‹ Les grands hommes de la FranceChapitre 11 sur 12 · DUMONT D URVILLE · texte numérisé non relu

DUMONT D URVILLE

été arrêtés constamment par une banquise solide et impénétrable dans les parallèles de 04° et 63° de latitude australe. Nous avons tenté vainement de pénétrer par trois fois dans cette banquise ; deux fois nous avons pu nous en dégager sans trop de peine, mais, la troisième fois, nous y sommes restés bloqués, et ce n'est que par une éventualité sur laquelle il ne serait pas prudent de compter que nous avons pu nous échapper de notre prison de glace. Enfin, nous avons traverse tous les points par où Weddel s'était avancé vers le sud et nulle part cette barrière n'a cessé d'être impénétrable.

« Nous avons établi qu'en l'année 1837-1838, les glaces du pôle austral n'offrirent aucun passage vers les mêmes lieux et à la même époque de l'année où Weddel avait pu y naviguer librement et s'avancer jusqu'au 74® degré.

« La découverte de la terre Louis-Philippe est le fruit de cette exploration. »

Dumont d'Urville, comprenant qu'une station plus longue dans ces régions ne le mènerait à rien qu'à compromettre son équipage, quitta, le 7 mars, ces tristes parages, pour se rendre dans un des ports du Chili.

Déjà le scorbut était à bord des deux frégates. Presque tous les hommes en furent atteints plus ou moins grièvement; deux en moururent.

Enfin, le 6 avril, on jeta l'ancre à Talcahuano, port du Chili, près de la Conception. Le climat était sain, et les malades se remirent promptement, grâce au changement de régime. Le 29, on reprit la mer et on se di-

rigea vers l'ouest. On reconnut d'abord l'île Juan Fernandez, puis on mouilla en rade de Valparaiso le 25 mai. Là, Dumont d'Urville reçut une triste nouvelle; un paquet de lettres attendait les frégates :

« Je distribuai, dit-il, toutes les lettres au nombre de quatre-vingts ou cent, en faisant contre fortune bon cœur; mais mon inquiétude augmentait à mesure que j'avançais vers la fin, sans rien trouver pour moi. Enfin restait un petit billet, en caractères presque illisibles. Je le reconnus cependant pour être de ma femme ; mais je le décachetai avec une sorte d'épouvante qui ne fut que trop justifiée. Mon jeune fils avait succombé un mois après mon départ, et la mère désolée, sortant à peine d'une longue agonie, m'adjurait, au nom de tout ce qui pouvait m'être cher, de revenir auprès d'elle si je voulais encore la voir sur cette terre, attendu qu'elle ne pouvait pas, disait-elle, résister à tant de douleur jusqu'au terme de mon voyage. Elle avait engagé le fils unique qui lui restait à joindre ses instances et ses prières aux siennes.

« Cette funeste lettre me porta un coup bien douloureux; j'eus peine à comprimer mes larmes, et je maudis mille fois l'instant ou j'avais entrepris ce voyage. Toutefois, je composai mon extérieur, et m'armai de courage pour conduire V Astrolabe jusqu'au mouillage. »

Les frégates quittèrent Valparaiso le 28 mai pour visiter les archipels de Manga-Reva, Nouka-Hiva, Taïti, Hamoa, Hapaï et Viti.

Le 2 août, on arrivait aux îles Manga-Reva ou Gam-

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bey. C'est un groupe d'iles entourées par un brisant de quatre milles de circuit. On y resta jusqu'au 15. août, et, le 26, on aborda devant Nouka-Hiva (archipel Pomotou) ; les frégates en repartirent le 2 septembre pour Taïti, où elles touchèrent le 9 du même mois. Elles y restèrent jusqu'au 25 ; puis ensuite elles séjournèrent à Apia farchipel Samoa) du 25 septembre au 2 octobre. Là, l'expédition constata un fait curieux :

« Le massacre du capitaine de Langle, dit Dumont d'Urville, et de ses compagnons, fut commis par deux pirogues montées par des étrangers qui voulurent s'approprier les objets des Français sans offrir aucun échange. Il paraît, ajoute-t-il, que trois Français survécurent à ce désastre, et que même ils furent bien traités par les naturels. Un d'eux se maria et eut plusieurs enfants dont un est encore vivant, mais il ne connaît pas d'autre langage que celui de Samoa. »

On visita ensuite Vavao, du 5 au 9 octobre. C'était un pays fort pauvre, et l'on gagna, le 16 octobre, le mouillage de Pao (île Viti;.

Là, Dumont d'Urville détruisit de fond en comble un village indigène, pour le punir d'avoir massacré, quelques années auparavant, tout l'équipage d'un brick de commerce français, la Joséphine, qui avait abordé sur cette île. L'expédition quitta les îles le 2 novembre 1838.

Les corvettes se mirent à la recherche de l'île Hunier et, le 4 novembre, on aperçut l'île Aurore., la plus septentrionale des Nouvelles-Hébrides.

« La vigie venait de signaler devant nous une ile plus considérable, dans laquelle je reconnus bientôt la

petite île du Pain de Sucre de Bligli, lorsque la Zélée vint subitement en travers, et mit son pavillon en berne en amenant son canot major. Le cri de : Un homme à la mer à bord de la Zélée se fit entendre immédiatement à bord de VAstrolahe, dont chaque habitant attendit avec une impatience indiscible le résultat des recherches du canot de la Zélée. Comme celle-ci était derrière nous, nous ne pouvions lui être d'aucun secours, et je m'étais contenté de mettre en travers pour l'attendre, sans amener nos embarcations, qui seraient arrivées trop tard sur le lieu de l'accident. Au bout de cinq ou six minutes, le pavillon de la Zélée, entièrement hissé, nous annonça que l'homme était sauvé ; nos corvettes reprirent leur course et, quelques instants après, de nouvelles terres éloignées, plus hautes et plus élevées, se déroulèrent devant nous. C'étaient les îles Banks, dont les contours étaient encore masqués par les brumes. »

Ce groupe de Banks, qui fait partie des Nouvelles- Hébrides, fut exploré avec soin, et, le 5 novembre, on reparut devant Vanikoro.

« Ce ne fut que dans la nuit du lendemain, dit Dumoni d'Urville, que nous pûmes prendre connaissance de l'île Vanikoro. A 3 heures du matin, je mets les navires en panne pour attendre le jour, à environ douze milles S.-S.-E. de Vanikoro. Le temps est resté couvert, mais la mer est redevenue belle et la brise qui souffle de l'est nous mène, vers les dix heures, par le travers de la baie Saboé, et à un mille au plus des brisants qui entourent l'île. Je la prolonge ensuite à deux ou trois

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milles de distance pour atteindre la passe de Pcujoii, devant laquelle je mets le navire en panne, afin de pouvoir lancer les canots à la mer.

« Il est près de midi (C novembre), lorsque je m'embarque dans ma baleinière, et les embarcations des deux navires se dirigent vers la terre, tandis que les corvettes prennent la bordée du large.

« En quittant le bord, je me dirigeai vers une coupure dans le récif que je trouvai saine et capable de livrer passage aux plus grands vaisseaux. Près du récif, j'examinai le fond pour tâcher d'y découvrir encore quelques débris des vaisseaux de l'infortuné La Pérouse ; je me dirigeai ensuite vers une coupée voisine à l'ouest de la première, pour y faire la même recherche, mais je ne pus rien découvrir ; la mer était ridée par une brise beaucoup trop fraîche pour permettre d'apercevoir le fond et d'y distinguer la forme des objets. Du reste, d'après l'inspection des lieux, je venais de me convaincre que la fausse passe, où eut lieu le naufrage, était encore à un mille au moins dans l'ouest. Le ciel avait mauvaise apparence, je devais redouter du mauvais temps, ces recherches étaient donc tout à fait hors de saison.

« En approchant de la terre, je vis distinctement prés de la cabane, deux ou trois individus, et espérant qu'ils attendraient, j'accostai à la côte à l'entrée d'une petite rivière et sur une petite île... Je trouvai là une petite portion de terrain dénuée d'arbres et qui indique évidemment les lieux où nos malheureux compatriotes naufragés durent asseoir leur camp. Malheureusement,

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une végétation des plus actives a aujourd'hui envahi le sol qui est couvert de conrolvidus de deux à trois pieds de hauteur, étendus sur une couche très-épaisse de détritus végétaux. Il était impossible de songer à y faire exécuter une fouille, et malgré tout mon désir je dus y renoncer.

« Aux environs, nous n'aperçûmes aucun caillou, aucun rocher un peu remarquable qui put nous indiquer le lieu où on aurait enterré des bouteilles contenant des documents dans la prévision de l'avenir ; seulement, sur le bord de l'eau et tout près du camp, nous remarquâmes un cocotier très-gros qui était entaillé profondément tout au tour de son tronc, à deux mètres au-dessus du sol. Nous distinguâmes encore sur un autre point de nombreux coups de hache fort anciens. Tout cela annonçait suflQsamment que ces lieux furent habités par des Européens, et je ne conçus aucun doute que ce fût là où s'établirent les compagnons de l'infortuné La Pérouse après avoir vu disparaître leurs navires au milieu des brisants...

« Obligé de renoncer à me procurer au moins auprès des habitants quelques renseignements sur le naufrage des frégates françaises, j'allai me promener sur le rivage. Sous le rapport scientifique, la végétation me parut des plus variées, mais bien pauvre sous le rapport de l'utilité domestique. Quelques plantations de taro, quelques fruits à pain et une douzaine de cocotiers forment toutes les ressources du pays...

« Toute cette bande de Vanikoro n'oil'ie qu'une forèl compacte non interrompue du rivage au sommet des

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montagnes. On ne distingue au milieu de ce tableau de verdure ni cases, ni plages, ni presque aucune trace d'habitants. Le cocotier y paraît excessivement rare; seulement on aperçoit çà et là de longs espaces où la végétation tranche par la couleur d'un jaune clair sur le vert sombre et foncé qui fait la teinte générale. »

Le G novembre 1838, les corvettes quittèrent Vaiiikoro, et le 18 on releva les îles Salomon. V Astrolabe jeta l'ancre devant l'île Saint-Gervais, qui paraît inhabitée ; à six ou sept milles de là on trouve l'île Isabelle, celle-ci est très-peuplée.

Cet archipel de Salomon fut découvert en 1567 par Alvaro Mendana de Neira. Il s'étend du nord-ouest au sud-est, sur un espace de deux cents lieues, et se compose de huit à dix îles principales et de beaucoup d'autres moins considérables, dont le nombre ne saurait être fixé.

Bougainville, dit le rédacteur du voyage de VAstrolabe, après avoir découvert la Louisiade, et nommé le cap de la Délivrance, trouva sa route barrée par de grandes et hautes terres, lorsqu'il voulut doubler la Nouvelle-Guinée par le nord. Le navigateur français venait de compléter la découverte des grandes îles Salomon dont Mendana n'avait vu qu'une partie. Il imposa le nom de Ghoiseul à la première île découverte, sur laquelle il vint ensuite chercher (à la baie Ghoiseulj, un mouillage dont son équipage avait grand besoin. Bougainville ne resta que quelques jours dans cette relâche. Pressé de revoir des rives plus hospitalières, il traversa le détroit qui porte son nom, et, ignorant les décou-

vertes de Carteret, il laissa aux deux grandes îles qu'il découvrit les noms de Bougainville et Bouka.

Le 21 décembre, Dumont d'Urville, aperçut les îles Hogolen et, traversant les Garolines, il arriva le 1^'' janvier 1839 à Tumata, dans l'île Gouaham, la principale des Mariannes, colonie espagnole, sous l'autorité d'un vice-roi. Don José y Salasar, lieutenant-colonel. La métropole est Manille.

Le 13 janvier, l'expédition touchait à Gouap, la principale des Garolines et, le 15, les corvettes arrivaient en vue des îles Pelew, à l'ouest des Garolines. On reconnut successivement Baubel-Thouab, Goror, Urukthapel et Tarakong, et le 29 on atteignit Gilolo, la plus grande des Moluques, puis Ternate, ville moitié hollandaise et moitié malaise, résidence d'un sultan vassal des Hollandais, dont l'autorité s'étend sur les îles Gilolo et sur une partie des îles Gélèbes. Au quinzième siècle, les sultans de Ternate régnaient sur presque toutes les Moluques.

Le l^"" février, l'expédition quitta Ternate, longea Tidor, Moluque voisine, et jeta l'ancre le 5, à Amboine, capitale de ce groupe d'îles, où l'on resta jusqu'au 19. Le 20, on accosta Banda et, le 25, on quitta définitivement les Moluques.

Le 28 février, on aperçut les hautes terres de la Nouvelle-Guinée, puis on gouverna vers le sud et, le

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27 mars, on arriva en vue de la Nouvelle-Hollande. On aborda la baie des Rafles, d'où l'on gagna ensuite le port Essington, où l'on entra le 6 avril. Du 6 au 19, on reconnut les îles Arrou et l'on mouilla dans la baie Triton (Nouvelle-Guinée) le 23 avril, puis au havre de Waron, de l'île Ceram le 5 mai. Les navires séjournèrent dans cette île, chef-lieu des possessions hollandaises dans les Célèbes, et gagnèrent ensuite, le 22 avril, l'île de Macassar, située dans le même archipel. Ils mouillèrent anfin, le 1" juin, à Tonjong-Salatan (île de Bornéo), et à Batavia le 8 juin 1839.

Toute la partie du voyage que nous venons d'analyser a été écrite par Dumont d'Urville. Il en était là de la rédaction de sa relation lorsque survint le fatal accident dans lequel il trouva la mort. C'est M. Jacquinot, capitaine de vaisseau, commandant la Zélée, qui a continué la publication après 1840. Le septième volume n'a paru, en effet, qu'en 1844.

