‹ Les grands GuignolsChapitre 3 sur 34 · INSTITUT DE FRANCE. — ACADÉMIE DES BEAUX · texte numérisé non relu

INSTITUT DE FRANCE. — ACADÉMIE DES BEAUX

ARTS. (Séance annuelle.)

La politique se glisse partout. Ni les lettres, ni les arts, ni le théâtre, ne peuvent plus être à l’abri de cette maladie du siècle dont il faut prendre son parti. Qui le croirait? Les deux filets d’eau claire que les paisibles lions de l’Institut laissent couler de leurs gueules académiques ont failli être troublés aujourd’hui. Tout le monde sait que les pensionnaires de l’Académie de France à Rome n’ont pu, cette année, envoyer leurs travaux. On comprend les pénibles souvenirs qui s’attachent à cette circonstance unique

dans les fastes de la villa Médicis. Mais M. Raoul-Rochette, avec un tact exquis et un extrême bon goût, a su éviter tout ce qu’un pareil sujet pouvait avoir d’irritant.

Au demeurant, le programme de ces cérémonies solennelles ne variepas beaucoup. L’appel nominal des lauréats, la distribution des grands prix de peinture, de sculpture, d’architecture, de paysage historique et de composition musicale, la lecture d’une notice sur la vie et les travaux d’un peintre académicien, une ouverture et une cantate par deux élèves couronnés, voilà de quoi se composent ordinairement ces séances qui ne durent que deux ou trois heures. Le public de ces réunions annuelles est assez curieusement assorti. Ce sont d'abord les mères et les tantes des lauréats, dans des toilettes étranges, dont les émotions du jour excusent la précipitation et le négligé; des professeurs dont les cheveux gris n’ont pas tout à fait corrigé les prétentions juvéniles; quelques jolies femmespour qui les choses les plus sérieuses et les moins amusantes sont un prétexte de distraction et d’amusement; quelques jeunes gens de l’école des Beaux-Arts, bruyants, tapageurs incorrigibles, qui charment les ennuis de

l’attente en essayant des chœurs à bouche close, et saluent l’entrée dechaque lauréat d’applaudissements ou de murmures prolongés.

La séance n’était indiquée que pour deux heures précises, mais dès midi et demi presque toutes les places réservées aux invités ont été envahies. A deux heures MM. les académiciens sont entrés dans leur hémicycle, les uns revêtus de leur habit brodé de palmes vertes, les autres en simples mortels. M. Gatteaux, le président, a pris place au fauteuil, ayant à sa droite M. Raoul- Rochette et à sa gauche M. Huvé. Puis la distribution des prix a commencé, après une ouverture dont je parlerai tout à l’heure. Au fur et à mesure que M. le secrétaire perpétuel lisait les noms des élèves, ceux-ci se levaient de leur place, s’approchaient du bureau, recevaient leurs couronnes des mains du président, et allaient embrasser leurs professeurs, aux grands applaudissements du public.

Dans le rapport des prix annuels, fondés par différents bienfaiteurs, on a remarqué particulièrement ce passage :

« Feu M. Deschaumes a fondé, par son testament, un prix de la valeur de 1,200 fr., à décerner, au ju-

gement de l’Académie, à un jeune architecte réunissant aux talents de sa profession la pratique des ver-, tus domestiques. »

Ces mots du testateur ont été accueillis par une explosion d’hilarité. Ce qui ne me parait pas bien flatteur ni pour la vertu, en général, ni pour feu M. Deschaumes, en particulier.

La distribution des prix terminée, M. Raoul-Rochette a raconté la vie de M. Bidauld, paysagiste, dans une prose élégante, spirituelle et polie. Cette notice peut se résumer en deux mots : M. Bidauld commença par peindre des enseignes, et finit par faire des paysages charmants. Il a vécu honnête homme, il est mort académicien. Honneur à sa mémoire!

La partie musicale de la séance se composait, comme nous l’avons dit, d’une ouverture et d’une cantate.

L’ouverture est de M. Gastinel, couronné, je crois, il y a deux ou trois ans. C’est un travail consciencieux et remarquable. M. Gastinel est un des bons élèves de M. Halévy.

C’est assez dire qu’il a fait d’excellentes études. Il a de l’ordre, de la clarté, de la précision, qualités essen-

tielles pour arriver plus tard à la couleur et au style. Il sait fort bien grouper et agencer les différentes parties d’un morceau pour former un tout analogue. Sans avoir une imagination bien féconde, il ne tombe pas dans le commun et dans le vide. Je n’en voudrais pour preuve que son introduction en ré très-bien conçue et très-élégamment écrite. Mais je reprocherai à M. Gastinel l’abus de la sonorité, une profusion de trémolos que rien ne justifie, et, brochant sur le tout, des accords de cuivre déraisonnables et stridents. On pourrait dire aux compositeurs qui n’ont aucun ménagement pour les oreilles du public : « Vous vous fâchez, donc vous avez tort ; vous faites du bruit, donc vous n’avez pas d’idées. » M. Gastinel n’en est pas là heureusement.

Je sais bien que lorsqu’on a pour la première fois à sa disposition un orchestre comme celui de l’Opéra, il faut une grande modération et un grand empire sur soi-même pour ne pas en abuser. Il est si commode de dire aux violons : faites-moi des trémolos , pour le plaisir de faire des trémolos ; il est si facile de

dire aux trombones et aux tympans : sonnez, trom-

pettes ! battez, tambours ! Cela ressemble un peu à la

joie que font éclater les enfants quand ils ont en leur pouvoir de petits canons de cuivre et des soldats de fer-blanc. Mais M. Gastinel est un homme; et s’il veut bien se garder de toute exagération fâcheuse, il ne tardera pas à prendre place parmi nos bons compositours.

