‹ Les grands hommes de la FranceChapitre 1 sur 12 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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P. DUCROCQ, LIBRAIHE-É

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Bougaiiiville esl iiuiversellement connu. Tout le monde sait, eu effet, que cet liomme illustre a été une des ligures remarquables de son époque et que, navigateur intrépide, il a fait, l'un des premiers, le tour du monde et découvert des terres nouvelles et des pays inconnus.

Ce qu'on sait moins, c'est qu'avant d'être le hardi marin et l'explorateur habile dont le nom est inscrit au panthéon de nos gloires nationales, à l'âge de trentequatre ans, au moment où les autres débutent dans "la vie et hésitent encore sur le choix d'un état, il avait déjà fourni tout une autre carrière, glorieuse, elle aussi, et qui, s'il était mort alors, aurait suffi pour perpétuer sa mémoire.

Soldat héroïque, il a pris une part active à ces glorieux combats qui se sont livrés dans le Nouveau-Monde pour la défense du Canada, cette terre française par delà

les mers. Dans cette lutte épi(iue qui se termina par la mort de Montcalm, la prise de Québec et la capitulation deiAIontréal, toujours et partout, on trouve Bougainville au premier rang, se signalant par un rare courage et par une habileté peu commune.

Il serait mort devant Québec, que l'histoire aurait déjà conservé son souvenir comme celui d'un grand cœur et d'une vaillante épée.

Après la défaite, et quand ce morceau de la France, violemment arraché à la mère patrie, fut perdu pour nous, découragé par l'inutilité de ses etforts, il aurait pu se retirer sous sa tente et songer au repos. Il était heureusement trop jeune, il avait en lui trop d'ardeur, troj» d'activité, pour qu'une pareille idée put lui venir. La paix était faite ; il n'avait plus de lauriers à cueillir comme soldat, plus de combats à soutenir, plus de victoires à remporter, il se fit marin et devint une des gloires de la France. On peut donc dire de lui qu'il a vécu deux vies d'hommes.

F^oiiis-Antoine de Bouga inville est né à Paris, le 11 novembre 1729.

Il y fit de brillantes études et se distingua dès sa plus tendre jeunesse, par son application et son intelligence. FI travaillait beaucoup, apprenait vite et s'assimilait avec une rare facilité les connaissances mises à sa portée.

Plusieurs historiens ont prétendu qu'il avait étudié le droit ; d'autres ont été plus loin en affirmant que, se rendant à la volonté de ses parents, Bougainville, reçu avocat, avait débuté d'une façon brillante au barreau. C'est une erreur. Jamais Bougainville ne s'est livré aux études du droit, malgré le vif désir qu'avait son père de lui voir suivre la carrière de la magistrature dans laquelle plusieurs membres de sa famille avaient occupé un rang distingu('. Jamais son père ne le contraria en

10 I.KS CRAXnS HOMMES DE l. \ FRANCE.

rien et jamais il ne cherclia à le (léloni-nerrle son gonl, ponr les sciences.

M. Jal est très affirmatif à cet égard :

« An lieu d'étudier le droit, dit-il, et de commenter « la coutume de Paris, il se donna aux sciences, et à « l'âge de vingt ans ou quelque peu plus, il écrivit un « Traité de calcul intégral. On a cru que Bougainville « avait été avocat : erreur! Qu'on ouvre l'almanach « royal de 1751 ou 1752, et qu'on y lise la liste des avo- « cats au parlement depuis 1719, on n'y trouvera point « le nom de Louis-Antoine de Bougainville. Dans la liste « des avocats au Conseil, on lira le nom de Bougainville « (le Merville, cousin de Louis-Antoine, et pas un autre. « M. de Merville avait été reçu en 1742. »

Ce premier travail, cité par Jal, parut en 1752 sous le titre de : Traité de calcul inpnitésimal pour servir de suite à Vanah/se des infiniment petits du marquis de V Hôpital.

« Initié aux sciences dès ma plus tendre jeunesse, dit Bougainville en parlant de cette époque de sa vie, les leçons de M. d'Alembert me mirent à même de présenter à l'indulgence du public un ouvrage sur la géométrie. »

Cet ouvrage sur la géométrie, dont il parle avec tant de modestie, fut approuvé par son illustre maitre et lui ouvrit, plus tard, les portes de la Société royale de Londres.

Il eut, du reste, toute sa vie une prédilection marquée pour les jnathémaliques, car, comme il Ta dit aussi luimême, il était persuadé « qu'un des principaux effets de cette science, est d'habituer à raisonner juste et, par

MOrUMINVIÎ.f.F.. 11

conséquent, de former lejugement. Orun raisonnement juste et un juarement sain sont deux qualités essentielles. »

La paix d'Aix-la-Chapelle venait d'être signée. Mais tout le monde savait (jue cette paix était boiteuse et qu'elle ne tarderait pas à se rompre. Elle avait été conclue trop vite, faite avec trop de hâte et de précipitation pour offrir aucune garantie de durée. Le gouvernement lui-même sentait si bien ce qu'elle avait de précaire, qu'en prévision de la reprise prochaine des hostilités, il établit sur différents points de la France des camps d'instruction où les troupes devaient être exercées et tenues en haleine.

L'un de ces camps fut placé à Sarrelouis en 1734 et confié à la direction de Ghevert, un des meilleurs manœuvriers de l'époque. Ghevert était un ofTicier de fortune; né à Verdun de parents pauvres et simple soldat au début de sa carrière, il s'était fait lui-même. Son avancement rapide était du reste justifié par un' rare mérite. Il avait toutes les qualités qui font le véritable homme de guerre et le maréchal de Saxe, bon juge en fait de valeur militaire, avait une estime particulière pour lui. Un jour que ce prince en faisait l'éloge devant quelques hommes de cour, l'un d'entre eux traita Ghevert de parvenu. Le maréchal releva immédiatement ce mot! « Jusqu'à présent, dit-il, je n'avais eu pour Ghevert que de l'estime, mais désormais, Monsieur, je lui dois du respect. «

12 LKS GRANDS HOMMES DK LA FRANCE.

Bougainville songeail alors à se faire une carrière. Le métier des armes lui avait paru convenir mieux qu'un autre à son tempérament et à sa nature.

Il avait débuté dans les mousquetaires et était entré l'année précédente (1753) comme aid.e-major (adjudantmajor) au bataillon provincial de Picardie.

Il connaissait la réputation, justement méritée, de Chevert et désirait vivement servir sous ses ordres; la vie de garnison n'avait aucun charme pour lui et n'offrait aucun aliment à son activité.

En apprenant la formation définitive du camp, il fît agir son oncle auprès de Moreau de Séchelles, intendant général de l'armée, et obtint de lui une lettre d'introduction auprès de Chevert.

Cette lettre que nous reproduisons ici montre le cas qu'on faisait de ce jeune homme^ qui s'était déjà révélé comme un esprit intelligent, un travailleur sérieux et assidu.

« ^lon cher générai,

« Je vous fais cette lettre pour vous recommander d'une manière toute particulière le porteur de la présente. C'est un jeune homme d'un mérite réel, instruit, laborieux, d'un excellent caractère. Il se nomme Louis- Antoine de Bougainville, est âgé de vingt-quatre ans, et appartient à une très-bonne famille de robe originaire de Picardie. Son père, que j'ai beaucoup connu, était notaire et échevin de Paris.... Il a obtenu, l'année dernière, d'entrer comme aide-major dans le bataillon de

HOUftAIXVILLE. 13

Picardie (adjudanl-major). En apprenant celte année la formation d'nn camp d'instruction à Sarrelouis, dont le commandement vous était conOé, il a sollicité et obtenu fautorisation d'en suivre les manœuvres. Au moment de partir, il est venu me prier de lui donner pour vous une lettre de recommandation, ce que je fais d'autant plus volontiers que, si vous Tiionorez de votre protection, nous n'aurons à nous repentir ni l'un ni l'autre, j'en suis convaincu, vous de l'avoir accordée, moi de l'avoir sollicitée. D'après ce que m'a dit son colonel, je pense que ce jeune homme pourrait être un excellent aide de camp ; vous- en jugerez mieux que moi quand vous l'aurez examiné; dans tous les cas rappelez-vous qu'en l'obligeant vous obligerez votre vieil ami

« MoRKAU ni-; Sit.hkllks. »

Chevert le prit immédiatement comme aide de camp (\1dï), et le garda auprès de lui jusqu'à l'époque où le camp fut levé, c'est-à-dire jusque vers le milieu de septembre. Bougainville fit là, sous un maître expérimenté, son véritable apprentissage de soldat. Il revint ensuite à Paris, comptant bien reprendre à la saison suivante ses exercices forcément interrompus. Mais il fallait trouver à s'occuper durant les loisirs de l'hiver et ce n'était pas chose aisée.

Moreau de Séchelles vint encore à son aide. Il s'intéressait plus que jamais à ce jeune homme d'un mérite réel comme il l'avait qualifié dans sa lettre d'introduc-

)4 I.KS CRWDS IfOMMKS DK LA FRANCK.

tion k Chevert. Boiigainville, en effet, avait fait honneur à son parrain et son chef n'avait eu que des éloges à lui donner et des remerciements à faire à son introducteur. L'intendant général offrit au jeune officier de le faire attacher à une ambassade que l'on devait envoyer en Angleterre.

Bougainvile, enchanté, accepta avec reconnaissance. C'était un moyen d'employer son hiver, de voir Londres, et d'étudier les choses et les hommes d'un pays où hommes et choses avaient une importance particulière.

Il fut nommé troisième secrétaire et partit le 12 octobre 17o4. Dans ce pays nouveau pour lui où il se vit tout à coup transplanté, il sut se faire accepter facilement. Son goût pour les sciences lui fit rechercher la connaissance des personnages remarquables du temps et ses connaissances étendues le firent accueillir partout avec bienveillance. Il fut même nommé membre delà Société royale de Londres. Son admission dans cette savante compagnie qui est une' institution analogue à notre académie des sciences était une distinction d'autant plus flatteuse pour lui qu'il n'avait alors que vingtcinq ans.

Gomme on le voit, il ne perdait pas son temps dans la grande cité industrielle, et mettait à profit le séjour qu'il était appelé à y faire, pour se créer des relations nouvelles et acquérir des connaissances utiles.

Quant à son rôle diplomatique, il n'avait, il faut le dire, qu'une importance très-secondaire. Bougainville allait dans le monde, était invité à des fêtes et à des dîners, mais sa position de troisième secrétaire ne Tinitiait

Morr.AiNVUJ.K. 15

guère aux négociations secrètes et mystérieuses entreprises par ses chefs. Il dut s'en consoler facilement plus tard, quand l'insuccès final de la mission lui apprit ce qui s'était passé. Ce rôle, si effacé qu'il fût, a peut-être eu cependant une certaine influence sur sa carrière; car, c'est là, en copiant des rapports et compulsant des dépêches, qu'il apprit à connaître le Canada et qu'il en vint à s'intéresser, plus qu'il ne l'eût fait sans cela, à cette lutte suprême de notre colonie agonisante. Les efforts héroïques tentés par nos frères d'outre-mer finirent même par le passionner à ce point, qu'il Yonlut prendre lui aussi une part active à l'œuvre de délivrance entreprise par eux. Et si ce projet généreux n'a pas été suivi d'effet, si la délivrance rêvée s'est changée en as^ servissement, si la victoire poursuivie s'est convertie en défaite, ils ont pu du moins, lui et ceux qui ont combattu avec lui, se rendre cette justice de dire, qu'ils ont tout fait pour triompher. S'ils ont été vaincus, si la France, vaincue avec eux, a dû renoncer à cette terre amie, ils en ont fait assez, ils ont versé assez de sang, ils ont accompli assez de traits d'héroïsme, d'actions d'éclat, d'audacieuses folies et de prodiges, pour que l'honneur du nom français soit sorti glorieux de cette glorieuse défaite et de cette lutte suprême où la victoire a trahi nos soldats, écrasés sous le nombre.

Le Canada a été découvert en l't97, par Sébastien Cabot, et trente-sept ans plus tard, en 15;ii, Jacques Cartier en prit possession au nom de la France. Au

!♦; I.KS (WIANDS HOMMF.S DK I.A FRANCK.

xvii« siècle, enfin, Cliamplain y établit des comptoirs importants. A cette époque, le pays reçut le 'nom de Nouvelle-France, qu'il a glorieusement porté depuis et dont il s'est toujours montré digne, même à l'époque de nos revers.

Depuis longtemps déjà il est soumis à une domination étrangère, mais il a toujours conservé pieusement le souvenir de la mère-patrie, et maintenant encore, plus de trois cents ans après la prise de possession de Jacques Cartier, on y parle toujours notre langue.

Les Anglais voyaient d'un o'il jaloux notre domination établie dans ces contrées lointaines. Ils attaquèrent vivement notre colonie et s'en emparèrent; mais ils ne purent s'y maintenir et durent l'évacuerune première fois en 1631. Pendant la guerre de la succession d'Espagne, ils en reprirent une partie et finalement, en 1713, ils obtinrent, parle traité d'Utrecht, la cession de l'Acadie, de l'ile de Terre-Neuve et de la baie et du détroit d'Hudson. Mais ce n'était là encore qu'un arrangement provisoire. En effet, les colons aimaient la France avec passion. Race héroïque et guerrière, ils avaient su conquérir l'affection des indigènes par les qualités viriles et un peu aventureuses de leur caractère, qui se rapprochait, par certain côté, du caractère même de ces peuplades. Les Anglais, au contraire, leur étaient antipathiques. Ce peuple éminemment envahisseur, persévérant avec une sorte d'entêtement, tout occupé de ses intérêts, n'ayant rien de chevaleresque ni de brillant, leur était particulièrement odieux.

BOL'GAINVILLK. 17

Aussi, Jes colons étaient-ils toujours prêts à se soulever et à résister pour défendre leur indépendance, sûrs d'avance de trouver des alliés dans les peaux-rouges qui les environnaient. La lutte devait ainsi s'éterniser. Malheureusement, les secours qu'ils étaient en droit d'attendre de la métropole, pour les aider dans cette lutte inégale, leur firent défaut. La France, épuisée, était obligée de courber elle-même momentanément la tête ; elle ne pouvait venir en aide, comme elle l'aurait voulu, à ces enfants perdus sur de lointains rivages.

A la paix d'Aix-la-Chapelle (1748;, l'Angleterre nous avait rendu toutes celles de nos possessions du Canada qu'elle détenait encore. Mais malheureusement, on avait mis tant de hâte à signer le traité, qu'en cédant à l'Angleterre TAcadie et l'ile du cap Breton, on avait négligé de délimiter exactement les frontières qui devaient séparer notre colonie des possessions anglaises. Cet état de choses amena des conflits incessants et par suite ces malheureuses contrées furent dans un état de guerre permanent.

Benjamin Franklin, encoie sujet anglais à cette époque, avait prévu ce qui devait arriver et avait dit, en apprenant la signature du traité d'Aix-la-Cha[)elie : « Point de repos pour vos treize colonies, tant (jue les Français seront maîtres du Canada. »

Franklin, en parlant ainsi, était l'écho d» sentiment général sur le continent américain : tout le monde pensait comme lui.

L'ambassade que le rui Louis XV avait envoyée à Londres {et à laquelle Bougainville avait été attache.

18 LES GHANDS HOMMIÎS DK LA FRANCE.

avait précisémeiil pour but de chercher à éviter les conflits et de tenter de régler à l'amiable les questions pendantes. La plus importante de toutes était précisément cette question des frontières, cause incessante de discussions et de prises d'armes.

Le gouvernement français voulait la paix; les Anglais, au contraire, ne la voulaient pas. Leurs ministres leurraient notre ambassadeur d'espérances folles et chimériques, lui proposant sans cesse de nouvelles solutions se contredisant les unes les autres, et dont aucune n'était sérieuse. Et tandis qu'on Tanuisait ainsi, on envoyait sans cesse de nouveaux renforts en Amérique, pour écraser la résistance de la colonie.

A la fin, le cabinet britannique, se croyant en mesure d'agir, démasqua ses batteries et posa, comme ultimatum, des conditions inacceptables.

La mission française, n'ayant dès lors plus d'objet, revint à Paris à la fin de mars 17S5; Bougain ville revint avec elle.

Au mois de septembre de la même année, il l'ejoignit Ghevert au camp de Remiremont et, bientôt après, il le suivit sous les murs de Metz, quand le camp fut transporté devant cette place.

Le séjour de Bougainville à Londres a eu évidemment une influence considérable sur la détermination qu'il prit alors.

En suivant avec attention les péripéties de ce drame émouvant, dans lequel le Canada luttait tout entier, il

BOlKiAINVFLLE. 19

s'était pris d'amour, comme nous l'avous vu, pour cette colonie lointaine si courageuse et si dévouée, et il avait éprouvé un désir irrésistible de prendre part, lui aussi, à cette grande lutte, et de faire campagne dans ce pays. Dés lors, il n'eut plus de repos qu'il n'eût obtenu un commandement dans l'armée expéditionnaire (ju'on devait y envoyer.

Au commencement de l'année 1756, ses efforts furent couronnés de succès. Le général, marquis de Moutcalm, venait d'être chargé d'aller, avec des renforts, remplacei- le général Dieskau. Bougainville obtint de l'accompagner, comme aide de camp, avec un brevet de capitaine de dragons. Ils partirent de Brest le 3 avril.

Le maréchal de Richelieu appareillait, à (juelques jours de là, dans la rade de Toulon, pour aller attaquei' Port-Mahon.

Grâce à cette diversion, l'escadre qui emmenait Moutcalm put traverser sans encombre les lignes anglaises, et bientôt elle se trouva en pleine mer, voguant toutes voiles dehors vers la NouvelleF-rance.

Bougainville, nous l'avons déjà dit, était un être actif. Il voyait vite et bien ; s'intéressait à tout ce qu'il voyait; comprenait facilement les choses et se les assimilait avec une merveilleuse promptitude. Il était d'ailleurs doué des aptitudes les plus diverses. Nous l'avons vu, à peine au sortir de l'école, publier un mémoire sur une des questions de mathématiques les plus ardues. En Angleterre, il a su acquérir l'estime de tous, et, apprenti diplomate, jouer un rôle dans un milieu composé de gens supérieurs, mais mal disposés pour la

20 m:s guands ho.mmks de la frange.