Batavia est la capitale des possessions hollandaises dans l'Inde. L'expédition y séjourna du 8 au 19 juin 1839. M. Dubouzet, l'un des officiers qui commandaient sous les ordres de Dumont d'Urville, a consacré un chapitre fort étendu et fort intéressant aux origines et au développement de cette colonie.

Dans la traversée de Batavia à Singapour, on signala Sumatra, puis on entra dans le détroit de Bornéo et de Dryon; le soir du 20 on louvoyait dans le détroit de Banco. Ce dernier passage est un canal ou bras de mer entre les îles Banko et Sumatra. On arriva au détroit de Dryon le 23, d'où l'on gagna celui de Malacca et enfin

celui de Singapour. On jeta l'ancre devant cette ile le 27 juin. La ville est bâtie sur l'île du même nom et s'élève au fond d'une baie, sur un terrain plat. Le 2 juillet on quitta ce port et l'on atteignit, le 8, l'embouchure de la rivière Sambas, sur la côte occidentale de Bornéo.

De Bornéo, l'expédition se rendit à Solo.

Dans la traversée, dit Dumont d'Urville : « A une heure, un coup de vent éclata, le tonnerre tonnait de tous côtés, les éclairs se succédaient avec rapidité, en un instant nous dûmes amener toutes nos voiles, pour laisser passer la tourmente; heureusement, elle fut de courte durée; à la nuit le temps devint beau et nous pûmes continuer à nous élever dans le nord, en nous tenant à une distance très-raisonnable de la côte. »

« L'île de Banko, ajoute-t-il, si importante par ses dimensions et ses produits, si intéressante par les peuplades différentes qui l'habitent, est encore mal connue aujourd'hui. Les côtes, excepté dans le nord, sont dépourvues de ports, et les bords de la mer sont presque partout envahis par les palétuviers qui croissent dans l'eau. Dans l'impuissance où les navigateurs se trouvent d'y mouiller leurs vaisseaux, ils sont venus rarement visiter ces rivages. Tout eu regrettant vivement de ne pouvoir y faire un plus long séjour, je me félicitais de la détermination que j'avais prise de remettre à la voile dès le matin, avant que le vent soufllâl avec force. »

Le 9 juillet, les corvettes arrivèrent à Solo. La ville

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est située à l'embouchure d'une rivière qui se jette dans la mer au fond de la rade de Bewan. D'Urville la nomme une Venise en bambous. Toutes les maisons, en effet, sont bâties au-dessus de l'eau et reposent sur des pilotis. Elles communiquent entre elles par des ponts en planches très-étroits que l'on lève à volonté.

On quitta la rade de Bewan (archipel de Solo) le 25 juillet, pour gagner Samboagan où l'on resta du 28 juillet au G août. L'expédition navigua ensuite dans le détroit de Macassar, atteignit Samarang (île de Java) 24-30 septembre, et alla jeter l'ancre dans la baie de Lampongs (ile de Sumatra;. De ce point, les navires se dirigèrent vers Hobart-Town, terre de Van Diemen. Dans cette traversée, les équipages furent fortement éprouvés. M. Desgraz, l'un des officiers de l'expédition, constate ce fait :

« Le l*^"" novembre, dit en effet la relation, nous marque l'époque la plus désastreuse pour notre expédition. A partir de cette date jusqu'à Hobart-Town, notre navigation ne fut, pour ainsi dire, qu'une suite de deuil et de mort, où, chaque jour, j'avais à inscrire le nom de quelques nouvelles victimes enlevées soit à V Astrolabe, soit à la Zélée. Ce même jour, V Astrolabe eut à regretter le matelot Le Blanc.

« Nous comptions passer encore la journée du jeudi 10 octobre 1839 au mouillage de la baie de Lampongs ou de Uadja-Bassa, dans l'île de Sumatra, voisine de Java, lorsque, d'après l'avis des chirurgiens, qui avaient constaté l'apparition de quelques cas de dyssenterie, le

commandant prit la résolution de quitter sur-le-champ les lieux où le mal avait débuté, afin d'atteindre au large un air plus pur et l'éloignement des influences morbides de ces terres. Un coup de canon appela à bord, de grand matin, les officiers de la Zélée qui étaient déjà descendus à terre pour chasser. Parmi eux se trouvait M. Pavin de Lafarge, un des plus jeunes ofiîciers de l'expédition. Jamais il n'avait paru jouir d^'une meilleure santé ; la veille, nous nous étions promenés ensemble en cherchant des insectes. Dans nos moments de halte, il ne cessait de faire des projets pour l'avenir ; il songeait au retour en France, et voulait, disait-il, se reposer longtemps de cette navigation... A quelques jours de là, atteint par une cruelle maladie, il se mourait, et ses compagnons confiaient son corps aux flots de la pleine mer ! »

M. Jacquinot écrit également :

« Ainsi que V Astrolabe, la Zélée avait subi l'influence de notre mouillage de Sumatra ; dès le lendemain de notre départ, une douzaine de matelots avaient été attaqués par la dyssenterie et de fortes coliques. Cette circonstance fit promptement oublier la contrariété que quelques personnes avaient d'abord ressentie en se voyant aussi inopinément frustrées d'une journée de relâche sur laquelle elles avaient compté, et toutes ne purent qu'approuver celte mesure ; si elle n'avait pas été prise, il aurait pu résulter d'un retard une augmentation dans le nombre de malades que nous comptions déjà... La dyssenterie qui, lors de notre départ de Sumatra, avait attaqué quelques-uns de nos hommes, et

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que nous avions eu l'espoir de voir bientôt disparaître sous l'influence du changement de climat, non-seulement persistait, mais s'était même étendue plus tard sur d'autres individus. Nous comptions une vingtaine de malades parmi lesquels deux appartenaient à Tétatmajor, M. Lafarge, enseigne de vaisseau, et M. Goupil, dessinateur de l'expédition... Le 6, nous communiquâmes avec VAstrolahe, et nous apprîmes que son état sanitaire n'était pas plus satisfaisant que le nôtre ; elle avait également perdu deux hommes, et nous eûmes la douleur de perdre deux de nos bons matelots, les nommés Delorme et Fabry. Cette cruelle maladie avait déjà fait huit victimes... Nous n'avancions que très-lentement vers Hobart-Town. »

M. Dubouzet donne quelques détails sur la mort du malheureux Lafarge :

« Le 27, le vent, dit-il, tourna au nord-est, et au nord, le ciel se couvrit et nous fit espérer un changement de temps qui ranima un peu nos espérances. Nous avions tant besoin d'un vent favorable pour sauver le reste de nos malades ! Un d'eux, notre bon camarade Pavin de Lafarge, enseigne de vaisseau, fut victime d'une reclmte après cinq jours de grandes souffrances. Cette mort nous plongea tous dans l'affliction ; nous étions depuis si longtemps ensemble et si unis, qu'il semblait qu'elle nous enlevait un membre de la famille ; ses derniers moments furent déchirants, car un délire afireux s'empara de lui : A peine eùt-il quelques éclairs de retour à la raison pour faire quelques dispositions pour sa famille dont il était chéri et qu'il aimait

tant. Ce délire manqua de faire connaître son état à l'autre officier qui était malade à côté de lui, et nous eûmes bien de la peine à lui cacher une mort, qui pouvait dans le moment lui porter le dernier coup. Le lendemain nous rendions les derniers devoirs à notre infortuné compagnon ; il n'y eut point d'honneur militaire, à cause de notre fâcheuse position, car c'eût été jeter l'alarme parmi les autres malades. »

De Sumatra à Hobart-Town, les deux frégates perdirent dix-huit personnes : chaque jour, pour ainsi dire, il en mourait une. Voici les noms des marins enlevés pendant cette lugubre traversée : Le Blanc, matelot, 1" novenbre ; Louis Plaum, le 2 ; Roux, quartiermaître, le 5; Massé et B^jat, matelots, le 6; Relies, matelot, le 7 ; Salusse, maître calfat, le 10 ; Billond, matelot, le li; Goguet, matelot, le 17 ; Delorme et Fabry, matelots, le 23; Marescot, officier, le 23; Reboul, maître magasinier, le 26; Pavin de Lafarge, officier, le 27 ; Raymond de Noguaret, matelot, engagé volontaire, le l®'' décembre ; Gourdin, officier, le 8 ; Loupil, matelot, le 11 ; et enfin Goupil, le 1^' janvier, mort à terre presque en arrivant.

Les frégates arrivèrent à Hobart-Town le 12 décembre 1839 : « Le plus pressé pour nous, dit M. Jacquinot, était, dés notre arrivée, de descendre nos malades à terre, et de les sortir de l'entrepont, où ils languissaient depuis si longtemps. Malgré les pertes que nous avions éprouvées, nous comptions encore sur la Zélée quatorze malades, dont quelques-uns étaient dans un état tel, qu'ils ne pouvaient espérer leur guérison

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que d'un changement d'air et d'un régime autre que celui que pouvaient présenter les moyens du bord. Aussi, le commandant d'Urville s'empressa-t-il de prévenir les autorités de la position dans laquelle se trouvaient nos équipages et de demander l'autorisation convenable ; en même temps, il envoya les médecins pour s'entendre avec le chef du service médical de la colonie. »

M. Goupil mourut le jour même du départ des corvettes. On l'avait laissé au plus mal; mais le temps pressait et l'on dut appareiller. Un retard forcé ayant retenu l'expédition quelques heures à l'embouchure de la rivière, c'est là que l'on apprit sa fin. Les regrets furent unanimes.

La mission imposée à Dumont d'Urville était remplie et il aurait pu revenir en France. Mais en arrivant à Hobart-Town, il avait appris que deux expéditions nouvelles allaient au pôle. L'une anglaise, commandée par le capitaine Ross; l'autre américaine, dirigée par le lieutenant Wilkes.

Sa résolution fut prise aussitôt et, ses malades en sûreté, il repartit en avant.

En arrivant à Hobart-Town, on ne pouvait guère présumer qu'au bout de vingt jours de relâche au plus, les corvettes délabrées par deux ans de mer consécutifs, que les équipages fatigués par une aussi longue navigation sous les climats les plus opposés, cruellement amoindris par une épidémie meurtrière dont ils subissaient encore l'influence, pourraient renouveler avec quelques chances de succès la tentative faite en 1838,

au début du voyage, de pénétrer dans les régions polaires et d'explorer le domaine des glaces éternelles. C'est ce qui arriva pourtant.

Le l^"" janvier, à quatre heures du matin, on leva l'ancre. Les corvettes, retenues par le vent contraire, ne purent prendre définitivement la mer que le 2, c'est dans cet intervalle que les équipages furent informés de la mort de Goupil.

Le 15, on n'avait pas encore vu de glaçons. Mais le 16, on en aperçut un par 60° 22' de latitude et 140° 42* de longitude orientale. A partir de ce moment, le nombre des blocs de glace augmenta rapidement et l'on en rencontra un qui mesurait près de cinquantre mètres. Le 19, on crut voir la terre. En route, les matelots, furent autorisés à célébrer la fête du baptême sous le cercle polaire, comme on fête celle de l'équateur, et les réjouissances les plus folles furent organisées à bord des corvettes.

« Nous étions, lit-on dans la publication, à l'époque où les jours sont les plus longs dans les zones glaciales, aussi à neuf heures du soir, le soleil était encore audessus de l'horizon et son disque lumineux s'abaissait lentement derrière la terre, dont l'existenee était pour plusieurs encore très-douteuse. A dix heures cinquante minutes, cet astre disparut derrière elle et laissa voir dans toute leur pureté ses contours élevés. Chacun était accouru sur le pont pour jouir du coup d'œil magnifique qui s'offrait à nos regards. Rien ne saurait peindre, en effet, la grandeur de ce spectacle. Le calme de la nuit venait donner aux masses énormes de glace qui nous

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entouraient un aspect plus grandiose peut-être, mais aussi plus sévère; tout l'équipage suivait des yeux le soleil disparaissant derrière la terre et laissant encore après lui une longue traînée de lumière. A minuit, le crépuscule durait encore et nous pouvions facilement lire sur le pont. Nous ne comptions pas plus d'une demi-heure de nuit; j'en profitai pour aller prendre quelque repos, renvoyant au lendemain le soin d'éclaircir tous les doutes sur l'existence de la terre qui était devant nous. »

Le lendemain, on vit la terre. M. Duroch, le premier, l'aperçut avec sa lunette ; aussi, l'honneur d'y mettre le pied lui fut-il réservé. Elle s'étendait de l'est à l'ouest. C'était une terre inconnue. La joie fut grande à bord.

« Depuis que nous avions reconnu la terre, nous attendions avec impatience que la brise vînt nous permettre de nous en rapprocher ; enfin, à trois heures du matin, elle se fit sud-sud-est, mais elle était si faible, qu'elle nous permettait à peine de filer un nœud. A mesure cependant que nous approchions, nous apercevions distinctement des crevasses sur la croûte de glace qui recouvrait le sol, et qui lui donnait une teinte grise des plus uniformes. De distance en distance, nous voyions des ravines profondes creusées par les eaux provenant de la fonte des neiges ; mais les détails de la côte nous étaient toujours masqués par des îles de glaces flottantes qui, suivant toute probabilité, s'en étaient détachées peu à peu.

