‹ Les grands hommes de la FranceChapitre 10 sur 12 · MARS · texte numérisé non relu

MARS

Ce jour-là, d'Urville était retenu à bord par la fièvre. M. Jacquinot, lieutenant de vaisseau, son second, fit l'inauguration du monument avec toutes les cérémonies requises ; trois salves de mousqueterie à terre et vingt et un coups de canon, tirés à bord de la corvette, l'annoncèrent aux insulaires. Saisis d'épouvante aux premiers coups de canon, ils s'enfuirent de toutes parts, abandonnant même leurs pirogues pour s'échapper au plus vite. Au bout d'un quart-d'heure, ayant remarqué (]ue personne n'avait été tué, et que les Français ne faisaient aucune démonstration hostile, ils se rassemblèrent sur le récif situé devant la corvette. D'Urville profita de l'occasion pour inviter les chefs à respecter le monument; ils le promirent. Cependant, les effets de l'insalubrité de Yanikoro se manifestant chaque jour davantage, il devint prudent de s'en éloigner au plus tôt. Le jour du départ, le 17 mars, d'Urville, accablé par la fièvre, pouvait à peine se soutenir pour commander la manœuvre.

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•En résumant le résultat des divers entretiens qu'il eut avec les insulaires, il adopta la version suivante comme la plus vraisemblable :

« A la suite d'une nuit très-obscure, durant laquelle le vent du S.-E. soufflait avec violence, le matin, les insulaires virent tout à coup, vis-à-vis le district de Tanéma, une immense pirogue échouée sur les récifs , elle fut promptement démolie par les vagues, et disparut entièrement sans que l'on en put rien sauver par la suite. Des hommes qui la montaient, un petit nombre seulement put s'échapper dans un canot et gagner la terre. Le lendemain, et dans la matinée aussi, les sauvages aperçurent une seconde pirogue, semblable à la première, échouée devant Païou. Celle-ci, sous le vent de l'île, moins tourmentée par le vent de la mer, d'ailleurs assise sur un fonds régulier de douze à quinze pieds, resta longtemps en place sans être détruite. Les étrangers qui la montaient descendirent à Païou, où ils s'établirent avec ceux qui restaient de l'autre navire, et travaillèrent sur-le-champ à construire un petit bâtiment des débris du navire qui n'avait pas coulé. Les Français, nommés Maras parles insulaires, étaient res- [tectés; ceux-ci ne les api)rochaient qu'en leur baisani les mains, cérémonie qu'ils ont souvent pratiquée avec les officiers de V Astrolabe durant la relâche. Cependant des rixes s'élevèrent fréciuemment avec les indigènes. Dans une de ces occasions, ces derniers perdirent plusieurs guerriers, dont trois chefs ; deux Français furent tués. Enfin, après six ou sept lunes de travail, tous les f'trangers ayant achevé leur petit bâtiment, s'y embar-

quèreiit. Suivant une autre version, deux d'entre eux restèrent dans l'île, mais ne vécurent pas longtemps. Les dépositions unanimes attestent qu'il ne peut exister aucun Français soit à Vanikoro, soit dans les îles plus ou moins éloignées. Quant aux restes des malheureux qui succombèrent sous les coups de ces sauvages, il est probable que ceux-ci les auront longtemps conservés ; mais, s'ils les possédaient encore, à l'époque de notre arrivée, il est vraisemblable qu'ils se seront empressés de les cacher en lieu sûr, pour les soustraire à toutes nos perquisitions. Tout nous porte à croire que La Pérouse, après avoir visité les îles des Amis et terminé la reconnaissance de la Nouvelle-Calédonie, avait remis le cap au nord sur Santa-Cruz, comme le lui prescrivait ses instructions et comme il nous l'apprend lui-même par son dernier rapport au ministre de la marine; en approchant de ces îles, il crut sans doute pouvoir continuer sa route pendant la nuit, comme cela lui était souvent arrivé, lorsqu'il tomba subitemeot dans les terribles récifs de Vanikoro, dont l'existence était entièrement ignorée. Probablement, la frégate qui marchait en avant (et les objels rapportés par M. Dillon ont donné à penser que c'était la Boussole elle-même;, donna sur des brisants sans pouvoir se relever, tandis que Tiwtre eut encore le temps de revenir au vent et de reprendre le large; mais, l'alïreuse idée délaisser leurs compagnons de voyage à la merci d'un peuple barbare, et sans espoir de revoir leur patrie, ne dut pas permettre à ceux qui avaient échappé à ce premier péril de s'écarter de celte île funeste, et ils durent tout tenter pour arracher leurs

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compatriotes au sort qui les menaçait. Ce fut là, nous n'en doutons pas, la cause de la perte du second navire. L'aspect même des lieux où il est resté, donne un nouvel appui à cette opinion; car, au premier abord, on croirait y trouver une passe entre les récifs. Il est possible que les Français du second navire aient essayé de pénétrer par cette ouverture, en dedans des brisants, et (ju'ils n'aient reconnu leur erreur que lorsque leur perte était consommée.

D'Urville suppose que l'embarcation , construite par les naufragés, a dû se réfugier sur la Nouvelle-Zélande, afin d'atteindre les Moluques ou les Philippines. C'était, en effet, la seule chance de salut pour un équipage affaibli par la maladie, et ne disposant que d'une barque mal construite et plus mal gréée encore.

