MESSES DE MM. ADAM, CHORON, PANSERON
Quelques jours avant, une autre messe solennelle de M. Nicou-Choron, a été interprétée dans la même église, également par une société d’amateurs. La piété des amateurs est infatigable. On a remarqué le Credo , VIncarnatus , et surtout l'O saluions , charmante mélodie qui se détache à ravir sur un chœur de voix d’hommes à bouche fermée.
Enfin, M. Panseron est aussi l’auteur d’une messe qu’on entendait, le mois dernier, à la Madeleine, avec un grand recueillement. Cette messe n’est dite que par trois voix en solo. Elle est d’une simplicité extrême, et ce n’est que par la variété du style et par les dilférents caractères des morceaux que l’auteur a évité la monotonie et soutenu l’attention. Le Credo est écrit dans la manière large et sévère de Marcello. h’Incarnalus a plus de mouvement, plus de vigueur, plus d’animation. Le Sanctus est empreint d’un sentiment religieux suave et presque triste. L'A gnus Dei est un morceau des plus distingués, et procède évidemment de l’école de Haendel. Mais ce qui doit recommander avant tout cette messe aux fidèles qui n’aiment pas, comme moi, la cohue, le tumulte et les rebuffades, c’est qu’on peut l’exécuter sans répéti-
tions, sans fracas, sans orchestre et sans sergents de ville.
— Encore un mot sur Nicolo. Il ne faut point déplacer la question. Depuis longtemps on avait promis de donner le nom de ce compositeur à l’une des rues ou des places qui avoisinent l’Opéra-Comique. Cela n’a transpiré que dernièrement : c’est alors que les intrigues ont commencé. On a glissé dans les journaux une note anonyme qui contestait à Nicolo jusqu’à sa qualité de Français! Puis on a voulu l’écraser sous le nom de Boïeldieu. Encore une fois, Boïeldieu est une des plus éclatantes gloires de la musique française, et nous n’avions pas besoin, pour le savoir, du certiûcat posthume que vient de lui délivrer l’Académie. Mais Boïeldieu a déjà une statue à Rouen. Il ne manque pas de rues et de places à Paris; qu’on y inscrive le nom de Boïeldieu; rien de mieux. Yeut-on lui élever une nouvelle statue? Nous serons des premiers à y souscrire. Mais qu’on ne refuse pas à l’auteur de Joconde, de Cendrillon et de Jeunnot et Colin un hommage, un souve • nir! Voilà ce que nous demandions, l’autre jour, aux membres si éclairés du conseil municipal. Il parait
N ICO LO
qu’une affaire si simple, toute de reconnaissance et de coeur, a soulevé un tel bruit, que MM. les membres de la section musicale de l’Institut ont cru devoir
opposer à notre humble prière leurs supplications col-
lectives et solennelles. J’afoue que je ne m’attendais pas à cette intervention. Je croyais que Messieurs de l’Institut se bornaient à faire des immortels et ne se mêlaient pas d’écriteaux. Pourquoi cet acharnement qui poursuit Nicolo au delà de sa tombe? Hélas ! les portes de l’Académie lui ont été fermées de son vivant, et voilà qu’on se met à six pour lui disputer un coin de rue ! Telle n’a pas été sans doute l’intention des illustres membres de la section musicale. Nous les connaissons de longue date; nous avons l’bonneur de les voir la veille et le lendemain de chaque nouveau succès qu’ils obtiennent. Leur bonne foi a été surprise. On est venu leur demander un témoignage d’admiration et d’estime pour le talent de Boïeldieu, ils l’ont signé avec joie. Voilà tout.
Je ne m’explique du reste ni le toh de cette lettre ni la publicité qu’on lui a donnée. Il y a plus que de la hauteur, il y a presque de l’irritation. Messieurs de la section musicale traitent de prétetUions les vœux
SOPHIE CRU *E ELI
tl vient d’arriver au Théâtre-Italien, à la veille de la clôture, une de ces bonnes fortunes qui étonnent et réjouissent d’autant plus que personne n’y comptait. Tout allait se terminer lé plus gaiement du monde, par une polka générale, lorsqu’on s’est avisé, par manière d’expédient et pour faire reprendre haleine aux polkeurs, d’annoncer les débuts d’une jeune personne à peu près inconnue, ‘dans un opéra de Verdi. On se souvient qu’Emani a été déjà donné au Théâtre- Italien, mais mutilé, travesti, sous un faux titre, et il faut rendre cette justice aux artistes, que, forcés de
LKS GRANDS GUIGNOLS
jouer l’ouvrage à leur corps défendant, ils rivalisèrent de talent et de zèle pour le faire tomber.