« Enfin, la brise s'établit définitivement au sud-sud-

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est; et nous commençâmes à avancer rapidement : mais à mesure que nous progressions, les îles de glace devenaient plus nombreuses et plus menaçantes. Bientôt elles ne formèrent plus qu'une masse effrayante, divisée par des canaux étroits et sinueux. Toutefois, je n'hésitai pas d'y diriger nos corvettes. A huit heures, nous étions tellement resserrés par ces masses flottantes que je redoutais à chaque instant de voir nos corvettes aller se briser sur elles. Cette navigation n'était point, en effet, sans danger, car la mer produisait autour de tous ces corps des remous considérables, qui ne pouvaient manquer d'entraîner un navire à sa perte, s'il se trouvait un seul instant abrité du vent par des hautes falaises de glace. C'est en passant à leur base que nous pouvions surtout juger de la hauteur qu'atteignent ces glaçons flottants. Leurs murailles droites dépassaient de beaucoup nos mâtures; elles surplombaient nos navires, dont les dimensions paraissaient ridiculement rétrécies comparativement à ces masses énormes. Le spectacle qui s'offrait à nos regards était tout à la fois grandiose et effrayant. On aurait pu se croire dans les rues étroites d'une ville de géants. Au pied de ces immenses monuments, nous apercevions de vastes cavernes creusées par la mer, et où les eaux s'engouffraient avec fracas. Le soleil dardait ses rayons obliques sur d'immenses parois de glace, semblables à du cristal. Il y avait là des effets d'ombre et de lumière vraiment magiques et saisissants. Du haut de ces montagnes de glace s'élançaient en mer de nombreux ruisseaux, alimentés par la fonte des neiges qui paraissait très-aride. Il nous arriva sou-

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vent de voir devant nous deux glaçons tellement rapprochés que nous perdions de vue la terre suf laquelle nous nous dirigions. Nons n'apercevions alors que deux murs droits et menaçants qui s'élevaient à nos côtés. Les commandements des officiers étaient répétés par plusieurs échos produits par ces masses gigantesques, qui se renvoyaient de l'un à l'autre le son de la voix ; lorsque nos yeux se reportaient sur la Zélée, qui nous suivait à petite distance, elle nous paraissait si petite, sa mâture semblait être si grêle, que nous ne pouvions nous défendre d'un sentiment de terreur. Pendant près d'une heure, nous ne vîmes autour de nous que des murailles verticales de glace. Puis, nous arrivâmes dans un vaste bassin formé par la terre d'un côté et de l'autre par la chaîne d'île flottantes que nous venions de traverser. A midi, nous n'étions plus qu'à trois ou quatre milles de notre nouvelle découverte. »

On s'était approché du pôle magnétique par 66" 30' de latitude sud et 138° 21' de longitude est. La terre s'étendait comme un immense ruban à perte de vue du sud-sud-est à l'ouest-sud-ouest. Ses côtes avaient quatre à six cents mètres de hauteur et étaient entièrement couvertes de glace et de neige, qui en avaient complètement nivelé la cîme, tout en laissant subsister les ravines sur les pentes de terre, ainsi que les baies et les pointes du rivage. Cette terre fut reconnue quelques jours i)lus tard par l'américain Wilkes, mais Dumont d'Urville eut l'honneur de l'avoir découverte le premier.

Les corvettes suivirent la côte, gouvernant à l'ouesl, sur une longueur de cinq à six milles, et l'on releva

le 66° 29' de latitude sud et le 138° 21' de longitude.

M. Duroch, qui avait été envoyé pour reconnaître la terre, raconte ainsi son expédition :

« De ma vie, je n'oublierai le magnifique spectacle qui s'offrit à nos yeux.

« Sauf le grandiose, nous aurions pu nous croire au milieu des débris de l'une de ces imposantes cités de l'antique Orient, récemment bouleversée par un tremblement de terre.

« Nous naviguions, en effet, au milieu de gigantesques débris, affectant les formes les plus bizarres ; ici des temples, des palais aux colonnades brisées, aux superbes arcades ; plus loin, le minaret de la mosquée, les flèches aiguës de la basilique romaine; là-bas, une vaste citadelle aux nombreux créneaux, dont les flancs déchirés paraissent avoir été frappés par la foudre; sur ces majestueux débris règne un silence de mort, un silence éternel, jamais la voix de l'homme n'avait encore retenti dans ces solitudes glacées. Au milieu de cette scène majestueuse, nos embarcations, le pavillon de France eu poupe, glissent calmes et recueillies; mais le cœur bat vivement, et soudain un long cri de : Vive le Roi! vient saluer la terre.

« C'est elle, en effet, la voilà I Nous la touchons, et nos brillantes couleurs se déroulent et flottent majestueusement sous le cercle polaire, au bruit de nos hurrahs d'allégresse, sur une rude roche de granit rougeàtre, dominée par douze cents pieds de glaces éternelles. »

Le canot major, monté par M. Duroch, portait eu

DUiMONT d'uRVILLE. 33 1

outre MM. Dunioutier et Lebreton. Le canot de la Zélée, qui avait obtenu Tautorisation de les suivre, contenait M. Dubouzet et un autre officier.

MM. Dumoulin et Goupvent revinrent avec les observations qui devaient servir à déterminer la position du pôle magnifique.

Les banquises empêchèrent d'aller plus loin, et l'on résolut de reprendre la route au nord. Dumont d'Urville, avant de partir, assembla les officiers et leur annonça que cette terre porterait le nom de Terre Adélie.

« Cette désignation, dit le navigateur, est destinée à perpétuer le souvenir de ma profonde reconnaissance pour la compagne dévouée qui a su, par trois fois, consentir à une séparation longue et douloureuse pour me permettre d'accomplir mes projets d'exploration lointaine. »

Les corvettes reprirent la route du nord et, le 17 février 1840, elles jetaient de nouveau l'ancre devant Hobart-Town. On venait y reprendre les malades qu'on avait dû y laisser avant de s'engager dans les glaces du pôle.

L'expédition quitta cette rade le 25 février 1840 et arriva le 7 aux îles Aakland.

« Il semble, ajoute le navigateur, que les îles Aukland sont placées à la limite de toute végétation possible. Les oiseaux, quoique peu nombreux, étaient faciles à approcher; habitués à vivre tranquillement dans ces solitudes, l'instinct de leur c(mservation ne leur avait point appris à se métier de l'homme ; aussi ils approchaient tellement de nous, que nous pù = s

en abattre plusieurs avec les baguettes de nos fusils. » On acheva la reconnaissance de ces îles et l'on se dirigea sur la Nouvelle-Zélande , où l'on arriva le 30 mars 1840. On en explora toute la côte orientale, en prenant connaissance des îles Snares, Stewart et Tawai- Poumanou. Le 3 avril, on quitta la baie Otago (Nouvelle-Zélande) pour gagner la baie des îles. Là, on apprit que l'Angleterre avait pris possession de la Nouvelle-Zélande. Dumont d'Urville refusa de reconnaître le fait, n'ayant pas d'instructions. Il ne voulait pas en elïet donner une sorte de sanction à un acte dont la conséquence pouvait être d'entraîner la fermeture des ports de la Nouvelle-Zélande à nos nationaux et la perception de droits onéreux pour nos baleiniers.

De la baie des îles, on gagna la baie Coupang (île Timor) où l'on arriva le 19 juin 1840. Puis on reconnut la bande orientale des îles Loyalty et la côte méridionale de la Louisiade pour aborder enfin, lel" juin, l'entrée du détroit de Torrès. Là, dans cette passe dangereuse, mal connue, les corvettes faillirent échouer près de l'île Toud, sur un banc de corail. On resta six jours dans le détroit, puis ou gagna les Moluques où l'on relâcha avant de traverser l'océan Indien. L'expédition toucha encore à Bourbon et à Sainte-Hélène pour rentrer dans 1e port de Toulon, le 8 novembre

Cette campagne avait duré trente-huit mois ; les frégates avaient parcouru la moitié des mers qui couvreni le globe, traversé sept fois l'équateur et pénétré sous le cercle polaire austral.

DUMONï d'urville. 333

Au retour de cette mémorable expédition, le 31 décembre 1840, Dumont d'Urville fut nommé contreamiral. C'était là une récompense justement méritée. Le gouvernement décida en outre que son voyage serait imprimé aux frais de l'État,

La Société géographique, de son côté, lui décerna, en 1841, sur le rapport de Daussy, la grande médaille d'or, et le nomma, quelques mois après, président de la commission centrale.

Pendant sa dernière absence, son fils était mort. Il l'avait laissé dans un berceau et le retrouvait dans une tombe. Cette douleur nouvelle, ajoutée à celles qu'il avait déjà éprouvées, le découragea profondément.

« Mon ami, écrivait-il à un de ses compagnons de voyage, M. Materer, je suis un homme fini, un être usé : je sens que je n'ai plus longemps à rester dans ce monde ; mais ce qui me console, ajoute-t-il, c'est que je mourrai avec la douce satisfaction de n'avoir jamais fait de mal à personne, et que mon nom ne sera peutêtre pas oublié dans les fastes de notre histoire maritime. »

Il y a là, tout à la fois, un sentiment de juste orgueil de la part d'un homme qui sent sa valeur, et une pensée humaine qu'on trouve avec plaisir sous la plume du rude marin qui a trois fois parcouru le monde au milieu de périls incessants et qui, dans ces luttes, au milieu de ces dangers et de ces périls, a su conserver cette douceur de caractère.

A son retour, il vint à Paris pour s'occuper de la publication de son voyage. Ce fut en 1841 qu'il publia son

premier volume. Daus son introduction, il témoigna de cet esprit de droiture qui l"a toujours animé en rendant justice à cliacun :

«Eu donnant in extenso, dit-il, Tétat nominatif de toutes les personnes qui ont fait partie des équipagesdes deux corvettes, je suis, pour la seconde fois, rexemple donné dans les relations des voyages exécutés par La Pérouse et Dentrecasteaux. Plusieurs autres ont donné seulement les noms des personnes de l'état-major. Mais n'est-il pas de toute justice de consigner, à la mémoire de nos neveux, au moins les noms des braves marins qui ont partagé les dangers, les fatigues et les privations inséparables de ces vastes entreprises ; sans le concours de ces hommes patients et dévoués, malgré l'expérience la plus consommée, le commandant verrait bientôt ses efforts paralysées. Sans doute le commandant doit être la tête dirigeant toute les opérations, les oificiers ses bras ; mais les matelots sont ses jambes, et sans elles tout mouvement lui serait interdit.

« Au reste, ajoute Duraont d'Urville, quand cela ne serait pas la plus exacte vérité, la conduite des matelots de V Astrolabe et de la Zélée a été si louable, elle a si bien répondu à mon attente, qu'à ce titre seul, elle mériterait de ma part cette légère marque de ma gratitude. »

La seconde partie de son premier volume i»arut bientôt après. « Le style, dit-il, doit être simple et modeste, mais aussi clair, aussi précis que possible.

« Ces sortes de publications doivent être le récit tidèle et sincère des événements qui ont eu lieu dans le

DUMONT d'urville, 335

cours du voyage ; l'exposé consciencieux des observations faites et recueillies dans l'intérêt de la science. »

Ce programme il l'a rempli. Son livre, en effet, plein de faits, est écrit d'un style simple et clair.

Le second volume était terminé quand survint la catastrophe qui termina sa carrière.

Le 8 mai 1842, on célébrait la fête du roi à Versailles. Dumont d'Urville partit avec sa femme pour aller voir jouer les grandes eaux.

A cinq heures et demie du soir il prit, avec les siens, le train du chemin de fer de la rivegauche pour revenir à Paris.

Entre Bellevue et Meudon, un des essieux de l'une des machines qui conduisaient le train, se rompit et elle s'arrêta subitement. La seconde locomotive se renversa sur la première, et leurs foyers, éparpillés sur la voie, allumèrent un vaste incendie au milieu duquel s'entassèrent cinq voitures pleines de monde.

Quand on vint au secours des tristes victimes de cette effroyable catastrophe, on ne trouva plus que des débris informes que l'on porta pêle-mêle au cimetière Montparnasse.

C'est là que des amis, justement inquiets de l'absence prolongée de la famille d'Urville, retrouvèrent, après trente heures de pénibles recherches, les restes de l'illustre navigateur.

« Quelques jours après, dit M. Dezos de la Roquette, dans cette demeure que d'Urville avait quittée plein de vie, on rai)portait les tristes débris des trois cadavres horriblement mutilés par le plus terrible des éléments,

et qui ne purent être reconnus qu'au moyen d'indices certains par ceux de leurs amis qui s'étaient cliargés de ce triste devoir. »

Une montre, une croix, une chaîne d'or firent, en effet, reconnaître Dumont d'Urville et les siens, défigurés, méconnaissables, sans figures humaines.

Une note, insérée dans le Bulletin de la Société de Géographie, rend compte de la séance extraordinaire tenue le 13 mai 1842, et dans laquelle la terrible nouvelle fut annoncée à la savante compagnie.

On y décida qu'une souscription serait ouverte pour élever un monument en l'honneur du contre-amiral Dumont d'Urville.

Cette souscription fut promptement couverte ; en tête de la liste, M. Villemain s'était inscrit pour cent francs. Un grand nombre de noms connus figurent à la suite : le maréchal duc de Dalmatie, Jomard, de la Roquette, Daussy, Alcîde d'Orbigny, Beautemps-Beaupré, Drouin de l'Huys, et une foule d'autres personnes qu'il serait trop long d'énumérer.

Un monument fut élevé par Dantau aux frais de la Société de géographie, au cimetière Montparnasse, sur un emplacement donné gratuitement dans ce but par le Conseil municipal de Paris.

Le 17 juin suivant, M. Villemain prononça à l'Assemblée générale delà Société de géographie, une sorte d'éloge funèbre de l'illustre défunt.

La ville de Condé-sur-Noireau lui a élevé une statue en bronze et a donné son nom à une de ses places et à une de ses rues*.