Dumont d'Urville pense aussi que c'est sur la côte occidentale des îles Salomon qu'il sera possible, par la suite, de retrouver quelques indices de leur passage; et il ajoute que James Hobbs, un des ofTiciers de VUnion, de Calcutta, vit en 1811, au milieu d'une passe, près de nie de Géorgie (archipel Salomon) , un mât planté droit, avec son gréement pour le soutenir. Les indigènes de ces parages avaient, en outre, entre les mains, du fer et des morceaux d'étoffe rouge. Bowen, capitaine de VAlbcnnale, avait déjà dit qu'il avait aperçu, en décembre 1791, les débris d'un vaisseau, flottants près de la côte de la Nouvelle-Géorgie, non loin du cai) Déception, et il ajoutait que les naturels lui parurent avoii' connaissance du fer.

« Cette déposition, dit Dumont d'Urville, accompagnée

de détails assez invraisembles , avait toujours inspiré peu de confiance; cependant, en la rapprochant de celle de James Hobbs, beaucoup plus explicite et mieux circonstanciée, surtout en considérant que le petit bâtiment construit par les naufragés de Vanikoro dut naturellement se diriger vers la Nouvelle-Irlande en prolongeant les îles Salomon, j'en conclus qu'il était possible que les malheureux Français échappés à un premier désastre, fussent allés se perdre une seconde fois sur quelqu'un des écueils situés aux environs de l'espace connu sous le nom de baie des Indiens, entre les caps Déception et Satisfaction. »

Dumont d'Urville avait l'intention d'explorer minutieusement tous ces parages ; mais malheureusement le séjour prolongé qu'il avait dû faire à Vanikoro, avait eu une si désastreuse influence sur la santé de son équipage, qu'il dut renoncer, momentanément du moins, à l'exécution de son projet. Le 17 mars, en effet, il avait à bord quarante personnes hors d'état de faire le service. C'était un surcroît de besogne excessif pour ceux qui étaient encore valides et il y aurait eu danger à les surmener longtemps de la sorte. Le 29, tous les officiers, sauf deux, étaient malades ; on résolut alors de gagnei' sans retard les iles Mariannes, et, le 2 mai, on atteignit Gouaham, où l'on séjourna vingt-huit jours.

En quittant ce port l'expédition découvrit le groupe

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Elivi, explora quelques autres îles des Garolines, et fit un court séjour à Amboine. Le 4 août, la frégate remit à la voile, et, le 23 mars 1829, elle entra dans le port de Marseille, après trente-cinq mois et cinq jours d'une navigation souvent difficile, pendant laquelle elle avait parcouru plus de vingt-cinq mille lieues.

Dumont d'Urville a résumé lui-même ce voyage et son appréciation vraie et juste peut servir à le caractériser personnellemenl.

« Cette aventureuse campagne, dit-il, a surpassé toutes celles qui avaient eu lieu jusqu'alors, par la fréquence et l'immensité des périls qu'elle a courus, comme par le nombre et l'étendue des résultats obtenus en tout genre. Une volonté de fer ne m'a jamais permis de reculer devant aucun obstacle. Le parti, une fois pris, de périr ou de réussir, m'avait mis à î'abri de toute hésitation, de toute incertitude. Vingt fois j'ai vu VAstrolahe sur le point de se perdre, sans conserver au fond de l'âme aucun espoir de salut. Mille fois j'ai com- |)romis l'existence de mes compagnons de voyage pour remplir l'objet de mes instructions, et, durant deux années consécutives, je puis affirmer que nous avons couru plus de dangers réels chaque jour que n'en offre la plus longue campagne dans la navigation ordinaire. Braves, pleins d'honneur, les officiers ne se dissimulaient point les dangers auxquels je les exposais journellement; mais ils gardaient le silence et remplissaient noblement leur tâche.

« De ce concert admirable d'efforts et de dévouement résulta cette masse prodigieuse de découvertes, de ma-

tériaux et d'observations que nous avons rapportés pour toutes les connaissances humaines, et dont MM. de Rossel, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Desfontaines, etc., juges savants et désintéressés, rendirent alors un compte exact. »

Les débris du naufrage, rapportés par Dumont d'Urville, furent joints à ceux que Dillon avait déjà retrouvés. Une exposition publique en fut faite au foyer du théâtre de la Porte-Saint-Martin.