Quant à M. Cahen, on ne pourrait vraiment lui reprocher aucun excès. Sa cantate est d’une simplicité extrême. M. Cahen est un tout jeune homme, pour lequel on ne saurait montrer trop d’indulgence; il n'a pas vingt ans. M. Cahen n’a remporté cette année qu’un second prix: c’est déjà quelque chose. MM. Adam et Zimmermann, ses professeurs, ne peuvent pas manquer de lui donner de précieux conseils, et de lui aplanir les obstacles qu’on rencontre au début de toute carrière. Mais il est à désirer que, pour son second essai, M. Cahen tombe sur des paroles d’une candeur moins primitive. L’auteur de cette honnête cantate est M. Camille Doucet, qui a pourtant fait ses preuves, line médaille de 500 francs a été décernée comme récompense à cette innocente scène. Vingtcinq louis de bonbons, c’est vraiment trop cher 1 Cela s’appelait : une barque , titre éminemment inof-

fensif. Cependant, toute réflexion faite, la barque a disparu. Des cerveaux brûlants y auraient pu découvrir une allusion détournée aux affaires de Rome. Une barque ! Prenez garde ! saint Pierre était pêcheur.

Le poète en était là de ses méditations et de ses doutes, quand il a eu une inspiration d’en haut. Quelque chose comme une voix du ciel lui a crié à l'oreille : appelle donc ta cantate Antonio /Et il ne se l’est pas fait dire deux fois. Antonio ! voilà qui coupe court à toutes les difficultés. Antonio! Honni soit qui mal y pense.

Or, vous ne le croiriez jamais. Antonio c’est lord Jtivers. Ce lord, trois fois malheureux, a eu le désagrément d’être trompé par sa femme. Un don Fernand qui m’a tout l’air d’être un Espagnol aussi séduisant que peu délicat, s’est permis d’enlever la trop sensible lady Clara. Les deux amants, dont on ne saurait trop déplorer la rouerie précoce, ont conçu l’infernal projet de s’en aller de Douvres à Cadix dans un frêle esquif de pêcheur. Évidemment l’action se passe avant l’invention des bateaux à vapeur. C’est là que les attendait lord Rivers. Pour les attirer dans le piège, le malin lord se couvre entièrement d un grand manteau de marin (c’est M. Doucet qui parle) et prend le nom

d’Antonio. Tout autre à sa place se fût appelé John, Tom ou Patrick. Lord Rivers tient absolument à s’appeler Antonio. C’est son idée, ni plus ni moins que s’il était à Venise.

Les deux coupables ne tardent pas à paraître. « Une voiture s’est arrêtée, dit toujours M. Doucet, don Fernand en est descendu avec lady Clara. — Les voilà, les voilà! s’écrie lord Rivers; c’est lui, c’est elle ! » Si aguerrie que soit lady Clara, à peine a-t-elle mis le pied sur le bateau fatal, elle éprouve un peu de mal de mer. Don Fernand profite de l’occasion pour se livrer à une cavatine en ré majeur. •

Ciel orageux de l’Angleterre,

Adieu... je te fuis pour toujours.

Bientôt à ma jeune compagne,

En montrant l’horizon vermeil,

Je dirai : voilà mon Espagne!

Pays enchanté, sans pareil!

Pays de l’or et du soleil !

Admirez la profondeur de ce bientôt! « Adieu, ciel de l'Angleterre, bientôt nous verrons l’Espagne! Évidemment la barque de lord Rivers file deux cents

nœuds à l’heure. Mais les fugitifs avaient compté sans l’orage et le mari, deux, tristes choses ! L’horizon s’obscurcit, lord Rivers se découvre, un éclair brille et le bateau s’enfonce. Bonsoir la compagnie!

C’est sur cette aimable complainte, que le jeune lauréat a dû écrire un récitatif, un petit duo, un air de ténor et un trio final. Nous avons remarqué un assez joli passage sur ces mots : Loin de ma patrie , qu'à jamais j'oublie, et, par-ci, par- là, des intentions heureuses

qui méritent d’être encouragées.

7 octobre 1849.

THÉÂTRE DE l’oPÉRA : LA FILLEULE DES FÉES Ballet-Féerie en trois actes et sept tableaux.

Vous me dispenseriez, sans doute, de vous raconter le sujet de ce ballet nouveau, si vous saviez combien la fable en est simple et l’action peu compliquée. Supposez trois fées : une blanche, une rose, une noire ou sinistre, selon le vocabulaire adopté par les auteurs. La fée rose et la fée blanche comblent leur filleule de tous les dons, de toutes les qualités désirables; la méchante fée tourne tout à mal et se porte à des noirceurs inouïes. Pour ne vous en donner qu’une faible idée, deux hommes placés par la for-

tune, l’un sur le plusjiaut, l’autre sur le plus bas de l’échelle, le pauvre Alain et l’illustre comte Hugues

de Provence, sont amoureux de la petite Isaure, la

filleule des fées. Eh bien 1 de ces deux hommes, grâce à la persécution de la fée sinistre, l’un devient fou, l’autre aveugle. Vous sentez bien que cela ne peut durer ainsi, et que, quand on est deux contre une, on finit par mettre à la raison cette vilaine fée Garabosse, cette abominable faiseuse de mauvais tours. On guérit les deux amants, l’un de sa folie, l’autre de sa cécité , et on enlève la gentille Isaure dans le paradis des fées, où elle sera éternellement heureuse et n’aura pas d’enfants.

• Ce n’est point que ce récit, fort simple et fort court, ne soit développé doctement, comme il convient à tout ballet qui se respecte, en trente-deux pages in-8°, imprimées par M me veuve Jonas, et reliées en papier rose. Mais c’est là que je plains les auteurs d’être obligés de vous décrire en belle prose les entrechats et les pirouettes de ces messieurs et de ces demoiselles. A chaque instant leur embarras se trahit, la langue leur tourne, et le fameux inquam et inquit, qui tourmentait si fort Cicéron, revient pour embrouiller

sans cesse un dialogue qui ne se fait qu’avec les pieds.