Franc(3 et les Français. Enfin, Ghevert, bon juge en fait de mérite militaire, en faisait le plus grand cas.

Ainsi, comme savant, comme diplomate, comme soldat, Bougainville s'est distingué successivement dans tous les genres ; dans tout ce qu'il a entrepris jusqu'ici il a montré, dès ses débuts, les aptitudes les plus heureuses et les plus rares.

En route pour l'Amérique, ayant une longue traversée à faire, presque seul entre le ciel et la mer, il étudia tout ce qui l'entourait, se créant une occupation et une sorte de passe-temps dans son désœuvrement en examinant avec attention tout ce qui avait rapport à la conduite et au gréement d'un navire. Là, pendant de longues journées, en apparence inoccupées, il prit un goût très-vif pour la navigation et acquit, comme en se jouant, une foule de notions et de connaissances- nouvelles.

Les études qu'il fit alors à bord devaient influer plus tard sur sa carrière d'une manière plus importante et plus radicale encore que ne l'avait fait déjà son séjour à Londres. Nous reviendrons en temps et lieu sur les impressions ressenties par lui pendant ce voyage et sur les résultats qu'elles ont sans doute amenés.

Le IIJ mai IJoG, on mouilla devant Québec. Moiucalm et lui débarquèrent immédiatement. Ils furent reçus avec enthousiasme par une population qui voyait en eux des sauveurs.

A leur arrivée, la guerre avec les Anglais traînait en longueur. L'armée se composait alors de trois mille sept cent cinquante-deux soldats réguliers et de dix-

BOUUAIN VILLE. 21

huit cents hommes de milice coloniale. Montcahn prit immédiatement l'ofîensive et, malgré l'infériorité de ses forces, il soutint une lutte glorieuse à laquelle Bougainville prit une part active.

On cite plusieurs rencontres où ce jeune officier se distingua d'une manière toute particulière. Nous ne signalerons ici que les faits les plus saillants :

Un jour notamment, Montcalm, attaquant un point nommé l'Oswego, l'avait chargé d'empêcher aucun renfort d'arriver au secours de la place assiégée. Bougainville s'installa avec un détachement composé de chasseurs canadiens et de quelques grenadiers européens, dans une gorge étroite où il attendit et battit complètement l'avant-garde ennemie. L'armée de secours perdit, dans cette rencontre, soixante hommes tués ou blessés et, chose plus importante, s'arrêta devant ce défilé, meurtrier pour elle, sans oser le franchir. Deux jours plus tard, les forts assiégés par Montcalm, ne voyant pas venir les secours qu'ils attendaient, se rendirent avec dix-huit cents prisonniers, cent vingt pièces d'artillerie, deux mille fusils, des munitions et un certain nombre de bâtiments de guerre et de transport.

Peu de temps après, on apprit la prise dePort-Mahon (survenue le 28 juin 1756). Cette nouvelle rendit aux nôtres un nouvel espoir. Leurs récents succès les avaient déjà en partie rassurés. L'ennemi commençait à réfléchir sérieusement. Tout allait bien pour la colonie et l'avenir paraissait moins sombre.

La principale opération de Montcalm pendant cette campagne fut le siège et la prise du fort Ghouagen

(14 août 1756). Bougainville fut détaché comme otage pendant les négociations qui précédèrent la reddition de la place. Montcalm apprécait déjà la valeur de ce jeune officier, et le 30. mars 1736, il écrivait au ministre : « Je veux vous dire un mot de quelqu'un pour qui je ne vous demande rien quant à présent. C'est M. de Bougainville, qui a l'honneur d'être connu de vous. Vous ne pourriez croire les ressources que je trouve en lui. Il est en état de bien rendre ce qu'il voit. Il se présente de bonne grâce au coup de fusil, article sur lequel il a plus besoin d'être contenu que d'être excité. Ou je serai bien trompé, ou il aura la tête bien militaire, quand l'expérience lui aura fait entrevoir la possibilité des difficultés. En attendant il n'y a guère de jeune homme qui, n'ayant eu que de la théorie, en sache autant que lui... Gomme j'ai cru que le journal que je vous envoie pouvait être imprimé, je le lui ai fait rédiger avec soin, parce qu'il écrit mieux que moi...»

Le 1" octobre suivant, il écrivait encore au ministre: « M. de Bougainville vous regarde comme sou protecteur à la guerre et son Mécène dans la république des lettres^S'occupant beaucoup de son métier, il ueperd pas de vue l'académie des sciences. Il a su, par les nouvelles publiques, qu'il y vaquait une place de géomètre à laquelle il aurait cru pouvoir aspirer par vos bontés et son ouvrage s'il fût resté en France. Est-ce que d'être en Amérique passagèrement et pour le service du Roi lui en donnerait l'exclusion? Ne pourrait-on pas le lui conserver en la laissant vacante, comme vous

MOLGAINVILLi:. 23

avez la bonté de le faire pour les lieuteiiances colonelles ? Je vous serais bien obligé en mon particulier. ))

Ces deux fragments nous montrent bien l'otficier instruit, lettré, préoccupé des choses de l'esprit et brave eu même temps, de manière à faire dire à un véritable homme de guerre qu'il se présente de bonne grâce au coup de fusil.

Malheureusement l'hiver de 1750 à 17o7 lut désastreux ; la famine et la petite vérole décimèrent la colonie. On avait dû interrompre les opérations inilitaires à cause de la saison et rien ne vehait faire diversion à la sombre impression qui résultait pour tous de cette sorte de dime prélevée par la mort, une mort obscure et sans gloire, sans profit surtout pour la cause sainte que l'on défendait. Bientôt un nouvel ennemi, un fléau nouveau, la faim, vint s'ajouter encore aux fléaux anciens.

Les vivres manquaient, on avait dû rationnel" les troupes et les habitants n'étaient pas plus heureux que les soldats.

Les Anglais occupaient un camp retranché placé sur une des rives du lac Saint-Sacrement. Dans cet abri, fortement défendu, ils avaient accumulé des provisions de toutes sortes, du biscuit, des viancjes salées, des conserves, etc., etc. La prise de ce camp aurait eu pour nos troupes le double avantage d'ôter à l'ennemi un point stratégique irnportant et de ravitailler nos soldats épuisés. Malheureusement le lac, par lequel il aurait fallu passer pour attaquer la position, était gelé, et la

2\ I.KS (iKANDS HdMMKS DK f-A KKANCi:.

seule route qui permettait de le coutuurner puur attaquer le camp à revers pai-aissait impraticable.

Bougainville, malgré les diriicultés que présentait l'entreprise, n'hésita pas à s'en charger. Tl se mit en route par douze ou quinze degrés de froid.

« Par une marche forcée de près de soixante lieues, dit M. Rossel, en parlant de cet épisode, tantôt à travers des voies impénétrables, et sur un terrain couvert de neige, tantôt sur les glaces de la rivière Richelieu, il s'avança jusqu'au fort Saint-Sacrement. Après quatre jours de marche, quatre longs jours de souffrances et de privations, il parvint avec sa petite troupe au but de son voyage. Il attendit que l'obscurité fut venue, et vers le milieu de la nuit, il s'élança avec deux cents grenadiers à l'attaque du fort. Les revêtements extérieurs furent promptement escaladés, et, les portes prises, on introduisit les auxiliaires canadiens, qui avaient attendu cachés au dehors. La garnison se rendit presque sans coup férir et vers le matin une compagnie de grenadiers s'empara de la flottille qui était prise dans les glaces. Ou brûla les navires après en avoir retiré tout ce qu'ils contenaient et l'on mit également le feu aux magasins. Quant aux provisions accumulées là pour les besoins de l'armée anglaise, elles furent emmenées et servirent à ravitailler le corps expéditionnaire de Montcalm. Le talent que Bougainville déploya dans cette expédition, ajoute M. Rossel, lui fit donner la charge de maréchal des logis (lieutenant-colonel) du plus grand corps d'armée. »

La campagne de 1737 allait s'ouvrir.

IIOL'CAIWII.I.K. 25

La France avait essayé de secourir la colonie, mais toutes les tentatives faites pour envoyer des renforts avaient échoué ; la mer était tro|) bien gardée par un ennemi puissant et pas un vaissean n'anrail pu franchi)le terrible cordon (pii semblait isoler le Canada du reste du monde et qui, tout au moins, interrompait toute communication avec la mère patrie. Celle-ci ne pouvait rien de plus que ce qu'elle avait tenté déjà ; après deux ou trois essais infructueux, elle renonça à envoyer de nouveaux secours ; elle avait d'ailleurs besoin de tous ses enfants i^our soutenir une guerre continentale qui s'annonçait terrible; elle se voyait donc forcée de laisser le Canada se défendre tout seul avec des soldats épuisés, contre un ennemi |)uissant et fort qui avait [)U rassembler en grand nombre et sur divers points des troupes fraîches et abondamment pourvues.

Cette nouvelle campagne débuta mal pour nous. Les Anglais, supérieurs en force, prirent Louisbourg dans l'ile du Cap-Breton, qui dut capituler, le 26 juillet, après un siège de six semaines. Tout le golfe Saint- Laurent se trouva dès lors aux mains de nos ennemis.

Deux mille Français défendaient le fort Carillon qui protégeait le lac Champlain. Bougainville avait été chargé de renforcer la garnison dn fort Duquesne et d'arrêter l'invasion étrangère qui devenait menaçante de ce côté. Il avait avec lui cinq mille hommes, dont trois mille de troupes régulières et deux mille miliciens et Indiens amis. Après avoir rejoint le fort, il fit une pointe en avant pour reconnaître l'état du pays. Il apprit dans cette excursion que vingt-cinq mille hommes

26 m:s (îkands hommes df. la frange.

MiTivaient ; vingt-cinq mille hommes contre cinq mille! Bougainville ne perdit pas courage ; il résolut de les attendre. On n'eut que vingt-quatre heures pour improviser une sorte de camp retranché où la petite troupe se retira. Bientôt l'ennemi parut, et le 6 juin 1758, les Fi'ançais repoussèrent là, presque sans abri et sans moyen de défense, une série d'attaques qui, pendant douze heures consécutives, se succédèrent sans discontinuer. Finalement, les Anglais, aussi harassés que les nôtres, désespérant de vaincre une résistance qu'ils regardaient comme invincible, durent se retirer honteusement après avoir perdu six mille des leurs. « Bougainville, dit M. Rossel, qui avait sauvé les Français par ses conseils, les encouragea par ses exemples, il se montra à tous les postes les plus périlleux et fut blessé à la fin de l'action d'un coup de feu qu'il reçut à la tête. K II ne quitta pas sou poste pour cela, mais continua de donner l'exemple à tous. On peut dire que dans cette journée il fut héroïque. Le lendemain, il rejoignit le fort Duquesne sans avoir été inquiété par l'ennemi, ■ qui n'osa pas attaquer une place si vigoureusement défendue. Rendu à son poste, il reçut l'ordre de rejoindra Montcalm qui se trouvait au fort Carillon. Là, on forma un camp retranché sur les hauteurs, près du fort, entre le lac Champlain et le lac Saint-Sacrement.

Le général anglais Abercromby vint attaquer cette position le 10 juillet, avec sept mille soldats réguliers, neuf cents miliciens et quatre cents sauvages. Le camp renfermait deux mille neuf cent soixante-dix soldats, seize sauvages, quatre-vingt-cinq Canadiens et quatre-

BOUGAINVILLR. 27

vingt-sept marins. Après six assauts consécutifs livrés de une heure de raprès-midi à cinq heures, les Anglais durent se retirer, et le général fut obligé de renoncer à riilée d'envahir le Canada central. Là aussi, Bougainville avait été superbe. Malheureusement le fort Frontenac, commandé par un vieillard de soixante-huit ans (M. de Noyon) et défendu par soixante-dix hommes seulement, dut se rendre après trois jours de lutte héroiVjue contre une armée de trois mille hommes C28 août 17o7j. Luigneries, qui commandait cinq cents hommes et qui était chargé de défendre le fort Duquesne, apprenant de son côté que Forbes arrivait avec des troupes nombreuses et de l'artillerie, et voyant qu'il ne pouvait résister, fit sauter la place et se retira au fort Machault près du lac Érié.

Montcalm et Bougainville avaient sauvé le Canada en arrêtant l'invasion ; mais l'avenir était menaçant et l'on savait bien que ce n'était là qu'un répit momentané, une sorte de temps d'arrêt. D'un autre côté, l'hostilité de M. de Vaudreuil, gouverneur du Canada, créait continuellement des difficultés à Montcalm et le public commençait à s'en apercevoir.Legénéralvoulut faire les premiers pas pour un rapprochement. Bougainvillç^, qu'il employaitdans toutes les négociations délicates, Bougainville qu'il avait déjà chargé de négocier en son nom lors delà capitulation du fort Georges, en 1757, alla trouver le gouverneur de sa part. 11 devait lui donner toutes les explications désirables, dissiper tous ses soupçons et établir une bonne intelligence entre les deu,x chefs de la colonie. Le négociateur parvint à convaincre M. de

Vaudreuil. Il lui démontra la droiture des intentions du général et il est probable que sans l'influence occulte des hommes intéressés à entretenir la mésintelligence entre eux, leuri-éconciliation eût été durable.

L'armée, rentrée dans ses quartiers d'hiver, les chefs tinrent conseil. On ne pouvait pas se dissimuler que toute résistance ultérieure serait impossible, ou du moins inutile. On résolut d'envoyer en France un officier chargé de rendre compte au gouvernement de la situation désespérée où l'on se trouvait et de demander avec instance les renforts nécessaires ])Our prolonger la lutte avec quelque chance de succès. Bougainville fut chargé de cette mission délicate. Il s'embarqua sur la Victoire le 12 novembre 1758 et dans une lettre écrite au ministre de la guerre, Montcalm l'accrédita comme son représentant, en disant : « Vous avez là un oflicier capable de vous instruire de tout sans réserve. » Louis XV accueillit fort bien le jeune officier, mais l'abandon de la colonie semblait décidé et cependant c'était alors le seul point du globe où nos armes avaient eu quelque succès. Partout ailleurs, en Allemagne, aux Indes, au Sénégal, aux Antilles, nous n'avions essuyé que des revers.

« On était alors, dit M. Michelet, sous le ministère Berryer, l'État était dans une situation peu favorable. et le ministre répondit à ce message en disant : « Quand « le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries.» — « On ne dira pas du moins, Monsieur, répondit Bon-

« gain ville, que vous parlez comme un cheval. » C'est lui-même, poursuit M. Michelet, qui nous a raconte cette anecdote, en ajoutant qu'il alla faire aussitôt sa cour à madame de Poinpadour qui apaisa le ministre. »

Quant au résultat final de la mission du jeune officier, il fut absolument négatif. Il repartit en janvier 1759, sans avoir rien obtenu que des promesses vagues. On lui avait offert de l'avancement pour lui-même, un commandement en Eui'ope devant l'ennemi ; mais pouiceux en faveur desquels il était venu plaider, on ne lui avait donné que de bonnes paroles et des assurances de sympathie.

C'était la condanuiation sans appel de la colonie.

Bougainville l'avait si bien compris, qu'il avait écrit avant de quitter la France à madame de Saint- Veran, la mère de Montcalm : « Presque tous les grades demandés ])ar M. votre fils pour les troupes sont accordés. Leur traitement est augmenté et M. de Montcalm aura, de la part de la cour, toutes les choses qui peuvent lui rendre son emploi agréable ; j'ose croire qu'il aura toutes les facilités de faire le bien sans être barré dans ses opéralions. Malheureusement, il est bien tard ; et je crois que c'est le cas du médecin après la mort. Au moins est-ce une chose satisfaisante pour M. de Montcalm et pour ses parents, que sa gloire est entièrement à couvei't, et que la cour, bien instruite de la jiosition du Canada et de l'impuissance où elle est d'y établir même une infériorité moins monstrueuse, saura gré à son général de tous les instants dont il reculera la perte de la nouvelle coloiiic. »

.'{n I.KS GRANDS HOMMES DE LA FRANCE.

On voit qu'il ne se faisait aucune illusion sur le sort du Canada, et Montcalm, qui lui rendait pleinement justice, avait écrit à M. Grémille : « M. de Bougainville se propose de revenir, car sou zèle pour le service ne connaît aucune difficulté. »

Le jeune officier, durant son séjour en France, avait été fait colonel et chevalier de Saint-Louis. Il revint à Québec, le 10 mai, ramenant trois cent vingt-six recrues et dix-sept bâtiments chargés de vivres et de munitions. C'était trop peu.

Le 12 avril, Montcalm avait reçu du maréchal de Belle- Isle une dépêche ainsi conçue :

« Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez point espérer de recevoir de troupes de renfort. Outre qu'elles augmenteraient la disette de vivres que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage ; et, comme le roi ne pourrait jamais envoyer de secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour vous en procurer n,'auraient. d'autre effet que. d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables, pour conserver la supériqrité qu'il s'est acquise dçins cette partie çlu continent américain. »

Cette lettre était l'arrêt de mort de la colonie. Mais le Canada ne voulait pas se rendre ; il voulait niourir de^ bout et français.

BOTTrAINYIl.LE. 31

Gomme nous l'avons vu, Bougainville avait été nommé, en partant de France, colonel à la suite du régiment de Rouergue et chevalier de Saint-Louis. Montcalm lui confia, lorsqu'il arriva, le commandement des grenadiers et des volontaires.

« Le Canada, dit Hejiri Martin, ne comptait guère que cinq mille soldats et quinze mille liabitanls en étal de porter les armes; c'est-à-dire, en armant les vieillards de soixante ans et les enfants de seize, le tiers à peu près des forces de l'invasion. »

Cette pauvre armée fut concentrée à Québec. On avait réuni dans cette ville treize mille hommes, dont trois mille soldats réguliers. Montcalm était là. Bougainville avait été envoyé avec ses grenadiers et quelques volontaires, pour soutenir les garnisons des frontières qui ne pouvaient résister aux envahisseurs. Il avait reçu pour mission de couvrir le mouvement général de retraite et de concentration sur Québec et devait rejoindre le dernier.