M. de Rossel fit, le 29 août 1829, un rapport à l'Académie des sciences sur le voyage de VAstrolahe.

« Si quelque chose, y dit-il, peut adoucir les regrets de ceux qui ont accompagné le contre-amiral Dentrecasteaux, chargé spécialement de rechercher les traces de La Pérouse, c'est que, dans le cas même où ils auraient abordé à l'ile Vanikoro pendant leur expédition, il est probable qu'ils n'y auraient trouvé que les témoins muets de la perte de ses bâtiments. La seule différence qui eût existé, c'est que ces témoins n'eussent pas été endommagés par le temps. En effet, les bâtiments de La Pérouse, partis de Botany-Bay au commencement de 1788, doivent avoir péri sur l'île de Vanikoro dans le courant de la même année, ou au plus tard au commencement de 1789. Ce n'est qu'au mois de mai 1793, c'est-à-dire (juatre ou cinq ans après l'époque présumée de la perte des bâtiments de La Pérouse, que le contre-amiral Dentrecasteaux aurait pu aborder les lieux du naufrage. Les renseignements obtenus et transmis par M. d'Urville doivent faire supposer, s'ils ne donnent pas une entière certitude, que lecontre-ami-

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rai Dentrecasteaux serait encore arrivé trop tard pour sauver la vie à quelques-uns des malheureux naufragés, puisque, deux qns après la perte des bâtiments, il n'en restait i)lus un seul sur l'ile. Qu'il me soit permis d'exprimer les regrets que doivent éprouver les personnes qui ont fait partie de l'expédition à la recherche de La Pérouse et que je ressens aussi vivement qu'aucun autre. Le 19 mars 1793, les frégates la Recherche et VEspèrance ont eu connaissance du sommet de l'île Vanikoro ; elle était alors à (piinze lieues au vent. Le nom de la Recherche lui fut imposé, et cette île fut alors confondue dans notre opinion avec la multitude des autres îles que nous avions vues et qu'il nous avait été impossible de visiter en détail. Nous étions loin de penser que c'était là que se trouvait le but et le terme de nos recherches et de tous nos vœux. »

Il ne peut pas rester de doute à l'égard de l'identité de l'île de Vanikoro et de l'île de la Recherche de Dentrecasteaux. La position géographique, tant en latitude qu'en longitude assignée par M. d'Urville à l'île Vanikoro, s'accorde d'une manière exacte avec la position assignée à l'île de la Recherche pendant le voyage de Dentrecasteaux.

Dumont d'Urville place, en effet, Vanikoro par 11° 40' 24" de latitude sud et 104° 24' 47" de longitude est. Nos navigateurs avaient d'ailleurs joué de malheur avec elle ; La Pérouse y avait fait naufrage. Dentrecasteaux en 1793, l'avait aperçue de douze ou (piinze lieues de dislance et s'était contenté de lui donner un nom sans songer à l'explorer ; enfin, Dumont d'Urville lui-même

avait passé à six lieues de ses côtes en 1823, avecïa Coquille, sans se douter plus que son devancier que c'était là précisément que se trouvait l'endroit qu'il cherchait.

Le 8 août 1829, Dumont d'LFrville fut nommé capitaine de vaisseau, et le ministre de la marine, M. Hyde de Neuville, ordonna la publication du voyage de V Astrolabe aux frais de l'Etat.

Mais cette tardive récompense ne le consola pas de l'oubli dons lequel on avait laissé ses compagnons de voyage.

« Si dans le cours de la campagne, dit-il à ce sujet dans ses mémoires inédits cités par M. Joubert, je ne ménageais point les services ni les jours de mes compagnons de voyage, du moins dans les comptes que je rendais au ministre de mes opérations, je sollicitais pour eux les récompenses dues à un dévouement si admirable, avec cette àpreté, cette énergie que donnent la conviction et la vérité... Inutiles efforts ! A mon retour, je vis qu'aucun de ces cordons accordés si souvent à l'intrigue et aux bassesses n'avait été octroyé à mes nobles compagnons... Indigné, je demandai à être mis en jugement; j'offris ma démission... Après avoir mille fois affronté la mort, après avoir couru tous les dangers qu'il est possible d'imaginer, je ne me sentais plus la force de ramper devant les hommes qui dispo-

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saient des faveurs, et mon indignation était parvenue au dernier degré. »

Dumont d'Urville, après cette laborieuse campagne, s'établit d'abord à Paris. En six mois, il rédigea son voyage, et le 20 novembre 1829, à la mort de M. de Rosscl, il crut pouvoir se présenter pour le remplacer à l'Académie des sciences, dans la section de géographie et de navigation. Certes, il avait tous les titres imaginables ; on lui préféra l'amiralRoussin. Il fut vivement affecté de ce nouveau déni de justice, et ne sut pas déguiser sa pensée ; sur de lui, comme doit l'être tout homme d'une réelle valeur, il épancha sa bile dans les Conclusions et réflexions qui terminent le récit du voyage de V Astrolabe.

« Dès ce moment, dit-il, on ne me revit plus chez aucun ministre, ni à aucune séance de l'Académie ; je sentis que je n'avais plus rien à attendre que du publie et de la postérité. Je ne songeai plus qu'à leur présenter le récit de mes voyages et le résultat de mes travaux. Je me félicitai même d'être réduit, pour ainsi dire, à éviter certains hommes dont je détestais les voies. Mon amour de l'indépendance, mon horreur pour les intrigues, s'étaient encore accrus par les échecs que j'avais éprouvés, et que je n'attribuais qu'aux cabales dont j'avais été l'objet. Renfermé dans mon cabinet, et borné

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au commerce d'un très-petit nombre d'amis qui partageaient mes principes, je voyais avec douleur Forage qui grondait sur notre belle patrie et les épouvantables désastres qui devaient en être la conséquence inévitable. »

Dumont d'Urville vivait fort retiré. Tout entier à ses livres, amis fidèles, auprès desquels on ne trouve ni déception, ni déboire, il travaillait avec ardeur, songeant déjà à de nouvelles explorations sans plus se préoccuper du peu de profit qu'il avait tiré des premières , mais brûlant du désir de voir encore des peuples nouveaux, et de faire de nouvelles découvertes.