Tantôt c’est le fermier Guillaume qui semble dire... Que semble-t-il dire , le fermier Guillaume? — Ah çà! c’est un déluge de vieilles! Avouez qu’il n’est pas commode de rendre, par la pantomime, le mot du fermier Guillaume ! Tantôt c’est la fée sinistre qui voudrait bien s’écrier : « Tremblez pour elle, je lui garde mes dons quand elle aura quinze ans. » Mais le moyen de traduire par gestes cette menace sous condition? Aussi les auteurs en prennent-ils leur parti, et pour tourner la difficulté, écrivent-ils tout bonnement sur un nuage en caractères de feu la sinistre légende. Plus loin, c’est sur une glace qu’on lit en lettresnon moins brûlantes, cet autre arrêt de malheur : « Vous l’avez faite si belle, que nul homme ne pourra la voir désormais sans perdre la raison. » L’expédient du nuage et de la glace n’a rien de désobligeant pour le spectateur ; mais nous trouvons que la fée sinistre abuse un peu trop de sa plume, et qu’elle aspire ouvertement à prendre place parmi nos plus féconds écrivains. La légende a du bon quand on l’emploie avec réserve; mais si l’on substitue trop fréquemment la parole

écrite à la parole gesticulée, on finirait peut-être par trouver plus simple d’éclairer le livre tout entier pour eu rendre ainsi la prose transparente et lisible, et placer l'explication à côté du tableau.

Ceci soit dit sans vouloir porter la moindre atteinte à la réputation du parrain de cette aimable filleule. Mais il nous permettra de ne pas le suivre dans ses développements. Un ballet se voit, ne se décrit point. La pantomime a d’ailleurs ses bornes, et si elle peut rendre, par l’expression du visage, par l’éloquence du regard et du geste, les sentiments et les passions tels que l’amour, la joie, la douleur, l’aversion, le dégoût, l’épouvante, elle ne peut pas entrer dans certains détails où le langage est indispensable. Quel que soit le talent du mime, il arrive un moment où sa pensée devient incompréhensible. Toutes les fées du monde n’y peuvent rien. M. de Saint-Georges le sait aussi bien que nous.

Cependant, si la pantomime n’a pas fait et ne saurait faire de progrès, l’art du décorateur est arrivé de nos jours à une perfection qu’on ne soupçonnait pas autrefois. Ce ne sont plus des toi les grossièrement barbouillées, des nuages de carton, des arbres qui n’exis-

lent pas, des horizons impossibles. Aujourd’hui le décorateur n’a presque rien à envier au paysagiste. Ces grands tableaux qui se déroulent sur la scène, aux yeux d’un public émerveillé, sont traités avec autant de soin, de patience et d’amour que des toiles de chevalet. Les ciels sont d’une transparence et d’une limpidité admirables; des arbres au tronc vigoureux, rempli de sève et de vie, font éclater leur feuillage vert comme dans les plus charmantes études de Salvator et de l’Albano ; les différentes couches du sol sont rendues avec une vérité frappante ; la lumière, adroitement ménagée, éclaire tantôt d’en bas, tantôt d’en haut, tantôt de côté, ces immenses paysages, et l’on obtient, par des procédés très-simples, des effets d’optique surprenants et nouveaux.

J’aime beaucoup le premier décor. Il est simple, bien dessiné, bien réussi. La toile de fond en estcharmante. C’est une colline aux pentes douces et d’un vert tendre, coupées de petits sentiers qui aboutissent à l’église du village.

Comme vous le pensez bien, dans un ballet féerique il s’opère toutes sortes de prodiges. Tantôt c’est un pan de mur qui s’écroule pour laisser voir une

jeune fille à sa toilette et le prince, pâmé d’amour, à ses pieds; tantôt c’est un sénéchal qui s’engloutit dans l’abîme ou la vieille fée qui surgit du fond d’un puits. Telle jeune personne qui, pour éviter à son amant le malheur de devenir fou en la regardant, s’est précipitée par la croisée, soulevée par un coin de son voile, est emportée vers le ciel. Mais, de tous ces vols, de toutes ces métamorphoses, de tous ces changements à vue, le plus heureux me paraît celui d’un petit miroir qui s'élargit peu à peu et devient une glace magnifique où la filleule des fées peut se mirer de la tête aux pieds. Tout cela s’exécuteavec beaucoup de rapidité, beaucoup d’adresse, et l’image réfléchie par la glace est d’une illusion parfaite.

La vue du parc éclairé par la lune a obtenu tout le succès qu’elle méritait. C’est un fort beau décor, parfaitement arrangé. Ce jet d’eau naturel q&i s’élève au milieu du bassin et retombe en pluie argentée , cette lumière électrique, projetant sur la scène, avec une intensité très-vive et très-puissante, ces ombres vigoureusement accusées, ces statues dont le marbre vivant s’émeut sous la pression de l’air et frissonne aux caresses de la brise, ces jeunes femmes à moitié

nues groupées dans des poses gracieuses, le murmure et le grésil lèment de l’eau se mêlant aux accords d’une musique douce et voilée, tout cela donne à ce tableau nocturne un cachet de vérité et de mystère que nous avons vu s’évanouir à regret, quand la clarté du lustre vient balayer d’un seul coup les illusions et les rêves.

La grotte du troisième acte me paraît lourde, fâcheuse à l’œil et creusée, si l’on peut dire ainsi, à grands coups de pioche; mais ce que l’on ne saurait pardonner à des hommes qui ont donné d’ailleurs tant de preuves de talent, c’est ce pâté de nuages qui précède la grande apothéose. MM. Cauibon, Thierry et Despléchin ont dû céder, nous l’affirmerions presque, à une influence de mauvais goût dont on voit percer les traces dans le nouveau ballet. On dit que Perrot lui-même a été souvent forcé de plier devant cette volonté fantasque et taquine qui s’impose à tous et à tout dans les plus minutieux détails et qui, pareille au liège, finit par surnager sur tout ce qui l’entoure, en raison même de sa légèreté et de son inconsistance. Quoi qu’il en soit, on a bien fait de supprimer ,

les danses qui se passaient dans ces afl'reux nuages,

et qui avaient le grave inconvénient de laisser trop .ongtemps exposée à la vue du public cette énorme brioche coupée en deux par le couteau des fées.

Le paradis final, avec ses gloires, ses festons, ses pyramides, ses pierreries et ses lumières étincelantes, ne manque pas de mouvement et d’éclat. Mais nous sommes un peu de l’avis de l’abbé Galiani , qui préférait au soleil de Londres la lune de Naples. Nous préférons à ce grand soleil jaune, dont les rayons tournants ont plus d’une fois éclairé les féeries du boulevard du Temple, le charmant clair de lune qui répand sa lumière argentée sur le tableau du second acte.