DUMONT d'urvii.le. 337

Tous ceux qui ont parlé de lui sont unanimes et le représentent comme un caractère fortement trempé, une volonté sûre d'elle-même, mais tempérée par de grandes qualités d'humanité et de bienveillance.

M. Dezos de la Roquette en fait le portrait suivant : « Ainsi périt d'Urville dont le nom est consacré dans la science, surtout par deux expéditions où il se montra l'émule de Cook, dont il était l'admirateur enthousiaste et qui n'absorbèrent pas moins de sept années de sa vie. Pendant ce temps comparativement si rapide, il parcourut plus de soixante mille lieues, explora deux mille lieues de côtes inconnues ou vaguement indiquées avant lui, découvrit deux grandes terres, près de cinquante îles et rapporta aux sciences naturelles d'immenses richesses, plusieurs milliers d'espèces de plantes, d'insectes et d'autres animaux nouveaux, de nombreux échantillons minéralogiques et géologiques, des spécimens précieux pour les études ethnographiques, etc. Nous avons déjà dit que c'était en grande partie à son amour pour les sciences archéologiques que la France est redevable de la possession de ce chef-d'œuvre de l'art antique : la Vernis de Milo. De ces travaux d'exploration, la géographie citera toujours en première ligne la reconnaissance des côtes orientales de la Nouvelle- Zélande, celles des côtes occidentales de l'archipel de Salomon et des rivages de la Nouvelle-Guinée, dont il a tracé le périple presque entier. Dumont d'Urville, tout pl(3in de l'éducation sérieuse et puritaine qu'il avait reçue de sa mère, cachait sous des dehors souvent acerbes un cœur excellent. Les marins lui reprochent

quelques fautes de métier, peu importantes du reste ; mais ils rendent en général hommage à la conception de ses plans, à l'habileté de sa direction, à sa fermeté, à sa persévérance et surtout à sa hardiesse. Une fois qu'il s'était proposé un but, il fallait qu'il y arrivât et on est forcé de convenir que son audace était toujours accompagnée d'un rare bonheur. Aussi ne tardait-il pas à gagner la confiance de ses équipages, qui s'abandonnaient bientôt entièrement à lui, et qui lui étaient fort attachés, parce qu'ils savaient qu'il s'occupait de leur bien-être et défendait leurs intérêts comme les siens propres. »

La carrière de Dumont d'Urville a été bien remplie et peu d'hommes peuvent se vanter d'avoir rendu d'aussi sérieux et d'aussi réels services à leur patrie.

Dès son début, il dote son pays d'un chef-d'œuvre* et la postérité la plus reculée se souviendra que c'est à lui, à lui seul, que nous devons la Vénus de Milo.

Il fait une première campagne avec Duperrey (1822- 1825) et rapporte de précieuses collections pour le muséum d'histoire naturelle. Le hardi navigateur avait herborisé à Taïti, dans les Garolines, en Nouvelle-Hollande, partout où l'on avait fait relâche, rapportant prés de trois mille espèces de plantes dont quatre cents étaient alors inconnues. Partout, il avait dressé la flore des pays qu'il avait visités, tout en s'occupant de l'histoire de l'homme en étudiant les mœurs des tribus sauvages qu'il rencontrait sur sa route. Et cette masse de travaux conscieusement exécutés enrichit le domaine de la science.

DUMONT d'UR VILLE. .^39

Les principales découvertes de ce voyage furent les iles de Clermont-Tonnerre, de Lostange, de Duperrey et d'Urville.

Dans sa deuxième campagne, il parcourt deux mille cinq cents lieues du 25 avril 1826 au 25 mars 1829. C'est dans ce voyage qu'il applique le système inauguré par lui, qui consiste à donner aux lieux les noms mêmes qui leur sont imposés par les indigènes, au lieu de noms arbitraires, choisis par les voyageurs. A son retour, il enrichit le dépôt de la marine de soixante-cinq cartes nouvelles et le muséum d'un herbier composé de six mille six cents plantes, la plupart recueillies de ses propres mains. Le bagage scientifique de l'expédition se chiffre par des nombres fabuleux : douze cents dessins pittoresques, quatre mille dessins d'histoire naturelle, huit à dix mille espèces diverses d'animaux, trois mille planches anatomiques et plusieurs centaines d'échantillons de roches peu connues.

« C'est à ce point, disait Cuvier dans son rapport à l'Académie, que les souterrains des galeries du Muséum ne suffisent pas pour contenir tant de riches récoltes, et que les magasins mêmes sont aujourd'hui tellement encombrés, c'est le véritable terme, que l'on est obligé de les diviser par des cloisons pour y multiplier les places. »

Une tioisième fois il repart, le l^"" septembre 1837, et, pendant trente-sept mois, jusqu'au 8 novembre 1840, il sillonne de nouveau les mers, traversant sept fois l'équatcur, pénétrant jusque sous le cercle polaire et parcourant la moitié des mers du globe.

Les résultats scientifiques de cette dernière expédition surpassent encore ceux acquis dans les deux premières. Il découvre des terres nouvelles jusque dans les lieux inexplorés que les glaces éternelles défendent contre toutes les tentatives humaines; il accomplit d'immenses travaux géographiques, fait des observations sans nombre sur la physique et la météorologie, les mœurs et les races, et rapporte encore des collections innombrables d'objets de toute nature. Pendant un mois on expose au Muséum les spécimens recueillis, notamment une collection de bustes en plâtre moulés sur nature dans les îles de l'océan Pacifique.

Peu d'existences ont été aussi bien remplies, aussi utiles à leur pays et aussi profitables à la science et au monde que celle de Dumont d'Urville. Une telle vie, toute de labeur, de conscience, de droiture et d'honnêteté est un grand exemple. Il a toujours eu le désir d'apprendre, il a eu soif de gloire, mais c'est là un sentiment noble et généreux qui ne peut que pousser l'homme à des entreprises utiles. Son audace et surtout l'inébranlable fermeté dont il a toujours fait preuve sont des qualités de premier ordre qui lui ont permis de rêver et d'accomplir de grandes choses.

De retour en France après la capitulation de Montréal, les officiers qui avaient servi sous Montcalm voulurent lui élever un monument. Bougainville, qui avait été son aide-de-camp, écrivit alors à l'Académie des Sciences la lettre suivante:

Messieurs,

« La Grèce et l'Italie étaient pleines de monuments décernés par la voix publique aux défenseurs de l'Etat, gages immortels et précieux de la reconnaissance nationale, et qui furent, vous le savez, une des causes de cet héroïsme dont l'histoire ancienne nous offre des traits si fréquents ; l'envie de les mériter, l'espoir de les obtenir avaient fait du désir de la véritable gloire et de l'amour de la patrie des vertus communes dans les beaux jours d'Athènes et de Rome.

« Si ces monuments sont un des principaux objets de vos études, la plus noble de vos prérogatives est le droit que vous avez. Messieurs, d'en consacrer de pareils à ceux de vos con-

citoyens que des qualités rares, des services importants, de grandes actions produites par de grands motifs, ont rendu à la France. La Nation se repose sur vous du soin que d'anciennes Républiques prenaient elles-mêmes ; c'est à vous qu'il appartient d'acquitter ce que l'on croit devoir aux hommes illustres qu'elle a perdus, mais qui se sont immortalisés en la servant.

« Le marquis de Montcalm mérite de vous cet honneur. II a vécu trop peu pour la patrie, assez pour sa propre gloire, puisqu'il n'est mort qu'après avoir eu le temps et les occasions de manifester à vos yeux des talents, un courage et une vertu que des épreuves décisives et de plus d'un genre, eut rais dans tout leur jour. Nos ennemis, en même temps qu'ils prodiguaient les témoignages de la plus haute estime à leur chef tué dans la même affaire, ont comme nous pleuré notre général. Les habitants de leurs provinces, dont le nom de Montcalm fut la terreur, ont mêlé leurs regrets aux larmes de nos soldats, dont il était le pèrç et l'exemple.

« Les Anglais, maîtres aujourd'hui des lieux où ses cendres reposent, veulent bien nous y laisser le droit d'y rendre un hommage public à la mémoire d'un homme qu'ils honorent autant que nous le regrettons. Le corps du marquis de Montcalm est déposé dans l'église des Ursulines à Québec. Une inscription manque à sa tombe. Prêtez, Messieurs, votre voix à la juste douleur des troupes qu'il commandait, aux regrets des Canadiens qu'il a défendus et aux sentiments que lui doit à jamais la Nation. »

Je suis, etc.

BOUGAIN VILLE.

L'Académie composa une longue inscription et fît demandeià lord Chastram par son secrétaire Jean-Pierre de Bougainville, frère de l'aide de camp de Montcalm, l'autorisation de la faire placer sur la tombe du héros. Pitt accorda l'autorisation demandée le 10 avril 1761. Le marbre fut expédié au Canada, mais il ne reste aucune trace qu'il soit parvenu à sa destination. Une souscription fut ouverte dans la colonie, grâce aux soins de M. Faribault, avocat à Québec, et l'on plaça sur la tombe de Montcalm une reproduction de l'inscription de l'Académie surmontée des armoiries du général.

LETTRE DE M. DE LA PEROUSE

De Monleiey, 19 septembre 1786.

Monsieur,

J'ai déjà eu l'honneur de vous annoncer qu'en suivant de point en point mes ordres, j'avais cru nécessaire d'user de la permission qui m'avait été donnée de changer le plan de mes instructions, et de commencer par la côte du nord-ouest de l'Amérique. J'ose dire que mes combinaisons ont eu le plus grand succès : nous avons, dans l'espace de quatorze mois, doublé le capHorn, et remonté à l'extrémité de l'Amérique jusqu'au mont Saint-Élie ; nous avons exploré cette côte avec le plus grand soin, et sommes arrivés à Monterey le 15 septembre ; les ordres du roi d'Espagne nous y avaient précédés, et il eût été impossible, dans nos propres colonies, de recevoir un meilleur accueil.

Je dois aussi vous informer, Monsieur, que uous avons relâché dans les différentes îles de la mer du Sud qui avaient excité la curiosité... et que nous avons parcouru, sur le parallèle des îles Sandwich, cinq cents lieues de l'est à l'ouest, afin d'éclaircir plusieurs points de géographie très-importants. J'ai mouillé vingt-quatre heures seulement à l'île Mowée, et j'ai passé par un canal nouveau que les Anglais n'avaient pas été à portée de visiter.

Je serai au Kamtschatka dans les premiers jours du mois d'août, et aux îles Aleutiennesà la fin du même mois.

Je crus devoir remettre l'exploration de ces îles après ma relâche au Kamtschatka, afin de connaître ce que les Russes n'ont pas fait, et d'ajouter quelque chose à leurs découvertes.

Des îles Aleutiennes, je ferai voile, sans perdre un instant, vers l'hémisphère sud, pour exécuter les ordres qui m'ont été donnés. J'ose dire que jamais le plan d'aucun voyage n'a été aussi vaste. Nous avons déjà passé un an sous voile, et vu néanmoins dans nos courtes relâches, des choses très-intéressantes et nouvelles. Vous apprendrez avec plaisir, Monsieur, qu'il n'y a pas eu, jusqu'à présent, une seule goutte de sang indien répandue, ni un seul malade sur la Boussole : VAstrolabe a perdu un domestique, qui est mort poitrinaire, et qui n'aurait pu résister en France à celte maladie. Nous serions certainement les plus heureux des navigateurs, sans l'extrême malheur que nous avons éprouvé: j'épargne à ma sensibilité le chagrin de le retracer ici, et je vous supplie de trouver bon que je vous adresse l'extrait de mon journal en vous priant, Monsieur, d'en faire parvenir des copies aux familles des officiers qui ont si malheureusement péri. J'ai perdu dans cette occasion le seul parent que j'eusse dans la marine. C'était, parmi tous ceux qui avaient navigué avec moi, le jeune homme qui m'avait montré les plus grandes dispositions pour

SOD métier; il me tenait lieu de fils, et je n'ai jamais été aussi vivement affecté. MM. de la Borde, de Pierrevert, de Flassan. étaient aussi des officiers d'un grand mérite...

Nos malheurs m'ont obligé de faire usage du brevet de lieutenant de frégate qui me restait, en faveur de M. Broudou, frère de ma femme, embarqué volontaire, dont j'ai été trèscontent ; j'ai daté le brevet du 1" août 1786. J'ai aussi donné à M. Darbaud un ordre pour faire fonctions d'enseigne; c'est un jeune homme très-distingué par ses talents.

Tous les officiers, savants et artistes, jouissent de la meilleure santé, et remplissent parfaitement leurs devoirs.

LETTRE DE M. DE LA PEROUSE

De Macao, 18 janvier 1787.

Monsieur,

Je vous dois un compte particulier de tous les officiers et passagers de la division, et comme j'ai beaucoup de bien à dire, c'est un devoir qu'il m'est très-doux de remplir.

M. de Langle est un excellent officier, qui joint au plus grand talent pour son métier, un caractère ferme et inébranlable; son exactitude à me suivre a été si grande, que nous

n'avons peut-être jamais été hors de la portée de la voix que lorsque je lui ai ordonné de s'éloigner et de chasser en avant, sa frégate ayant une grande supériorité de marche sur la mienne.

La retraite de M. de Monge n'a porté aucun préjudice aux observations astronomiques qui ont été faites à bord de V Astrolabe, parce que M. de Langle était aussi bon astronome marin que le professeur ; il a été secondé parfaitement par M. de Vaujuas, officier très-instruit, et il a formé aux observations M. de Lauriston qui, dans tous les points, est un jeune homme accompli, tant pour l'instruction que pour le caractère, le zèle, et l'amour de ses devoirs. J'ai autorisé M. de Langle à vous informer lui-même de son opinion sur le talent, le caractère et la conduite de chacun de ses officiers et passagers. Je sais qu'il est incapable de prévention et de petites affections ; ainsi la vérité vous parviendra sans déguisement.