Tout à coup, la révolution de juillet éclata. On s'était battu trois jours, du 27 au 29 ; le 30, un gouvernement provisoire avait été installé ; il lui offrait alissitôt ses services. On les accepta sur-le-champ, et, le 2 août, il fut chargé de conduire Charles X en exil.

Dumont d'Urville en voulait au gouvernement déchu d'avoir méconnu sa valeur et laissé dans l'oubli les services de ses compagnons, mais c'était un marin et un homme du monde malgré sa brusquerie apparente. Il fut d'une courtoisie parfaite pour les membres de la famille déchue. 11 alla les chercher à Cherbourg avec deux paquebots américains, le Great-Britain et le Charles-Car oll, qui avaient été frétés tout exprès ; et en six jours, il les conduisit à Portsmouth où l'on aborda le 22 août.

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En revenant, il reprit ses travaux interrompus , et imblia toute une série de mémoires clans le Bulletin de société de géographie. Au moment où la révolution, avait éclaté, il en était au quatrième volume de son grand ouvrage qui devait en avoir vingt.

A ce moment, il publia, sous le titre de Voyagepittoresque autour du monde, un résumé des principaux voyages de découvertes faits avant lui par les navigateurs des diverses nations. Dans ce vaste cadre, il avait réuni, dans un voyage imaginaire, tous les renseignements obtenus par ses devanciers et par luimême, et avait tracé un tableau aussi fidèle que possible de la vie et des mœurs des sauvages. Ce volume eut un très-grand succès.

Quant à son grand ouvrage, il le termina en 1835.

« Au mois de mai 1835, dit-il à ce sujet, c'est-à-dire précisément au terme assigné par la convention passée entre le ministère de la marine et l'éditeur, je terminais la publication du voyage de découverte de V Astrolabe dans toutes ses parties. Sur-le-champ, je prévins le ministre, qu'ayant accompli le travail qui m'avait jusqu'alors retenu dans la capitale je me remettais à ses ordres, et demandai l'autorisation de rejoindre mon département.

« L'ordre pur et simple de me rendre dans mon port de Toulon, me fut adressé, et je rentrai dans cette ville au milieu du mois de juin, époque fatale où le choléra sévissait avec lureur dans cette partie de la Provence. Une petite fille, l'idole de ses parents, fut immédiatement victime de cet horrible fléau..

« Durant plus de dix-huit mois, je n'eus aucune part aux faveurs du ministère, et je dus me soumettre à remplir les obscures fonctions auxquelles est assujetti un capitaine de vaisseau dans un port. Au moins j'y apportais, je puis le dire, toute l'exactitude, toute la ponctualité qui doivent caractériser l'homme revêtu de l'uniforme dans quelque situation qu'il se trouve placé. »

Dumont d'Urville vivait retiré à Toulon. « Hormis les moments que je devais accorder aux fonctions de mon grade, dit-il, mon temps tout entier était consacré à l'éducation de mon fils unique, ainsi qu'aux études d'ethnographie et de philologie des peuples océaniens. »

La goutte le faisait cruellement souffrir depuis plusieurs années. Mais, malgré ses souffrances, malgré l'attrait d'occupations qui lui plaisaient, il songeait toujours à de nouvelles explorations. Il aurait voulu revoir ces terres océaniennes pour y compléter ses observations ; il se sentait encore l'énergie nécessaire pour reprendre la mer; sa famille aussi s'était accrue, un second fils lui était né, et il pensait qu'en partant, il pourrait augmenter les ressources des siens. « Enfin, dit-il, un dernier motif, spécieux en apparence, mais au fond le plus puéril, avec mes sentiments et rexi)érience que j'avais acquise, acheva de me déterminer. Poursuivi par l'exemple de Gook, je songeais souvent aux trois voyages de ce célèbre navigateur, et j'étais tourmenté presque chaque nuit par des songes où je me figurais être en train d'exécuter ma troisième cam-

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pagne autour du monde. Ces songes avaient cela de bizarre, qu'ils avaient presque toujours pour but de m'avancer vers le pôle et finissaient d'ordinaire par engager mon navire, qui était constamment V Astrolabe, dans des canaux étroits, des bas-fonds, ou même des défilés en terre ferme où je voulais encore le faire naviguer. Pourtant, tout en admirant les courageux efi"orts de Gook, de Ross, de Parry, au travers des glaces, je n'avais jamais ambitionné l'honneur de marcher sur leurs traces; au contraire, j'avais toujours déclaré que j'aurais préféré trois années de navigation sous le ciel embrasé des contrées équatoriales à deux mois de séjour dans les régions glaciales. Un fait non moins singulier, c'est que ces songes importuns cessèrent aussitôt que la campagne au pôle fut décidée, et il n'en fut plus jamais question pour moi. »

Les événements devaient donner raison à ce bizarre pressentiment. Il devait, en effet, reprendre la mer, et se trouva enveloppé, avec V Astrolabe, dans des murailles de glaces.

