‹ Les grands GuignolsChapitre 29 sur 34 · LE TR E NOZZE · texte numérisé non relu

LE TR E NOZZE

absolue, il trouvera moyen de les faire chanter M. Alari a écrit une foule d’airs, de duos, de cavatines que les artistes ont souvent intercalés dans les partitions de Donizetti, de Mercadante et de Ricci, parce qu’ils les trouvaient plus appropriés à leur voix. Ainsi bien des motifs qu’on a cru reconnaître au passage, parce que la Grisi et Mario les ont chantés, appartiennent primitivement à Alari. Il y a sans doute d’autres réminiscences; mais lorsqu’on accompagne depuis quinze ans du llossini, du Bellini, du Donizetti, on en a plein les oreilles, et il est impossible de ne point se rencontrer parfois avec ces maîtres. Ceux qui savent par cœur les grands poètes trouvent souvent sous leur plume des hémistiches qu’ils croient, de bonne foi, avoir inventés.

Cela n’empêche pas M. Alari d’être un compositeur facile, abondant, mélodieux, fécond, plein de ressources, de verve et d’entrain. Bien d’autres à sa place auraient pu entendre vingt années durant les plus charmantes mélodies sans que rien leur en fût resté dans la mémoire; car la mélodie et le ehant leur sont interdits. M. Alari a déjà donné à Florence, je crois, un grand ouvrage sérieux intitulé Rosmunda,

et ici à Paris, sur le même théâtre Ventadour, la Rédemption , oratorio fort bien accueilli et rempli de grandes beautés.

— Nous les avons donc vus de nos propres yeux, entendus de nos oreilles, ces trois suppôts de M. de Satan, qui se fait appeler M. de Bériot, pour ne pas trop effaroucher le public. A d’autres, monsieur de Bériot! vous avez beau avoir des gants jaunes et des bottes vernies, la griffe perce ! Allongez votre habit, s’il vous plaît, vous allez vous trahirl Ce n’est pas une personne naturelle qui dresserait trois de ses semblables à cette inconcevable simultanéité de mou* vements, d’intentions, de pensée. Yaucanson faisait des automates, mais vous enchaînez les âmes, assujettissez les volontés; de trois violons vous faites un seul instrument, et de trois hommes un seul artiste !

Ils ont trois noms différents, Schruers, Ten-Have et Standish ; mais c’est pure coquetterie de leur part, car il est évident qu’il n’y a là que trois Ten-Have, que trois Schruers, s’il n’y a pas trois Standish; ou plutôt que c’est le même Standish, le même Schruers et le même Ten-Have, multiplié par trois, grâce au prestige trompeur d’une fantasmagorie diaboli-

LES TROIS ÉLliVES DE M. DE B1ÎRI0T 32i que. Les trois'archcts ne sont qu’une fiction, les trois figures un rêve, les trois violons un pléonasme. Ce n’est qu’un seul et même homme qui joue un admirable concerto avec un seul et même instrument.

On me demande à quoi cela sert, et s’il faut classer ce prodige de mécanisme parmi les œuvres d’art ou les produits de l’industrie. Si la musique n’admettait que des individualités, des solistes, et pouvait se passer des masses et des ensembles, je comprendrais la question. Mais que dé fois ne s’est-on pas extasié sur les violons du Conservatoire, parce qu’ils touchaient à ce degré de précision et d’ensemble que M. de Bériot vient de porter aux dernières limites de la perfection! Jugez ce que pourrait être un orchestre ainsi discipliné, et quels effets de sonorité et de puissance on pourrait tirer des grandes masses vocales, 's’il y avait dans les chœurs beaucoup de Ten-Have et beaucoup de Standish. On n’est vraiment artiste qu’à la condition detre soi-même et de s’affranchir, par l’essor du génie, de toute contrainte et de toute servitude. Mais, d’un autre côté, il n’y a point d'exécution parfaite, si chaque individu n’obéit au signal du chef avec une soumission abso-

lue et mécanique, et en abdiquant toute personnalité.

— La messe de M. Adolphe Adam a été exécutée, à Saint-Eustache, avec un grand succès, je puis le dire, car on l’a déjà donnée au théâtre. La ville de Lyon a été témoin naguère de ce spectacle inusité. Autrefois, l’on défendait aux comédiens l’entrée de l’église; aujourd’hui, les chants sacrés vont les trouver chez eux. Je nai pas pu entendre une note de cette œuvre remarquable, et je le regrette vivement. Je suis pourtant sorti avant midi pour me rendre à Saint-Eustache. Mais j’ai trouvé l’église en état de siège. De ma vie je n’ai vu un plus grand déploiement de force armée. La grande nef était comble; la tribune et le chœur étaient gardés militairement. Restait, derrière le banc de l’œuvre, une petite place

inoccupée d’où l’on pouvait risquer un œil. Je commençais à voir la tête de Saint-Julien et le bâton de M. Dietsch, lorsqu’un sergent de ville impitoyable m’a défendu de regarder par-là. Je suis parti confus, mortifié, repentant, et bien décidé désormais à ne plus entrer dans la maison du Seigneur lorsqu’elle est envahie par les troupes.

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