M. de Glonard, mon second, est un officier de beaucoup de mérite, qui joint aux talents de son métier, un caractère d'exactitude, de zèle, d'honneur, et d'amour de la gloire qui le rend à mes yeux un des hommes les plus estimables que j'aie jamais connus. Je lui ai remis, suivant vos ordres, son brevet de capitaine de vaisseau, le 1" janvier 1787, pour jouir, à celte époque de son ancienneté, et prendre rang parmi les autres capitaines, aux termes de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en date de Versailles, le 23 juin 1785.

M. Boutin est plein d'esprit et de talents, il est d'une activité infatigable, d'une fermeté et d'un sang-froid dans les occasions difficiles, dont je ne ferai jamais assez l'éloge. C'est à celte qualité que je dois la conservation du petit canot qui traversa les brisants de lapasse du port des Français, le jour du naufrage de nos malheureux compagnons de voyage.

J'aurais usé, ce même jour, du droit que vous avez bien

350 APPENCIDE.

voulu lïie donner par votre lettre du 23 juin, d'avancer ou de reculer l'époque des grâces du roi. Une récompense était bien due à l'officier auquel je devais la conservation de six autres personnes, et qui avait lui-même échappé à un danger imminent, mais nous étions tous si affligés, que je crus devoir ne l'accorder qu'au 1«' janvier 1787, parce que vous aviez fixé cette époque pour celle de même nature accordée à M. de Vaujuas. J'ai devancé de six mois seulement la jouissance de M. Boutin.

S'il m'était moins douloureux. Monsieur, de vous rappeler les pertes que nous avons faites, j'aurais l'honneur de vous représenter que la mort de six officiers rend nulle la majeure partie des grâces qu'il vous avait plu de faire accorder aux officiers de la division.

MM. Golinet, Saint-Géran, Darbaud; Mouton et Broudou auxquels j'ai remis les deux brevets de lieutenant de frégate sont pleins de zèle, d'activité, et ils remplissent parfaitement leurs devoirs; leurs corvées sont très-multipliées, chaque canot étant toujours commandé par un officier. Le nombre en eût été insuffisant, après nos malheurs, sans les deux remplacements que j'ai faits.

M. DE La Pérouse a M. de Fleurieu.

De la rade de Macao, 3 janvier 1787.

J'envoie le plan de Monterey levé par nous-mêmes : j'ai eu occasion de connaître à Monterey des ofïiciers de la petite marine de San-Blas, qui certainement ne sont pas dépourvus de lumière et qui m'ont paru très en élat de lever des plans avec exactitude...

Vous verrez que j'ai plusieurs fois changé mon projet de navigation, à mesure que l'expérience et les réflexions ont décidé ces changements. Ce n'est que de cette manière qu'un plan aussi vaste que le nôtre peut être exécuté.

Par exemple, j'ai fait route des lies Sandwich directement sur le mont Saint-Élie, parce que si j'avais commencé par Monterey pour remonter ensuite vers le nord, j'aurais éprouvé une opposition continuelle des vents de nord-ouest; au lieu qu'avec les mêmes vents, j'ai pu prolonger, en descendant, la côte de l'Amérique, et la suivre à ma volonté. Mais les brumes sont un obstacle sans cesse renaissant qui oblige à perdre un temps très-considérable qu'on est forcé de donner à la prudence : je ne crois pas qu'on puisse compter sur plus de trois journées de temps clair par mois. Les courants sont très-violents, et imposent aussi les plus grandes précautions : ils ont causé, au port des Français, les malheurs dont vous avez été informé par mes lettres, et qui seront pour moi un sujet éternel de douleur.

Je ne sais si vous regretterez que je n'aie pas visité plus particulièrement l'archipel de Saint- Lazare, si toutefois on doit lui conserver ce nom, ce qui assurément serait bien contraire à mon opinion, mais observez que je n'en ai découvert l'entrée qu'à la fin d'août, que les jours devenaient très-courts, que les brumes étaient continuelles, et que nous avons trouvé sur le cap Hector, des courants dont la vitesse était de plus de six nœuds (six milles) à l'heure. Il était donc impossible de remonter entre toutes ces îles dans l'espace de deux ou trois mois; et dès le commencement de septembre la saison est finie. Cette exploration, pour être complète, exigerait une expédition qui n'eût pas d'autre objet et dont la durée ne devrait pas être de moins de deux ou trois ans. Rien n'est si long que de détailler une côte semée d'îles, coupée par plusieurs golfes, dont les brumes fréquentes, et les courants, toujours violents et incertains, ne permettent de s'approcher qu'avec prudence et précaution. Quoi qu'il en soit, je ne doute pas que le voyage de l'amiral de Fuentès, du moins tel qu'on nous Ta donné, ne soit une forte exagération, si ce n'est point une rêverie : on ne parcourt pas en si peu de temps un chemin aussi prodigieux que celui qu'on dit qu'il a fait; et je serais bien tenté de croire que l'amiral de Fuentès, et son capitaine Bernarda, sont des êtres chimériques, et la relation du voyage qu'on leur attribue, une fable. Il n'en est pas moins vrai que, depuis Cross-Sound jusques au cap Fleurieu, le grand navigateur des Espagnols, Maurelle, le capitaine Cook et moi, nous n'avons côtoyé que des îles éloignées du continent de quarante ou quarante-cinq lieues ; et mon opinion est fondée sur la direction de la côte du continent, que j'ai revu au cap Fleurieu. Ces îles, pour la plupart, sont d'une grande étendue et comme elles mordent, si l'on peut s'exprimer ainsi, les unes sur les autres, cette disposition leur donne l'apparence d'une côte non interrompue. J'a-

vais soupçonné plusieurs fois que les terres que je voyais n'étaient pas toutes sur un môme plan; mais ce soupçon fut changé en certitude, lorsqu'après avoir doublé le cap Hector, j'eus couru vingt lieues dans le nord. Tous ces détails supposent que vous avez sous les yeux les cartes et plans que j'envoie, et que vous y suivez ma route en lisant ma relation,...

Vous sentez qu'en tout on ne doit attendre de nous que peu de détails : pour parcourir, dans l'espace de quatre années, tous les points qui me sont indiqués par mes instructions, nous n'avons pas un seul jour à perdre. Mais notre navigation fournira une preuve que la santé des équipages peut n'être point altérée par le plus long séjour à la mer : nous arrivons à Macao sans avoir un seul homme attaqué du scorbut; et cependant, sur dix-huit mois qu'a déjà duré la campagne, quinze ont été employés dans une navigation pénible qui nous a fait passer successivement par des climats fort opposés.

Je vous écris à la hâte, sans aucun ordre, je jette mes idées sur le papier, à mesure qu'elles se présentent. Je suis mouillé à cinq milles de distance de cette place, avec laquelle je n'ai point encore communiqué ; et comme on m'a dit qu'un navire partait demain pour l'Europe, je galope toutes mes dépêches. Je joins ma relation et les cartes et plans aux lettres que j'écris au minisire : je lui en adresserai des duplicata par la première occasion qui se présentera, afin que s'il nous arrivait malheur sur la côte de la Tartarie, du moins le commencement de notre campagne ne fût pas perdu pour l'utilité des navigateurs. Vous remarquerez sûrement avec plaisir, en parcourant mes différents chapitres, que si les peuples sauvages que nous avons visités, nous ont fait un peu de mal, nous avons été assez heureux pour n'être jamais obligé de leur en faire. Vous gavez mieux que personne combien il m'est expressément en-

joint de ne m'y porter qu'à la dernière extrémité et vous savez aussi que ce principe est dans mon cœur.

P. -S. Nous avons traité, à la côte de l'Amérique septentrionale, près de mille peaux de loutre; mais le plus grand nombre était en lambeaux et presque pourri.

J'ai cru devoir mettre à ce commerce un scrupule, une délicatesse, dont tous les navigateurs qui ont abordé à cette côte ne m'ont pas donné l'exemple. Aucune peau n'a été traitée que par M. ûufresne : je l'ai chargé de conduire la traite, et il s'est acquitté de cette commission délicate avec autant de zèle que d'intelligence. Il a numéroté, enregistré chaque peau l'une après l'autre, et il va les vendre ici au profit des équipages (l).

J'en adresserai les comptes au ministre, comme un subrécargue les adresserait à son armateur, et j'y joindrai les reçus de tous ceux qui auront touché de l'argent. Je n'ai pas voulu qu'il fût réservé une seule peau, ni pour les états-majors, les savants et artistes, ni pour moi. Le profit de la campagne doit appartenir aux matelots, et la gloire, s'il y en a, sera le lot des officiers qui ont conduit l'expédition, et de leurs coopérateurs. Je vous avoue, mon cher ami, que pour cent mille écus comptant je n'aurais pas voulu faire cette campagne, mais je n'ai pas hésité de l'entreprendre par devoir et par reconnaissance de la confiance qu'on a eue dans mon zèle, sans doute, plus que dans mes talents.

De Manille, 8 avril 1787.

Je ne vous ferai, mon cher ami, aucun détail de ma campagne, vous avez sous les yeux mes lettres au ministre, el je

(1) Les peaux ont été vendues 10,000 piastres au profit des équipages.

me Halte que vous avez lu avec quelque intérêt ma relation. Vous aurez remarqué que nous sommes certainement les premiers navigateurs qui, dans la même année, soient parvenus jusqu'au mont Saint-Elie, après avoir visité l'île de Pâque, les îles Sandwich et cherché à éclaircir différents points de géographie. Nos cartes, nos plans, nos journaux, nos tables de route, etc., tout vous prouvera que nous n'avons rien négligé de ce qui pouvait assurer l'exactitude de nos divers travaux.

Ce qui nous reste à faire cette année, est plus difficile encore, et tous les renseignements que nous avons pu nous procurer à la Chine sur la partie de côte de cet empire dont nous devons faire la reconnaissance, se bornent à nous donner la certitude que les courants sont d'une violence extrême dans les détroits, qu'on y rencontre beaucoup de bancs, et que la brume y est presque continuelle.

Mais comme je sais qu'on vient à bout de tout avec de l'opiniâtreté et de la patience, ces obstacles ne font qu'irriter mon zèle, et j'ai la plus grande confiance dans mon étoile.

D'Avatscha, 10 septembre 1787.

Je vais, mon cher ami, m'entretenir avec vous sans aucun ordre ; mais je tâcherai de ne rien oublier de ce que j'ai à vous dire.

Le ministre doit avoir reçu, par M. Dufresne, les détails de notre campagne depuis notre départ de France jusqu'à notre arrivée à Macao ; et je remets à M. Lesseps, la suite de cette relation, depuis Macao jusqu'au Kamtschatka

J'espère que vous serez content de la partie de notre voyage depuis Manille jusqu'au Kamtschatka ; c'était la plus neuve, la plus intéressante, et certainement la plus difficile, à cause des brumes éternelles qui enveloppent ces terres par les latitudes que nous avons parcourues. Ces brumes sont telles que j'ai été obligé de consacrer cent cinquante jours pour explorer la partie de côtes que le capitaine Kiog, dans le troisième volume du dernier voyage du capitaine Cook, suppose pouvoir être visitées dans l'espace de deux mois. Je n'ai cependant séjourné que trois jours dans la baie de Ternai, deux jours dans la baie de Langle, et cinq dans la baie de Gastries.

Je n'ai donc pas perdu de temps : encore ai-je négligé de faire le tour de lile Ghicba en passant par le détroit de Sangaar. J'aurais même désiré de pouvoir mouiller à la pointe du nord du Japon, et j'aurais peut-être risqué d'envoyer un canot à terre, quoique cette démarche eût exigé préalablement un sérieux examen, parce qu'il est probable que mon canot eût été arrêté, et un pareil événement, qui peut être considéré comme presque sans importance quand il ne s'agit que d'un navire marchand, pourrait être regardé comme un insulte au pavillon national, quand le canot appartient à un vaisseau de l'État. La ressource de prendre et de brûler des champans, est une faible compensation, chez une nation qui ne donnerait pas pour cent Japonais un seul Européen dont elle voudrait faire un exemple. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas été à portée d'envoyer un canot à la côte du Japon, et il m'est impossible de juger, dans ce moment, ce que j'eusse fait dans le cas où je m'y fusse trouvé.

Je ne vous peindrai que difficilement les fatigues de cette partie de ma campagne, pendant laquelle je ne me suis pas déshabillé une seule fois, et n'ai pas eu quatre nuits sans être obligé d'en passer plusieurs heures sur le pont.

Représeûtez-vous six jours de brume, et deux ou trois heures seulement d'éclaircie, dans des mers très-étroites, absolument inconnues, et où l'imagination, d'après tous les renseignements qu'on avait, peignait des dangers et des courants qui n'existaient pas toujours.

Depuis le point où nous avons atterri sur la côte de la Tartarie orientale, jusqu'au détroit que nous avons découvert entre l'île de Tchoka et celle de Chicha, nous n'avons laissé aucun point sans le relever, et vous pouvez être assuré qu'il n'existe ni crique, ni port, ni rivière, qui nous ait échappé. Soyez certain aussi qu'il y a beaucoup de cartes descôles d'Europe moins exactes que celles que nous remettrons à notre retour (1) ; car la carte jointe à cet envoi, n'est pour ainsi dire qu'un croquis, très-soigné à la vérité, mais dont quelques points peuvent être en erreur, sur leur position, de dix ou douze minutes en longitude.