En juin 1739, Québec était le seul boulevard qui nous restât sur le sol américain. De toute part, les troupes anglaises affluaient autour de cette ville pour tenter un suprême et décisif effort. Le 23 juin, la place fut investie. Aloi's commença un long siège qui dura deux mois entiers. Pendant toute cette période, ce ne furent que combats d'avant-postes, assauts successifs, surprises et embuscades. Toutes les attaques furent repoussées, grâce à lïnébranlable fermeté de cette garnison de rencontre qui luttait avec le courage du désespoir contre l'élranger. Peut-être même l'ennemi aurait-il été forcé de lever

32 i-Ks (;hani)s hommes de la frange.

le siège si Montcalm n'avait pas accepté le combat en dehors de la ville, en rase campagne, dans les plaines Abraham, contre une armée bien supérieure à la sienne.

Dans la nuit du là au 13 septembre, les Anglais tournèrent la ville. Le général français sortit alors avec quatre mille cinq cents hommes et livra bataille à dix mille soldats aguerris. Cette journée du 13 septembre décida du sort de notre colonie. Montcalm fut blessé dangereusement à la fin de l'action et mourut le lendemain. Il semble qu'avec lui soit mort le génie de la résistance qui avait jusque-là soutenu et fait triompher nos efforts. La journée fut chaude, vigoureusement disputée; malheureusement Tissue fut fatale à nos armes. L'heure de la défaite avait sonné, mais l'ennemi paya chèrement sa victoire. Le général Wolf fut tué d'une balle reçue en pleine poitrine ; Monkton, qui le remplaça, fut tué également, et ce fut le général Townshend qui eut la chance de commander quand les nôtres, épuisés, durent abandonner le champ de bataille. La ville de Québec fut prise.

Bougainville rallia les troupes après la reddition de la place. Ce fut la fin. Il y eut encore quelques étincelles, des combats acharnés, des actions d'éclat, mais la résistance était morte.

Bougainville, enfermé dans le fort Louis, sur le haut Saint-Laurent, sut encore arrêter douze jours un corps d'armée de onze mille hommes.

Toute cette fin de guerre est épique : c'est une lutte de géants, grandiose et superbe, mais inutile ; car l'ennemi est légion, et ceux qui résistent ont beau avoir tous

HOlîCAINVILIj;. 33

les courages, toutes les audaces, ils sont, isolés ou réunis, une poignée contre des phalanges sans nombre et incessamment renouvelées. Ils luttent pied à pied, reculant sans être jamais vaincus, mais envahis sans cesse, débordés par cette mer humaine, qui monte autour d'eux, qui les harcèle et les pourchasse sur cette terre désolée, ravagée, qu'ils aiment tant, mais qui, ingrate malgré elle, ne leur offre plus aucune ressource pour vivre et prolonger une résistance insensée désormais.

Ceux qui restaient s'étaient réunis à Montréal. Tous les débris du Canada français occupaient la ville, attendant quoi ? l'impossible, quelque secours providentiel, puisqu'ils n'avaient plus rien à attendre des hommes de France.

Les trois corps d'armée ennemis se réunirent du 6 au 8 septembre devant les murs de la cité qui renfermait cette légion sacrée, dernière ressource du Canada expirant. Résister ])lus longtemps contre les forces anglaises léunies eût été folie. Lévis, qui avait succédé à Montcalm, voulait le tenter, il voulait se retirer dans l'île Sainte-Hélène et s"y défendre jusqu'à la mort. Mais le marquis de Vaudreuil signa (à Montréal), le 8 octobre, la capitulation qui, d'un trait de plume, raya la Nouvelle- France de la carte du monde. Lévis alors brisa son épée, puis il protesta avec ses officiers et les régiments brûlèrent leurs drapeaux.

« La concltisioii de la paix, (lit Dtimcint a'tFrville, dans un article côiisâofë a notre liêfos, seiilblàit condamner Bougainviile à l'inaction; mais, pour Un espHt aussi actif, une pareille situation eût été intolérable. A l'âgé de trente-quatre ans, il embrassa la carrière maritime, et quelques années lui Suffirent poUi" inscrire son nom au rang des plus illustres navigateurs. Cet exemple, ajoute d'Urville suffirait sans doute pour réfuter l'opinion de ceux qui prétendent que l'on ne saurait devenir bon officier de marine, si on n'a embrassé cette profession dès sa plus tendre jeunesse. »

Bougainviile, en effet, à son retour en France, avait rejoint l'armée d'Allemagne en qualité d'aide de camp de M. de Ghoiseul-Stainville. Il avait pris part aux campagnes de 1761 et 1762, et s'était distingué même à ce point qu'il avait reçu comme récompense de sa belle

conduite, deux cauous de quatre qu'il plaça dans sa terre de Normandie.

L'année suivante (1763) la paix générale était signée à Paris.

Bougainville résolut aussitôt d'abandonner une carrière où il n'avait plus à combattre. Militaire actif, il n'était pas homme à mener la vie de garnison vide et inoccupée. Il aurait pu se retirer dans ses terres, ou se livrer à ces études scientiliques pour lesquelles il avait toujours eu une prédilection marquée. Cette première partie de sa vie, si pleine et si bien remplie, aurait suffi pour illustrer un homme deguerre; Bougainville était plus et mieux, il ne pouvait songer à se reposer sur ses lauriers.

L'impression que ses voyages sur mer avait produite dans son esprit, le souvenir des pays qu'il avait entrevus, le tirent songer à un moyen d'utiliser les loisirs forcés que la paix nouvelle allait lui faire.

Il conçut le projet hardi de fonder une colonie française dans les îles australes. John Strong avait exploré le premier, en 1692, ce point perdu du globe et lui avait donné le nom d'îles Falkland que les espagnols changèrent plus tard en celui de San Carlos. Il y avait là des terres fertiles et un point qui pouvait servir d'entrepôt au commerce. Il était facile d'y installer des Canadiens exilés qui, forts et intelligents comme ils le sont, ne pouvaient manquer de faire prospérer le nouvel établissement. Mais pour réussir dans cette entreprise^ il fallait disposer de grandes ressources, car dans ce monde on ne fait rien avec rien. L'esprit inventif de Bougainville le servit encore dans cette circonstance.

36 l.l> (JHAMtS HOMMES DK LA FRANCE.

Il savait que les commerçants de Saint-Malo avaient fait de tout temps des expéditions lointaines, il résolut de les intéresser à son projet.

Les Malouius, en effet, ont toujours aimé les choses de la mer. Hardis et oseurs comme industriels, ils ont aussi produit des navigateurs audacieux. Duguay-Trouin a débuté chez eux et a fait ses premières armes sur des bâtiments armés par eux et sortis de leur port. Bougainville avait été mis en rapport avec plusieurs armateurs à l'occasion de ses voyages au Canada. Il avait pu les connaître et les apprécier. C'est sur eux qu'il résolut d'agir en tentant de les associer à son entreprise. Il s'ingénia d'abord à leur démontrer les avantages considérables que devait présenter pour le commerce français en général et pour le commerce malouin en particulier, l'établissement d'un grand comptoir national dans les îles Falkland, situées à l'extrémité du continent américain, sur la limite des deux mers mises en communication au double point de vue scientifique et commercial depuis le voyage de Magellan.

Les Malouins furent séduits par Taudace même et le grandiose de ce projet, et Bougaiuville, une fois assuré de leur concours, se mit aussitôt à l'œuvre.

« .Te proposai, dît-il, en parlant de cet établissement, je proposai au ministre de le commencer à mes frais ; et, secondé par MM. de Nerville et d'Arboulin, l'un mon cousin germain et l'autre mon oncle, je fis sur-le-champ construire et armer à Saint-Malo, par les soins de M. Duclos-Guyot, aujourd'hui mon second, V Aigle de vingt canons et le SjMn.c Aa (Xowlq, que je nmnis de tout ce

BOUGAINVH.LË. 37

qui était propre pour une pareille expédition. J'embarquai plusieurs familles canadiennes, espèce d'hommes laborieux, intelligents, et qui doivent être chers à la France pour l'inviolable attachement que lui ont prouvé ces honnêtes et infortunés citoyens. »

M. de Ghoiseul-Stainville, alors ministre de la marine, lui accorda l'autorisation de fonder à ses frais un établissement dans ces îles lointaines.

Bougainville fit aussitôt armer deux bâtiments. La dépense fut supportée par lui d'abord, par son cousin de Nerville, capitaine d'infanterie, et par son oncle, M. d'Arboulin, qui était alors administrateur général des postes. Les Malouins, endoctrinés par lui, et voyant quo le gouvernement semblait encourager cette tentative hardie, s'associèrent volontiers à l'entreprise.

Bougainville obtint le rang de capitaine de vaisseau en échange de son titre de colonel, et le 13 septembre 1763, il partit de Saint-Malo avec la frégate V Aigle, commandée par son lieutenant, P. Duclos-Guyot, capitaine de brûlot, et la corvette le Sphinx, commandée par le capitaine F. Ghenard de la Giraudais, lieutenant de frégate. Il s'était réservé la direction suprême de l'expédition et emmenait avec lui les colons qui devaient occuper et défricher ces îles lointaines.

Il arriva à destination le 3 février 1764, après un voyage de quatre mois et dix-huit jours. L'île sur laquelle il aborda était déserte et ne contenait que des plantes et des animaux :

« A la vérité, dit Bougainville, le gibier était en grande quantité et facile à prendre. Ge fut un spectacle sin-

38 LKS filUNDS HOMMES t)E LA FRANCE.

giilier de voir, à notre arrivée, tous les animaux, jusqu'alors seuls habitants de l'île, s'approcher de nous sans crainte, et ne témoigner d'autres mouvements que ceux de la curiosité qu'inspire à la vue un objet inconnu. Les oiseaux se laissaient prendre à la main, quelques-uns venaient d'eux-mêmes se poser sur les gens qui étaient arrêtés : tant il est vrai que l'homme ne porte point empreint un caractère de férocité qui fasse reconnaître en lui, par le seul instinct, aux animaux faibles, l'être qui se nourrit de leur sang. Cette confiance ne leur a pas duré longtemps ; ils eurent bientôt appris à se méfier de leurs plus cruels ennemis. »

Le 17 mars, Bougainville choisit l'endroit que devait occuper la nouvelle colonie et l'on éleva au centre un monument commémoratif.

Un fort fut également construit près de là pour protéger les habitants contre les attaques du dehors.

Le 5 avril, Bougainville prit solennellement possession des îles au nom du roi de France, et, le 8, il repartit pour l'Europe, où il allait chercher les objets les plus nécessaires pour facihter l'installation définitive des colons.

Il ne resta en France que le temps strictement nécescessaire pour faire ses approvisionnements. Mais malgré toute l'activité qu'il déploya, il ne put repartir de Sainl- Malo que le 6 octobre suivant et ne revint que le 5 janvier 1765 aux îles Falkland qaï avaient alors pris le nom d'îles Malouines, qu'elles ont conservé depuis.

« J'y goûtai, dit-il, la satisfaction inexprimable de voir que mes colons avaient joui d'une santé parfaite, et

l30tJGAlNVILLË. 30

qu'ils étaient dans le meilleur état... l'hiver n'avait pas été rude; il y avait eu fort peu de neige et point de glace; je me hâtai de débarquer les habitants nouveaux et les provisions de toute espèce destinées à la colonie, défaire de l'eau et du lest. »

L'établissement dura environ trois ans.

Au bout de ce temps, les Anglais, jaloux de tout ce qui pouvait étendre notre influence au dehors, revendiquèrent ces îles perdues et presque ignorées qu'ils avaient dédaignées jusque-là. La France, qui voulait surtout éviter la guerre, les leur aurait peut-être cédées, si l'Espagne n'était heureusement intervenue. Cette dernière puissance les réclama comme partie intégrante de ses posessions de l'Amérique du Sud. On a pensé que Bougainville lui-même, voyant cet établissement perdu pour nous, et préférant le voir aux Espagnols plutôt qu'aux Anglais, n'avait pas été étranger à la réclamation du cabinet de Madrid. Le gouvernement français accepta cette solution nouvelle et reconnut les droits de la nation espagnole, mais en stipulant toutefois que les colons et le fondateur de l'établissement seraient indemnisés des frais qu'ils avaient faits et remboursés de leurs avances.

Bougainville, qui avait pris goût aux expéditions lointaines, songeait alors à faire un voyage d'exploration autour du monde. On le chargea d'aller remettre aux Espagnols l'établissement des Malouines. Il fit étendre sa mission et obtint l'autorisation de poursuivre son voyage jusqu'aux Indes orientales en traversant la mer du Sud entre les deux tropiques.

Deux bâtiments de l'État furent mis à sa disposition

40 LKS GUANDS HOMMES DE LA FRANCE.

pour remplir cette double mission: la Boudeuse de vingt-six canons, dont il prit personnellement le commandement, et la flûte VÉtoile, qui devait accompagner la Boudeuse avec des vivres et lui porter secours en cas de danger ou de naufrage.

Bougainville, lui-même, dit à ce sujet :

« Dans le mois de février, la France avait commencé un établissement aux îles Malouines. L'Espagne revendiqua ces îles comme étant une dépendance du continent de l'Amérique méridionale et, son droit ayant été reconnu par le roi, je reçus l'ordre d'aller remettre notre établissement aux Espagnols et de me rendre ensuite aux Indes orientales, en traversant la mer du Sud entre les deux tropiques.

« On me donna pour cette expédition le commandement de la frégate la Boudeuse, de vingt-six canons de douze, et je devais être joint aux îles Malouines par la flûte VÉtoile, destinée à m'apporter les vivres nécessaires à notre longue navigation et à me suivre pendant le reste de la campagne.

« Dans les premiers jours du mois de novembre 1766, je me rendis à Nantes, où la Boudeuse venait d'être construite et où M. Duclos-Guyot, capitaine de brûlot, mon second, eu faisait l'armement. Le 5 de ce mois, nous descendîmes de Paimbeuf à Mindin pour achever de l'armer et le 15 nous fîmes voile de cette rade pour nous rendre à la rivière de la Plata. »

La Boudeuse partit en effet de Mindin (en Bretagne; le 15 novembre 1766 et relâcha à Brest, pour en repartir définitivement le 5 décembre. H y avait à bord

onze officiers, dont trois volontaires, et l'ensemble du personnel embarqué s'élevait à deux cent soixante-trois personnes. Le 8 janvier 1767, on passa la ligne et le 31 du même mois on mouilla dans la baie de Montevidéo à l'embouchure de la rivière de la Plata.

Le l*"" avril 1767, Bougainville remit la colonie aux mains des représentants de l'Espagne. Il donne, dans le récit de son voyage, une foule de renseignements utiles sur les Malouines.

La perte de cet établissement fut certainement un fait regrettable, mais il ne faut pas en exagérer la valeur comme colonie agricole et productrice. Il aurait eu peut-être une utilité plus grande au point^de vue politique et surtout comme entrepôt commercial. Tel est, du moins, l'avis de Dumont d'Urville, qui écrivait à ce sujet les lignes suivantes, en 1834 :

« Sans doute, l'occupation des Malouines était une triste spéculation sous le rapport agricole, mais sous le point de vue commercial et politique , elle eût pu devenir aujourd'hui d'une haute importance, et c'est ce qu'a senti l'Angleterre qui vient de s'en déclarer maîtresse à la barbe des États-Unis et de la république du Buénos-Ayres qui s'en disputaient la possession. »

Sa mission terminée, Bougainville remonta à Rio- Janeiro où il fut rejoint par VÉtoile. Le 15 avril, il quitta ce port, alla toucher à Montevideo, et enfin, le 2 décembre, il arriva en vue du cap des Vierges, à l'entrée du détroit de Magellan.

C'est ici que commence réellement le voyage d'exploration du célèbre navigateur.

Le détroit qui sépare la pointe méridionale de l'Amérique de la Terre de Feu, avait été découvert par Fernand Magellan, Portugais au service de l'Espagne. Ce navigateur avait obtenu de Charles-Quint le commandement de cinq vaisseaux, avec le droit de vie et de mort sur les équipages qui les montaient.

Il partit de Sévilleau mois d'août 1519, mita la voile à San-Lucar de Barrameda, le 29 septembre suivant, et gagna bientôt les îles du cap Vert. Il passa la ligne soixante jours après son départ et arriva au commencement de décembre dans la baie de Sainte-Lucie sur la côte du Brésil. Il se rendit ensuite à Rio-Janiero et à l'embouchure de la Piata. Le 18 octobre 1520, il découvrit le cap qu'il nomma Cap des onze mille Vierges en l'honneur du jour où il le trouva, et près de là il reconnut l'entrée d'un détroit auquel il donna le nom de Vittoria en souvenir du bâtiment qui le portait. La postérité n'a pas confirmé cette dénomination; elle a donné le nom même du célèbre navigateur au passage découvert par lui. L'entrée en est située par 52° 50 minutes de latitude sud. Sa longueur est d'environ cent dix lieues ; il est très-large en plusieurs endroits, tandis que sur quelques point il n'a pas même une demi-lieue d'une rive à l'autre. Sur les deux bords, la côte, trèsirrégulièrement découpée, s'élevait à des hauteurs considérables, et les montagnes voisines étaient si élevées qu'elles étaient couvertes de neige. Dans quelques parties cependant, la côte s'abaissait près de la mer, et la teiTe, couverte d'arbres et de verdure, présentait des points de vue agréables et pittoresques.

BOUGAlNVlLLfc:. 43

Six semaines environ après son entrée dans le passage, io 28 novembre 1520,Magellan se trouva dans une mer ouverte. La côte se terminait à l'ouest par un cap, et le continent se continuait dans la direction du nord.

L'aspect calme et reposé qu'avait cet océan nouveau, lai fit. donner le nom d'Océan Pacifique.

Le navigateur s'aventura sur cette vaste mer inexl)lorée jusque-là, et visita les îles Mariannes et les Philippines.

C'est là, à Zébu, que Magellan avait péri massacré par. les Indigènes, le 28 avril 1521, dans un combat soutenu contre les naturels. Sébastien del Gono, son lieutenant, conduisit les restes de l'expédition à Bornéo, puis aux Moluques , où il arriva vingt - six mois après son départ. Il doubla le cap de Bonne-Espéreme et, le l^"" juillet lo21, il atteignit les îles du cap Vert. Des cinq vaisseaux que Magellan avait emmenés avec lui, an seul revint en Espagne, et aborda à Saint-Lucar (port de l'Andalousie), après avoir faille tour du monde en trois ans et quatorze jours, parcouru quatorze mille lieues et coupé six fois l'équateur. Nos voyageurs s'aperçurent alorsqu'ils étaient en retard d'un jour sur l'estimation du temps. Ils crurent d'abord à une erreur dans leurs calculs, mais bientôt le fait leur fut expliqué. Le navigateur qui fait le tour du globe en suivant le cours du soleil, c'est-à-dire en passant d'abord parle cap Horn ou le détroit de Magellan, pour venir en Europe par le cap de Bonne-Espérance, gagne, en effet, un jour en trois ans, tandis qu'au contraire il en perd un en suivant la route contraire.