On était donc fort prévenu contre Ernani, et de très-mauvaise humeur, lorsqu’on a vu paraître une fière prima-donna, marquée au front de cette étoile qui fascine et séduit la foule avant même qu’on ait pu se rendre compte des impressions qu’on éprouve. Elle s’est avancée d’un pas ferme et vif et sans autre émotion qu’une fiévreuse impatience d’aborder ce public tant redouté, de l’attaquer de front et de le dompter. La vie, la passion, la force et la sève exubérante d’un sang généreux débordaient par tous les pores de la jeune et belle artiste ; son regard jetait feu et flamme, et l’on a pu bientôt se convaincre qu’au service de cette âme ardente, de cette énergie, de celte fougue irrésistible, la nature avait mis la voix la plus dramatique, la plus étendue, la plus admirablement timbrée qu’on ait jamais entendue au théâtre. Nous connaissons des voix, d’une égalité merveilleuse, d’un charme exquis, d’une agilité qui caresse mollement l’oreille; mais elles manquent de ce mordant, de cette puissance, de ce timbre éclatant et pur ; « Il cantar che nell’ anima si sente », a dit Pé-
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trarque. Il fallait entendre M lle Cruvelli dans cett cavatine d'Et'nani qui n'était vraiment pas connue à Paris! Quelle vigueur dans l’attaque, quelle rapidité dans les transitions, quelle audace et quel bonheur ! Et c’est à peine si celte artiste a vingt ans ! Jamais début n’a excité plus de sympathie et plus d’intérêt. Ç’a été d’abord dans la salle un frémissement mêlé de surprise; on se demandait par quel hasard un si beau talent s’était produit presque à l’improviste, au dernier moment, et sans aucune des recommandations qui précèdent les plus vulgaires renommées. L’affiche avait été d’une rare modestie, les journaux avaient gardé la plus prudente réserve. Aussi n’osait-on pas d’abord se livrer à tout l’enthousiasme auquel on se sentait entraîner; on se défiait; on attendait, on cherchait si, dans ce pur diamant, il ne se trouverait point quelque paille, qui en eût terni l’éclat ou déprécié la valeur. Mais le doute n’a pas duré longtemps, et la débutante n’avait pas achevé sa cabalette, que des applaudissements frénétiques partaient de tous les points de la salle.
Maintenant, je n’irai point troubler cette fête et ces triomphes pour recommander à M lle Cruvelli
le travail et l’étude, comme tout bon pédant qui se respecte doit le faire en pareille occasion. Avec une nature aussi riche et aussi puissante, une organisation aussi admirable et aussi passionnée, le travail est un besoin, l’étude un plaisir. Je ne crois pas qu’ d soit nécessaire d 'être un grand prophète pour prédire à cette gloire naissante la plus heureuse et la plus brillante carrière.
MU» Sophie Cruwel est née à Bielefeld, en Prusse, d’une modeste famille de rentiers qui avait juste assez de bien pour la marier à un honnête bourgeois. Mais la vivacité, l’esprit naturel et les dispositions merveilleuses que la jeune fille annonçait pour la musique et pour le chant, décidèrent ses parents à la conduire à Paris. Elle fut donc placée avec sa sœur, il y a de cela cinq ou six ans, dans un pensionnat de la rue de la Pépinière. Piermarim et Bordogni lui donnèrent des leçons. Ce dernier, comprenant tout de suite à quelle élève il avait affaire, ne la ménagea pas; il la fit solfier quatre heures par jour, et la soumit aux plus rudes exercices. Après deux ans d’études sévères et de tra vaux arides dont elle ne se rebuta jamais, comme
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on lui permettait de chanter quelque air, sa mère vint la chercher. Elle trouvait, la bonne dame, que ses tilles savaient assez de musique et de français pour faire le charme d’un ménage allemand, et couper, comme Lolotte, d’excellentes tartines au beurre pour le3 petits enfants que Dieu voudrait bien leur envoyer.