J’ai nommé Perrot tout à l’heure; c’est à lui qu’appartenait le soin de dessiner les groupes et de régler les danses du nouveau ballet. Perrot s’est fort bien acquitté de sa tâche. La chorégraphie ne consiste pas seulement à inventer un pas, à tracer des attitudes et des poses, à fixer le nombre des variations et des échos. C’est surtout l’art de bien partager les masses, de les présenter au public d’une manière agréable et variée, de ne point choquer les règles de la perspective et de l’optique par des rapprochements bizarres ,

par des lignes disgracieuses ou heurtées, de dénouer avec habileté et avec adresse tout cet enchevêtrement de bras et de jambes qui envahit par moments le milieu de la scène, de faire manœuvrer avec précision, avec ensemble, une armée nombreuse, indisciplinable, de figurants, de comparses et de machines, qui ne sont souvent, je parle des machines, ni les plus entêtées, ni les moins intelligentes. Perrot, qui n’en est pas à son coup d’essai, est venu à bout de toutes ces difficultés, dont ne se doutent même pas les chorégraphes vulgaires. Le3 danses, sans prétendre à l’originalité, sont jolies pour la plupart; les groupes sont arrangés avec beaucoup d’art et de goût. Perrot mérite aussi des éloges pour la manière tout à fait remarquable dont il a mimé le rôle du frère de lait de la protagoniste. 11 en a bien saisi le côté comique et le côté sentimental. Maisjene sais si le public a éprouvé le même sentiment de contrariété et d’inquiétude que nous avons ressenti tout le temps qu'a duré le spectacle. Quand on voit Perrot sur la scène et qu’on se souvient qu’il a été un si admirable danseur, un des premiers danseurs de ce temps-ci, quand on le voit lever le pied et se mêler aux groupes, on croit, à

chaque instant, qu’il va danser : mais Perrot ne danse plus, hélas! Un accident à jamais regrettable a brisé sa carrière, et la joie qu’on se promet sans cesse de lui voir reprendre son essor et sa légèreté d’autrefois, est suivie d’une déception cruelle et poignante. Le mime, si parfait qu’il soit, fait regretter le danseur.

Les costumes du nouveau ballet laissent beaucoup à désirer, non pas certes que l’administration de l’Opéra ait voulu ménager le galon et l’étoffe. Le satin , le velours et la gaze ont été distribués d’une main libérale et prodigue. Seulement nous espérions que le moins jeune des directeurs, qui s’est occupé si longtemps de corsages et de jupes, et dont personne n’a jamais décliné la compétence en pareille matière, aurait trouvé quelque chose de neuf, de gracieux, de léger pour une circonstance où il se proposait, dit-on , de montrer tout son savoir. Gomment ! pas même un nouveau costume de fée ! Évidemment l’imagination de M. Duponchel est sur le déclin. Nous apprendrions sa retraite, que cela ne nous étonnerait pas; mais cela ne nous rendra pas injuste envers le passé de cet habile architecte, qui

pourrait en remontrer sur le maillot à Michel-Ange et à Vitruve, et qui a été souvent plus heureux et mieux inspiré pendant sa longue carrière.

La musique est remplie de jolis motifs, de mélodies faciles, bien écrite, bien appropriée aux danses qu’elle doit soutenir. Elle sort de l’atelier d’un maître qui s’y connaît. On a trouvé que danscertainspassages il y avait peut-être abus de clochettes et de timbres. Les mauvais plaisants, qui ne manquent jamais au foyer, surtout le soir des premières représentations, ont prétendu que ce tintement métallique rappelait un peu les magasins de pendules. Si nous reproduisons ce propos, c’est pour en faire justice. Nous trouvons au contraire que l’emploi de la petite flûte, du tambour et du fifre, a ajouté à certaines parties du ballet beaucoup de vivacité et d’entrain, et que les quelques notes d’harmonica qui sont venues se mêler à l’orchestre, ont produit sur les spectateurs l’impression la plus agréable.

Nous avons si souvent fait l’éloge de Ai 119 Car-

lotta Grisi, que, s’il n’était dans la destinée des

feuilletons de mourirune heure après qu’ils paraissent,

les articles que nous avons écrits sur cette habile i 3

LES GRANDS GUIGNOLS danseuse, formeraient, réunis ensemble, un assez gros

volume. Certes, Carlotta Grisi a le pied brillant, plus brillant peut-être qu’aucune danseuse d’école. Perrot, son premier maître, et qui connaît son talentde longue date, en a tiré tout le parti possible et l’a laissée constamment en scène depuis le commencement jusqu’à la fin du ballet. Mais si la danse y a gagné, la pantomime n’en-a-t-elle pas souffert, et Perrot ne s’est-il pas montré sans pitié pour son élève ? C est à Perrot lui-même que nous en appelons. Et d ailleurs, pourquoi ne l’avouerions-nous pas, tout en reconnaissant les qualités si louables de M lle Grisi? Nous avons été gâté par Fanny Cerrito, par cette belle et prestigieuse personne qui s’emparait, par une sorte de fascination magnétique, de l'imagination et des sens, par ces beaux, bras, par ces épaules éclatantes, par ce corsage aux contours si harmonieux et si purs, par cette danse voluptueuse et enivrante, non pas des pieds et des jambes exclusivement, mais de tout le corps, et si nous comparons, malgré nous, nos souvenirs d’hier à nos impressions d’aujourd’hui, nous voyons d’un côté cette fille de marbra avec sa grâce, son élégance, sa beauté, samoK

bidezza et son charme irrésistible; de l’autre deux petits pieds très-agiles, très-savants, très-jaseurs, deux petits pieds de fée, mais rien que deux petits pieds.

1 6 octobre 1 849.

théâtre de l’opéra: Reprise du prophète. — la fée aux roses. — Rentrée et débuts :

M lles GIUMM, DARCIER, LEFEBVRE. — NÉCRO- LOGIE : STRAUSS. — CHOPIN. — CARNAVAL.