44 LKS GRANDS HOMMES DE LA KRANCE.

Boiigaiuville s'engagea dans le détroit et le reconnut avec le plus grand soin. Au cap des Vierges, il vit plusieurs troupes de Patagons à cheval. Ceux qui l'avaient précédé dans ces parages avaient décrit les habitants de cette contrée comme des géants. Les observations faites alors réduisirent leur taille à des proportions normales, et permirent de constater qu'elle ne dépassait guère cinq à six pieds.

Le 6 janvier, la Boudeuse fut abordée par quelques pirogues venues de la pointe du cap Galant, sur la Terre de Feu, devant laquelle les deux vaisseaux naviguaient alors. Les sauvages qui conduisaient ces embarcations montèrent à bord sans témoigner aucune crainte. Loin de là, ils se jetèrent avec avidité sur tout ce qu'on leur présenta, mangeant et dévorant avec gloutonnerie tous les aliments mis à leur portée. Ils étaient laids, maigres et fort sales, à peine couverts de lambeaux de peaux de bêtes, petits de taille, doux par faiblesse et sans aucune énergie.

Un des enfants qui les accompagnaient périt malheureusement à bord de V Étoile. On lui avait donné des fragments de verre et de miroir pour Tamuser, mais il les avait mâchés, voulant les avaler, et s'était fait de profondes entailles sur la langue et dans la gorge. Le malheureux rendait le sang en abondance. Les sauvages semblèrent terrifiés. L'un d'entre eux, sorte de jongleur, l'étendit sur le dos et lui frictionna le ventre en poussant des cris bizarres.

Au moment où il semblait près d'expirer, dit Bouga inville, notre aumônier lui administra furtivement le

BOUGAINVIU.E. 45

baptême. Le chirurgien du bord vint avec du lait et de la tisane émolliente; mais tout fut inutile. Un autre jongleur s'était joint au premier, et tous les deux martyrisaient cette pauvre créature, qui souffrait sans se plaindre. La douleur du père et de la mère, leurs larmes, l'intérêt vif de toute la tribu manifesté par des signes non équivoques, la patience de l'enfant nous donnèrent le spectacle le plus attendrissant. »

Après avoir louvoyé cinquante-deux jours dans le détroit, Bougainville entra, le 26 janvier 1768, dans la mer du Sud. Durant cette navigation si longue et si pénible, il fit preuve d'une habileté rare et de qualités vraiment remarquables. Il prouva là, jusqu'à l'évidence, qu'il était vraiment un homme de premier ordre, même dans un métier dont il faisait en quelque sorte l'apprentissage. Son audace, son sang-froid dans le danger, la sûreté de son coup d'œil dans les moments les plus périlleux, étonnèrent les marins les plus aguerris.

L'opinion de Bougainville est que cette navigation, toute difficile qu'elle soit et malgré le temps qu'on est obligé d'y consacrer, offre, à certaines époques de l'année, de sérieux avantages.

« J'estime, dit-il, la longueur du détroit (de Magellan), depuis le cap des Vierges jusqu'au cap des Piliers, d'environ cent quatorze lieues. Nous avons employé cinquante-deux jours à les faire...

« Malgré les difficultés que nous avons essuyées dans le passage du détroit de Magellan, je conseillerai toujours de préférer cette route à celle du cap Horn, depuis le mois de septembre jusqu'à la fin de mars. Pendant

46 I.i:S GHANDS HOMMES DE LA FRANCE.

les autres mois de l'année, quand les nuits sont de seize, dix-sept et dix-huit heures, je prendrais le parti de passer à mer ouverte. Le vent debout et la grosse mer ne sont pas des dangers, au lieu qu'il n'est pas sage de se mettre dans le cas de naviguer à tâton entre les terres. On y trouve en abondance de l'eau, du bois et des coquillages, quelquefois aussi de très-bons poissons; et assurément, je ne doute pas que le scorbut ne fit plus de dégât dans un équipage qui serait parvenu à la mer occidentale en doublant le cap Horn, que dans celui qui y serait entré par le détroit de Magellan ; lorsque nous en sortîmes, nous n'avions personne sur les cadres. »

L'avis de Bougainville n'a pas prévalu. La route qu'il indique est très-peu suivie par les navires à voiles, mais elle sert aux bateaux à vapeur et la ligne de Valparaiso en Angleterre y passe.

Malgré l'assertion de Bougainville, les navigateurs évitent le détroit, même en hiver. Les mille écueils dont il est semé, les récifs, les vents violents, rendus variables à l'infini par les dentelures de la côte; les courants contraires, tout fait de ce passage un des plus difficiles et des plus dangereux que l'on connaisse ; aussi la plupart des bâtiments préfèrent-ils doubler le cap Horn et prendre la pleine mer.

Sorti du détroit, Bougainville cingla vers le nord et reconnut les côtes du Chili. Il dirigea ensuite sa marche vers l'ouest.

« Je dirigeai ma route pour reconnaître la terre que David (Davis), flibustier anglais, vit en 1686, sur le parallèle du 27 au 28« degré sud, et qu'en 1722, Rog-

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geween, Hollandais, chercha vainement. J'en continuai la recherche jusqu'au 17 février. J'avais passé le 14 sur cette terre, suivant la carte de M. Bellin. Je pense, au reste, d'après le récit de David, que la terre qu'il dit avoir vue, n'est autre que les îles Saint-Ambroise et Saint-Félix qui sont à deux cents lieues des côtes du Chili. »

Ceci est une erreur. La terre de Davis n'est autre que l'ile de Pâques ou île Vaïhou, située par 27° de latitude sud et 111° de longitude est.

« Le 22, à six heures du matin, on eut en même temps connaissance de quatre îlots dans le sud-sud-est, 5 degrés est, et d'une petite île qui nous restait à quatre lieues dans l'ouest. Je nommai les quatre îlots, les Quatre facardins (les îles Tehai de d'Urville), et, comme ils étaient trop au vent, je fis courir sur la petite île qui était devant nous. A mesure que nous l'approchâmes, nous découvrîmes qu'elle est bordée d'une plage de sable très-unie, et que tout l'intérieur était couvert de bois touffus, au-dessus desquels s'élevaient des tiges fécondes de cocotiers. »

Les Quatre facardins font partie de l'archipel Pomotou. Bougainville leur avait donné ce nom en souvenir d'un conte d'Hamilton, son auteur favori.

Quant à l'île isolée dont il parle, c'est l'île des Lanciers. Il en donne une description détaillée.

« La mer brisait au large, au nord et au sud, et une grosse lame, qui battait toute la côte de l'est, défendait l'accès de l'île dans cette partie. Cependant, la verdure charmait nos yeux et les cocotiers nous offraient partout

leurs fruits et leur ombre, sur un gazon émaillé de fleurs ; des milliers d'oiseaux voltigeaient autour du rivage et semblaient annoncer une côte poissonneuse ; on soupi- ' rait après la descente. Nous crûmes qu'elle serait plus facile dans la partie occidentale, et nous suivîmes la côte à la distance d'environ deux milles. Partout nous vîmes la mer briser avec la même force, sans une seule anse, sans la moindre crique qui pût servir d'abri et rompre la lame. Perdant ainsi toute espérance de pouvoir y débarquer, à moins d'un risque évident de briser les bateaux, nous remettions le cap en route, lorsqu'on nous cria qu'on voyait deux ou trois hommes accourir au bord de la mer. Nous n'aurions jamais pensé qu'une île aussi petite pût être habitée, et ma première idée fut que sans doute, quelques Européens y avaient fait naufrage. J'ordonnai aussitôt de mettre en panne, déterminé à tenter tout pour les sauver.

« Ces hommes étant rentrés sous bois, bientôt après ils en sortirent, au nombre de quinze ou vingt, et s'avancèrent à grands pas ; ils étaient nus et portaient de fort longues piques qu'ils vinrent agiter vis-à-vis les vaisseaux, avec des démonstrations de menace. Après cette parade, ils se retirèrent sous les arbres, où on distingua des cabanes avec des longues vues. Ces hommes nous parurent fort grands et de couleur bronzée. Qui me dira comment ils ont été transportés jusqu'ici, quelle communication les lie à la chaîne des autres êtres et ce qu'ils deviennent en se multipliant sur une île qui n'a pas plus d'une lieue de diamètre ? Je l'ai nommée l'île des Lanciers. »

BOUGAIN VILLE. 49

« Jusqu'au 27, ajoute Bougainville, nous continuâmes à naviguer au milieu d'îles basses et en partie noyées, dont nous en examinâmes encore quatre, toutes de la même nature, toutes inabordables, et qui ne méritaient pas que nous perdissions notre temps à les visiter.

« J'ai nommé V Archipel dangereux, cet amas d'îles dont nous en avons vu onze, et qui sont probablement en plus grand nombre. La navigation est excessivement périlleuse au milieu de ces terres basses, hérissées de brisants et semées d'écueils, où il convient d'user, la nuit surtout, des plus grandes précautions. »

Cet archipel, qu'on désigne en général sous le nom d^archipel Pomotou, est le plus vaste de toute la Polynésie ; il se compose en effet de plus de soixante îles distinctes, réparties sur une étendue de près de deux cent cinquante lieues de longueur.

En quittant V Archipel dangereux, Bougainville eut connaissance des îles de la Société et mouilla, le 6 avril 1768, à Taïti.

Cette île, la Sagittaria de Quiros, avait été retrouvée l'année précédente par l'Anglais Wallis.

Malgré le court séjour que fit Bougainville sur cette terre, il donna, suivant Dumont d'Urville, sur les productions et sur les mœurs de ses habitants, des détails remplis de charme et de vérité.

« Le 2 avril, dit eu effet Bougainville, à 10 heures du matin, nous aperçûmes dans le N.-N.-E. une montagne haute et fort escarpée, qui nous parut isolée ; je la nommai le Boudoir ou le Pic de la Boudeuse (île Maïtia).

« Nous courions au nord poui' lu reconnaître, lorsque

nous eûmes la vue d'une autre terre, dans l'ouest quart nord-ouest, dont la côte, non moins élevée, offrait à nos yeux une étendue indéterminée. »

Cette terre était Taïti.

« Nous avions le plus grand besoin, continue Bougainville, d'une relâche qui nous procurât du bois et des rafraîchissements, et on se flattait de les trouver sur cette terre. Il fit presque calme tout le jour. La brise se leva le soir, et nous courûmes sur la terre jusqu'à deux heures du matin, que nous remîmes pendant trois heures le bord a ularge. Le soleil se leva enveloppé de nuages et de brume, et ce ne fut qu'à neuf heures du matin que nous revîmes la terre, dont la pointe méridionale nous restait à 0 1/4 N.-O.; on n'apercevait plus le Pic de la Boudeuse que du haut des mâts. Les vents soufflaient du N. au N.-E., et nous vînmes au plus près pour atterrir au vent de l'île. En approchant, nous aperçûmes au delà de la pointe du nord une autre terre éloignée, plus septentrionale encore, sans que nous pussions alors distinguer si elle tenait à la première île ou si elle en formait une seconde.

« Pendant la nuit du 3 au 4, nous louvoyâmes pour nous élever dans le nord. Des feux, que nous vîmes avec joie briller de toute part sur la côte, nous apprirent qu'elle était habitée. Le 4, au lever de l'aurore, nous reconnûmes que les deux terres qui, la veille, nous avaient paru séparées, étaient unies ensemble par une terre plus basse qui se courbait en arc et formait une baie ouverte au N.-E. »

P. Lesson dit à ce sujet que la jonction des deux près-

bOUGAlNVlLLE. 5l

qu'îles de Taïti consiste en une langue de terre, large d'un mille et nommée Teravao, qui semble être plutôt une soudure artificielle, un seuil exhaussé, conduisant d'une île à l'autre, qu'un véritable isthme. Oporionou, la plus grande des deux presqu'îles, est arrondie ; elle a neuf à dix lieues de diamètre. Tairapou, ou la presqu'île sud-est, est ovale et a environ six lieues de longueur sur quatre de largeur.

« Nous courions, continue Bougainville, à pleines voiles vers la terre, présentant au vent de cette baie, lorsque nous aperçûmes une pirogue qui venait du large et voguait vers la côte, se servant de sa voile et de ses pagaies. Elle nous passa de l'avant et se joignit à une ■ infinité d'autres qui, de toutes les parties de l'île, accouraient au-devant de nous. L'une d'elles précédait les autres ; elle était conduite par douze hommes nus, qui nous présentèrent des branches de bananier, et leurs démonstrations attestaient que c'était là le rameau de l'olivier. Nous leur répondîmes par tous les signes d'amitié dont nous pûmes nous aviser ; alors ils escortèrent le navire, et l'un d'eux, remarquable par son énorme chevelure, hérissée en rayons, nous ofi'rit, avec son rameau d-? paix, un petit cochon et un régime de bananes. Nous acceptâmes son présent qu'il attacha à une corde qu'on lui jeta. Nous lui donnâmes des bonnets et des mouchoirs, et ces présents furent le gage de notre alliance avec ce peuple. »

« Le 5 et le 6, on continua de louvoyer, faisant des échanges. Un insulaire s'aventura même à monter à bord de VÉtoile et y passa la nuit.

« Pendant que les vaisseaux passaient devant la côte, le riant panorama de la délicieuse Taïti se déroulait à nos yeux. Toute Pile était couverte de bois ; le pic luimême, qui domine au milieu, était décoré de guirlandes de feuillage jusqu'à son sommet. Plus près de nous, des prairies, des bosquets, des plantations variées se succédaient à nos regards charmés. Bientôt une cascade magnifique s'offrit à nous ; elle s'élançait du haut de la montagne et précipitait dans J'Océan ses eaux écumantes, tandis qu'à ses pieds un joli village animait le bord de la mer. Amesurequelafioî«rfe«tses'avançaitdanslabaie, l'affluence des pirogues devenait si grande que les manœuvres s'exécutaient difficilement au milieu de la foule et du bruit. Tous criaient: Taïoî taio! (Amis I amis I) et nous donnaient mille témoignages d'amitié. Tous demandaient des clous et des pendants d'oreilles. »

Enfin, Bougainville put descendre à terre :

a Je me croyais transporté, dit-il, dans le jardin d'Eden; nous parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse, sans aucun des inconvénients qu'entraîne l'humidité. Un peuple nombreux y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous trouvions des troupes d'hommes et de femmes assis à l'ombre des vergers; tous nous saluaient avec amitié; ceux que nous rencontrions dans les chemins se rangeaient pour nous laisser passer ; partout nous voyions régner l'hospitalité, le repos, une joie douce et toutes les apparences du bonheur. »

Les Français furent très-bien accueillis par les na-

turels. Leur chef, Ereti, conduisit les officiers dans sa maison et leur fit offrir de l'eau, des fruits et des poissons grillés. De part et d'autre, on paraissait fort satisfait, lorsque le chevalier Suzannet s'aperçut qu'on lui avait pris un pistolet. Ereti, quand il sut ce qui était arrivé, entra dans une violente colère et voulut faire immédiatement rechercher le coupable ; mais on lui dit que c'était inutile, parce que cette arme devait donner la mort au voleur.

Le lendemain, le chef taïtien rapporta le pistolet avec des cadeaux. Les Français préparèrent un campement pour être plus à portée des coupes de bois qu'ils comptaient faire, mais Ereti voulut s'y opposer, disant que ses amis pouvaient venir à terre le jour, tant qu'ils le jugeraient bon, mais qu'ils ne devaient pas y passer la nuit.

Bougainville ayant insisté, on lui demanda de dire au moins combien de temps il comptait séjourner et on lui accorda les dix- huit jours qu'il réclama, après avoir essayé d'obtenir de lui qu'il les réduisîtà huit.

A partir de ce moment, la meilleure intelligence régna entre les Taïtiens et leurs hôtes. Ereti indiqua lui-même les arbres qu'on pouvait couper, et les indigènes aidèrent nos hommes dans cette besogne.

Le 10, un naturel fut tué par un soldat sans qu'on pût connaître l'auteur de ce meurtre. On fit tout pour calmer les craintes que les Taïtiens avaient manifestées à cette occasion, et l'on était parvenu, non sans peine, à leur persuader que c'était là un acte isolé que l'on regrettait vivement et qui ne se renouvellerait plus, lorsqu'on

apprit que trois indigènes avaient été tués à coups de baïonnette. Ce fait jeta la terreur dans toute la contrée ; femmes, les vieillards et les enfants s'enfuirent en poussant des cris de terreur. Bougainville descendit immédiatement à terre, il fit mettre aux fers les soldats soupçonnés d'avoir pris part à ce meurtre. Cette manière d'agir calma l'effervescence des habitants ; mais, dans la nuit, un orage étant survenu, la Boudeuse faillit être jetée à la côte.

Au point du jour, on trouva la place abandonnée; les habitants avaient gagné les bois. Toutes les pirogues avaient disparu et les cases étaient vides. Le prince de Nassau, qui accompagnait l'expédition en qualité de volontaire, partit alors à la découverte avec quelques hommes. A une lieue de là, il trouva Ereti avec un grand nombre d'indigènes. Le chef s'avança vers lui d'un air consterné, lui disant : Ami, vous nous tuez ! M. do Nassau parvint pourtant à le calmer et à rassurer ceux qui l'entouraient et bientôt tout fut oublié.