Nous avons donc enfin décidé la fameuse question des terres de Jesso, d'Oku-Jesso, du détroit de Tessoy, etc., qui a tant occupé les géographes.

Je n'ai rien négligé d'ailleurs pour donner une idée vraie des peuples qui habitent ces îles et le continent.

Les Russes avaient trouvé plus commode d'effacer de leurs cartes ces deux grandes îles, quoi qu'elles aient dix fois la surface de toutes leurs Kuriles, qui ne sont que des rochers stériles, dont la population n'excède pas trois mille insulaires. Les brumes m'ont empêché de relever les Kuriles, au nord de Marikan, jusqu'à la pointe de Lopatka ; mais je me propose de faire cette reconnaissance à ma sortie de la baie d'Avatscha, quoiqu'elle me paraisse peu importante : les Anglais ayant déterminé la pointe de Paramousir, et nous celle du nord de

(1) Malheureusement ces cartes ne sont pas parvenues, et ont sulii le sort de nos navigateurs.

Marikan, les îles qui se trouvent entre ces deux points ne peuvent être placées sur la carte avec une erreur considérable.

Vous vous apercevez que notre travail dans cette partie se lie merveilleusement bien avec celui des Hollandais, dont la navigation est peut-être la plus exacte qui ait été faite à l'époque du voyage du Kastricum. Vous trouverez parmi les cartes que j'adresse au ministre, celle que vous m'aviez remise des découvertes du capitaine Unes : il ne soupçonnait pas qu'il y eût une mer derrière les terres qu'il côtoyait, et encore moins un détroit au nord du village d'Acqueis, devant lequel il était mouillé. On peut induire de sa relation, que les peuples de Ghicha et ceux de Tchoka sont absolument les mêmes, puisque, parti d'Acqueis et arrivé à Aniva, il n'a [jas soupçonné qu'il n'était plus sur la même lie.

Un autre avantage qui résulte pour nous de la campagne des Hollandais, c'est qu'elle nous donne la largeur de l'île Tchoka jusqu'au cap Patience et au delà, car les longitudes des Hollandais, prisi-s du méridien du cap Nabo, sont à peu près exactes.

Sur notre carte, que j'envoie au ministre, j'ai porté le détroit que nous avons découvert, au milieu des montagnes des Hollandais, et j'ai tracé notre route à vue de l'île des États, du détioit d'Uriès et de la terre de la Compagnie.

Vous remarquerez sûrement, en lisant ma relation, la carte sous les yeux, que j'aurais pu suivre la côte de Corée jusqu'au Ai^ degré, ce qui eût été beaucoup plus facile et peut être plus brillant que ce que j'ai fait; mais j'ai cru qu'il importait davantage de déterminer avec exactitude un point du Japon qui donnât la largeur de la mer de Tartarie, et même celle de l'île depuis le cap Nabo. Je suis certain que vous approuverez le parti que j'ai pris; vous regretterez cependant que le? circonstances ne m'aient pas permis de suivre un plus grand dévelop-

pementde la côle du Japon, et je le regrette aussi : mais n'oubliez pas, mon cher ami, lorsque vous examinerez les opérations de mon voyage, n'oubliez pas ces brumes éternelles, qui ne me permettent pas de faire en un mois le travail qu'on ferait en trois jours sous le beau ciel des tropiques; n'oubliez pas enfin que, sans l'heureux orage qui dans la manche de Tartarie nous donna quarante-huit heures de vent du nord, nous ne serions pas arrivés celte année au Kamtschatka.

Encore une fois, quoique nous n'ayons pas tout fait, je suis convaincu qu'on ne pouvait guère faire davantage, et que notre campagne peut encore être comptée après celle des Anglais, ce qui ne m'était pas également démontré à mon retour de la côte de l'Amérique, parce que nous avions été forcés de parcourir cette côte trop rapidement, et d'ailleurs plusieurs expéditions ne suffiraient pas pour la détailler seulement depuis Cross-Sound jusqu'au port de San-Francisco. Représentez-vous, à chaque lieue, des enfoncements dont on ne peut pas mesurer la profondeur, vu la distance du fond, que la vue ne peut atteindre; des courants pareils à ceux du Four et du Raz, sur nos côtes de Bretagne, et des brumes presque continuelles : vous conclurez qu'une saison entière suffirait à peine pour visiter dans tous les points vingt lieues de cette côte ;et je ne voudrais pas répondre de rendre, après six mois de travail, un compte exact et détaillé du pays compris entre Cross-Sound et le port Bucarelli, encore moins jusqu'au cap Hector, ce qui demanderait plusieurs années. J'ai donc été forcé de me borner à assigner la latitude et la longitude des principaux caps, à connaître et tracer la vraie direction de la côte, d'un point à un autre, à déterminer la position géographiqne des lies qui se portent à plusieurs lieues au large du continent. Le plan immense de notre voyage ne permettait pas que je me livrasse à aucun autre travail. Le capitaine Cook a peut-être moins fait

sur cette côte ; non assurément que je veuille diminuer en rien le mérite de ce célèbre navigateur ; mais contrarié par les vents, resserré comme moi dans des limites de temps qui s'opposaient à ce qu'il donnât plus de développement à ses découvertes, il a navigué à une distance beaucoup plus grande de la côte que celle où les circonstances ont permis que je me tinsse ; et lorsqu'il l'a rapprochée vers la rivière de Cook et Williams-Sound, c'était dans l'espoir mal fondé je crois, mais qu'il n'a jamais abandonné, de pouvoir s'échapper par le nord, et de courir vers son objet favori, un passage dans le golfe de Baffins ou celui de Davis. Son exploration de Williams-Sound laisse encore beaucoup à désirer ; mais, je le répète, ces sortes de reconnaissances exigent beaucoup plus de temps que ni lui ni moi, nous ne pouvions en donner à nos recherches.

Je me suis procuré à Manille le journal de voyage que le pilote espagnol, le fameux D. Francisco-Antonio Maurelle, a fait, en sa qualité, sur la côte nord-ouest de l'Amérique. Ainsi, en joignant ce journal à celui de la première campagne des Espagnols dans cette partie, que M. Barrington a publié dans ses Miscellanées, dont j'avais l'extrait traduit dans les notes que vous aviez bien voulu rassembler pour mon instruction, nous aurons tous les secrets de Maurelle. J'ai laissé ce navigateur à Manille, commandant un des vaisseaux de la nouvelle compagnie destinés à faire le cabotage de Cavité à Canton. Je vous envoie un plan irès-détaillé du port Bucarelli et des îles des environs, que j'ai obtenu à Manille. Les Espagnols, dans leur seconde campagne, pénétrèrent jusqu'à Will'ams-Sound : et croyant être sur la côte du Kamtschatka, ils craignaient à chaque instant d'être attaqués par les Russes. Je ne vous envoie pas leur carte générale, parce qu'en véri té elle nuirait plutôt au progrès de la géographie qu'elle ne pourrait y être

APFENDICK. 361

Utile. Onl-ils voulu nous tromper, ou plutôt ne se sont-ils pas trompés eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, ils n'ont vu la terre qu'auprès du port Bucarelli et à l'entrée du port du Prince- Guillaume.

J'ai joint à l'envoi des cartes de la seconde partie de mon voyage, des plans particuliers dressés par M. Blondela, lieutenant de frégate, embarqué sur l'Astrolabe : cet ofiBcier travaille avec une assiduité, une intelligence, un ordre, une propreté, qui mérite les plus grands éloges.

Vous trouverez parmi les plans, neuf dessins de la main de M. Duché : ils sont de la première vérité. M. Blondel a joint à cet envoi une vue du havre de Saint-Pierre et de Saint-Paul, qui n'est pas prise du même point que celle insérée dans le troisième voyage du capitaine Gook, et une suite de dessins des différents bâtiments de mer en usage chez les divers peuples que nous avons visités. Cette collection est très-intéressante et mérite les honneurs de la gravure.

Je partirai d'Avatscha le 1" octobre. Nous y avons été reçus avec les plus grandes marques d'affection. Mais le bâtiment d'Okhoslk a vraisemblablement péri dans la traversée, et le gouvernement du Kamtschatka, malgré la meilleure volonté, n'a pu nous fournir une seule caisse de farine. Cette disette me forcera de relâcher à Guaham pour tâcher de m'y en procurer.

Voici le plan ultérieur de ma campagne toujours subordonné aux circonstances et aux événements que je ne puis prévoir.

Vous savez que j'ai déjà interverti une partie du premier plan tracé dans mes instructions, parce que j'y étais autorisé. J'ai pensé qu'il serait plus expéditif de commencer par l'hémisphère du nord, et de finir par celui du sud, puisque je devais terminer ma course par relâcher à l'îlede France, située

au sud de la ligne. Je vous avouerai aussi que j'avais quelque crainte d'être prévenu par les Anglais, qui, avant mon départ, avaient annoncé le projet d'un nouveau voyage de decouvertes : je craignais pour la côte de la Tartarie, etc., qui était la seule partie vraiment neuve dont j'eusse à faire la reconnaissance; et pour rien au monde je n'aurais voulu y être devancé.

En quittant Avatscha, je ferai route pour visiter les Kuriles et déterminer la position de ces îles jusqu'au canal de la Boussole. Je me porterai sur le parallèle de 37 degrés, pour chercher la terre qu'on dit avoir été découverte à cette latitude, par les Espagnols, en 1610. Je remonterai les îles au nord des Mariannes et l'archipel même des Mariannes jusqu'à Guaham , où je relâcherai pour me procurer quelques provisions. Je ne passerai que cinq jours à Guaham ; et de là je dirigerai ma route sur les Garolines, si j'ai l'espoir de pouvoir gagner, de ces îles, le cap Choiseul de la terre des Arsacides de Surville, et passer par le canal de Bougainville : je ferai route ensuite au sud, où je dois traverser des vents d'Ouest, etc.

Si, au contraire, les informations que j'ai prises à Guaham, et les remarques que je ferai pendant la traversée, me persuadent qu'en reconnaissant les Garolines, je me mettrais trop sous le vent pour pouvoir arriver, à l'époque du l^"" février 1788, à la Nouvelle-Zélande, j'abandonnerai les Garolines, qui sont peu importantes, et je ferai route de Guaham à la Nouvelle-Zélande, en dirigeant ma route le plus 'à l'est qu'il me sera possihle.

Je visiterai tout ce qui se trouvera sur mon chemin, et cette route, absolument nouvelle, doit me faire rencontrer des îles inconnues, qui vaudront peut-être mieux que les Garolines. L'un et l'autre plan me permet d'arriver, vers le l»"" février.

au canal de la Reine-Charlotte. De là, j'ianploierai six mois à parcourir les îles des Amis, pour m'y procurer des rafraîchissements, la côte occidentale-méridionale de la Nouvelle-Calédonie, l'île de Sainte-Croix de Mendana, la côte méridionale de la terre des Arsacides, celle de la Louisiade jusqu'à la Nouvelie-Guinée.et je chercherai, dans cette partie, un autre détroit que celui de l'Endeavour. J'emploierai les mois d'août et de septembre, et partie d'octobre, à visiter le golfe de la Garpealarie et la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande, mais en combinant mes opérations de manière qu'il me soit facile de remonterau nord pour gagner le tropique et arriver à l'île de France à la lin de novembre.

Je quitterai l'île de France vers le 25 décembre 1788. Je dirigerai ma route vers le cap de la Circoncision, d'où je me rendrai en France sans relâcher ou après avoir relâché au cap de Bonne-Espérance, suivant les circonstances ; et j'espère arriver à Brest en juin 1789, quarante-six ou quarante-sept mois après mon départ de ce port.

Voilà mon nouveau plan, dans lequel vous voyez que je ne puis faire entrer la côte méridionale de la Nouvelle-Hollande, ou la terre de Van Diemen, d'où je ne pourrais gagner l'île de France, à cause des vents d'ouest, qu'en faisant le tour entier. Cette route, qui serait beaucoup plus longue, ne me paraît pas praticable : l'état de nos gréements, l'état même de dos vaisseaux, s'opposent à ce que je puisse l'entreprendre.

Je n'ai point fait mention des îles de la Société, parce qu'elles sont si connues qu'elles n'offrent plus rien à la curiosité : c'est peut-être un mérite pour le chef de l'expédition, c'est sûrement un grand bien pour les équipages de faire le tour du monde sans relâcher à 0-Taiti. Vous savez, d'ailleurs, que les îles de la Société, celles des Amis, celles de Mendana et autres, déjà bien connues, n'entraient dans le plan de mes instructions que

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pour me ménager des ressources, en me laissant la liberté de relâcher à des îles où je pusse me procurer des rafraîchissements ; mais je puis ou je saurai m'en passer. Je n'oublierai cependant pas que vous m'avez recommandé, comme un objet qui importe au perfectionnement de la géographie, de déterminer la vraie position de queiques-uns des points reconnus par Carteret, afin d'avoir des données sûres d'après lesquelles on puisse corriger les erreurs de l'estime sur toute la route de ce navigateur, dépourvu d'horloges marines, et qui paraît d'ailleurs n'avoir fait qu'un petit nombre d'observations astronomiques.