Le Prophète de M. Meyerbeer entre dans la seconde phase de sa brillante carrière. Joué dans une saison trèsavancée, ce grand et sérieux ôuvrage a triomphé tout

d'abord des épidémies, des émeutes, des fléaux du ciel et de la terre. Mais pendant les fortes chaleurs et après le départ des artistes qui avaient créé les principaux rôles, les représentations ont dû être suspendues, malgré le chiffre élevé des recettes, car le maestro n’a pas voulu, et en cela nous sommes de son avis, que son œuvre fût gâtée par des chanteurs se-

LFS GRANDS GUIGNOLS

condaires, des doublures , comme on dit en argot de coulisses. Le Prophète a donc été repris, l’autre soir, avec tous ses premiers interprètes (à l’exception d’Euzet, remplacé par un débutant), qui tous ont rivalisé de talent et de zèle pour se rendre dignes de la confiance absblue dont on les avait honorés.

Jusqu’ici l’on peut dire que les beautés de l’ouvrage n’ont été réellement comprises que par les intelligences d’élite, par les musiciens de profession, par les oreilles exercées. Le public a été frappé par la pompe et la majesté du spectacle, par le caractère imposant de la musique, par l’explosion savamment ménagée des grandes masses vocales et instrumentales. Mais la pureté du dessin, la délicatesse et la sûreté de la touche, la perfection et le fini du travail n’ont pas encore été bien appréciés. Ainsi, lorsque l’on entre dans une cathédrale au style noble et sévère, la première impression qu’on éprouve, c’est le sentiment de la gràndeur et de l’harmonie qui règne dans les différentes parties du monument. Mais ce n’est que longtemps après qu’on saisit les beautés de détail, qu’on remarque les chapiteaux, les colonnes, les vitraux, les sculptures, les ornements de toute

sorte, qui concourent à l’effet principal et forment ce merveilleux ensemble.

De même pour le Prophète. Plus on entend la partition du maître, plus on admire l’élévation des pensées, l’ampleur et l’égalité du style, la richesse et l’él’éclat des couleurs qui distinguent cette vaste composition. Le beau choral du premier acte, si rempli de menaces comprimées, de haines sourdes et de superstitieuse terreur; le charmant duo des deux femmes, fraîche et délicieuse rêverie ; le songe si admirablement nuancé; le grand quatuor où Jean de Leyde fait ses adieux à sa mère endormie; les airs de danse, véritable joyau de mélodie et de grâce; le trio bouffe, un des plus beaux morceaux de caractère qui soient au théâtre; le chœur de la révolte et l’hymne triomphal, et tout le quatrième acte, où il n’y a pas une note qui ne soit à sa place; et la grande scène de la prison, empreinte d’une passion si profonde, d’un élan si sublime; et chaque morceau enfin, chaque page de cette œuvre magistrale, à mesure qu’on en déroulait les beautés devant un auditoire attentif, étaient salués de longs et unanimes bravos.

L’exécution et la mise en scène n’ont rien laissé à

désirer. Roger, qui, depuis son retour, n’avait chanté que la Favorite, a fort bien rendu dans toutes ses nuances le rôle si difficile et si important du prophète. 11 a mis en relief les parties tendres et les parties énergiques, le côté rêveur et le côté sauvage et fanatique, avec ce soin religieux qu’il apporte dans l’interprétation des œuvres qu’on lui confie.

Mme Viardot, dans le rôle de Fidès, a été aussi très-bruyamment applaudie. M m Castellan, Levasseur, Gueymard, Brémond, le débutant Ginebrelle, qui remplaçait Euzet, tous les artistes enfin, sans en excepter l’orchestre et les chœurs, ont fait complètement leur devoir et méritent plus ou moins d’éloges, selon l’importance du rôle dont on les avait chargés. La danse a fort bien marché; le divertissement des patins a obtenu son succès ordinaire. Il n’y a que deux patineurs, un petit et un grand, qu’un excès de zèle a perdus. Le grand est tombé sur le nez, le petit sur son séant : tous les deux ne se sont fait aucun mal, et cet incident burlesque n’a contrarié que M. Duponchel.

La Fée aux Roses, dont les représentations, si brillantes et si suivies avaient été brusquement inter-

rompues par uue indisposition de M m6 Ugalde, vient de reprendre le cours de ses triomphes. On ne saurait peindre le désappointement du public lorsqu’on apprit que la charmante artiste, sans avoir couru de sérieux dangers, serait forcée de rester chez elle jusqu’à nouvel ordre de la Faculté. La salle était louée longtemps d’avance. Les porteurs de billets, qui s’étaient promis une fête et qui ne trouvaient qu’une déception, s’en retournaient dans une tristesse morne dont l’expression ne laissait pas d’être comique. On avait beau leur dire qu’après tout, le malheur n’était pas bien grand, que leur plaisir ne serait retardé que de quelques jours, que l’accident dont M mc Ugalde avait raison de s’affliger délivrait le théâtre et les autours d’un terrible souci; le public ne voulait rien entendre.— Vous en parlez bien à votre aise, disaient ces spectateurs du sixième jour, vous, les heureux du monde, qui avez le droit d’assister, dans une bonne loge, à toutes les premières, représentations. Yoilà bientôt deux semaines que nous grillons d’impatience. Tout ce qu’on dit, tout ce qu’on écrit sur ces merveilles ne fait qu’irriter nos désirs. Et lorsqu’enfin

notre tour arrive, nous tombons sur les Rendez-vout

bourgeois. C’est une plaisanterie atroce, une amère

dérision!

Heureusement, les voilà consolées, ces ombres plaintives, arrêtées sur les bords de l’Achéron après* avoir payé l’obole qui devait les faire transporter sans délai sur l’autre rive! Voilà le pas franchi; plus de .retard, plus d’obstacle! Le rideau se lève aux bruits d’applaudissements prolongés, et bientôt la Fée aux Roses parait dans tout l’éclat de sa jeune gloire, dans toute la force, la fraîcheur et la sève de son beau talent. La voici ! c’est bien elle ! ce sont là ses traits si brillants et si hardis, son imprévu plein de grâce et d’abandon, sa verve inépuisable et sa triomphante audace! Et comme autour de cette jeune femme si heureuse et si gaie, tout se réjouit, tout s'illumine d’une clarté nouvelle! Avec combien de zèle et de fraternel empressement ses camarades la secondent, plus tiers, dirait-on, des bravos qu’elle obtient que de leur propre succès I *

Audran reprenait aussi , ce soir- là, son rôle du prince, qu’un enrouement, suivi de fièvre, lui avait fait quitter à la deuxième représentation. Mais on avait paré promptement à ce premier contre-temps.