Ce fut alors Bordogni qui se récria. Il dit que ce serait un crime et une folie que d’enlever à l’art un sujet si remarquable, et que si on lui laissait son élève encore deux ou trois ans, il en ferait une cantatrice accomplie. A cela, M®e Cruwei répondait avec un rare bon sens : « Si ma fille se destine au théâtre et embrasse franchement la carrière d'artiste* nous pouvons nous imposer encore quelques sacrifices; mais si elle doit se marier, c’est assez de solfèges comme cela ; sa dot y passerait. » Sophie, consultée, opta pour le théâtre. On ajouta un i au nom de Cruwei et on partit pour Milan.
Sur le point de se présenter à Merelli, la jeune artiste se sentait remplie d’espoir et de courage : « Voyons, disait-elle, si je n’ai rien oublié. Voici mes cahiers, ma musique et mes lettres de recommanda-
tion; voici une attestation de Bordogni qui répond de moi sur sa tête; mon engagement n’est pas douteux. » Hélas! la pauvre fille n’avait laissé qu’une chose à Paris : sa voix 1 Lorsqu’elle ouvrit la bouche, il n’en sortit pas l’ombre d’un son; l’extinction était absolue et complète. Jugez du désespoir d’une famille qui voyait s’écrouler, comme un château de cartes, le brillant avenir qu’elle avait rêvé. Il fallait s’en retourner à Bielefeld sans engagement et sans dot, car le peu qui leur restait venait d’être absorbé par les frais de voyage. Comme elles faisaient tristement leurs paquets, on annonça le professeur Lamberti, excellent musicien, à qui on les avait recommandées. Il causa quelques instants avec Sophie, l’interrogea sur l’accident qui venait de lui arriver et l’engagea à retarder son départ de quelques jours, ne pouvant pas croire qii’à cet âge et en si parfaite santé elle eût perdu sa voix sans retour. En effet, après une crise de courte durée, la voix revint plus forte et plus belle. Les notes élevées avaient plus de pureté et d’éclat, les notes graves plus de moelleux et d’ampleur. Lamberti lui donna encore quelques conseils, et avant la fin de 1847, M Mo Cruvelli débutait à Venise , dans ce
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même rôle de Dona Sol qui lui a valu l’autre soir un si éclatant succès. Elle continua ses débuts dans Norma et fit fureur. M. Lumley qui, trahi par sa troupe, cherchait des artistes dans toute l’Europe, s’assura le concours de M lle Cruvelli pour la saison suivante. Mais l’astre éclatant de Jenny Lind éclipsait alors toute autre étoile. M ,le Cruvelli fit une tournée en Allemagne où elle donna des représentations et des concerts qui la posèrent comme musicienne de premier ordre devant ce public si connaisseur et si passionné. Elle chantait à l’Opéra- Royal de Berlin, la veille de la révolution. L’émeute grondait dans les rues et il n’y avait pasdix personnes dans la salle. Cette fois ce n’était plus sa voix qui la quittait, c’était le théâtre qui s’abîmait sous ses pieds.
Elle partit pour Trieste, où, pendant le carnaval,
elle joua successivement Attila, Norma , DonPasquale,
Macbeth , tout le répertoire sérieux et comique, ancien
et moderne. Enfin l’année dernière, à Milan, le public
de la Scala lui fit des ovations qui allaient jusqu’à
l'extravagance, et tout récemment, à Gênes, malgré
quelques légers nuages qui s’étaient élevés entre elle
et des jeunes gens du parterre, par suite d’un malentendu, elle a chanté Lucrèce Borgia , Norma, Nabucco, Attila , avec une telle affluence de public, quil était impossible de trouver une place si on ne s’y prenait pas plusieurs jours d’avance. Le dernier rôle Qu’elle a créé en Italie, dans un ouvrage d’un compositeur napolitain, M. Chiaromonte, lui a fait le plus grand
honneur, et j’ai là sous les yeux dès journaux italiens qui parlent con elogi slrepitosi du Gondoliere (tel est le titre de l’opéra) et de la jeune prima donna qui a soulevé de véritables transports.
On lui avait fait peur du public de Parts; elle a dû être étonnée et ravie de trouver à la salle Ventadour des applaudissements plus bruyants et plus chaleureux qu’à Venise, à Trieste, à Milan.
Je ne referai point l’analyse à'Ernani. Tout a été dit sur cet ouvrage, un des meilleurs de Verdi. Je me borne à constater le succès qui ne pouvait être ni plus complet ni plus retentissant. C’était la soirée des revanches et des réhabilitations. Golini a été très* applaudi dans son premier duo avec M" 0 Cruvelli, dans l’adagio du finale; et rappelé après son air : Lo vedremo , veglio audace, il a joué et chanté su-
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périeurement le magnifique septuor : 0 sovimo Carlo , morceau de la plus grande et de la plus sérieuse beauté, que la salle entière a bissé au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.