Ce même Antonio Maurelle dont je vous ai déjà parlé, le Gook des Espagnols, quoique à mon avis il soit bien inférieur au Gook anglais, fit au commencement de 1781 un troisième voyage, de Manille à l'Amérique septentrionale, dans lequel il voulut atteindre les hautes latitudes australes, pour s'élever ensuite dans l'est avec les vents d'ouest, des environs de la Nouvelle-Zélande ; mais il ne put exécuter ce plan faute de vivres, et il fut obligé de remonter au nord vers les Mariannes, d'où il fît la route ordinaire des galions, pour se rendre à San-Blas. Je vous adresse le journal de ce troisième voyage que j'ai su me procurer, dans lequel Maurelle croit avoir fait beaucoup de découvertes, parce qu'il ne connaît aucune de celles qu'ont faites les navigateurs modernes. Je voulais d'abord conserver ce journal, pour vérifier si Maurelle aurait en effet rencontré quelque île nouvelle dans le voisinage de celles des Amis, parage dans lequel on est informé par les naturels de ces îles, qu'il en existe un grand nombre d'autres dont ils ont connaissance, et que les Européens n'ont point encore reconnues; mais après l'avoir examiné, j'ai vu que si je voulais en faire usage, il ne pourrait que m'induire en erreur ; c'est un chaos presque informe, une relation mal rédigée, où les

longitudes sont conclues d'une estime plus qu'incertaine, et les latitudes assez mal observées.

Je me suis procuré une excellente carte de Manille et quelques autres plans intéressants. Vous croyez bien que ce n'est pas sans une peine extrême, et sans faire quelques sacrifices, que j'ai pu les obtenir ; car vous savez que les Espagnols ne sont rien moins que communicatifs : ils ont cependant plus à recevoir qu'à donner. Les autres nations maritimes se sont empressées de faire connaître à l'Europe ce qu'ils voulaient dérober si mystérieusement à notre connaissance. J'ai eu occasion à Manille de me confirmer dans l'opinion que j'avais de leur pusillanime et inutile circonspection. Le gouverneur de l'ile possède une carte qui comprend depuis Manille jusqu'au Kamtschatka. Je reconnus, à la seule inspection, que cette carte n'est autre chose que la carte française de Bellin, dessinée sur une plus grande échelle; et vous connaissez le l'aire de notre hydrographe, et les erreurs de cette carte, qui l'emporte peut-être en inexactitude sur toutes les autres du même auteur : le gouverneur ne me la laissa examiner que pendant une minute, et encore de loin, tant il craignit sans doute que ma mémoire ne fût assez bonne pour en faire faire une copie de ressouvenir. Je trouvai, je l'avoue, sa peur si puérile, qu'oubliant pour un moment sa gravité, je ne pus m'empêcher de lui dire que, dans peu de temps, je serais à portée d'en savoir beaucoup plus que lui et que toutes ses cartes ne pourraient jamais m'en apprendre.

Si vous voulez prendre la peine de récapituler les durées de mes séjours dans ce port, depuis le l" août 1785, époque de mon départ de Brest, jusqu'au 7 septembre 1787, époque de mon arrivée au Kamtschatka, vous verrez que dans cet intervalle, je n'ai employé que cinq mois et treize jours dans mes dilTérentes relâches, et qu'environ vingt et un mois ont été em-

ployés à naviguer ; et vous apprendrez avec plaisir que, malgré les fatigues et les privations inséparables d'une si longue navigation, pas un seul homme n'est mort sur ma frégate, pas un seul n'est malade. VAsti^olabe a perdu un officier ; mais la maladie dont il est mort, fruit de son imprudence, a une cause absolument étrangère aux fatigues et aux dangers de la campagne. La santé de l'équipage de cette frégate est d'ailleurs aussi parfaite que celle du mien. Vous pouvez être assuré que les soins du capitaine Cook pour ses équipages, n'ont pas été plus grands, plus suivis, que ceux que M. de Langle et moi nous ne cessons de donner à la conservation des hommes précieux qui partagent nos travaux ; et si, jusqu'à la fin de nos courses, nous sommes aussi heureux à cet égard que nous l'avons été jusqu'à présent, nous démontrerons, comme l'a fait Cook, qu'avec des soins et un régime éclairé, on peut parvenir à préserver les marins du scorbut et des autres maladies qui semblaient être inséparables des longues traversées. Mais il ne faudra rien conclure de cette expérience répétée, qui soit applicable à des vaisseaux de ligne, à des équipages de huit cents, de mille, de douze cents hommes, recrutés souvent parmi les convalescents qui sortent des hôpitaux, et qu'il n'est pas possible de nourrir, comme on nourrit un équipage de cent hommes choisis pour une expédition particulière, avec des farines de Moissac de première qualité, avec des vins de Cahors ou de Ténériflfe, à six cents livres le tonneau, ni de traiter avec tous les antiscorbutiques que la pharmacie et la physique ont pu combiner, etc. Observez encore que l'espace qui manque sur les grands vaisseaux, à proportion du nombre des hommes, ne permet pas de donner à chacun un très-grand hamac, que les officiers n'y sont pas assez nombreux pour que leur surveillance, quelque active qu'elle soit", puisse s'étendre également sur des détails qui peuvent paraître minutieux, tels que le

soin de faire changer de linge au"t matelots régulièrement, et en leur présence, pour garantir ces braves gens de la paresse naturelle à l'homme quand il s'agit de la propreté de sa personne, paresse qu'il surmonte quand il est question de supporter la fatigue et d'affronter le danger. A tous ces soins multipliés et constantsj'ai joint l'attention de relâcher, sans calculer la dépense, dans les lieux où je fusse assuré de procurer d'excellents vivres à mes équipages, tels que la Conception du Chili, Monterey en Californie, Macao, Manille, etc. J'ai cru qu'une des expériences qu'on se proposait de faire dans cette campagne, était de s'assurer si des hommes, parfaitement nourris, parfaitement soignés, peuvent soutenir les fatigues des plus longues navigations, dans tous les climats, sous toutes les latitudes, au milieu des brumes, sous un ciel brûlant, etc.; et, jusqu'à présent, je puis répondre affirmativement: mais ma campagne est encore loin de sa fin. Puisse la constance de nos soins et de notre zèle être toujours récompensée par le même succès !

LKTTRE DE M. DE LA PEKOUSE.

D'Avatscha, 25 septembre 1787.

Monsieur,

Vous savez que nos malheurs sur la côte du nord-ouest de l'Amérique ont rendu nulles presque toutes les grâces qu'il

VOUS avait plu d'accorder aux états-majors des deux frégates. MM. d'Escures et de Pierrevert avaient chacun une pension, qui pourrait être donnée à MM. de Vaujuas et Boutin, officiers d'un égal mérite, et aussi distingués par leurs talents que par leur zèle et leur bonne volonté. MM. de Bellegrade et Gobin, gardes de la marine, que vous avez associés à nos travaux, et qui ont témoigné, à Macao et à Manille, un si vif désir de remplacer les officiers que nous avions eu le malheur de perdre, auront bien mérité, à leur arrivée à l'île de France, les brevets d'enseigne qui avaient été accordés à MM. de Boutervilliers, de Flassan et de Montarnal. MM. de Blondela et de Golinet, lieutenants de frégate, auxquels vous m'avez permis de donner l'espérance d'un brevet de capitaine de brûlot à leur retour, ont déjà, par leur bonne conduite, mérité cette grâce, que je vous supplie de m'adresser pour eux à l'île de France avec le brevet de M. de Monti, et une lettre de satisfaction pour M. de Glonard : ce dernier ayant été promu au grade de capitaine de vaiseau, n'a rien à désirer, mais il a continué à faire le service de lieutenant, et à s'occuper des plus petits détails avec un zèle et une attention dignes des plus grands éloges, et si je ne craignais d'être suspect parce qu'il est mon ami particulier, j'oserais vous assurer qu'on ne peut rencontrer un meilleur officier, ni un homme plus plein d'honneur et de vertu.

J'ai aussi beaucoup d'éloges à l'aire de M. Guyet de la Villeneuve, qui a passé à Manille, de la frégate de M. de la Croix de Gastries sur la mienne, pour y remplacer M. de Saint-Géran, que le délabrement total de sa santé m'a forcé de renvoyer à l'île de France, et de MM. Mouton et Brondou auxquels j'ai donné les brevets de lieutenant de frégate que vous aviez bien voulu me remettre en blanc avant mon départ.

M. de Langle s'est reposé des détails de l'astronomie sur M. de

APPENDICK,. 369

Lauriston, jeune homme plein de talents, de zèle et mérite, il en a fait un élève qui n'a plus besoin de maître. M. Darbaud a aussi parfaitement secondé M. ûagelel, et je suis persuadé qu'il n'est peut-être en France aucun jeune homme de son âge aussi instruit que lui.

M. Dagelet fait ici le mêmi? métier que nous, et sans doute mieux que nous : parmi cent bonnes et aimables qualités, je ne lui connais que le défaut d'avoir une santé très-délicate.

Quant à M. de Langle, il est au-dessus de tout éloge, et je désire, pour le bien du service et de l'État, qu'il arrive aux grades supérieurs avant que les années et les fatigues aient diminué ses moyens.

M. Hollin, docteur en médecine, et mon chirurgien-major, est un homme distingué par ses connaissances. Il nous a préservés par ses soins du scorbut et de toutes les autres maladies. Vous m'avez autorisé, Monsieur, à lui promettre au retour une pension si la mortalité n'avait pas excédé trois par cent sur ma frégate ; et depuis vingt-six mois que nous sommes partis, personne n'a péri de mort naturelle sur la Boussole, et nous n'avons pas un seul malade.

M. de Langle est aussi très-content de M. Lavaux, sou chirurgien-major, il n'a perdu qu'un domestique poitrinaire, et M. Daigremont, qui s'est empoisonné en voulant se traiter lui-même de la dyssenterie avec de l'eau-de-vie brûlée ; le commisdumunitionnairedel'Astro/aôeest aussi mort des suites d'une fracture à la tête, occasionnée par l'éclat d'un fusil qui a crevé entre ses mains.

LETTRE DE M. DE LA PEROUSE

De Botany-Bay, 7 février 1788.

Je n'aurai donc jamais que des mallieurs à vous annoncer, mon cher ami ; et mon extrême prudence est sans cesse déconcertée par des événements impossibles à prévoir, mais dont j'ai toujours eu, en quelque sorte, un secret pressentiment. J'avoue que j'ai à me reprocher, dans la malheureuse journée du 11 décembre dernier, d'avoir cédé, presque malgré moi, aux importunités, je dirai même à l'opiniâtreté extraordinaire de M. de Langle, qui prétendait que l'eau fraîche, l'eau nouvellement embarquée, était le meilleur antiscorbutique, et que notre équipage serait totalement attaqué du scorbut avant notre arrivée à la Nouvelle-Hollande s'il ne se pourvoyait pas d'eau fraîche. J'y suis cependant parvenu sans aucun malade, quoique nos équipages n'aient bu que de l'eau anciennement embarquée ; et je suis très-convaincu que la bonne eau, nouvelle ou ancienne, est également salubre. Vous lirez dans mon journal les détails de notre malheureux événement aux îles des Navigateurs : ma sensibilité en est trop profondément affectée, pour que ce ne soit pas pour moi un supplice de les retracer.

Vous trouverez sûrement inconcevable qu'un homme du plus grand sens, du jugement le plus sain, plein de lumières.

possédant des connaissances de tous les genres, ait préféré à une baie connue, vaste, et où l'eau était excellente, un endroit peu sûr, où ses chaloupes sont restées à sec à la mer basse : deux mille Indiens, qui les environnaient, les ont mis en pièces après avoir massacré tous les hommes qui n'ont pas eu le temps de se réfugier dans les canots restés à flot au pied des récifs ; tandis que nos frégates faisaient tranquillement un commerce d'échange avec les naturels de l'ile, à deux lieues au large, où assurément nous étions bien loin de prévoir la possibilité d'un accident semblable.

Une trentaine d'Indiens ont été tués à terre dans cette fatale journée, par les gens de nos chaloupes, quand ils s'en virent assaillis. J'aurais pu, si je n'eusse contenu la juste fureur de nos équipages, en laisser massacrer cinq cents autres, dispersés sur nos deux frégates, ou remplissant les pirogues qui environnaient les deux bâtiments ; ces pirogues, qui commerçaient en toute sécurité le long du bord, eussent été coulées bas : mais je crus qu'une pareille barbarie ne réparerait pas notre malheur, ne nous consolerait pas ; et il ne peut être permis de faire du mal que lorsqu'il est absolument nécessaire.

Je n'ai trouvé près de l'endroit de la côte où est situé le village du Massacre, qu'un mauvais fond de corail : la houle d'ailleurs jetait à terre ; je suis certain que nos câbles n'y auraient pas résisté deux heures, et les frégates pouvaient s'y trouver dans le plus grand danger, sans que même il leur fût possible de s'approcher à la portée de canons de cette infernale petite baie. Je n'ai pas cru d'ailleurs que le plaisir de brûler cinq ou six huttes, fut un motif suffisant pour faire courir aux frégates un risque si imminent. Je crois cependant que je n'aurais pu me refuser de l'essayer si j'eusse eu l'espoir de reprendre nos chaloupes ; mais les sauvages, après les avoir presque détruites, en avaient échoué les carcasses sur la plage.

Vous approuverez qu'un pareil malheur ne m'ait rien fait changer au plan ultérieur du voyage; mais il m'a empêché d'explorer entièrement l'archipel des Navigateurs que je crois plus considérable, plus peuplé, plus abondant en vivres, que celui de la Société, en y comprenant 0-Taïti, et dix fois plus grand que toutes les lies des Amis ensemble. Nous avons reconnu l'archipel de Vavao, attenant à ces dernières, et que le pilote espagnol Maurelle avait aperçu, mais qu'il a si mal placé en longitude, qu'en le marquant sur les cartes d'après son indication, on y eût introduit une nouvelle confusion. Les navigateurs se trouveront garantis de toute incertitude à cet égard, par nos déterminations ou plutôt par celles du capitaine Cook, qui a si bien décrit le groupe d'Hapaee, qu'il était impossible de méconnaître son identité avec les îles Galves de Maurelle.