Boulo, dont je parlerai tout à l’heure à propos de la Sirène , etdont les progrès rapides méritent les plus grands encouragements, avait appris le rôle pendant la nuit, et, par un tour de force étonnant, il l’a joué et chanté d’une façon remarquable. Il a soupiré sa romance avec une pureté et une douceur si grandes, qu’après trois'salves d’applaudissements, le public ne paraissait pas convaincu de lui avoir donné assez de marques de satisfaction et de faveur. Ceci soit dit sans vouloir blesser l’amour-propre de personne, et sans diminuer en rien le mérite d’Audran, qui, très-souvent, placé dans les mêmes circonstances, a rendu le même service au théâtre avec une modestie et un dévouement dont on ne saurait trop le féliciter.

Et d’ailleurs M. Perrin n’est pas un de ces hommes que le moindre accident déroute et accable. Il a plusieurs cordes à son arc, plusieurs ouvrages fort bien montés à son répertoire. Aussi, que de jeunes et jolies femmes, que de talents nouveaux ou justement aimés du public, n’a-t-il pas fait défiler, en quelques jours, sur la seène qu’il administre! Ne dirait-on pas un général habile qui passe en revue ses troupes et se complaît de leur bonne mine et de leur excellente

tenue? M. Perrin prend son bien où il le trouve : chez ses voisins, au Conservatoire, en province, et ne craint de s’imposer aucun sacrifice pour attirer du monde à l’Opéra-Comique. C’est que M. Perrin, voyez-vous, est un directeur novice et fort simple d’esprit. Il faut une bien longue pratique du théâtre et un génie transcendant pour se pdi'suader qu’on peut faire de l’argent sans pièces, sans musique et sans artistes.

Les débuts et les rentrées se sont succédé à l’ûpéra- Comique presque tous les soirs. Nous avons revu d’abord M lle Grimm, la jolie transfuge aux épaules de marbre, aux cheveux couleur de soleil. Après une excursion de quelques mois dans les parages de la rue Lepelletier, M l,e Grimm est revenue tout simplement, et elle a très-bien fait, à son premier théâtre. Les portes se sont ouvertes à deux battants devant l’enfant prodigue. On n’a point tué de veau gras; c’était un vendredi, je pense, et M. Perrin n’est pas un mécréant. Toujours est-il que M"« Grimm a été la bien venue et la bien fêtée. En attendant qu’on lui commande de nouveaux yôles et de belles robes neuves, faites sa taille, il

fallait bien lui donner un rôle et un costume quelconque. On l’a priée de choisir dans la riche garderobe de M m ® Ugalde, et M ,,e Grimm, après bien des excuses et bien des façons, comme il convient à une jeune personne parfaitement élevée, a pris la jolie coiffure de sequius et la jupe aux couleurs voyantes de la Gitana des Monténégrins. Ainsi vêtue, un peu au hasard et à la hâte, la nouvelle Bohémienne a eu grand’peur et a dit son air en tremblant. Mais dans la scène de l'apparition et dans le beau trio du dernier acte, M lle Grimm , complètement rassurée, a été très-belle et très-applaudie. Personne ne dit

mieux qu’elle : Je t'aime ! au théâtre, bien

entendu. M' 1 ® Grimm peut, sans aucun doute, être très-utile à l’administration et aux auteurs; mais il faut qu’elle s’efforce d’être égale et de vaincre certaines défaillances qui paralysent tout à coup ses moyens.

J’ai fait une rude guerre aux défauts de M»® Darcier, à sa grâce un peu minaudière, à ses frissons nerveux, à ses mouvements d’épaule qui ressemblaient à un tic. Je puis donc, sans être accusé de flatterie, vantpr ses qualités si rares et si précieu-

ses, sa sensibilité profonde, son expression, sa chaleur. L’absence n’a pas fait de tort à la jeune cantatrice. La voix de M n « Darcier n’a rien perdu de son mordant, de sa force ; elle a plutôt gagné en étendue et en volume. M ,,e Darcier, par un dévouement qui l’honore, n’a pas attendu, pour faire sa rentrée, le nouveau rôle que Grisar a écrit pour elle. Une camarade s’est trouvée indisposée; le directeur avait besoin d’une artiste qui dédommageât le public; M lle Darcier n’a pas hésité. Elle a reparu modestement dans le rôle, charmant d’ailleurs, de Rosede-Mai, qui en était à sa centième représentation. II est impossible de déployer plus d’âme, de mélancolie, de passion touchante et vraie, que ne l’a fait M ,le Darcier d’un bout à l’autre de l’ouvrage. Elle avait des larmes dans la voix, et les spectateurs attendris oubliaient dé battre des mains pour pleurer avec elle.

Nous avons signalé dernièrement à l’attention des directeurs une élève très-distinguée du Conservatoire qui a remporté plusieurs prix de chant aux concours de cette année. M. Perrin s’est empressé d’engager cette jeune artiste, et bien lui en a pris, car elle a déjà ob-

REPRISE DU PROPHÈTE, ETC Si

tenu deux succès dans la Sirène et dans la Part du Diable. M lle Lefebvre (c’est d’elle que nous voulons parler) a une voix de soprano très-sympathique et très-pure. Elle chante avec beaucoup de goût, d’agilité et de charme. Elle est déplus bonne comédienne, et depuis que nous l’avons vue au Conservatoire, elle a fait d’incontestables progrès. Je n’en voudrais pour preuve qu’un défaut de prononciation qui m’a choqué alors, et qui, grâce au travail persévérant de M ,Ie Lefebvre , est devenu presque insensible aujourd'hui. J’aime mieux la débutante dans le rôle de la Sirène que dans celui de Carlo. Les habits masculins ne lui vont pas aussi bien que le joli costume de paysanne napolitaine. Ensuite, il me semble que le rôle de Carlo exige plus d’énergie, plus de verve, un côté poétique et brillant qui manque jusqu’ici au talent de M lle Lefebvre. A vrai dire, personne n’a rempli ce rôle à notre gré; et les différentes cantatrices qui s’v sont essayées nous ont laissé plus ou moins froid et désappointé. Dans la Sirène, au contraire, M lle Lefebvre a été charmante. Elle joue avec un naturel exquis et vocalise à ravir.