En janvier 1837, il écrivit au ministre de la marine, le vice-amiral de Rosamël, pour lui proposer d'entreprendre une nouvelle exploration autour du globe. Le ministre lui fit une réponse polie qu'il prit pour un refus. Aussi fut-il très-surpris d'ai)prendre vers la fin de février, que le roi avait accueilli son projet, mais en le modifiant. Sa Majesté désirait, en effet, que l'expédition projetée fût précédée de voyage de découvertes vers le pôle sud. Il accepta.

Au commencement de mars, V Astrolabe H la Zélée

furent désignés pour cette expédition. Dumont d'Urville, qui s'était rendu à Paris aussitôt que le voyage avait été décidé, retourna bientôt à Toulon pour y surveiller l'armement des deux navires.

D'après ses instructions, ils devait gagner les îles Sandwich et les terres de New-Shetland pour commencer ensuite l'exploration des mers australes et s'approcher du pôle autant que Tétat de la mer le lui permettrait. Cette partie de sa mission une fois remplie, il devait remonter au nord, explorer en détail le détroit de Magellan, et visiter File de Chiloé, une des stations importantes de la pêche à la baleine. D'après ses prévisions, il devait arriver sur ce point, vers le mois de mars 1838. De Ghiloé il devait gagner Valparaiso pour y ravitailler ses navires et continuer son voyage à travers les îles de l'Océanie et de l'océan Pacifique. Les îles Salomon, Bornéo, le détroit de Torrès avaient été spécialement indiqués et signalés à sa plus sérieuse attention.

Tous ces points, ils les avait notés lui-même dans son projet d'exploration, sauf toutefois la pointe à faire au pôle. C'était le roi Louis-Philippe qui avait désiré que l'expédition visitât ces régions peu connues pour s'assurer s'il y avait ou non un continent au milieu des glaces du sud.

« J'avais reçu, en outre, ajoute-t-il, un mémoire rédigé au dépôt général des cartes et plans de la marine, qui contenait l'indication des questions les plus intéressantes à résoudre sous le rapport de l'hydrographie. » Une commission, nommée par l'Académie des sciences,

DUMONT n'iRVILLE. :?D0

avait aussi rédigé pour lui des instructions spéciales sur divers points scientifiques.

« Ce plan, dit M. Joubert, souleva à la tribune, à l'Académie des sciences et dans tous les organes de la presse opposante, un concert de critiques dont Dumont d'Urville fut profondément blessé. Arago prit l'initiative des attaques, le 6 juin 1837, à la chambre des députés. Dans la pensée des auteurs du plan, la recherche du pôle sud ne devait être qu'un épisode en quelque sorte facultatif, auquel le commandant renoncerait si les glaces formaient un obstacle sérieux. Le savant secrétaire le présenta comme un objet de pure curiosité, qui ne pouvait avoir qu'un résultat négatif pour la science et le commerce, et qui pourrait tout au plus faire connaître, ce qui était avéré depuis longtemps, qu'il y avait au pôle sud un jour et une nuit de six mois. Il ne s'arrêta pas là, il blâma le choix des bâtiments destinés à l'expédition, et alla jusqu'à prédire que si Dumont d'Urville s'engageait au delà des premiers obstacles qu'il devait s'attendre à rencontrer, la Chambre serait forcée, l'année suivante, de voter des fonds pour l'aller chercher. Après avoir dénié toute espèce d'utilité à l'exploration du pôle sud, il contesta que le voyage équatorial put produire aucun résultat; d'abord parce que l'itinéraire était tracé sans discernement, comme si l'on s'était préoccupé d'indiquer où V Astrolabe devait aller pour avoir la chance de ne point faire de découvertes ; ensuite parce que les instruments dont il serait fait usage pendant la campagne n'auraient pas été éprouvés avant le départ.

Dumont d'Urville était encore à Toulon quand cette polémique s'engagea. Il répondit par une lettre datée du 14 juin, aux attaques d'Arago.

Le Yoyage eut lieu, malgré l'opposition que le projet avait rencontrée.

L'état-major de VAstrolahe comprenait, outre Dumont d'Urville : de Roquemaurel et Barletier-Demas, lieutenants de vaisseau ; Coupvent des Bois, enseigne ; Vincendon-Dumoulin, ingénieur hydrographe ; Hombron, chirurgien de marine ; Dumontier, préparateur d'anatomie, etc. Celui de la Zélée comprenait : M. Jacquinot, capitaine de corvette, nommé capitaine de vaisseau en 1840 et commandant le navire ; du Bouzet et Taneron, lieutenants de vaisseau; Coupvent des Bois (aîné), enseigne ; Goupil, dessinateur. L'équipage de l'Astrolabe se composait de dix-sept officiers et de quatre-vingt-six hommes, celui de la Zélée de quatorze officiers et quatre-vingt-dix-huit matelots et marins.

VAstrolahe et la Zélée quittèrent le port de Toulon le l*"" septembre 1837. Dumont d'Urville lui-même commandait VAstrolahe et la Zélée était placée sous les ordres de M. Jacquinot.

Vincendon-Dumoulin, ingénieur hydrographe, était chargé d'étudier la physique du globe et l'hydrographie ; Dumontier devait s'occuper de l'anthropologie ou science de l'homme et des diverses races.