L’orchestre et les chœurs ont marché comme ils ont pu, chacun pour soi, et à la grâce de Dieu; ils n’avaient pas eu le temps de répéter. J’ai dit qu’on * comptait peu sur l’ouvrage et pas beaucoup sur la débutante.
Maintenant la question change de face. Le théâtre allait fermer ses portes avant l’heure; il pourrait bien continuer ses représentations jusqu’à la fin du mois.
Le succès si éclatant de M lle Cruvelli et de l’ouvrage qu’elle a fait triompher, marque une phase nouvelle, et peut-être une révolution dans le goût de3 habitués et des amateurs de ce théâtre illustre mais tant soit peu rétrograde. On dirait que les charmantes cantilènes, les mélodies flûtées, les vocalises sans fin et les roulades à perte de vue que le public n’a cessé d’entendre, depuis cinq mois l’ont un peu affadi et blasé; il demande une nourriture plus épicée et plus substantielle. Et puis, il faut bien l’avouer, avec sa voix si puissante et si belle,
son talent de comédienne et de cantatrice, sa passion, son entrain, son feu sacré, M ,te Cruvelli possède une qualité qui donne à toutes les autres une valeur immense et un invincible prestige : elle est jeune ! Je sais bien que les grands artistes ont le secret de faire oublier leurs années, que le théâtre a ses philtres réparateurs, que le talent n’a point de rides ; mais, on aura beau dire et beau faire, la jeunesse est toujours la jeunesse, et à mérite presque'égal, vingt ans valent mieux que quarante!
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opéra : SAPiio, opéra en trois, paroles de m. Émile augier, musique do m. Charles gounod. — Représentation au bénéfice de roger. — vieuxtkmps.
Je ne ferai point cette injure au lecteur de lui raconter encore une fois ce que l’on sait de Sapho. Le saut terrible de la pauvre Lesbienne a été mis si souvent en vers et en prose, en drame, en tragédie,
en opéra, en ballet, que cela est connu des petits en-
fants comme une complainte populaire. Pacini a fait une Sapho qui tomba lourdement au théâtre Ventadour, et que l’on chante encore en Italie. Le véritable écueil du sujet, c’est Phaon, ce rustre insensible qui est cause qu’une femme de mérite et d’une si grande renommée a été réduite à se jeter à l’eau. Et notez
que, pour cette belle action, ce fat insupportable est parvenu à la postérité, tant il est vrai qu’on gagne toujours quelque chose à se frotter aux gens d’esprit.
Au théâtre, le personnage de Phaon a toujours été ridicule. Pour le rendre intéressant on en a fait un conspirateur. Encore une réhabilitation qui ne sera point du goût de tout le monde, et je doute que l’amant de Sapho ait beaucoup gagné à se mêler de politique. Quoi qu’il en soit, Phaon se pose tout d’abord en mangeur de tyrans. Tandis que le peuple de Grèce, plus épris de fêtes, de jeux, de plaisirs, que de complots, de barricades et d’émeutes, se rend paisiblement au temple d’Apollon, tandis qu’on crie de toutes parts aux joueurs de flûte de -célébrer la gloire de l’athlète vainqueur :
Allons, flûteurs, qu’on exécute Un chant de coq joyeux et clair,
Phaon demeure à l’écart. « Tu ne Suis point la foule ? » lui demande un bon vivant de ses amis, nommé Pythéas, « tu vas passer pour amoureux transi. » A quoi Phaon, grossissant la voix et rou-
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lant des yeux époùvantables, répond comme un Bi*utus de mélodrame :
On marche la t àle baissée,
Quand on porte dans sa pensée La liberté d’un peuple et la mort d’un tyraa.
Mais Phaon n’est point si farouche qu’il en a l’air, etPythéas, qui le connaît à fond, le plaisante agréablement de se mettre en peine de dangers chiméri-
ques et lointains, puisque « ce bon Pittacus » exerce son vilain métier de tyran de l’autre côté de la mer Égée, et qu’il devrait avoir « les bras longs, » pour attraper ses ennemis à pareille distance :
Je ne tremble pas de si loin,
Ni toi non plus, homme héroïque.
Et si tu te mets dans un coin.
Ce n’est pas pour la république.