Vous trouverez dans mon journal que j'ai vu l'île Plistard, l'île Norfolk, et qu'enfin je suis arrivé à Botany-Bay sans un seul malade sur les deux bâtiments : les petits symptômes du scorbut ont cédé à l'usage des vivres frais que je m'étais procurés aux îles des Navigateurs. Je suis assuré que l'air de la mer n'est pas la principale cause de celte maladie, et qu'on doit bien plutôt l'attribuer au mauvais air des entreponts, lorsqu'il n'est pas fréquemment renouvelé, et plus encore à la mauvaise qualité des vivres. Peut-on croire que du biscuit rongé des vers, comme il l'est quelquefois, et ressemblant à une ruche d'abeilles, de la viande dont un sel acre a corrodé toute la substance et des légumes absolument desséchés et détérioriés, puissent réparer les déperditions journalières ? Du défaut de nourriture substantielle, suit nécessairement la décomposition des humeurs, du sang, etc. Aussi je regarde les esprits de cocléaria, et tous les remèdes contenus dans les flacons comme des palliatifs d'un moment ; et les vivres frais,

APPRNniCF. 373

les vivres frais seuls, soii liu rO^in" animal, soil du règne végétal, guérissent du scorbat si radicalement, que nos équipages, nourris pendant un mois des cochons traités aux îles des Navigateurs, sont arrivés à Bolany-Bay mieux portants qu'à leur départ de Brest; et cependant ils n'avaient passé que vingt-quatre heures à terre dans l'île de Maouna. Je considère que le malt (la drèche), le spruce-beer, le vin, le café, la sauerkraut, etc., ne sont antiscorbutiques que parce que ces substances liquides ou solides, s'altèrent très-peu, et constituent un aliment propre à l'homme : elles ne suffisent cependant pas pour guérir le scorbut; mais je crois qu'elles doivent le retarder ; et, sous ce point de vue, on ne saurait trop en recommander l'usage. Je regarde comme des subtilités en médecine, les airs fixes, etc., des docteurs anglais et français : on en avalerait à pleine bouteille, qu'ils ne feraient pas la millième partie du bien que font aux marins de bonnes tranches de roasl-beef, des beel-stakes, etc.

Ma théorie sur le scorbut se réduit donc à ces aphorismes, qui ne sont pas d'Hippocrate ;

Aliments quelconques propres à l'homme, et capables de réparer les déperditions journalières ;

Air extérieur introduit le plus souvent qu'il est possible dans les entreponts et dans la cale ;

Humidité occasionnée par les brumes, combattue sans cesse par des fumigations et même par des brasiers;

Propreté et fréquente visite des bardes des matelots ;

Exercice habituel ; temps de sommeil suffisant, mais sans rien donner à la paresse.

Je vous avoue que je n'ai pas confiance dans l'observation du capitaine Cook sur l'altération de l'eau dans les barriques. Je crois que celle qui était de bonne qualité quand on l'a embarquée, après avoir passé par les deux ou trois décompositions

connues de tous les marins, lesquelles la rendent puante pendant quelques jours, redevient ensuite excellente, et aussi légère peut-être que l'eau distillée, parce que toutes les matières hétérogènes se sont précipitées, et restent en sédiment au fond des barriques : au moment où je vous écris, quoique nous soyons très-voisins d'une assez bonne aiguade, je bois de l'eau du port des Français (côte de l'Amérique), et je la trouve excellente. Cette fausse opinion, qui n'a jamais été la mienne, a cependant causé nos malheurs à l'Ile de Màouna ; mais comment résister à un capitaine d'une grande expérience, lorsqu'il nous assure que tout son équipage sera attaqué du scorbut avant quinze jours s'il n'a pas d'eau fraîche.

La mort de M. de Langle n'apportera aucun changement sur l'Astrolabe relativement aux observations astronomiques. Depuis près d'un an, M. de Lauriston en était seul chargé : c'est UD jeune officier du premier mérite, et qui, pour l'exactitude, peut môme le disputer à nos astronomes ; je sais, d'ailleurs, que son registre d'observations est tenu dans le meilleur ordre.

Gomme les Anglais ont formé leur établissement au port Jakson, ils ont abandonné entièrement Botany-Bay. J'ai fait à terre une espèce de retranchement palissade, pour y construire en sûreté de nouvelles chaloupes : ces constructions seront achevées à la tin du mois. Cette précaution était nécessaire contre les Indiens de la Nouvelle-Hollande, qui, quoique très-faibles et peu nombreux, sont, comme tous les sauvages, très-méchants, et brûleraient nos embarcations s'ils avaient les moyens de le faire et en trouvaient une occasion favorable : ils nous ont lancé des zagaies après avoir reçu nos présents et nos caresses. Mon opinion sur les peuples incivi-

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lises était fixée depuis longtemps ; mon voyage n'a pu que m'y atTermir : « J'ai trop, à mes périls, appris à les connaître. »

Je suis cependant mille fois plus en colère contre les philosophes qui exaltent tant les sauvages, que contre les sauvages eux-mêmes.

Ce malheureux Lamanon, qu'ils ont massacré, me disait la veille de sa mort, que ces hommes valaient mieux que nous. Rigide observateur des ordres consignés dans mes instructions, j'ai toujours usé avec eux de la plus grande modération ; mais je vous avoue que si je devais faire une nouvelle campagne de ce genre, je demanderais d'autres ordres ; un navigateur, en quittant l'Europe, doit considérer les sauvages comme des ennemis, très-faibles à la vérité, qu'il serait peu généreux d'attaquer sans motif, qu'il serait barbare de détruire, mais qu'on a le droit de prévenir lorsqu'on y est autorisé par de justes soupçons.

Je vous ai fait part dans mes lettres écrites du Kamt-schalka du plan ultérieur de campagne auquel j'étais obligé de me fixer pour arriver en Europe au mois de juin 1789. Ni nos vivres, ni nos agrès, ni nos vaisseaux mêmes, ne me permettraient de reculer le terme de mon voyage qui sera, je crois, le plus considérable qu'ait jamais fait aucun navigateur, au moins pour le développement de la route. Il me reste encore des choses bien intéressantes à faire, des peuples bien méchants à visiter. Je ne réponds pas de ne pas leur tirer quelques coups de canon; car je suis bien convaincu que la crainte seule peut arrêter l'etTet de leurs mauvaises intentions.

Je partirai le 15 mars de Botany-Bay, et je ne perdrai pas mon temps jusqu'au mois de décembre, époque à laquelle je compte arriver à l'île de France.

Vous trouverez à la suite de mon journal, le plan des îles des Navigateurs : les insulaires nous en ont nommé dix; et

je crois que pour compléter cet archipel, il faut y joindre les îles de la Belle-Nation de Quiros, et celles des Cocos et des Traîtres, mais je n'en suis pas rigoureusement certain. Ces deux dernières sont très-petites et de peu d'importance ; mais je ne serais pas surpris que les îles de Maouna, d'Oyolava et de Pola, ne continssent ensemble quatre cent mille habitants. Maouna est beaucoup plus petite que les deux autres ; et dans l'espace de vingt-quatre heures, nous nous y procurâmes cinq cents cochons et une quantité immense de fruits. J'aurais désiré joindre au plan des îles des Navigateurs, celui de l'archipel des Amis, augmenté des îles Vavao, Latte, etc., mais à mon grand regret, il n'est pas terminé, et ne pourra l'être avant mon départ. Au défaut du plan, vous trouverez dans les tables les latitudes et les longitudes de ces Iles; elles y sont plus exactes que celles que j'ai rapportées dans les textes de mon journal : quoique historique, il a été écrit à mesure que les événements arrivaient, et en y portant des longitudes qui n'avaient pas encore été soumises au dernier examen, d'après lequel souvent elles éprouvaient des corrections.

M. de Glonard commande aujourd'hui l'Astrolabe; M. de Monti l'a remplacé sur la Boussole : ce sont deux officiers du premier mérite. Nous en avons perdu un d'un mérite supérieur dans M. de Langle ; il était doué des plus excellentes qualités, et je ne lui ai jamais connu d'autre défaut que celui d'être opiniâtre et si entier dans son opinion, qu'il fallait se brouiller avec lui si on refusait de la suivre: il m'a plutôt arraché qu'il n'a obtenu la permission qui a causé sa perte. Je n'aurais jamais cédé, si le rapport qu'il me fît de la baie où il a péri, eût été exact; et je ne concevrai jamais comment un homme aussi prudent, aussi éclairé que lui, a pu se tromper si grossièrement.

Vous voyez, mon cher ami, que je suis encore très-affecté de cet événement; malgré moi, j'y reviens sans cesse.

Bougainville (Louis-Antoine). Voyage autour du monde, par la frégate la Boudeuse et la flûte l'Étoile en 1766-69. Paris, 1771, in-4'', fig.

(Le même, Paris, 1772. 2 vol. in-S».).

Institut impérial. FuncraiUes de M. le sénateur, comte de BoîKjainville, le o septembre 1811. Paris, imprimerie de Baudoin (s. d.), in-â». (Pièce renfermant le discours de Lacépôde.)

Essai historique sur la vie et les travaux de Bougainville, suivi de la relation du Voyage autour du monde, par M. Marins Pascal, Marseille, Olive, 1831, in-8\

Bougainville, article publié par Dumont d'Urville dans VEncydopédie des gens du monde.

Bougainville, par J.-J.-E. Rey. 1 vol. in-8°. Tours, Mame, 1870.

Le Canada sous la domination française, par Dussieux.

Histoire du Canada, par M. Garneau.

Le marquis de Montailm elles dernières années de la colonie fi-aii- (•aise, par le R. P. F. Martin. 1 vol. in-12. Paris, ïéqui, I87o.

Voyayes de La Pérouse autour du 7?J0Hde, publiés conformément au décret du 22 avril 1791, et rédigés par M. L.-A. Milet-Mureau, général de brigade dans le corps du génie, directeur des fortifications, ex-constituant, membre de plusieurs sociétés littéraires de Paris. 4 vol. in-4o. Paris, impr. de la République an V (1797), avec atlas in-folio. (Autre édition. Paris, in-S", 1799.) Fragments du dernier voyage de La Pérouse. Quimper, in-S".

Relation abrégée du voyage de La Pérouse pendant les années 178o, 86, 87 et 88, pour faire suite à l'Abrégé de l'histoire générale des voyages par La Harpe. Leipzick, in-8'', 1799. Notice sur l'exposition faite au foyer du Théâtre de la Porte-Saint- Martin de tous les débris en nature provenant du naufrage de La Pérouse. Paris, bureau de location, in-8'^ ; pièce. Éloge de La Pérouse. Ouvrage qui a obtenu l'églantine d'or décernée par l'académie des jeux floraux de Toulouse, au concours de 1823, par J.-A. Vinaty. Paris. Didot et fils, 1823. In-8" (pièce).

La Pérouse, poëme (1827).

Expédition et naufrage de La Pérouse, recueil historique des faits,

événements, découvertes, etc., appuyés de documents officiels,

par A. Hapdé. Paris, Delaunay, in-8°. 1829. (2* édition, Paris,

Delaunay, in-8°, 1829.)

La Pérouse, artic^i publié par Rossel et Eyrès dans le dictionnaire

de Michaud.

Hapdé. Expédition et naufrage de La Pérouse, recueil de faits, événements, découvertes' etc., appuyés de documents officiels, avec un état nominatif des officiers, savants, embarqués sur la Boussole et V Astrolabe, et l'énumération authentique de tous les débris du naufrage. Paris, in-8û, 1829. Voyage de La Pérouse, rédigé daprès ses manuscrits originaux, suivi d'un appendice renfermant tout ce que l'on a découvert depuis le naufrage jusqu'à nos jours, et enrichi de notes par

M. de Lesseps, seul débris vivant de i'expndition dont il était interprète. Paris, Arthus Bertrand, 1831, in-8» avec une carte, un portait et un fac-similé.

Lesseps, Voyage de La Pérouse, rt'digé d'après ses manuscrits originaux, suivi d'un appendice renfermant tout ce que l'on a découvert depuis le naufrage jusqu'à nos jours, etc. Paris, in-8M831.

Découvertes dans la mer du Sud, nouvelles de M. de La Pérouse jusqu'en 1794. Paris, in-8° (ouvrage apocryphe, sans nom d'auteur et sans date) .

Z/t PeVoMse. Albi, imprimerie de Papalhiau, 18o3, in-i" (pièce).

Bibliothèque pour tous. La Pérouse, aventures et naufrages, par Robert Hyenne. Paris, G. Havard, 1839, gr. in-8= (pièce).

DENTRECASTEAUX.

Voyage de Dentrecastcaux envoyé d la recherche de La Pérouse, publié par ordre de S. M. l'Empereur et Roi, sous le ministère de S. E. le vice-amiral Decrès, comte de l'empire. Rédigé par M. de Rossel, ancien capitaine de vaisseau. 2 volumes gr. in- 4". Paris, imprimerie impér,, 1807-1808, avec un atlas infolio de 40 planches.

Labillardière. Relation du voyage a la recherche de La Pérouse, fait pendant les années 1791-92, sous le commandement de Dentrecasteaux. Paris, 3 vol. in-4" et gr. in-folio, 1800.

Vanderbourg. Compte rendu du voyage de Dentrecasteaux, dans le Mercure de France. Paris, in-4», 1809.

Le chevalier de Fréminville. Nouvelle relation du voyage a la recherche de La Pérouse, exécuté en 1791, 92, 93 et 94, par Dentrecasteaux. Brest, in-8'', 1838.

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