« Je vis du bord, dit Bougainville, une foule de peuple accourir au camp. Des poules, des cocos, des bananes étaient portés en triomphe et promettaient la paix. Je descendis aussitôt avec des étoffes de soie et des outils de fer, que je distribuai aux chefs, en leur témoignant ma douleur des meurlses de la veille, et leur assurant que les coupables seraient punis. Les bons insulaires me comblèrent de caresses, et en peu de temps la foule ordinaire et les filous revinrent à notre camp, qui ne ressemblait pas mal à une foire. »

Le lo avril 1768, on quitta cette terre hospitalière. Le

BOrOALNMI.I.E. 55

chef Ereli était venu faire ses adieux aux Français : « En arrivant abord, dit Bougainviiie, il nous embrassa tous. Il nous tenait quelques instants entre ses bras, versant des larmes et paraissant profondément affligé de notie départ. Peu de temps après, sa grande pirogue vint à bord, chargée de rafraîchissements de toute espèce; ses femmes étaient dedans et avec elles un jeune Taïtien qui, dans les premiers jours de notre abordage, était venu passer la nuit sur VÉtoile. C'était le frère d'Ereti, qui alla le prendre par la main et me le présenta, en me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait nous suivre et me priant d'j consentir. Il le présenta ensuite à tous les olïiciers, chacun en particulier, disant que c'était son ami qu'il confiait à ses amis, et il nous le recommanda avec les plus grandes marques d'intérêt. »

L'ile à laquelle on avait d'abord donné le nom de nouvelle Cythère, reçoit de ses habitants celui de Taïti. C'est la plus grande de tout le groupe.

Cook, qui a revu Taïti après Bougainviiie, évalue la population à cent mille âmes : en 1S28, on n'y comptait [)as plus de sept mille individus. Il est probable que le chiffre de Cook devait être exagéré, ce qui est certain, c'est que le nombre des habitants a considérablement diminué. P. Lesson attribue ce fait aux guerres civiles qui sont en permanence dans Tarchipel de la Société et aussi aux maladies, petite vérole et autres, qui déciment ces malheureuses contrées.

Bougainviiie a fait des mœurs des habitants de cette région une peinture si séduisante, que Taïti a été

considéré, à une certaine époque, comme une sorte de paradis terrestre, un jardin enchanté , merveilleux , habité par des êtres à part, d'une douceur, d'une bonté sans égale.

« Le caractère de la nation^ dit-il, nous a paru doux et bienfaisant... 11 est probable que les Taitiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne se doutent point. Qu'ils soient chez eux ou non, jour et nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille des fruits sur le premier arbre qu'il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il parait que pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n'y a point de propriété et que tout est à tous. » Cette vertu, poussée à l'extrême, en faisait pour les Européens un peuple de voleurs : « Visà-vis de nous, ils étaient filous habiles, mais d'une timidité qui les faisait fuir à la moindre menace. Au reste... les chefs n'approuvaient pas ces vols, ils nous pressaient, au contraire, de tuer ceux qui les commettaient. Ereti cependant n'usait pas de cette sévérité qu'il nous recommandait. Lui dénoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-même à toutes jambes; l'homme fuyait et, s'il était jointe ce qui arrivait ordinairement, car Ereti était infatigable à la course, quelques coups de bâton et une restitution forcée étaient le seul châtiment du coupable. Je ne croyais pas même qu'ils connussent de punition plus forte, attendu que, quand ils voyaient mettre quelqu'un de nos gens aux fers, ils en témoignaient une peine sensible; mais j'ai vu depuis, à n'en pas douter, qu'ils ont Tusage de pendre les voleurs à des arbres ainsi qu'on le pratique dans nos armées. »

Neuf ans plus tard, en décembre 1777, Cook, en quittant cette même île de Taïti, en visita plusieurs autres et arriva à Bora-Bora, où il traita avec le conquérant Pouni de raccjuisition d'une ancre que Bougainville avait perdue à Taïti et qui était en la possession du vieux chef.

Quant au frère d'Ereti, le Taïtien Aotourou , Bougainville le ramena en France. Il séjourna onze mois à Paris et sembla s'y plaire. Il se promenait tout seul dans la ville, allant et venant, sans s'égarer jamais, quoiqu'il n'eût jamais appris notre langue et qu'il ne pût pas se faire comprendre. Il avait un faible pour l'Opéra où il allait tout seul. La duchesse de Choiseul s'en occupa d'une façon toute spéciale et il parut être reconnaissant des attentions qu'elle eut pour lui. En mars 1770, il s'embarqua pour l'île de France, et de là il partit pour son pays sur un vaisseau commandé par Marion Dufresne, qui mourut assassiné à Motou-Boua, l'une des îles de la Nouvelle-Zélande.

Il existe une race de gens qui passent leur vie à s'apitoyer sur le sort de personnes qui ne se plaignent pas et qui souvent se trouvent fort heureuses. Ces âmes sensibles versent volontiers un pleur sur des malheurs imaginaires qui ne les intéressent nullement, pourvu que ce pleur retombe en fiel sur ceux dont ils sont jaloux. Race d'oisifs envieux et larmoyants qui, ne faisant rien, critiquent tout ce qu'ont fait les autres et voient avec envie d'autres hommes se rendre utiles, quand eux-mêmes sont inutiles s'ils ne sont pas nuisibles. Procédant par des regrets hypocrites, des gémissements

de compassion et des insinuations plus ou moins voilées, elles firent un crime à Bougaiuville d'avoir emmené loin de sa patrie, loin des siens, cet enfant de la nature et de l'avoir transplanté au milieu de la corruption des villes où il devait à coup sûr regretter sa paisible existence de sauvage insouciant.

Fatigué des criailleries de ces philanthropes nihilistes, Bougainville, attaqué, harcelé par eux, crut devoir leur répondre : il se défendit avec une certaine âpreté et un accent quelquefois acerbe, justifié d'ailleurs par l'injustice même des attaques dont il était l'objet.

« .Je terminerai ce chapitre en me justifiant, car on m'oblige à me servir de ce terme, en me justifiant d'avoir profité de la bonne volonté d'Aotourou pour lui faire faire un voyage qu'assurément il ne croyait pas devoir être aussi long, et en rendant compte des connaissances qu'il m'a données sur son pays, pendant le séjour qu'il a fait avec moi. Le zèle de cet insulaire pour nous suivre n'a pas été équivoque. Dès les premiers jours de notre arrivée à Taïti, il nous Fa manifesté (le la manière la plus expressive, et sa nation parut applaudir à sou projet. Forcés de parcourir une mer inconnue et certains de ne devoir désormais qu'à l'humanité des peuples que nous allions découvrir les secours et les rafraîchissements dont notre vie dépendait, il nous était essentiel d'avoir avec nous un homme d'une des îles les plus considérables de cette mer. Ne devions-nous pas présumer qu'il parlait la même langue que ses voisins, que ses mœurs étaient les mêmes, et que son crédit auprès d'eux serait décisif en notre fa-

BOTTr,A?NVIUE. 59

veiir quand il détaillerait et notre conduite envers ses compatriotes et nos procédés à son égard. D'ailleurs, en supposant que notre patrie vouùll profiter de l'union d'un peuple puissant, situé au milieu des plus t)elles contrées de l'univers, quel gage pour cimenter l'alliance, que l'éternelle obligation dont nous allions enchaîner ce peuple, en lui renvoyant son concitoyen bien traité par nous et enrichi de connaissances utiles qu'il lui porterait ! Dieu veuille que le besoin et le zèle qui nous ont inspirés ne soient pas funestes au courageux Aotourou. »

M. Bouga inville prévoit le seul malheur qu'il redoute pour son protégé. Mais ce malheur-là il ne peut l'écarter de sa route. Le navigateur a ramené un sauvage en France, pour que ce sauvage serve de trait d'union entre le pays des lumières et l'île perdue au milieu des mystères de la mer du Sud. Il espère que, grâce à lui, les sauvages pourront acquérir quelque bien-être, seront plus heureux en devenant plus éclairés et plus instruits. Il a voulu qu'Aotourou devînt un missionnaire de la civilisation ; il a tout fait pour cela, la seule chose qu'il ne puisse pas faire c'est de le faire vivre s'il doit mourir.

« .Te n'ai épargné ni l'argent ni les soins pour lui rendre son séjour à Paris agréable et utile. Il y est resté onze mois pendant lesquels il n'a témoigné aucun ennui... »

Aotourou quitta Paris en mars 1770; il fut enabarqué à La Rochelle sur le navipe le Brisson qui devait le transporter à l'île de France, Le qiinistre avait en outre

donné des ordres au gouverneur et à l'intendant de cette colonie pour qu'il fût renvoyé dans son île : « J'ai donné, dit enfin Bongainville en terminant, un mémoire fort détaillé sur la route à faire pour s'y rendre et trentesix mille francs (c'est le tiers de mon bien) pour armer le navire destiné à cette navigation. Madame la duchesse de Choiseul a porté l'humanité jusqu'à consacrer une somme d'argent pour porter à Taïti un grand nombre d'outils de nécessité première, des graines, des bestiaux, etc. Puisse Aotourou revoir bientôt ses compatriotes I »

Cette lettre est surtout remarquable en ce qu'elle nous fait bien connaître le caractère de Bongainville. Il n'a qu'une préoccupation : le bien ; il veut tout ce qui peut servir les intérêts de sa patrie, tout ce qui peut servir les intérêts du monde.

Pour lui l'argent n'est rien. Il a tenté de fonder, à ses risques et périls, un établissement aux Malouines. Il consacre trente-six mille francs à l'armement d'un navire qui doit reconduire un sauvage dans sa patrie. De ce sacrifice, que doit-il retirer ? Personnellement rien, mais les insulaires de la mer du Sud seront peut-être plus heureux, et cela lui suffît.

Madame de Choiseul consacre quelque argent à l'achat d'outils et de graines destinés à ces peuples lointains ; Bongainville trouve cela admirable, pour un peu il pleurerait d'attendrissement en relatant cet acte d'humanité, mais lui-même il consacre le tiers de sa fortune au même objet, et mentionne le fait simplement pour se justifier du reproche d'égoïsme qu'on lui a jeté à la tête.

BOUGAINVIFXK. 61

et sans songer à se faire gloire d'une action qu'il regarde comme toute simple et toute naturelle quand il s'agit (le lui.

Malheureusement les craintes de Bougainville ou plutôt ses appréhensions ne furent que trop justifiées. Aotouror ne revit pas Taïti. Il mourut de la petite vérole à Madagascar.

Nous avons interrompu notre récit pour raconter complètement, et jusqu'à son dénoùment, cet épisode des voyages de l'illustre navigateur, parce qu'il nous fournissait l'occasion de bien mettre en relief le côté très-humain de sa nature.

Au moment où nous reprenons notre analyse, Bougainville venait de quitter Taïti ; Aotourou vivait encore.

« Le 16 avril 1768, à huit heures du matin, nous étions à environ dix lieues dans le N.-E. 1/4 N. de la pointe septentrionale de Taïti... Deux jours après nous eûmes une preuve incontestable que les habitants des îles de l'océan Pacifique communiquent entre eux, même à des distances considérables. L'azur d'un ciel sans nuages laissait étinceler les étoiles ; Aotourou, après les avoir attentivement considérées, nous fit remarquer l'étoile brillante qui est dans l'épaule d'Orion, disant que c'était sur elle que nous devions diriger notre course, et que, dans deux jours, nous trouverions une terre abondante qu'il connaissait et où il avait des amis. Il nous avait nommé la veille en sa langue, sans hésiter, la plupart des étoiles brillantes que nous lui montrions ; nous avons eu depuis la certitude qu'il connaît par-

faitenient les phases de la lune et les divers pronostics qui avertissent souvent en mer des changements qu'on doit avoir dans le temps. Une de leurs opinions, qu'il nous a clairement énoncée, c'est qu'ils croient positivement que le soleil et la lune sont habités...

« Pendant le reste du mois d'avril, nous eûmes trèsbeau temps. Les différentes îles découvertes dans ce mois forment la seconde division des îles de ce vaste océan. Je l'ai nommé l'archipel Bourbon. »

Le 5, il vit une grande terre sur laquelle la mer brisait avec fureur. Un grand nombre de pirogues vinrent dans les eaux des navires, mais aucune ne voulut s'approcher. Elles allaient et venaient autour des vaisseaux, les dépassant comme en se jouant, quoique les vaisseaux fissent alors sept à huit milles à l'heure. Bougainville nomma le groupe entier l'archipel des Navigateurs. C'est le même (14° lat. S. entre 171 et 172° long. 0.) que Roggeween a nommé Bauman. Balbi et Dumont d'Urville l'appellent archipel des îles Hamoa, et ce dernier, en parlant des découvertes faites dans ces parages, dit que dans ce groupe, un des plus pressés et des plus importants de l'Océanie, le type polynésien parait s'être développé au plus haut degré de perfection sous le rapport physique ; mais l'assassinat de Delangle et de ses compagnons a acquis, vingt années plus tard, une funeste célébrité à la férocité de ses habitants.

Bougainville traversa ensuite la partie septentrionale d'un autre archipel que Quiros avait appelé, en 1606: Terres du Saint-Esprit ; croyant l'avoir découvert le premier, il lui donna le nom de Grandes CfjcJades. Cook,

ROTT.AINVFLLE. 63

en visitant ces mêmes îles, en 1774, leur a imposé le nom do Nouvelles Hébrides qui leur est resté. Le 22 mai, il découvrit la Pentecôte, Vile Aurore, le Pic de rÉtoile, Vile des Lépreux.

Les navires manquaient de bois. On dut débarquer pour en faire :

« Nous trouvâmes nos gens occupés à couper du bois et ceux du pays les aidant à le porter dans les bateaux ; l'oflQcier qui commandait la descente, me dit qu'à sou arrivée une troupe nombreuse d'insulaires était venue le recevoir sur la plage, l'arc et la flèche à la main, faisant signe qu'on n'abordât pas. Mais que quand, malgré leurs menaces, il avait ordonné de mettre à terre, ils s'étaient reculés à quelques pas: qu'à mesure que nos gens avançaient, les sauvages se retiraient, toujours dans l'attitude de faire partir leurs flèches, sans vouloir se laisser approcher : qu'ayant alors fait arrêter la troupe, et le prince de Nassau Rengagé volontaire à bord de l'expédition), ayant demandé à s'avancer vers eux, ils avaient cessé de reculer lorsqu'ils avaient vu un homme seul ; des morceaux d'étoffe rouge qu^on leur distribua achevèrent d'établir une espèce de confiance. Le chevalier de Kerné prit aussitôt poste à l'entrée du bois, mil ses travailleurs à abattre des arbres sous la protection de la troupe, et envoya un détachement chercher des fruits. Insensiblement les insulaires se rapprochèrent plus amiablement en apparence ; on eut même d'eux quelques fruits ; ils ne voulaient ni du fer ni des clous. Ils étaient toujours restés en grand nombre autour de nos gens sans jamais quitter leurs armes... Ils

6'l LES GRANDS HOMMES DE LA FRANCE.

avaient lait entendre qu'ils étaient en guerre avec des habitants du canton voisin du leur. »

Bientôt les navires appareillèrent, mais le vent étant tombé, ils durent revenir vers cette île que l'on croyait amie. Le fait suivant prouve qu'avec les sauvages on n'est jamais sûr de rien.

« Sur les cinq heures, nous entendîmes une salve de mousqueterie qui nous causa beaucoup d'inquiétude ; elle sortait d'un de nos canots, qui, malgré mes ordres, s'était séparé des autres et se trouvait mal à propos dans le cas d'être attaqué par les insulaires, ayant vogué tout à fait à terre. Deux flèches qui lui furent tirées servirent de prétexte à la première décharge. Ensuite, il longea la côte, faisant un feu très-vif de sa mousqueterie et de ses espingoles, tant à terre que sur trois pirogues qui passèrent à portée et lui décochèrent aussi quelques flèches. Une pointe avancée nous dérobait alors la vue du canot, et son feu continuel me donnait lieu d'appréhender qu'il ne fût attaqué par une armée de pirogues. J'allais envoyer notre chaloupe à son secours, lorsque nous le vîmes doubler seul cette pointe qui nous l'avait caché. Les nègres poussaient des cris affreux dans le bois où ils s'étaient jetés, et dans lequel on entendait battre leur tambour. Je fis aussitôt, à ce canot, le signal de ralliement, et je pris des mesures pour que nous ne fussions plus déshonorés par un pareil abus de la supériorité de nos forces. »

Bougain ville pensait pouvoir sortir du grand Océan en se dirigeant entre le 15^ et le 16® degré de latitude sud. La Nouvelle-Hollande était alors mal connue pour

HOlMiAINX ILLK. 65

ne pas dire davantage encore. Notre navigateur avait eu l'intention d'en reconnaître la côte orientale ; mais, eu s'avançant dans cette direction, il rencontra à fleur d'eau et hors de vue de toute terre, un brisant qui est à environ cent vingt lieues de la côte orientale de l'Australie (par 15° 50' de longitude E. et 148° 10'). On lui donna le nom de Bàture de Diane. Il le contourna et continua sa route à l'ouest ; mais, à une cinquantaine de lieues plus loin, il en trouva un autre beaucoup plus étendu. En arrière, toujours dans la direction de l'ouest, on signala une terre lointaine.

Bougainville alors jugea prudent de changer de route. S'il avait persévéré, peut-être eùt-il découvert le détroit de Torrès. Mais en suivant la même direction, il craignait d'être brusquement arrêté et il appréhendait surtout d'être obligé de revenir en arrière. « D'ailleurs, le peu de vivres qui lui restaient, dit M. Durozoir dans une relation de ce voyage, ne lui permettaient pas de s'engager dans un passage qui pouvait être très-périlleux, et d'où il aurait eu peut-être beaucoup de peine à sortir. Il prit le parti de se diriger au nord et de contourner la côte septentrionale de la Nouvetle-Guinée. Les terres inconnues, qu'il nomma hLouisiade, l'arrêtèrent dans cette nouvelle route. Heureusement que l'état de détresse où se trouvait ses bâtiments l'empêcha une seconde fois de porter à l'ouest, car il aurait trouvé la chaîne continue de récifs qui barrent le détroit situé entre la Nouvelle-Guinée et la Nouvelle-Hollande, et qui s'étend encore à une distance prodigieuse le long de cette dernière terre, qu'elle cerne presque entièrement.

H6 l.KS GRANDS HOMMES DE LA FRANCE.

Plusieurs frégates anglaises s'y sont perdues depuis. Cook lui-même n'a pu pénétrer dans ce détroit que parce qu'il fut forcé de donner dans un passage trèsresserré qu'il découvrit au moment où son bâtiment allait se briser ; mais cette ouverture est à une grande distance au sud du parallèle où se trouvait Bougainville, Le navigateur français ne dut probablement son salut qu'à la persévérance qu'il mit à éviter la route de l'ouest.

