi.

Vous voyez que rien ne manque à la biographie de Palmyre, pas même l’horoscope traditionnel. Seulement la prophétie de Lucile Grahan n’était pas

complète. Toutes les deux ont dansé, en effet; mais

l’une sur le plancher d’un théâtre, et l’autre sur le

dos d’un cheval.

A quelque temps de là, M. Annato partit pour S l -Péter$bourg , engagé comme chanteur à la chapelle du czar. Mais la musique sacrée lui était moins familière que la musique bouffe, il obtenait beaucoup plus de succès dans des chansonnettes et des airs comiques que dans des canons et des psaumes. Un soir, la grande-duchesse, femme du grand-duc Michel, rencontre dans une allée de son jardin M. Annato et sa fille. Le père ota son chapeau, la petite ota son bonnet avec tant de vivacité et de grâce, que la grande-duchesse éclata de

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rire. Elle prit l’enfant par la main, la mena dans une serre et lui donna autant de fruits qu’elle pouvait en porter dans son petit tablier. Dans sa précipitation à saluer Son Altesse et à défaire les rubans de son bonnet, Palmyre avait fourré les épingles dans sa bouche. La grande-duchesse s’en aperçoit, et, les retirant avec bonté : « Mon enfant, lui dit-elle, si une de ces épingles vous tombait dans la gorge, vous ne pourriez plus chanter. »

La petite, alors, prenant courage : Madame, je

neveux pas chanter, je veux être écuyère! Maman, qui était la fille du directeur d’une troupe équestre, m’a dit que c’était un état charmant. Priez donc papa de ne pas me tourmenter avec son piano et ses chansons; je veux monter à cheval. »

À partir de ce moment, la vocation de M lle Palmyre ne fut plus contrariée. Elle débuta, toute petite fille, en présence de l’empereur; de là, elle

partit pour Bucharest, pour Jassy et pour Constantinople, puis elle revint à Odessa, à Moscou, à Varsovie, et fut engagée à Vienne par Guerra, un des plus célèbres écuyers de notre temps. Elle a travaillé à Vienne, dans la même troupe que

M me Kennebel-Franconi, et à Berlin avec M me Lejears. Mais il était réservé à M. Adolphe Franconi de perfectionner son talent et d’en faire la jolie danseuse et l’intrépide écuyère que vous savez.

En sortant du Cirque, on s’arrête, malgré soi,

devant le Café Morel et le café des Ambassadeurs.

Une simple corde sépare les spectateurs des passants.

Les premiers sont assis devant des tables, rangées en

parallélogramme, et dégustent, en vrais sybarites, du #

café, de la bière et des glaces. Deux rotondes élevées sur un assez large piédestal, garnies de rideaux à moitié soulevés, et éclairées par un lustre, forment les deux théâtres rivaux. L’orchestre est au fond. Il se compose d’une contre-basse, de trois violons, d’un alto, d’une clarinette et d un cor. Sur le premier plan, sont assis deux ou trois Messieurs en habit noir et quatre ou cinq dames en costume de bal. A la

vérité, les nombreux cafés de la place des Célestins à Lyon possèdent des troupes plus complètes et des virtuoses d’un rang plus élevé. Les Sontag et les Lind n’abondent pas aux Champs-Elysées. Mais ni M 110 Lind ni M mc Sontag ne sauraient, après un morceau de bravoure, descendre dans le

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parterre et faire la quête avec autant de grâce et de laisser-aller. Telles qu’on les voit, ces deux baraques (si les affaires de no3 deux théâtres lyriques ne s’arrangent pas bientôt), sont destinées peut-être à remplacer l’Opéra et l'Opéra-Comique.

Voilà que le Château-Rouge, à son tour, annonce des fêtes de nuit. C’est une excellente idée. La nuit porte conseil, surtout lorsqu’on peut fumer une cigarette assis sur un banc de gazon, à l’ombre d’un acacia en fleurs et la tête nonchalamment appuyée sur une blanche épaule. Au reste, je n’oublierai jamais que c’est au Château-Rouge que j'ai eu l’honneur de voir pour la première fois M. Paul de Kock et sa famille. Mais je doute que M. Paul de Kock et ses nombreux lecteurs veuillent visiter ces ombrages passé minuit. Que dirait la portière de M. Paul de Kock, qui est à la fois le type, le conseil et le public de ce grand écrivain? D’ailleurs, le Château-Rouge est situé dans un quartier très-éloigné, très-rocailleux, près des carrières Montmartre. Il faut bien des fusées, bien des chandelles romaines pour éclairer ces précipices. Je conseillerais donc à l’administration du Château-Rouge, de faire construire à son usage

un petit chemin de fer’ atmosphérique avant de se lancer si résolument dans les fêtes de nuit.

M. Mabille, au contraire, aime à se coucher de bonne heure. À onze heures et demie sonnant le gaz est éteint. Si bien que, tout compte fait, on emploie une heure et demie pour déposer sa canne au vestiaire, pour réclamer son numéro, pour le présenter en sortant, pour reprendre la canne susdite, et dix minutes pour voir un quadrille et faire un tour de jardin. Évidemment ce n’est pas la faute de M. Mabille. Mais pourquoi cette rigoureuse consigne? On entre bien avec une canne au théâtre, dans les salons, dans l’église. Peut-on supposer que les danseurs se raient capables de se battre entre deux polkas? C’est faire injure aux habitués de céans. Tout au plus cet ordre inflexible ne devrait être maintenu que le dimanche. Le dimanche, la population du jardin Mabille est plus turbulente, plus commune et moins bien élevée que les autres jours de la semaine. Mais le samedi, par exemple! Un diplomate étranger écrivait dernièrement à son fils : « On me dit que tous les salons sont fermés en France et que, pour apprendre les belles manières, il faut fréquenter je ne sais plus

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quel jardin situé dans l’allée des. Veuves. » Il est de toute évidence que ce diplomate a voulu parler du jardin Mabille.

17 juillet 1849.

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