Boulo avait une lourde tâche, et j’ai tremblé pour

lui lorsque je l’ai vu aborder un des meilleurs rôles de Roger. Mais Boulo s’est tiré à merveille de ce pas difficile. Il a dit surtout son largo : Brille sur la nature , avec une douceur, une simplicité et une grâce, qui lui ont valu de nombreux applaudissements. Jourdan, qui se multiplie par un zèle infatigable et trouve moyen de jouer tous les soirs, est fort bien sous l'uniforme d’enseigne. Seulement, je crois qu’il a tort de laisser tomber son manteau sournoisement sur le toit d’une auberge pour embrasser sa fiancée plus à l’aise. Les toits ne sont pas des vestiaires où l’on dépose sa canne et son parapluie. Que Jourdan garde son manteau s’il a froid, bien que le climat de Naples ne soit guère très-rigoureux, et si son manteau le gêne, qu’il le dépose tout simplement sur une chaise : c’est plus naturel.

Grignon est excellent dans le rôle de Barbaja, le célèbre entrepreneur, et Rioquier, dans celui du duc de Popoli, atteint le sublime du ridicule, du grotesque et de l’imbécile. Et cependant, que l’acteur me pardonne, je connais bien des ducs napolitains qui rendraient des points à Ricquier.

L’automne a été rude aux musiciens. Il y a quel-

ques jours à peine, le peuple de Vienne, oubliant les malheurs de la patrie pour un deuil privé et, pour ainsi dire, de famille, suivait en larmes le cercueil de Strauss, et plaçait à côté du cadavre, sur un coussin noir, le violon de l’artiste avec ses cordes détendues... triste et touchant emblème ! Et voilà que nous perdons ce pauvre Chopin, le poète du piano, comme on l’a justement appelé, un des plus charmants génies de ce temps-ci. Depuis deux ou trois ans, il marchait comme une ombre parmi les vivants. Le front pâle, les joues amaigries, le regard triste et profond, il semblait dire à ses amis : Je ne resterai pas longtemps avec vous ! C’était une âme rêveuse, poétique et tendre, qui ne s’épanchait que dans la solitude et dans le recueillement. Quand ses doigts effilés, presque diaphanes, erraient mélancoliquement sur les touches d’ivoire, il s’échappait du clavier frémissant des murmures et des plaintes d’une suavité ineffable. Ses mélodies n’étaient que des soupirs, ses accords une aspiration vers le ciel. Il jouait rarement en public et ce n’est -qu'avec une répugnance extrême qu’il s’exposait aux applaudissements de la foule. J’ai de lui une lettre charmante où il me priait d’assister à un concert qu’il

donna dans la salle d’Ërard. Malheureusement je ne pus me rendre à cette invitation cordiale et presque fraternelle, car nos soirées ne nous appartiennent pas à nous autres greffiers des plaisirs publics. Quelque temps après, je le rencontrai à Londres chez un de nos amis communs. M me Viardot et sa cousine, M ,,e de Mendi, qui étaient de cette soirée intime, chantèrent des duos espagnols et des ballades d’une grâce ravissante. Chopin, qui s’y était refusé d’abord, consentit à se mettre au piano. Pendant deux heures il nous tint sous un charme inexprimable. Aucun de nous n’osait respirer.

Frédéric Chopin était né aux environs de Varsovie. Son premier maître de piano fut un vieux Bohême nommé Zywni. Proscrit dès sa première jeunesse, il erra pendant quelque mois de Vienne à Munich, et vint se fixer à Paris vers la fin de 1831. Son apparition fit événement dans le monde musical. On n’avait jamais entendu jouer de la sorte. Sa manière n’appartenaitqu’à lui. Ses compositions, d’une originalité et d’une délicatesse rares, ne sauraient être exécutées que par celui qui les avait rêvées. 11 laisse un grand nombre de fantaisies, de rondos, de valses, de mazurkas, mais

quelle est la main téméraire qui osera toucher à ce précieux héritage ? C’était l’âme de Chopin qui vibrait dans ces notes immortelles, et l’âme de Chopin s’est envolée.

Maintenant, nous sera-t-il permis de donner quelques regrets à un tombeau moins illustre, mais qui n’en réveille pas moins pour nous de touchants souvenirs? Tout Paris a connu ce bon vieillard, à la figure douce et régulière, aux cheveux blancs, à la barbe grise, vêtu de couleurs vives et criardes. Dans les beaux jours, il se promenait sur les boulevards ; le soir, on le voyait aux premières représentations du Théâtre-Italien, dont il était très-friand. Voici son costume de gala : une petite veste rouge éclatante, un pantalon rouge, un gilet rouge et des pantoufles rouges aussi . Autour de son cou flottait une décoration inconnue, un grand cordon bleu moiré. Son chapeau mérite une description particulière. C’était un chapeau de paille à larges bords et à fond évasé, orné d’un large ruban brodé de perles et d’une couronne de roses artificielles, enjolivé de chaînettes d’acier, de grains d’Amérique, de verroteries, de clinquant, des ornements chéris des sauvages. C’était là

son grand uniforme. Les autres jours, il s’habillait indifféremment en bleu, en jaune ou en vert, mais il avait soin que les différentes pièces de son étrange costume fussent parfaitement assorties. Jamais il n’aurait mis un gilet pistache avec un habit coquelicot. Ses couleurs pouvaient bien crier, mais elles ne juraient pas ensemble.