Vers le milieu de septembre, les deux frégates arrivèrent aux îles du cap Vert, et le 28 septembre, « à six heures, moment précis du coucher du soleil, le pic

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de Ténérifïe, dont le piton seul était visible, se dressait droit devant nous sous la forme d'une petite île conique, ou plutôt d'une énorme pyramide de forme régulière. »

Le lendemain, on doublait les hautes terres des Canaries aux formes sévères et imposantes, et, vers midi, les deux corvettes mouillaient dans le port.

On resta devant Ténériffe du 30 septembre au 11 octobre 1837.

MM. Dumoulin et Coup vent profitèrent de cette relâche pour relever la hauteur du pic. Aussitôt que leurs travaux furent terminés, on reprit la mer. Dumont d'Urville, qui a visité le pays pendant la station, n'en fait qu'un médiocre éloge.

De Ténériffe à Rio-Janeiro, ils ne virent rien de remarquable. Le 28 octobre eut lieu la cérémonie du baptême à l'occasion du passage de la ligne. Le 13 novembre 1837, on mouilla en dehors de la baie de Rio. Là, on déposa M. Duparc, malade de la poitrine et qui ne pouvait continuer le voyage, et le lendemain les frégates reprirent la mer.

Le 12 décembre, on aperçut le cap des Vierges, sorte de vigie" avancée qui aimonçait le détroit de Magellan.

« Dés mon entrée dans le détroit, dit d'Urville, j'avais |)u m'assurer que les cartes de King, dont j'étais pourvu, étaient très-exactes; en outre, j'avais la meilleure vue de tout réqui|)age : or, j'ai toujours été convaincu qu'un capitaine avec une bonne vue, de bonnes cartes et de la vigilance, peut se permettre toutes sortes de manœuvres,

même celles que bien des hommes jugeraient extravagantes. Je prévoyais que, dans mes tentatives au travers des glaces, il nous faudrait souvent recourir à des évolutions soudaines et imprévues, et je voulais y préparer nos marins. Mes intentions furent remplies, car, au ^ortir du détroit, les matelots des deux navires, en parlant de nos opérations dans ce canal, aimaient à répéter : ce diable d'homme est enragé ; il nous a fait raser les rochers, les écueils et la terre comme s'il n'avait jamais fait d'autre navigation dans sa vie... Et nous qui le croyions mort dans le dos !

« C'est ainsi que leur confiance en moi prit naissance, et qu'elle s'accrut successivement au point de me désespérer, car ils s'imaginaient à la fin, dans les périls les plus éminents (sic), que j'avais pris de gaieté de cœur une semblable position, et que j'en sortirais toujours dès que je le voudrais. »

Dumont d'Urville, dans sa relation, s'occupe aussi du côté pittoresque, il est vivement frappé par la vue des grands spectacles de la nature. C'est ainsi qu'il décrit un coucher du soleil dans le détroit.

« Mais bientôt notre attention se fixa tout entière sur un spectacle plus grandiose, plus magnifique. Ce fut, à neuf heures et demie, celui que nous offrit le coucher du soleil, disparaissant lentement derrière les montagnes de la Patagonie, droit devant nous. Les nuages qu'il venait de traverser et ceux qui l'entouraient jusqu'à une grande distance, par leurs teinte? variées d'un pourpre enflammé, d'un vert tranchant, de rayons orangés, imitaient parfaitement les reflets d'un vaste inceu-

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die ou la déflagration d'un immense volcan. C'était quelque chose de terrible et d'imposant au plus haut degré, et je confesse que, pour ma part, je n'avais jamais rien vu de semblable. »

Mais l'état du ciel lui fait craindre un orage et le marin se retrouve aussitôt.

« Dans celte crainte, pour éviter des retards fâcheux, je résolus, malgré l'obscurité, de profiter du vent .et de la marée, encore favorables, pour m'avancer le plus qu'il me serait possible dans le canal. Je prolongeai donc, presqu'à toucher la côte, l'île Elisabeth, j'allai virer très-près du continent, puis après avoir couru un petit bord sur l'ile, sur le bord suivant je doublai à i)etite distance le cap Purpoise; ensuite je me trouvai dans un canal large et dégagé, où je pouvais subir un coup de vent sans inquiétude. Il était alors minuit, j'envoyai se coucher les hommes qui n^étaient pas de quart et j'allai moi-même prendre un repos dont j'avais grand besoin, attendu les fatigues de la journée.

« Cette manœuvre, à laquelle personne ne s'attendait, fut admirée par les uns et jugée imprudente et téméraire par les autres. Quoi qu'il en soit, elle prouva à tous (ju'au besoin l'on ne me verrait pas manquer d'audace ni de présence d'esprit, et c'était ce que je voulais faire comprendre aux deux équipages. Lors de l'armement, comme ils me voyaient marcher pesamment et lentement, à cause d'un accès de goutte que je venais de subir, ils avaient paru bien sur[)ris d'apprendre que j'étais leur commandant, et quelques-uns même s'é-

taient écriés naïvement: Oh! ce honhomme-là ne nous mènera pas bien loin. Je leur promis, dès ce moment, in petto, si Dieu lui donnait vie, que ce bonhomme leur en ferait voir en navigation comme ils n'en avaient jamais vu.

