I.A l'KROrsF
Pérouse croyait s'éliv mis à l'abri, devint telle, qu'il dut renoncer à la station qu'il avait établie :
« Les naturels débarquaient la nuit du côté du large, traversaient un bois très-épais, dans lequel il nous était impossible de pénétrer le jour; et, se glissant sur le ventre comme des couleuvres, sans remuer presque une feuille, ils parvenaient, malgré nos sentinelles, à dérober quelques-uns de leurs effets. Enfin, ils eurent l'adresse d'entrer, de nuit, dans la tente où couchaient MM. de Lauriston et Darbault, qui étaient de garde à Tobservatoire ; ils enlevèrent un fusil garni d'argent, ainsi que les habits de ces deux officiers, qu'ils avaient placés, par précaution, sous leur chevet. Une garde de douze hommes ne les aperçut pas, et les deux officiers ne furent point réveillés. »
Pendant que les chaloupes faisaient l'eau et le bois, les ingénieurs Monneron et Bernizet levaient le plan de la b^e.
La Pérouse espérait trouver au fond de cette rade des canaux par lesquels il pensait pouvoir pénétrer dans l'intérieur de l'Amérique; il supposait qu'elle devait aboutir, en effet, à quelque rivière importante coulant entre deux montagnes et prenant sa source dans un des grands lacs du Canada. Mais cette supposition était illusoire ; car, après avoir fait une lieue et demie environ, le commandant se trouva devant une impasse terminée par deux énormes glaciers. On fut même obligé, pour pénétrer dans cet enfoncement, d'écarter les glaçons dont la mer était chargée.
Le 13 juillet, les réparations pour l'exécution des-
quelles on avait fait relâche furent terminées, et trois embarcations partirent sous le commandement du lieutenant Descures, pour opérer le sondage de la baie. La Pérouse avait recommandé, d'une façon toute spéciale à cet officier, d'éviter avec grand soin d'approcher de la passe d'entrée avant l'heure de la mer étale, parce qu'une barre dangereuse, portant sur les brisants, y régnait à l'heure de la marée.
Les canots étaient partis à six heures du matin, A dix heures, on vit revenir celui de la Boussole, ramené par l'enseigne Boutin. A peine celui-ci fut-il à bord, qu'il annonça le naufrage de ses camarades. Il les avait vu sombrer tous sans pouvoir leur venir en aide.
Le lieutenant Descures, se croyant encore éloigné de la passe, s'était trouvé pris tout à coup dans les eaux du courant et, malgré les efforts inouïs qu'il avait faits pour rétrograder, son embarcation avait été bientôt engloutie avec tous ceux qui la montaient. Boutin, menacé comme lui, avait eu l'idée de présenter à la lame l'arrière de son canot et, grâce à cette manœuvre habile, il fut entraîné à reculons en dehors de la passe et se trouva bientôt en pleine mer. Une fois hors de danger, il songea aux naufragés et revint sur ses pas. Il longea le bord des brisants, espérant pouvoir en sauver quelques-uns, mais il fut continuellement repoussé par la marée, et il eut la douleur de les voir tous périr les uns après les autres, sans avoir pu leur porter aucun secours.
Le malheur était encore plus grand qu'on ne le croyait. Bientôt après, le capitaine de Langle arriva,
annonçant que la chaloupe de V Astrolabe avait partagé le sort de celle de la Boussole. Cette embarcation, que dirigeaient les deux frères Laborde, se trouvait en dehors du courant au moment où avait eu lieu la catastrophe de Descures. Malheureusement, ces deux officiers, emportés par leur courage, voulurent porter secours à leurs compagnons et sombrèrent avec eux.
Le capitaine de Langle était vivement affecté de ce malheur; jusqu'alors il s'était fait une règle de conduite de ne jamais détacher pour la même corvée ces deux frères qui s'aimaient beaucoup, et, ce jour-là, il avait cédé, malgré lui, au désir qu'ils avaient manifesté de descendre ensemble à terre.
Ou promit aux sauvages, qui étaient venus à bord et qui indiquaient par des signes qu'ils avaient vu périr les deux canots, de les combler de présents s'ils parvenaient à sauver même un seul homme. Ou envoya une chaloupe vers l'est, où, suivant toutes les probabilités, devaient aborder ceux qui auraient pu se sauver.
Le capitaine de Langle se porta sur l'ouest, afin de ne rien négliger et d'explorer la côte dans toutes les directions.
Les officiers voulurent s'associer à ces recherches ; on fit trois lieues sur les bords de la mer ; mais on ne put trouver un seul débris.
La Pérouse qui, jusqu'au dernier moment, avait gardé quelque espoir, dut le voir s'évanouir, quand les chaloupes revinrent sans avoir rien découvert; malgré la certitude douloureuse qui s'imposait à lui, pendant plusieurs jours encore, il fit faire de minutieuses recher-
ches sur tout le littoral, mais ce fut inutilement ; pas un cadavre ne fut retrouvé, et la mer garda les vingt et une victimes qu'elle avait englouties
Au milieu de la baie se trouvait une île; on y éleva un monument sous lequel on enterra une bouteille, dans laquelle on avait renfermé l'inscription suivante:
A l'entrée de ce port