« Nous n'avions plus de pain, dit-il lui-même, que pour deux mois, des légumes que pour quarante jours ; la viande salée était en plus grande quantité, mais elle infectait. Nous lui préférions les rats qu'on pouvait prendre. Ainsi, de toute façon, il était temps de s'élever dans le nord, en faisant même prendre de l'est à notre route.

« xMalheureusement, les vents du sud-est abandonnèrent ici, et quand ils revinrent, ce fut pour nous mettre dans la situation la plus critique où nous nous fussions encore trouvés.

« Depuis le 7 juin, la route ne nous avait valu que le N. Ii4 N.-E., lorsque le 10, au point du jour, ou découvrit la terre depuis l'est jusqu'au nord-ouest. »

Cette terre inconnue c'était la Louisiade.

« Longtemps avant le lever de l'aurore, ajoute Bougainville, une odeur délicieuse nous avait annoncé le voisinage de cette terre qui formait un grand golfe ouvert au S.-E. J'ai peu vu de pays dont le coup d'œil fût plus beau. Un terrain bas, partagé en plaines et en bosquets, régnait sur le bord de la mer et s'élevait ensuite en amphithéâtre jusqu'aux montagnes dont la cime se

perdait dans les nues. Ou en distinguait trois étages, et la chaîne la plus élevée était à plus de vingt-cinq lieues dans l'intérieur du pays. Le triste état uù nous étions réduits ne nous permettait ni de sacrifier quelque temps à la visite de ce magnifique pays, que tout annonçait être fertile [et riche, ni de chercher en faisant route à l'ouest, un passage au sud de la Nouvelle-Guinée qui nous frayât par le golfe de Garpentarie une route nouvelle et courte aux îles Moluques. Rien n'était à la vérité plus problématique que ce passage; on croyait même avoir vu la terre s'étendre jusqu'à l'O. i\ï S.-O. Il fallait tâcher de sortir, au plus tôt, et par le chemin qui semblait ouvert, de ce golfe dans lequel nous étions engagés beaucoup plus même que nous le croyions d'abord. G^était où nous attendait le veut dn sud-est pour mettre notre patience aux dernières épreuves. »

En effet, Bougainville fut retenu plus de quinze jours dans ces parages qui semblaientsans issue. La Louisiade se compose d'un groupe d'îles situées à l'est de la Nouvelle-Guinée ; l'ensemble de ces îles occupe environ cent vingt lieues de l'E.-S.-E. à l'O.-N.-O. Leurs limites sont à l'est, le cap nommé par Bougainville le cap de la Délwm,nce et au nord-oùest les îles Lusançay et la baie que notre navigateur désigne sous le nom de Cal-de-Sac de l'Orangerie. On cite parmi les îles principales dont cet archipel se compose les îles Rossel, Saint-Aignan, Dentrecasteaiw, Bonvaloir, Trohriand, Lusançay.

Dentrecasteaux, qui a visité ces parages vingt-cinq ans plus tard, reconnaît les difficultés et les déceptions que présente pour des équipages fatigués et sans res-

68 LES CiKANDS HOMMES DE LA FRANGE.

sources, cette succession d'iles et de terres enchevêtrées. La partie des terres de la Louisiade que nous avons reconnue, dit-il, n'est qu'un amas d'iles dont les plus grandes n'ont pas beaucoup plus de dix lieues de longueur. Les courants qui régnent dans cet archipel en rendent la navigation d'autant plus dangereuse, que la plupart des îles dont il est composé sont environnées' par des récifs prés desquels on ne trouve pas de fond.

« Les jours suivants, continue Bougainville, furent affreux; tout fut contre nous, le vent, la pluie; la brume était si épaisse qu'on était forcé de tirer des coups de canon pour se conserver avec V Étoile qui contenait encore une partie des vivres, et ce fut ainsi du H au 26.

« Malheureusement le plus cruel de nos ennemis était à bord, la faim. Je fus obligé de faire une réduction considérable sur la ration de pain et de légumes. Il fallut aussi défendre de manger le cuir dont on enveloppe les vergues et les autres vieux cuirs. Cet aliment pouvait donner de funestes indigestions. Il nous restait une chèvre, compagne fidèle de nos aventures depuis ■ notre sortie des îles Malouines où nous l'avions prise. Chaque jour elle nous donnait un peu de lait. Les estomacs affamés, dans un instant d'humeur, la condamnèrent à mourir; je n'ai pu que la plaindre, et le boucher qui la nourrissait depuis si longtemps a arrosé de ses larmes la victime qu'il immolait à notre faim. Un jeune chien pris dans le détroit de Magellan eut le même sort peu de temps après. »

Le 26 au matin, on sort enfin de cette interminable

suite d'îles et de récifs. Le dernier cap entrevu, on l'appelle le Cap de la Délivrance (11° 20' 37" lat. aust. et 152° 6' lo" long, orient.), car on est délivré de cette muraille infranchissable. On met alors la route au N.-E.

Pendant quinze jours passés dans ce golfe de la Louisiade, les courants avaient constamment porté dans l'est.

Le 28 juillet, on atteignit les îles Salomon. On vit d'abord l'île Simbou et l'île Satisfaction, puis ce fut l'île Choiseul. Les navires s'engagèrent dans un passage qui séparait cette dernière d'une autre grande île. On donna le nom de Bongainville à l'île et au détroit. La navigation y fut des plus pénibles. On avait commencé quelques opérations de sondage dans une des anses de l'ile Choiseul, lorsqu'une flottille entière de pirogues vint attaquer nos canots: deux décharges mirent les assaillants en déroute. Bientôt on sortit du détroit, l'on côtoya toute la partie orientale de l'île de Bougainville et l'on prolongea les îles les plus septentrionales de ce grand archipel qui n'avait pas été revu depuis Mendana: l'île Bouka notamment. Nulle part on ne put débarquer, partout les sauvages se montrèrent hostiles.

Enfin on put prendre terre au Port Praslin, sur les côtes de la Nouvelle-Irlande. Bougainville avait voulu faire relâche à la Nouvelle-Bretagne, mais il confondit ces deux contrées, parce qu'il n'avait pas eu connaissance de la découverte récente du Canal Saint-Georges qui sépare ces deux terres.

Pendant une relâche de quelques jours, on put rereuouveler l'eau et le bois consommés, mais on ne put

se pi'ucuiei' aucuue espèce de ^vivres. L'île était luculte et sauvage, et l'on ne vit pas un seul des habitants. La vue des bâtiments avait dû les elirayer et les décider à dissimuler leur présence.

En quittant ce port, les deux navires longèrent la côte nord de la iNouvelle- Guinée. On découvrit un grand nombre de petites lies auxquelles on imposa les noms de: Boudeuse, Herinites, Commerson, Anachorètes, etc.

Mais plus on avançait, plus la misère devenait grande. Enlin, le 2 septembre, à dix heures du soir, on eut connaissance des terres de l'île Boveo ou Bourou ;dans les Moluques;. C'était la terre promise.

« Ce ne l'ut pas sans d'excessifs mouvements de joie que nous .découvrîmes, à la pointe du jour, l'entrée du goiïede Cajeli. C'est où les Hollandais ont leur établissement; c'était le terme où devait linirnos plus grandes misères. Le scorbut avait fait parmi nous de cruels ravages depuis notre départ du port Praslin; personne ne pouvait s'en due entièrement exempt et la moitié de nos équipages était hors d'état de faire aucun travail. Huit jours de plus passés à la mer eussent assurément coûté la vie à un grand nombre, et la santé à presque tous. Les vivres qui nous restaient étaient si pourris et d'une odeur si cadavéreuse, que les moments les plus durs de nos tristes journées étaient ceux où la cloche avertissait de prendre ces aliments dégoûtants et malsains.

« Combien cette situation embeUissait encore à nos yeux le charmant aspect des côtes Bourou? ïiès le milieu de la nuit, une odeur agréable exhalée des plantes

Kon.AixviLi.i:. 71

aromatiques duiil les iles Muluques sont couvertes, s'éi lait fait sentir plusieurs lieues en mer et avait semblé l'avant-coureur qui annonçait la fin de nos maux.

« L'aspect d'un bourg assez grand, situé au fond du golfe, celui de vaisseauxà l'ancre, la vue de bestiaux errants dans les prairies qui environnent le bourg causèrent des transports que j'ai partagés, sans doute, et que je ne saurais dépeindre. »

On comprend en lisant ces lignes, toute la joie que dut éprouver l'équipage en se voyant arrivé au port après tant de traverses et tant de privations. Mais tout n'était pas encore fini. A cette époque, la compagnie hollandaise qui exploitait les Moluques et une partie des Indes, très-jalouses de ses possessions, ne permettait à aucun navire étranger d'aborder dans ses ports. Les ordres les plus sévères dans ce sens avaient été donnés à tous les résidents bollandais. Aussi, ne laissa-t-on pas débarquer sans contestations nos malheureux compatriotes.

« A peine avions-nous jeté Tancre, que deux soldats hollandais^ sans armes, dont l'un parlait français, vinrent à bord me demander, de la part du résident du Comptoir, quels motifs nous attiraient dans ce port, lorsque nous ne devions pas ignorer que l'entrée n'en était permise qu'aux seuls vaisseaux de la Compagnie hollandaise. Je renvoyais avec eux un officier pour déclarer au résident que la nécessité de prendre des vivres nous forçait à entrer dans le premier port que nous avions rencontré, sans nous permettre d'avoir égard aux traités qui interdisaient aux navires étran-

72 LKS (JhANDS HOMMKS DE LA FKANCE.

gers la relâche daus les ports des Moluques, et que nous sortirions aussitôt qu'il nous aurait fourni les secours dont nous avions un besoin indispensable. Les deux soldats revinrent peu de temps après pour me communiquer un ordre signé du gouverneur d'Amboine, duquel le résident de Bourou dépend directement, par lequel il est expressément défendu à celui-ci de recevoir dans son port aucun vaisseau étranger. Le résident me priait en même temps de lui donner par écrit une déclaration des motifs de ma relâche, afin qu'elle put justifier, aux yeux de son supérieur, auquel il l'enverrait, la conduite qu'il était obligé de tenir en nous' recevant ici. Sa demande était juste, et j'y satisfis en lui donnant une déclaration signée, dans laquelle je déclarais qu'étant parti des iles Malouines, et voulant aller dans l'Inde en passant par la mer du Sud, le mousson (vent régulier de la mer des Indes, qui souffle six mois de suite dans un sens et six mois dans l'autre; contraire et le défaut de vivres, nous avaient empêché de gagner les iles Philippines, et forcés de venir chercher, au premier port des Moluques, des secours indispensables, secours que je le sommais de me donner en vertu du titre le plus respectable, l'humanité.

« Dès ce moment il n'y eut plus de diificulté; le résident, en règle vis-à-vis de la Compagnie, fit contre fortune bon cœur, et il nous offrit ce qu'il avait d'un air aussi libre que s'il eût été maître chez lui. Vers les cinq heures, je descendis à terre avec plusieurs officiers pour lui faire une visite. Malgré le trouble que devait lui causer notre arrivée, il nous reçut à merveille. Il

HOUGAINVII.I.E. 7.{

nous ofïrit méinc à soupei", el cftiles nous racceptàmos. Le spectacle du plaisir et de l'activité avec lesquels nous le dévorions, lui prouva mieux que nos paroles que ce n'était pas sans raisons que nous criions la faim. Tous les Hollandais en étaient en extase; ils n'osaient manger dans la crainte de nous faire tort. Il faut avoir été maiin et réduit aux extrémités que nous éprouvions depuis plusieurs mois, pour se faire une idée de la sensation que produit la vue de salades et d'un bon souper sur des gens en pareil état. Ce souper fut pour moi un des plus délicieux instants de mes jours, d'autant que j'avais envoyé à bord des vaisseaux de quoi faire souper tout le monde aussi bien que nous.

La Boudeuse et VÉtoile sortirent le 7 septembre de Bourou et se dirigèrent sur Batavia.

L'expédition séjourna dans ce port du 28 septembre au IG octobre, et gagna ensuite le détroit de la Sonde et l'île de France, où elle arriva le 12 décembre. Le 8 janvier, Bougainville toucha au cap de Bonne-Espérance, et enfin, le 16 mars 1769, il entra dans le port de Saint- Malo, n'ayant perdu que sept hommes sur deux cent quatorze pendant une traversée qui n'avait pas duré moins de deux ans et quatre mois depuis le moment où les navires avaient quitté Nantes.

VÉtoile ne rentra en France qu'un mois plus tard. Elle avait perdu deux hommes sur cent vingt.

Ce résultat est dû en grande partie à Bougainville. Dans tout le cours de cette longue et laborieuse campagne, il s'occupa d'une façon toute particulière de ses équii)ages, traitanten quelque sorte ses compagnons de route comme

des amis, dont le bien-être et la vie lui étaient confiés. Ces sentiments d'humanité étaient d'ailleurs tellement dans son caractère, qu'en mainte occasion il fut facile de les constater, même dans ses rapports avec les sauvages. Il les traita toujours avec une douceur remarquable, et nous l'avons vu plus d'une fois évitant, avec un soin jaloux, les conflits qui auraient pu s'élever entre eux et ses matelots.

« En visitant les côtes de la Nouvelle-Guinée, dit-il, quelques pirogues s'avancèrent auprès de la Boudeuse ; on fit quelques présents aux hommes qui les montaient; ceux-ci, après les avoir reçus, firent signes qu'ils allaient chercher des noix de coco ; on leur répondit, dans le même langage, qu'on les recevrait avec plaisir. Ils s'éloignèrent aussitôt ; mais à peine furent-ils à vingt pas, qu'un de ces hommes perfides tira sur nous une flèche qui, heureusement, n'atteignit personne. Ils firent ensuite force de rames: Nous étions trop forts pour les punir. »

Ce mot, qui termine le récit de Bougainville, le peint tout entier. Il sut presque partout se concilier l'amitié des indigènes et usa toujours des plus grands ménagements quand il se vit obligé de sévir contre eux. Trente ans après son départ de l'île Bourou, dit M. Durozoir, les Français de l'expédition du contre-amiral Dentrecasteaux y virent des vieillards qui l'avaient connu et qui ne purent s'empêcher de verser des larmes d'attendrissement lorsqu'ils entendirent prononcer son nom.

Bjugainvilleest le premier navigateur français qui ait fait le tour du monde dans la véritable acception du mot. Il parle bien lui-même d'un certain aventurier français.

rougatnvillf:. 75

nommé Legentil Labarbinais. Ce Labarbinais était, en effet, parti en 1714, sur un vaisseau marchand, pour aller faire la contrebande aJi Chili et au Pérou. Il était ensuite allé en Chine et était revenu en Europe, après avoir ainsi fait, en réalité, le tour du monde. Mais cette expédition de hasard n'avait aucun des caractères qui constituent une expédition nationale et Labarbinais n'avait rien découvert, rien constaté scientifiquement. Aussi Dumont d'Urville a-t-il pu dire en toute vérité :

« Bougainville eut l'honneur d'être le premier capitaine français qui eut fait le tour du monde, mais ce qui lui assure un tout autre titre à l'immortalité, c'est d'avoir signalé à la géographie plusieurs terres entièrement inconnues avant lui, et dont quelques-unes forment des archipels importants.

« Les géographes et les navigateurs auraient quelquefois le droit de lui reprocher de s'être montré stérile et peu explicite sous le rapport des documents nautiques et hydrographiques, mais cette dernière science était encore pour ainsi dire au berceau, et il faut convenir que les travaux de Bougainville offraient déjà un progrès notable. Et si les caries dressées pendant son voyage n'ont pas l'exactitude et la perfection de celles qui ont été faites depuis, elles méritent cependant de grands éloges, parce qu'il n'était pas possible de faire mieux avec les moyens qu'il avait à sa disposition. »

On ne doit pas oublier aussi, dit Durozoir, que l'usage des observations de distances et des montres marines n'avait pas encore été introduit et qu'il n'avait aucun moyen d'observer les longitudes en mer.

Deutrecasteaux a visité plusieurs des lieux dont il avait levé les cartes, et il rend souvent hommage à l'exactitude des positions de latitude fixées par Bougainville et à la justesse de ses remarques.

Ce ne fut que deux ans après son retour, qu'il publia la relation de son voyage sous le titre de: Voyage autour du monde sur la frégate du roi la Boudeuse et la flûte V Étoile, 1 vol. in-4°, 1771, avec figures.

Une seconde édition, en 2 volumes in-8°, fut mise en vente l'année suivante, et, presqu'en même temps, parut à Londres une traduction anglaise, par J.-B. Forster (in-4°, 1772).

Bougainville avait perdu son frère en 1763, et son oncle, M. d'Arboulin, était également mort pendant son voyage autour du monde.

A son retour, fatigué par ses courses lointaines, il avait voulu trouver le repos dans la vie de famille. Il épousa alors Mademoiselle de Montendre, une des plus belles personnes de son temps, au dire de Rossel, et, pendant dix ans, il vécut dans la retraite, tout entier aux joies du foyer domestique et à ses travaux scientifiques.

Il se croyait à jamais retiré des agitations du monde lorsque de nouveaux événements l'obligèrent à quitter sa retraite et à reparaître sur la scène.

En 1774, les États-Unis d'Amérique se déclarèrent indépendants.

Quatre ans après, en 1778, la France reconnut cette

BOUttAINVILLE. 77

indépendance, et l'Angleterre déclara la guerre à la France.

Tiougainville alors crut devoir reprendre du service. Il accepta le commandement d'un vaisseau de ligne et fit partie de la Hotte de M. d'Orvilliers, avec laquelle il assista à l'affaire du 27 juillet 1778.

L'année suivante, il prit part à l'expédition maritime qui manœuvra sur les côtes d'Angleterre.

En 1779, il commandait le Guerrier, qui faisait partie de l'escadre du vice-amiral d'Estaing, et assista au combat de la Grenade, puis au siège de Savannah. Nommé chef d'escadre (contre-amiral) à la fin de 1780, il servit sous les ordres du comte de Grasse. « La flotte, forte de vingt et un navires, fut envoyée à la Martinique, et Bougainville, monté sur le vaisseau VAiiynste, lui servit d'éclaireur et dirigea l'avant-garde.