Cet homme s’appelait Carnaval, tant il est vrai que les noms sont souvent prédestinés I Son frère, le chanoine Carnaval ou Carnavale, comme cela s’écrit en italien, était un des théologiens les plus savants et les

plus estimés de la Calabre. Celui qui vient de mourir

h Paris avait cultivé, dès son jeune âge, la poésie et la musique. Arrêté avec Cimarosa en 1789, il fut jeté dans un cachot et condamné à mort. Mais, grâce à une protection mystérieuse, sa peine fut commuée en un exil perpétuel. Carnaval arriva à Marseille dans un dénûment complet. Plusieurs de ses compatriotes lui offrirent leur bourse; mais le jeune émigré, dont le caractère fut toujours d’une fierté extrême et d’une susceptibilité presque maladive, refusa net et voulut se créer quelques ressources en donnant des leçons d’italien.

Comment sa folie a-t-elle commencé?— si cela peut s’appeler une folie de ne pas aimer les habits de couleur sombre, — jen’ai jamais pu le savoir au juste. On m’a dit que la perte d’une femme qu’il adorait, l’avait fait tomber dans une mélancolie profonde ; qu’il avait écrit d’abord à sa bien-aimée défunte des lettres fort touchantes et qu’il était allé les déposer lui-même sur

le tombeau de sa maîtresse, en la priant de vouloir bien

lui répondre; quaprès avoir attendu vainement, comme on le pense, il se mit à éclater de rire et, jetant loin de lui ses habits de deuil, il adopta ce costume étrange auquel il est resté fidèle jusqu’à la fin de sa vie.

Le premier jour où Carnaval se montra en plein Paris , dans son accoutrement pittoresque , il fut suivi d’une foule énorme. Le second jour , les curieux diminuèrent; le troisième jour son cortège ne se composa plus que de quelques badauds entêtés; au bout de quelque temps on finit par ne plus y faire attention. Je lui demandais dernièrement s’il avait envie de revoir son pays. Eh ! mon Dieu, me dit-il, croyez-vous qu’on m’y laisserait tranquille? Il m’a fallu dix ans pour faire l’éducation des gamins de Paris !

Carnaval était, pour les choses de la vie, d’une déli-

catesse rare et d’une probité exemplaire. Il faisait trois parties du peu d’argent qu’il gagnait avec ses leçons : la première était pour les pauvres, la seconde était destinée à sa nourriture, et la troisième à sa toilette, c’estrà-dire à l’achat de ses étoilés, car il coupait et cousait lui-même ses habits et ses chaussures. C était là tout son luxe, comme il me l'a souvent avoué. Il se ruinait en talletas jonquille et en velours ponceau 1

Son ordinaire était des plus simples, et il le préparait de ses propres mains : un peu de riz, quelques pommes de terre, rarement de la viande, jamais de pain. 11 prétendait que quand on se nourrit de pain, tout ce qu’on mange avec prend le goût du pain, et que le palais^ blasé par cet aliment monotone, ne distingue plus la saveur des autres mets*

Il couchait tout habillé dans un fauteuil, et' se levait, été comme hiver, à quatre heures du matin. Lorsqu il se sentait devenir malade ou que sa raison s’altérait aux approches des grandes chaleurs, il prenait le chemin de 1 hospice et priait les médecins de lë garder jusqu'à ce que son accès de fièvre Ou de folie fût passé.

Une année, sa maladie se prolongeant plus que de coutume, il tomba dans une détresse affreuse. Ses amis, pour adoucir sa position, sans blesser sa fierté, confièrent au médecin qui le soignait le produit d’une souscription qu’ils avaient faite entre eux, ayant bien soin de prier le docteur de ne pas dire d'où lui venait cet argent. Mais ils avaient compté sans Carnaval. Dès qu’il eut repris l’usage de sa raison, il obséda tant son médecin, il pria, il supplia avec tant d’insistance et un chagrin si vrai, que le médecin, pour lui épargner une nouvelle atteinte de folie, fut obligé de lui tout avouer. Alors par des efforts sublimes d’économie, de patience et de travail, Carnaval amassa sou par sou, tantôt dix, tantôt quinze francs, et dès que ces bienheureuses pièces d’argent rayonnaient dans »

la main du pauvre monomane, il s’en allait joyeux, léger, dansant, chez un de ses bienfaiteurs, et, s’acquittant de sa petite dette, il écrivait sur le papier qui contenait la somme : Avec les remerciments sincères de M. Carnaval.

11 ne croyait pas à la mort; c’était là une de ses plus douces folies. Pour lui, les hommes d’un certain mérite, Surtout les artistes, ne mouraient pas, ils dis-

paraissaient pour quelque temps, voilà tout. Ils continuaient à vivre sur la terre, et se promenaient parmi nous, invisibles au commun des vivants; mais se révélant en chair et en os aux âmes sympathiques et croyantes. Ainsi, il lui arrivait souvent de dire : Je viens de rencontrer Bellini ou Mozart, ou madame Malibran; ils m’ont dit telle chose et telle chose; je leur ai répondu qu’il fallait prendre patience, etc. Un jour, comme je lui donnais quelques signes d’incrédu lité. Carnaval me prit la main avec force, ses yeux s’humectèrent, sa voix devint vibrante, et il me dit avec un accent que je n’oublierai jamais : . .

— Me croyez -vous par hasard un malhonnête homme? Ai-je jamais menti? ma vie n’a-t-elle pas toujours été pure et sans tache? ai-je donné le droit à quelqu’un de douter de ma parole?

Je me hâtai de le rassurer.

— Eh bien ! donc, poursuivit-il, quand je vous dis, quand je vous jure sur ma parole d’honneur que je viens de voir Cimarosa comme je vous vois, et qu’il vient de me parler, pourquoi me faites-vous l'offense d’en douter?

Il s’est éteint doucement comme il avait vécu. Quel-

ques passants qui l’avaient vu tomber sur le trottoir, s’empressèrent autour de lui. Carnaval ne donnait plus signe de vie. On le transporta à l’hospice Beaujon. Son agonie ne fut qu’un long assoupissement.

Le lendemain, la femme d’un de nos plus célèbres artistes, M ltt,! Lablache, alla demander des nouvelles du malade.

— Il est mort, dit le portier de l’hospice.

Pauvre Carnaval 1 II pourra causer désormais avec ses chers immortels, et pas une voix, pas une âme dans le monde de lumière et de vérité qu'il habite ne fera plus entendre à ses oreilles ces cruelles paroles : cet homme est fou !

31 octobre 1349.

Page 1