« Cependant, dans la facile traversée de Toulon au détroit, qui ne différait en rien des navigations habituelles, je ne me tenais guère sur le pont que pour me promener, et j'intervenais fort peu de ma propre personne dans les manœuvres à faire, laissant l'officier de quart exécuter les ordres que je donnais. Aussi les matelots de V Astrolabe avaient à peu près conservé leur première idée, me considérant presque comme un soliveau.

« Mais, arrivé au détroit, mon rôle changea complètement. Tant que le jour durait depuis trois heures du matin jusqu'à dix heures du soir, je ne bougeais point de la dunette et surveillais moi-même toutes les opérations ; la nuit même, couché à moins de deux mètres du timonier, j'entendais tous les ordres que l'officier lui donnait et me faisais rendre compte des moindres variations du vent et des courants. C'était une vigilance continuelle et de tous les instants, et c'est ainsi que j'ai agi durant tout le cours de la campagne, lorsque je me trouvais en pleine mer, c'est-à-dire durant plus de quinze ou dix-huit mois. »

Le 14, on doubla le cap Négro et le même jour, on aperçut la Terre-de-Feu. Le 13, on entra dans la baie de Port-Famine. Là, l'expédition séjourna du 13 au ^8 décembre 1837. On y fit de l'eau et du bois, et l'on

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s'occupa spécialement des réparations à faire aux bâtiments. Les savants mirent le temps à profit pour faire des opérations d'hydrographie, des expériences de physique et, pour compléter les collections de botanique et d'histoire naturelle: ces derniers objets étaient d'autant plus précieux que nos divers musées de France ne possédaient aucun échantillon de ces régions inexplorées.

De Port-Famine, que l'on quitta le 28 décembre, on se rendit au havre Pecketl. Là encore, Dumontd'Urville eut l'occasion de montrer son rare sang-froid.

« La brise me favorisant, dit-il, je me décidai à mouiller dans le havre Peckett; la sonde rapportait assez régulièrement sept ou huit brasses ; mais au moment où nous passions à trois encablures au large d'un ilôt situé près de la pointe nord de la baie, la quille de la Corvette frotta tout à coup par moins de trois brasses. Après une ou deux minutes d'hésitation, elle franchit et poursuivit tranquillement sa route. Sur-le-champ je hélai à la Zélée, qui suivait immédiatement dans nos eaux, de laisser porter, et cette manœuvre lui évita ce désagrément.

« Au moment où l'on s'aperçut que nous touchions, il y eut nn moment d'étonnement et même d'agitation dans l'équipage, et quelques clameurs se faisaient déjà entendre. D'une voix ferme, j'imposai silence, et sans paraître m'inquiéter en rien de ce qui venait d'arriver, je m'écriai : « Ce n'est rien du tout et vous en verrez bien d'autres. » Par la suite, ces mots revinrent souvent à la mémoire de nos matelots. Il est plus important

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qu'on ne pense pour un capitaine de conserver le calme le plus parfait et la plus grande impassibilité au milieu des périls les plus imminents, même de ceux qu'il pourrait juger inévitables. En pareil cas, les ordres dictés par l'impatience, la colère et l'épouvante démoralisent les marins, et ne peuvent amener que le désordre et la confusion dans les manœuvres à exécuter. Si le chef veut inspirer la confiance, il faut qu'il conserve l'attitude la plus tranquille ; souvent même il est convenable que, tout en redoublant lui-même de surveillance, il paraisse plus indifférent encore que d'ordinaire. »

On était entré au havre Peckett le 4 janvier 1838; on y séjourna jusqu'au 8, et l'on entra en communication avec les Patagons. Puis on sortit du détroit après vingtsept jours d'une navigation pendant laquelle on en avait parcouru les deux tiers, dressant une dizaine de plans de baies et de ports, et recueillant orce documents et des matériaux de tous genres.

Quand on sort du détroit : « Le coucher du soleil est menaçant, dit M. Roquemaurel, mais l'équipage a déjà entonné le refrain du gaillard d'avant :

Nous irons jusqu'au bout du monde, L'Astrolabe ne périra pas.

Il fallait se hâter de gagner les régions polaires.

On releva, chemin faisant, la Terre-de-Feu, la baie Saint-Sébastien et les cap Penas, Inès, Saint-Pol et Saint-Vincent. Les frégates arrivèrent à l'entrée du détroit de Lemaire ; mais, ne pouvant y entrer à cause de

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la violence du vent, elles portèrent au nord-est et doublèrent la Terre des États.

Le 15, on rencontra les premières glaces, à la hauteur du 39°, et le 16, on aperçut des baleines.

A partir de ce moment, la navigation devint extrêmement difficile.

La description qu'en fait Dumont d'Urville mérite d'être citée.

« Nous eûmes le temps de contempler tout à notre aise le merveilleux speciacle que nous avions sous les yeux. Sévère et grandiose au delà de toute expression, tout en élevant l'imagination, il remplit le cœur d'un sentiment d'épouvante involontaire; nulle part l'homme n'éprouve plus vivement la conviction de son impuissance... C'est un monde nouveau dont l'image se déploie à ses regards, mais un monde inerte, lugubre et silencieux, où tout le menace de l'anéantissement de ses facultés. Là, s'il avait le malheur de rester abandonné à lui-même, nulle ressource, nulle consolation, nulle étincelle d'espérance ne pourrait adoucir ses derniers moments. Cette idée rappelle involontairement la fameuse inscription de la porte de l'enfer du Dante :

Lasciate ogni speranza, voi ch' entrate Laissez toute espérance, vous qui entrez ici.