En arrivant à la baie de Fort-Royal, il trouva la passe fermée par dix-huit vaisseaux de l'escadre de l'amiral Hood, qui en gardait l'entrée. 11 attaqua immédiatement l'ennemi et s'attachant plus spécialement au navire de l'amiral, il sut l'obliger à battre en retraite, tandis que la flotte française entrait en rade (28-20 avril 1781).

Ici se place une anecdote singulière racontée par Bougainville lui-même. Il avait sur son navire un perroquet nommé Kokoly, dont l'éducation avait été soignée par tous les officiers de l'équipage, et qui répétait une foule de mots et même des phrases entières. Cet oiseau était à bord depuis deux ans, lorsque le bâtiment rencontra un vaisseau ennemi avec lequel il eut un enga-

gement assez sérieux. Après le combat, on chercha Kokoly ; mais il avait disparu, et l'on pensa qu'il avait été enlevé par un boulet. Enfin, au bout de deux jours, on le vit sortir d'un rouleau de câble dans lequel il s'é- .tait caché. Tout le monde s'empressa autour du ressuscité en lui prodigant les friandises et les appels; mais à toutes ces avances le perroquet ne répondait que par une imitation du bruit du canon : Boum ! boum ! — On ne put jamais lui faire prononcer une autre syllabe, et plusieurs années après il continuait à répéter son éternelle canonnade en agitant les ailes d'un air épouvanté.

A quelque temps de là, vers le commencement du mois de juin, Bougainville débarquait un corps de troupes à Tabago, la plus méridionale des îles sous le vent et forçait ainsi la garnison ennemie à capituler.

Ainsi, toujours et partout, l'ennemi retrouvait devant lui le hardi marin, l'homme entreprenant dont le coup d'œil était juste et qui savait agir.

L'amiral Grasse avait débarqué sur le continent américain trois mille Français qui étaient allés renforcer l'armée de Lafayette, lorsque le 5 septembre on signala devant la baie de Chesapeake l'escadre anglaise de l'amiral Graves. Celle-ci était inférieure à la nôtre par le nombre de ses vaisseaux; elle n'en comptait que vingt, tandis que nous en avions vingt-quatre à mettre en ligne. L'amiral Graves, sentant son infériorité, voulut éviter une rencontre et profita du vent pour regagner le large. « Mais son avant-garde, dit Henri Martin, commandée par Hood, ne put éviter l'avant-garde française que conduisait l'illustre navigateur Bougainville et en

fut fort maltraitée. Un des vaisseaux anglais, prés de couler, dut être abandonnée par son équipage ; quatre autres furent à peu près désemparés. La nuit permit à de Graves de se rallier et de se réparer. Il reprit la haute mer. »

La flotte alors rentra dans ses lignes et continua le blocus de York-Town. Quatorze jours après le 19, lord Gonnvalis capitula et se rendit prisonnier de guerre avec sept mille soldats, mille matelots, deux cent quatorze canons et trente bâtiments.

L'indépendance des États-Unis était fondée.

La France y avait eu sa bonne part et Bougainville aussi.

Il dirigea l'année suivante l'arrière-garde à la désastreuse bataille de la Dominique et fut traduit devant un conseil de guerre pour sa conduite dans la journée du 12 avril 1782. Le jugement rendu ne lui fut pas favorable : « Le Conseil, y est-il dit, déclare la conduite du sieur de Bougainville, chef d'escadre, commandant la troisième escadre, irréprochable jusqu'à midi de la journée du 12 avril, mais ce chef d'escadre n'ayant pas dans raprès-midi particularisé ses signaux et fait manœuvrer son escadre pour le plus prompt ralliement possible au corps de bataille, le condamne à être admonesté en présence du tribunal assemblé. »

Son rôle terminé en Amérique, Bougainville revint en France, où on lui donna le titre de maréchal de camp. Le gouvernement lui offrit en même temps, dans l'armée (le terre, un commandement qu'il crut devoir refuser.

80 LKS CRANDS HOMAfF.S DK I.A FRANCE.

L'illustre uavigaleur rêvait un voyage au pôle uord. Il en dressa même le plan détaillé et fit passer à ce sujet un mémoire au comte de Brienne, alors ministre de la marine.

« Celui-ci, dit Dumont d'Urville, se souciait peu d'accéder à un projet qu'il ne considérait que comme le caprice d'un marin inquiet et avide de nouvelles aventures. « Pensez-vous que ce soit pour moi une abbaye? » lui répondit Bougainville, indigné du dédain ministériel.

M. Michelet raconte la même anecdote avec plus de détails encore :

« Il avait voyagé, dit-il, d'un pôle à l'autre et tous les préparatifs venaient d'être terminés, lorsque le comte de Brienne arriva au ministère de la marine. Le nouveau ministre fit venir Bougainville, lui objecta qu'il n'y avait pas de fonds pour l'exécution de son projet et lui en parla en des termes qui pouvaient donner à croire qu'il regardait ce voyage comme une faveur. « Monsieur, lui dit l'illustre marin, croyez-vous que ce soit pour moi une abbaye? »

Le voyage n'eut pas lieu.

Mais la Société royale de Londres a'yant été informée que le gouvernement français y avait renoncé, fit demander à Bougainville le travail qu'il avait préparé pour ce voyage, dans lequel l'astronome Gassini devait l'accompagner. Ill'envoya à cette Société. Il avait déterminé deux routes indiquées sur son plan par roule A et route B, et donnait la préférence à la dernière. Le capitaine Phipps, appelé ensuite lord Mulgrave, qui entreprit le voyage, suivit la première, et ne put aller au delà du 88*^

BOUdAlNMLLE. 81

degré. Bougain ville, de qui nous tenons également ces détails, ajoute M. Michelet, était persuadé que si l'on accordait aux marins qui se livrent à la pèche de la baleine, une prime d'encouragement, ils arriveraient au pôle, ou du moins, iraient beaucoup plus loin que lord Mulgrave, »

Bougainville quitta définitivement la marine en 1790 et se retira pour ne plus s'occuper que de ses études favorites et de l'éducation de ses enfants.

La Révolution survint.

En s ptembre 1790, les équipages de l'escadre de Brest s révoltèrent. Ils se soulevèrent contre leur chef, d'Albei t de Rions. On chargea Bougainville de faire rentrer dans le devoir ces soldats mutinés, et on le nomma commandant général. Il rétablit l'ordre et revint à Pari; .

1®/; envier 1792, il reçut le brevet de vice-amiral, (ju'il ciut devoir refuser :

« Monsieur, écrivit-il en elîet le 22 février au mi- « nislre, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'hon- <( neur de m' écrire, et la liste de la nouvelle formation M de la marine. Mon devoir envers la patrie me fait « une loi de ne point accepter un grade éminent qui « serait un titre sans fonctions. La discipline milice taire, cette discipline sainte, sans laquelle ne peut « exister une armée navale surtout, est anéantie. Un of- « ficier général ne saurait agir sans coo[)érateurs, et je « cherche vainement ceux qui joignaient à la théorie la « science des manœuvres d'armée et la pratique des

82 Li:s r.BAM>.s hommks de i.a i I'.ance.

« cumbats. Après une longue patience de leur part, les « excès répétés d'une insubordination consacrée par « l'impunité les ont éloignés du théâtre de leurs trace vaux. Daignez, monsieur, être auprès du roy l'inter- « prête de mes sentiments.

« Je serai bien malheureux si je ne puis dévouer mes « derniers jours au service de mon pays, et terminer tt ma carrière comme je l'ai commencée.

« Je suis, etc.

Dès lors, il rentra dans la vie civile après avoir servi la patrie pendant quarante ans.

La fm de sa carrière peut se raconter en peut de mots.

Après la retraite de Fleurieu, Louis XVI lui offrit le ministère de la marine, qu^il refusa également.

Pendant la Terreur, en 1793, il fut arrêté comme suspect et il aurait probablement porté sa tête sur l'échafaud comme tant d'autres, sans le 9 thermidor qui, en amenant la chute de Robespierre, fit ouvrir les portes des prisons.

En 1795, il fut nommé membre du bureau des longitudes, et le 2o novembre de la même année, le ministre de l'intérieur le désigna pour faire partie de l'Institut (section de géographie). Il a pris une part active aux travaux de ces deux corps savants et a donné plusieurs mémoires à l'ancien recueil de l'Institut (section des sciences morales et politiques).

On lui doit notamment un Essai historique sur les na-

BOUr.AINViLLE. 83

cigaliuiis aucieniœs el modernes dans les hautes latitudes seplentiiunales et une Notice historique sur les sauvages de l'Amérique septentrionale.

En 1797, le conseil des Cinq-Cents le présenta en concurrence avec Barthélémy, pour le poste de Directeur. ^ C'est vers cette époque (octobre 1797;, que Bonaparte, qui venait de fonder la République Cisalpine et d'imposer le traité de Campo-Formio, revient à Paris.

« 11 alla se cacher^ dit .U. Tbiers, dans une maison Tort modeste qu'il avait achetée rue Chantereine. Cet homme, chez lequel l'orgueil était immense, avait toute l'adresse d'une lemme à le cacher. Le ministre des aflaires étrangères, de Talleyrand, étant allé le voir le soir même de son arrivée, Bonaparte demanda la permission de ne pas le recevoir et le prévint le lendemain.

te Le salon des ahaires étrangères était plein de grands personnages empressés de voir le héros. Silencieux pour tout le monde, il aperçut Bougainville, et alla droit à lui pour lui dire de ces paroles qui, tombant de sa bouche, devaient produire des impressions prolondes. Déjà il aiïectait le goût d'un souverain pour l'homme utile et célèbre. »

Ceci prouve que Bougainville, vieilh, était encore une personnalité vivante. 11 se taisait remarquer, dit en ellet M. Kossel, un de ses biographes, au miheu des hommes de tous les âges, par sa sagacité et cet enjouement qui ne Ta jamais quitté. Sa taille était au-dessus de la médiocre, son maintien noble et ses manières aisées. Sa santé robuste avait résisté aux plus rudes épreuves. 11 a joui dans la haute société de la réputation

d'un homme d'esprit et en a obtenu tous les avantages. Il s'abandonna aux plaisirs dans sa jeunesse et n'y fut pas insensible dans un âge plus avancé. Obligeant par nature, il ne sut jamais refuser ses services à ceux qui en avaient besoin, il fut quelquefois libéral jusqu'à la prodigalité, et son oncle maternel (d'Arboulin), qui l'aimait beaucoup et qui eut plus d'une fois occasion de réparer à ses frais le tort qu'il s'était fait par ses profusions, se plaisait à l'appeler son très-cher neveu.

Il conserva jusqu'à la fin ce même caractère sérieux et charmant tout à la fois.

Le 12 février 1802, un arrêt des Consuls lui attribua une pension de quatre mille francs.

Enfin, sous l'Empire, il fut fait sénateur à la formation de ce corps, et nommé comte de l'Empire et grand officier de la Légion d'honneur.

A quatre-vingt-deux ans, il n'avait encore aucune infirmité et semblait devoir vivre encore de longues années, tant il était robuste et bien portant. Mais il tomba subitement malade, et après dix jours de cruelles souffrances, le 31 août 1811, il mourut passage des Petits- Pères, laissant deux fils, dont l'un est devenu contreamiral et l'autre colonel d'infanterie. Sa femme était morte peu de temps avant lui.

— ^ ,De cette vie si belle et si bien remplie, on peut tirer un enseignement précieux. On dit communément : Ce qu'on veut on le peut. Bougainville en est un exemple frappant.

Il se livre à l'étude des sciences, et à vingt-trois ans il publie un traité de calcul qui lui attire les suffrages des gens compétents.

On l'attache à une ambassade. Il se fait apprécier au milieu d'une société hautaine et mal disposée pour la France.

Le voilà soldat, et le Canada tout entier est là pour porter témoignage de sa valeur, de son dévouement et de ses talents militaires.

La paix est faite. Il semble que sa carrière soit à jamais finie. Il s'en crée une nouvelle et s'improvise marin pour étonner le monde par la hardiesse et l'audace de ses entreprises. Il découvre des terres inconnues et fait flotter le pavillon de la France sur tous les points du globe.

Homme universel , il doit évidemment ses succès aux merveilleuses aptitudes dont il est doué, mais il les doit aussi et surtout à sa volonté. C'est qu'en effet, la volonté chez l'homme est un levier puissant dont on n'apprécie pas assez l'importance et la force. Et le proverbe a raison quand il dit :

Ce qu'on veut on le peut.

Jean-Franrois Galaiip de la Péroiise naquit le 22 août 1741. Les uns lui donnent Albi pour lieu de naissance, les autres le Guo, près d'Albi. On ignore la date exacte de sa mort, mais on sait qu'elle ne doit pas être de beaucoup postérieure au 7 février 1788.

Entré fort jeune à l'école de marine, où il fit ses premières études, il en sortit avec le grade de garde marine le 15 novembre 1736. Il avait alors quinze ans et trois mois. Il prit une part active à la guerre qui éclata, vers cette époque, entre la France et l'Angleterre, et fit quatre campagnes sur le Célèbre, la Pomone le Zéphyr et le Cerf.

Embarqué sur le Formidable, il assista à un combat que l'escadre du maréchal de Conflanseut à soutenir, à la hauteur de Belle-Ile, contre dix vaisseaux ennemis. Dans cette lutte acharnée, huit vaisseaux furent coulés bas,

tant du côté des Anglais que du nôtre, et le Formidable fut presque désemparé. La Pérouse fut blessé et fait prisonnier par l'ennemi.

Rendu à sa patrie, il reprit immédiatement du service et fit encore trois campagnes en Amérique sur le Robuste.

Il fut nommé enseigne de yaisseau à vingt-trois ans, le 1" octobre 1764, et fut embarqué sur VAdour en 1765 et sur la Gave en 1766. L'année suivante, il revint sur VAdour comme commandant. Puis il commanda successivement la Dorothée en 1769, le Bugalet et la Belle-Poule en 1771. Enfin, de 1773 à 1777, il fut envoyé en station sur la côte du Malabar, à bord de la Seine et des Deux-Amis.

Le 4 avril 1777, La Pérouse fut nommé lieutenant de vaisseau. Il navigua ensuite dans les parages du globe les plus éloignés jusqu'en 1778, époque où les hostilités recommencèrent avec l'Angleterre. Il soutint alors un brillant combat le 17 juin.

En 1779, il commandait V Amazone, l'un des vaisseaux de l'escadre du vice-amiral d'Estaing. A la Nouvelle-Grenade, il mouilla à une portée de pistolet d'une batterie ennemie, pour protéger la descente des troupes qu'il devait débarquer, et, quelques jours après, il captura VAriel, frégate anglaise, sur la côte même de la Nouvelle- Angleterre.

Le 4 avril 1780, nommé capitaine de vaisseau, il prit le commadeuient de VAstrée et le 21 juillet 1781, il livra un combat opiniâtre à six bâtiments ailglais. Aidé par VHermione, il trouva moyen d'en prendre deux e[

LA l'KIlOlSi:. '.M

les autres ne purent s'échapper que grâce à la nuit qui survint et empêcha la poursuite. Cette rencontre mémorable eut lieu près du cap nord de l'île Royale, sur la côte de la Nouvelle-Bretagne.

Au mois d'avril 1782, La Pérouse appareilla avec l'armée navale du comte de Grasse qui escortait un convoi à destination de Saint-Domingue; mais, le 12, la Ville de Paris et la Zélée ayant en un abordage et ce dernier navire, ayant cassé son beaupré et son mât de misaine, le capitaine de la Pérouse reçut l'ordre de le prendre à la remorque et de le conduire à la Basse-Terre delà Guadeloupe. Ce contre-temps, l'empêcha d'assister à la bataille de la Dominique quoiqu'il fût reparti de la Basse-Terre aussitôt sa mission terminée.

Les exploits de La Pérouse avaient appelé sur lui l'attention du gouvernement; on lui donna une mission de confiance, en le chargeant de détruire les établissements anglais de la baie d'IIudson.

Le 31 mai 1782, il sortit de la rade du Cap Français, monté sur le Sceptre, de soixante-quatorze canons, accompagné des frégates VAstrée et VEngageante , de trente-six canons chacune. Cette flottille portait deux cent cinquante hommes d'infanterie, quarante artilleurs, quatre canons de campagne, deux mortiers et trois cents projectiles de gros calibre.

De Langle, son ami, commandait VAstrée. C'est le même qui fut massacré plus tard, presque sous ses yeux, par les sauvages de Maouna ; VEngageante était commandée par le capitaine de Lajaille.

Le 17 juillet, l'escadre arriva en vue de l'iie de hi

Résolution, située au milieu de l'entrée du détroit d'Hudson. Mais à peine l'eût-elle dépassée, qu'elle trouva la glace barrant le passage. Les navires durent attendre là, au milieu des brumes épaisses, que la débâcle leur permît d'avancer ; plusieurs fois on crut le moment venu de marcher; de grandes crevasses se formaient, on s^y engageait, mais on retrouvait bientôt devant soi une infranchissable barrière I Enfin, le 8 août au soir, on arriva devant le fort du Prince-de-Galles, situé à l'embouchure de la rivière Churchill, qui se jette dans la baie d'Hudson.

La place se rendit à la première sommation, et l'on s'en empara sans coup férir. Le fort d'York fut pris de même, et l'on détruisit ainsi successivement tous les établissements anglais sur cette côte. Mais, son but atteint, La Pérouse se montra plein d'humanité pour les vaincus; la plupart s'étaient réfugiés sans armes et sans vivres dans l'intérieur des terres ; saisis de terreur, ils erraient ainsi à la merci de peuplades sauvages et cruelles. Le vainqueur fît déposer des fusils et des ali" ments sur le rivage avant de quitter cette terre ravagée par lui, montrant ainsi que la France n'a d'ennemis que les armes à la main, et que, pour ses enfants, les vaincus sont des hommes et des frères.

Dans le butin qui tomba entre ses mains, il trouva le Journal d'un voyage par terre accompli, en 1772, dans le nord par Hearn. Ce jounal renfermait une foule de notions et d'indications d'une extrême importance pour le commerce de la Compagnie.

La Pérouse le rendit à son auteur et ne lui imposa

LA PÉROUSK. 9)

d'autre condition que l'engagement formel de le publier lors de son retour à Londres.

Cette expédition mit en relief les rares qualités de La Pérouse. Il avait, en effet, navigué sans accident au milieu de récifs et de dangers sans nombre, longeant les côtes, évitant les hauts fonds avec une rare prudence, et pourtant, avançant toujours, sans hésitation et sans crainte.

Après avoir ainsi accompli sa mission, il revint en France.

• Les grandes découvertes faites par Cook dans le domaine de la géographie avaient appelé l'attention du monde sur les explorations lointaines.

Le roi Louis XVI, qui portait un intérêt tout particulier aux choses de la science, chargea Fleurieu, son ministre de la marine, de dresser un projet d'expédition dans ces contrées éloignées et peu connues, où tout était nouveau.

Fleurieu désigna La Pérouse pour diriger cette vaste entreprise, et le gouvernement mit à sa disposition deux bâtiments, la Boussole et V Astrolabe. On lui donna pour lieutenant de Langle, officier d'un rare mérite, qui devait commander VAstrolahe ; La Pérouse s'était réservé la direction de la Boussole.

D'après les vues du roi, le voyage, tout en ayant un but politique et commercial, avait également et surtout un but scientifique, aussi un certain nombre de savants et d'artistes furent-ils désignés pour accompagner Texpédition: Bernizet, ingénieur géographe; Lepaute, astronome et membre de TAcadémie des sciences; de

94 LKS GRANDS HOMMES DE LA FRANCP:.

Lamanon, physicien; Duché de Nancy, dessinateur de figures et paysages ; Prévost le jeune, dessinateur pour la botanique; Collignon, jardinier botaniste; Guéry, horloger, furent du nombre de ceux qui s'embarquèrent sur V Astrolabe et sur la Boussole.

Les deux navires étaient munis d'instruments de précision fort délicats, notamment de montres maritimes dont on avait récemment appliqué l'usage à la fixation des longitudes.

Tout avait été prévu dans les instructions qui furent données au jeune commandant.

Un mémoire du roi indiquait la route à tenir, lo plan du voyage et les questions politiques ou commerciales qui devaient être particulièrement étudiées.

L'original de ce mémoire existe encore, et l'on voit à la fin la note suivante, écrite de la main même de Louis XVI :

. « Pour résumer ce qui est proposé dans ce mémoire, et les observations que j'ai faites, il y a deux parties, celle du commerce et celles des reconnaissances. La première a deux points principaux : la pêche de la baleine dans l'Océan méridional, au sud de l'Amérique et du cap de Bonne-Espérance ; l'autre est la traite des pelleteries dans le nord-ouest de l'Amérique pour être transportées en Chine, et si l'on peut au Japon. Quanta la partie des reconnaissances, les points principaux sont : celui de la partie nord-ouest de l'Amérique qui concourt avec la partie commerciale, celui des mers du Japon, qui y concourt aussi, mais pour cela, je crois que la saison proposée dans le mémoire est mal choisie ; celui des îles

Salomon et celui du sud-ouest de la Nouvelle-Hollande. Tons les autres points doivent être subordonnés à ceuxlà ; on doit se restreindre à ce qui est le plus utile et qui peut s'exécuter à l'aise dans les trois années proposées. »

On devait en même temps faire les observations scientifiques les plus complètes.

Une notice avait été spécialement rédigée par l'Académie des sciences pour servir aux savants embarqués sous les ordres de La Pérouse. Cette notice embrassait toutes les branches de la science : géométrie, astronomie, mécanique, physique, chimie, anatomie, minéralogie, botanique.

La société de médecine avait également posé quelques questions particulières à résoudre ou! tout au moins à étudier sur l'anatomie, la physique, l'hygiène, les maladies, la matière médicale et la chirurgie.

La Pérouse, aussitôt sa commission signée, s'occupa de l'armement des deux navires. Il avait reçu ses instructions le 26 juin, et le 1'^'" juillet il s'était rendu à Brest.

Là, les vents d'ouest le retinrent en rade pendant un mois.

Enfin, \el" août 1785, on mit à la voile et l'on quitta la France pour gagner Madère.

La traversée n'eut rien de remarquable jusqu'à Ténériffe où l'on arriva le 19, après avoir visité les îles de Salvage, situées dans le petit archipel de l'Atlantique placé entre Madère et les Canaries.

A Ténériiïe, où l'on séjourna quelque temps, les na-

90 LES (JRANDS HOMMES DE LA FHANCE.

turalistes explorèrent le pic. On constata que le sol de l'île étaittout imprégné de fer et l'on fitune ample moisson de plantes nouvelles et anciennes. De Lamanon mesura la hauteur du pic.

Le 30 août, on quitta le port et l'on navigua sur une mer calme et unie. L'expédition coupa l'Equateur le 29 septembre.

Le 16 octobre, à 10 heures du matin, on aperçut les îles Martin- Vaz et on constata que ces îles ne sont que des rochers dont le plus grand peut avoir un quart de lieue de tour: trois petits îlots sont assez rapprochés les uns des autres. Après avoir déterminé la position de ces îles, on gagna la Trinité, où l'on ne trouva ni eau ni bois. On voulut alors relâcher à l'Ascension, mais on ne put reconnaître ce point et l'expédition se dirigea sur l'ile Sainte-Catherine, située sur le" côté du Brésil, à quelques degrés au nord de la rivière de la Plata. On y arriva le 16 novembre.

A ce moment il n'y avait pas un seul malade à bord.

Le 19 novembre, on quitta le mouillage.

Le 28, l'expédition essuya un coup de vent violent, et le mauvais temps dura jusque vers le milieu de décembre; par contre le mois de janvier fut très-beau.

Le 14 janvier 1786, on fît des sondages sur la côte des Patagons, et l'on releva le cap Beautemps, qui forme la pointe nord de la rivière Gallégos ; puis on longea le cap San Diego, situé à la pointe occidentale du détroit de Le Maire.

Le même joui", les navires donnèrent dans le détroit. Une brume épaisse, qui s'était élevée dans le sud-ouest,

i.A l'KUocsi:. 97

empêcha de voir la terre des États : mais on serra la Terre de Feu d'assez prés pour distinguer un certain nombre de sauvages errants sur la côte. Les navires doublèrent heureusement le cap Horn, et le 7 février ils entrèrent dans l'océan Pacifique et firent route sur l'île Juan Fernandez. Malheureusement, les vivres commençant à manquer, il fallut gagner au plus vite un port de ravitaillement, et La Pérouse résolut de faire voile sans délai pour la Conception du Chili.

Il chercha inutilement à découvrir cette ville, qui devait se trouver dans la partie sud-est de la baie et ne vit rien qui indiquât la présence d'une grande cité.

Vers le soir, les pilotes s'étant approchés, on apprit que la Conception avait été détruite en 1751 par un tremblement de terre et que la nouvelle ville avait été rebâtie à trois lieues de là sur les bords de la rivière Bobio.

On continua à louvoyer et l'on mouilla à une lieue nord-ouest de Talcaguana, le 22 février 1786. Le commandant du port de la Conception fit passer des provisions à bord et se montra plein d'empressement pour l'expédition.

Du mouillage, on apercevait les ruines de la cité détruite en 1751. La nouvelle ville, construite en 1763, contenait déjà dix mille habitants lors de l'arrivée de La Pérouse.

Cette partie du Chili est du reste très-fertile; la vigne et le blé y prospèrent, et les campagnes sont peuplées de nombreux troupeaux.

On quitta le Chili le 17 mars, après avoir réparé les

bâtiments. La Pérouse voulait gagner Tile de Juan Fernandez, mais il ne put la rencontrer et il arriva, le 8 avril, à Vaïhou, une des îles de Pâques, et le lendemain V Astrolabe et la Boussole jetaient l'ancre devant l'île de Gook, une des Sandwich. Là, les naturels vinrent en foule à bord des navires. Gomme on voulait leur inspirer une crainte salutaire, on descendit à terre en armes. Un grand nombre d'indigènes se trouvaient réunis sur le rivage. La partie de l'île sur laquelle les Européens débarquèrent, était une côte élevée d'environ six mètres. Les montagnes qui formaient le fond du paysage, ont une hauteur de quatorze à quinze cents mètres, et le terrain s'abaisse ensuite en pente douce depuis leur base jusqu'au bord de la mer. Dans toute cette partie basse, il n'y a pas un arbre ni un arbuste. Les indigènes ont dû les arracher à une époque déjà reculée, et le terrain serait absolument aride et dénudé sans un grand nombre de grosses pierres dressées en terre, qui entretiennent un peu de fraîcheur.

La Pérouse, aussitôt débarqué, forma une sorte de campement et signifia aux habitants de l'île qu'ils eussent à respecter la limite tracée par lui et à ne pas la franchir. Il fit dresser des tentes dans l'espace réservé et l'on distribua des cadeaux aux insulaires. Mais bientôt, malgré toutes les précautions prises, les indigènes trouvèrent le moyen de piller les Européens avec une rare impudence. Une foule considérable, composée de plus de huit cents hommes et de près de deux cents femmes, enserrait le campement. Tous, complices les uns des autres, volaient à l'envi qui les chapeaux, qui les mouchoirs des mal-

LA l'KHOrsK. 99

heureux Européens, qui, si ou avait laissé faire ces pillards, auraient été bientôt complètement dépouillés. Les voleurs, aussitôt leur coup fait, s'enfuyaient comme une volée d'oiseaux surprise par l'oiseleur; mais, l'instant d'après, ils revenaient avec plus d'acharnement encore.

La Pérouse, n'ayant qu'un petit nombre d'heures à passer dans l'Ile, confia la garde de sa tente à son premier lieutenant, M. d'Escures, et le chargea du commandement des soldats et des matelots qui se trouvaient à terre. Il divisa ensuite sa troupe en deux parties.

La première, placée sous les ordres de M. de Langle, devait pénétrer dans l'intérieur de l'ile et y semer des graines dans les endroits qui paraîtraient les plus propres à les faire réussir ; elle devait, en outre, étudier le sol, la population et tout ce qui pouvait intéresser dans ce pays extraordinaire et nouveau.

La seconde partie, dont La Pérouse s'était réservée la direction, avait pour mission spéciale de visiter les monuments et les points élevés dans un rayon limité autour du point de débarquement. Dans cette rapide exploration, le navigateur remarqua qu'il y avait presque autant de femmes que d'hommes, et que le nombre des enfants était très-considérable.

On trouva un grand nombre de monuments qui parurent remonter aune époque fort ancienne. C'est principalement sur les tombeaux qu'on remarqua ces monuments. Les morts, en effet, sont placés dans des moraïs ou sépultures surmontées de pyramides. La plus remarquable de celles que l'on put examiner était blanchie au lait de chaux.

!00 I.KS GHANDS HO.MMKS DE LA KHANCE.

Ni la Pérouse, ni de Langle, qui tous deux pénétrèrent assez avant dans l'intérieur, ne trouvèrent trace d'aucun culte chez ce peuple singulier. La paresse paraît être, d'ailleurs, son principal défaut. C'est à peine si la dixième partie del'ile a été cultivée, et cependant, au dire des voyageurs, trois jours de travail auraient suffi à chaque habitant pour se procurer abondamment de quoi subvenir à ses besoins pendant une année entière.

Du reste, ils vivent en commun, et leurs maisons servent, en général, à tout un village. L'une d'entre elles a été mesurée, elle avait cent mètres de longueur, trois mètres de largeur et trois mètres de hauteur au centre; elle avait la forme d'une pirogue renversée. A chaque bout se trouvait une porte étroite et basse, par laquelle on ne pouvait s'introduire qu'en se glissant sur les mains. Cette maison, qui contenait plus de deux cents personnes, formait à elle seule tout un bourg.

Les officiers de l'expédition découvrirent également et mesurèrent des statues gigantesques, grossièrement sculptées, et remontant évidemment à une époque reculée. Toutes ces découvertes indiquaient, à n'en pouvoir douter, les traces d'une civilisation antérieure à laquelle il était difficile d'assigner une époque fixe.

Les naturalistes, de leur côté, découvrirent un cratère éteint. Cette exploration, comme on le voit, avait eu des résultats intéressants. Quand La Pérouse revint de son excursion dans l'intérieur, il trouva tout son monde sans mouchoir et sans chapeau, lui-même avait d'ailleurs été volé en route par un sauvage qui lui avait enlevé son couvre-chef, après l'avoir aidé à descendre

LA PÉROUSE. loi

d'une plate-forme. Les choses allèrent si loin qu'il fallut enfin sévir : l'ancre d'un canot ayant été enlevée, on poursuivit les auteurs de ce vol qui se défendirent à coups de pierre. Un coup de fusil fut tiré dans leur direction, et ils s'enfuirent aussitôt saisis d'une effroyable panique, mais ils emportèrent avec eux le fruit de leur larcin et l'ancre ne put être retrouvée.

Enfin, le 10 avril 1786, les navires quittèrent le mouillage de la baie de Gook, laissant à terre des graines et des animaux destinés à enrichir le pays de produits nouveaux.

On naviguait alors dans des mers inconnues, et pendant quarante jours on ne vit aucune terre.

Le 28 mai, au matin, on découvrit les hautes montagnes d'Havai, toutes couvertes de neige et, peu de temps après, on distingua les pics un peu moins élevés de Mawi. Bientôt on releva la pointe de cette île, dont l'aspect était vraiment enchanteur. On voyait l'eau se précipiter en cascades du haut des montagnes et descendre à la mer, après avoir arrosé des plaines où se trouvaient les habitations des naturels, tantôt dispersées et tantôt groupées en bourgades compactes. Toutes les cases étaient, en général, construites sur le bord de la mer, et les montagnes qui les abritaient semblaient si rapprochées du rivage que le terrain habitable ne paraissait pas avoir plus d'une demi-lieue de profondeur.

La Pérouse voulait trouver un mouillage sur; il prolongea l'Ile, cherchant à gagner celle de Morakinus, où il espérait rencontrer une baie qui put l'abriter des vents alises.

Plus de cent cinquante pirogues, montées par des insulaires, se détachèrent de la côte. Ils venaient offrir des fruits et des cochons et demandaient en retour qu'on leur donnât du fer. On avait jeté un câble aux pirogues et le plus grand nombre s'y étaient amarrées ; mais les bâtiments continuaient leur marche et la rapidité de leur course faisait à chaque instant chavirer quelques pirogues.

« Les Indiens, dit La Pérouse, étaient obligés de larguer la corde que nous leur avions filée et se jetaient à la nage; ils couraient d'abord à leurs cochons, et, les rapportant dans leurs bras, ils soulevaient leurs cauots des épaules, en vidaient l'eau et y remontaient gaiement, cherchant, à force de rames, à regagner, auprès de nos frégates, le poste qu'ils avaient été obligés d'abandonner, et qui avait été, dans l'instant, occupé par d'autres auxquels le même accident était aussi arrivé : nous vîmes ainsi renverser successivement plus de quarante pirogues. »

Peu à peu le pays changea d'aspect, les bords de l'île se montrèrent plats et déserts, et lorsqu'enfln les bâtiments trouvèrent un endroit où ils purent mouiller leurs ancres à quinze cents mètres environ de la terre, ils étaient en face d'une plage affreuse, aride et nue, de l'aspect le plus désolé. On voj^ait que la lave avait coulé là jadis et qu'elle avait anéanti toute végétation. Cette rade offrait d'autant plus de dangers qu'on y était exposé à des courants qui empêchaient de tenir debout au vent.

Le lendemain, quatre canots furent dirigés sur l'île.

LA F>ÉROrSE. 103

On avait eu la précaution de les armer et d'y embarquer vingt soldats pour protéger le débarquement. La Pérouse, de Langle et quelques officiers descendirent à terre. Cet appareil inusité n'effraya nullement les naturels qui, depuis le matin, attendaient dans leurs pirogues le moment où ils pourraient commencer les échanges.

Les chefs indiens vinrent haranguer La Pérouse et lui offrirent comme présent un cochon, en échange duquel le navigateur leur fit distribuer du fer, des haches et des médailles. Ces libéralités firent le meilleur effet sur les sauvages.

Après avoir visité quatre petits villages, composés chacun d'une dizaine de maisons tout au plus, La Pérouse reprit la mer et continua sa route à travers un dédale de petites îles, longeant successivement Tahourana, Ranay, Morokai et Oathou.

Le l*^'' juin 1786 enfin, toutes ces îles étaient dépassées, et l'expédition avait obtenu le résultat qu'elle s'était proposé, en fixant la géographie de parages peu connus, et effaçant des cartes toute une série d'iles que les Espagnols y avaient inscrites à tort.

Les navires firent alors route vers la côte N.-O. de l'Amérique, et dès le 9 juin, par 34° de latitude nord, ils commencèrent à entrer dans les brumes.

Le 23, une éclaircie dans le brouillard leur permit d'entrevoir une longue chaîne de montagnes couvertes de neige. C'était le mont Saint-Élie de Behring. La vue de cette terre stérile et nue, couverte d'une neige épaisse, sans un seul arbre à l'horizon, fut loin de produire un ett'et agréable sur les équipages des deux navires.

104 LES GHANDS HOMMES DE LA IKANCE.

Le ^5, La Pérouse, espérant pouvoir rencontrer un port, envoya le clievalier de Monti en reconnaissance avec trois canots. Malheureusement la côte qui formait en cet endroit un enfoncement dans le nord-ouest n'offrait aucun abri, et cette baie, à la(|uelle on donna le le nom de baie Monti, dut être abandonnée sans qu'on put y entrer.

On reconnut ensuite la rivière de Behring et, le 2 juillet, on releva le mont Beau-Temps.

Un peu plus loin, on découvrit un port véritable, qu'aucun navigateur n'avait encore signalé, quoiqu'il ne fût pas à plus de trente lieues de celui de Los-Remedios. La Pérouse lui donna le nom de Port des Français.

Le 3, à six heures du matin, les vaisseaux mouillèrent à une demi-encàblure du rivage, après avoir failli faire naufrage, tant la force du vent, brusquement déchaîné, les poussa avec violence dans l'intérieur du port. Dès qu'ils furent sur leurs ancres, un grand nombre de pirogues les entourèrent. Les sauvages qui les montaient apportaient des monceaux de peaux de loutres, qu'ils offraient contre des haches et du fer en barre. Ce dernier produit, surtout, parut leur être particulièrement agréable.

La Pérouse établit son observatoire sur une île située dans la baie et fit former un établissement. On y dressa des tentes pour les voiliers et les forgerons ; on y mit en dépôt les pièces à eau de l'arrimage, qu'on devait refaire entièrement.

Bientôt, l'avidité des indigènes, contre laquelle La

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