« Bien qu'il soit impossible de donner la description de cet étrange tableau à ceux qui ne l'ont point contern-

plé, essayons pourtant d'en retracer quelques traits : « Jusqu'aux bornes de l'horizon, à Test comme à l'ouest, s'étendait une plaine immense de blocs de glace de toutes les formes, entassés et confusément enchevêtrés les uns dans les autres, à peu prés comme on les observe sur la surface d'un grand fleuve, quand arrive le moment de la débâcle. Leur hauteur moyenne ne dépassait guère quatre ou cinq mètres ; mais sur cette plaine glacée surgissaient des blocs bien plus considérables, dont quelques-uns atteignaient trente et quarante mètres d'élévation, et de dimensions proportionnées. Ceux-là semblaient être les grands édifices d'une ville de marbre blanc ou d'albâtre.

« Les bords de la banquise sont ordinairement bien dessinés et taillés à pic comme une muraille, mais quelquefois ils sont brisés, morcelés, et forment de petits canaux peu profonds ou de petites criques où des embarcations pourraient naviguer, mais qui recevraient à peine nos corvettes. Alors les glaces voisines, agitées et travaillées par les lames, sont dans un mouvement perpétuel qui ne peut manquer d'amener à la longue leur destruction.

« La teinte habituelle des glaces est grisâtre, par refî"et d'une brume presque permanente. Mais, s'il arrive qu'elle vienne à disparaître et que les rayons du soleil puissent éclairer la scène, alors il en résulte des effets d'optique vraiment merveilleux. On dirait d'une grande cité se montrant au milieu des frimas avec ses maisons, ses palais, ses fortifications et ses clochers; quelquefois même on croirait avoir sous les yeux un

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joli village, avec ses châteaux, ses arbres et ses riants bocages saupoudrés de neige.

« Le silence le plus profond régne au milieu de ces plaines glacées, et la vie n'y est plus représentée que par quelques pétrels, voltigeant sans bruit, ou par des baleines dont le souffle sourd et lugubre vient seul rompre, par intervalles, cette désolante monotonie. Aux approches de la banquise, les glaces flottantes sont nombreuses, mais elles ne sont ni réunies, ni agglomérées, comme on pourrait s'y attendre dans ce voisinage des glaces compactes. »

Les deux corvettes continuèrent de naviguer au milieu de ces blocs redoutables, dont le nombre et la dimension augmentaient à chaque instant. Mais arrivées au 04^ degré, le 22 janvier, elles furent arrêtées par une barrière insurmontable ; c'était la banquise, sorte de plaine de glaces, dont le regard ne pouvait apercevoir la fin.

L'escadre la longea au milieude véritables montagnes de glaces flottantes : mais bientôt elle trouva sa route barrée devant elle et dut remonter, au nord, jusqu'au 61". On passa plusieurs jours à visiter les îles New- South-Shetland (22 janvier 1838), puis on reprit la route au sud-est et, le 4 février, on rencontra de nouveau la banquise. On la longea, cinq jours durant, de l'Ouest à l'Est.

Dumont d'Urville aperçut un passage étroit et s'y engagea dans l'espoir de trouver plus loin la mer libre qu'il cherchait. L'extrémité du canal qu'il visitait était barrée, et quand il voulut revenir sur ses pas, il se

trouva que l'entrée par laquelle il s'était introduit s'était également refermée. On s'aperçut alors avec effroi qu'on était resserré entre les parois de la banquise et environné de glaces de toutes parts. Le commandant de l'expédition eut besoin, dans cette circonstance, de tout son courage et de toute sa présence d'esprit; il resta calme et, sans perdre de temps, donna des ordre qui, grâce à la confiance qu'on avait en lui, furent ponctuellement exécutés, sans hâte et sans confusion. Après des fatigues inouïes, on se fraya une route de haute lutte à travers une muraille de glace de près d'un mille d'épaisseur.

Enfin, le 27 février, entre le 63° et le 64°, on découvrit une grande terre.

« A la grande terre haute qui s'étendait indéfiniment au sud-ouest, je donnai le nom de Louis-Philippe, pour consacrer le nom du roi qui avait eu la première idée de recherches vers le pôle austral ; la côte basse qui s'étendait dans l'est fut appelée Terre de Joinville. Ensuite, l'île haute qui semblait occuper la moitié du canal laissé entre les deux grandes terres, reçut le nom d'île Rosamel, du ministre qui avait accueilli mes projets et sous les auspices duquel notre campagne avait été entreprise. Les îlots épars le long de la côte reçurent les noms des divers membres de l'expédition. Enfin, j'ai appelé rochers de la ZéZée ceux qui s'étaient montrés les premiers, et île Daussy celle que nous avions laissée sur notre gauche. »

« En résumé, ajoute Dumont d'Urville, en parlant de cette exploration dans les glaces du sud, nous avons

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