Les grands hommes de la France [microforme]
Montcalin. — Ses ascendants. — Sa naissance. — Entré au service à treize ans. — Enseigne au régiment de Hainaut infan-
lerie, — Ses études. — Première campagne (1733) en Allemagne sous Berwick, — Passage du Rhin, — Kehl investi capitule. — Mort de Berwick devant Philipshourg. — Mont-
calim rentre en France, — Son mariage (1734).
Louis-Joseph, marquis de Montcalm-Gozon et de Saint-Véran, baron de Gabriac, est né au château de Candiac, prés de Nimes, ie 28 février 1712.
Un de ses ancêtres, Jean de Montcalm, avait épousé Jeanne de Gozon, petite-nièce de Déodat de Gozcn. Ge Déodat, d’une ancienne famille du Rouergue à laquelle appartenaient les Seigneurs de Mélac, de Dorlhouac, de Balteille et d’Ays, aurait, suivant la légende, n'étant encore que simple chevalier, délivré l'ile de Rhodes d'un dragon, sorte de serpent monstrueux, qui désolait son territoire. Déodat de Gozon fut nommé grand-maitre des Hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem en 1345 et mourut en 1353.
Les armes primitives de Gozon étaient : de gueules à la bande d’azur, bordée d'argent, à une bordure Composée d'argent, Quant à celles de Montcalm,
elles portent un dragon en souvenir des exploits de son ancètre avec cette devise : « Mon innocence est ma forteresse, » Mais un vieux dicton du pays caractérise encore mieux la vaillance héréditaire dans cette famille, dont on disait communément :
La guerre est le tombeau de Montcalm.
L'auteur commun des Montcalm serait Simon de Montcalm, seigneur de Vialat, qui vivait en 1290. Un de ses descendants, Raimond de Montcalm, acquit en 1495 la terre de Saint-Véran et fut le père de Jean de Montcalm, conseiller du roi et maitre des requêtes de l'hôtel. Ce dernier, accusé d’avoir soutenu le comte d’Armagnac, eut ses biens confisqués; mais il rentra bientôt en grâce et fut nommé jugemage de Nimes. Il mourut en 1485, laissant plusieurs enfants : Guillaume, l'ainé; Antoine de Montcalm, qui fut protonotaire du Saint-Siège ; Guy de Montcalm; Gaillardet de Montcalm, maitre d'hôtel des rois Charles VII et Louis XIE, et grand bailli du Gévaudan.
Guillaume de Montcalm, seigneur de Saint-Véran juge-mage de Nimes eut plusieurs enfants, notamment François de Montcalm. Sa mère, Florette de Sarras, fut fort en faveur auprès de la reine Marguerile de Navarre ; elle embrassa la Réforme, èt grâce à Son influence, elle détermina son mari à Se rallier à celte doctrine. Ses enfants suivirent Son exemple. .
La plupart des membres de cette famille exercèrent de grandes charges et prirent une part active aux
affaires de leur temps. Louis-Daniel de Montcalm, baron de Gabriac, né le 27 septembre 1676, épousa en 1708, Marie-Thérèse-Charlotte de Lauris-Castellane. Il en eut deux fils : le premier Jean-Louis-Pierre- Elisabeth, sur lequel Louis Du Mas fit le premier essai de sa méthode d'enseignement et qui, grâce à sa prodigieuse mémoire, passa pour une sorte de phénomène, Celui-là mourut à sept ans, sachant, dit-on, le français, l’hébreu, le grec, le latin, l'arithmétique, la géographie, ete., etc. Le second, Louis-Joseph, marquis de Montcalm et de Saint-Véran , est ce Montcalm qui s'est immortalisé au Canada et le héros dont nous nous sommes proposé de raconter la vie. Ainsi que nous l'avons dit, ilest né au château de Candiae, le 28 février 1712.
ll fut comme son frère un sujet distingué et sut profiter des leçons de Du Mas, sous l’habile direction duquel il fit ses premières études. Le frère ainé du père de Montcalm, Jean-Louis-Pierre de Mélac, ab= jura le protestantisme au mois de juillet 1685 et son frère dut également abjurer vers la même époque.
A treize ans (1725), Louis-Joseph entra au service et l’année suivante (1726), il fut nommé enseigne au régiment de Hainaut-infanterie dont son pére élait lieutenant-colonel. Au début de sa carrière militaire, il n’abandonna point ses études. Sa mémoire était prodigieuse et il se plaisait à l'exercer. Son précepteur, Du Mas, lPaccompagna durant les premières
années de son serviee. Il eut quelquefois à le reprendre et à le diriger, C’est ce qui ressort d’une lettre qui démontre que, s'il pouvait parfois mériter les remontrances de son précepteur, il avait du moins une nature droite ; l'intervention de son mentor lui pesait quelquefois, mais il avait des principes inflexibles, des idées justes etsaines. Nous trouvons en elfet dans cette lettre, écrite en 1728, une sorte de profession de foi qui indique quelle idee il avait de l'honneur et du devoir :
« …… Voici en peu de mots, écrit-il, de quoi je me falte :
1° D'être honnête homme, de boune mœurs, brave et bon chrétien, — 2 De lire médiocrement, de savoir les langues grecque et latine, aussi bien que la plupart des gens du monde, de posséder les quatre règles d'arithmélique, d'avoir quelque connaissance de l’histoire, de la géographie et des belles-lettres françaises et latines, du inoins l'amour et la justesse d'esprit, si je ne l'ai pas, et surtout du goùt pour les sciences et les arts que j'ignore, — 3° Ce que je mets au-dessus de tout, de l’obéissance, d'la docilité el une grande Soum ssion pour vos ordres, Ceux de ma chère mère et de la déférence pour les amis de M. Dumas. — 4° Pour venir à ce qui regarde le corps, de faire des arines et monter à cheval autant que mon peu de disposition me le permet, »
Montcalm ne négligeailt pas son service militaire et dès 1729, il élait nomimé capitaine, Mais il savait
faire marcher de front les devoirs de sa profession et son goût de prédilection pour les langues et pour les sciences.
Dans une autre de ses lettres écrites à son père en 173%, et datée du camp d'Otrébach, il dit : « J'apprends l'allemand... je lis plus de grec, grâce à la solitude, que je n’en avais lu depuis trois ou quatre ans, »
Ces études, il les poursuivit toute sa vie et il conserva jusqu'à la fin de son existence le gout des langues anciennes et des fortes études qu’il avait eu dès sa jeunesse.
Il fit sa première campagne en 1733, en Allemagne, avec le maréchal de Berwick. Cet illustre homme de guerre, fils de Jacques IL, roi d'Angleterre, avait alors soixante-treize ans, Il s'était fait naturaliser français en 4703 et, après dix campagnes, ayant gagné vingt victoires, il avait été mis à la tête des troupes envoyées sur le Rhin, lors de la guerre de 1733.
Louis XV, ne ponvant faire entrer une armée en Pologne pour y soutenir contre l’empereur et Ja Russie, l’élection de son beau-père, crut devoir au moins le venger des insultes qu'il éprouvait de la part des puissances, Il attaqua l’empereur sur le Rhin et en Italie et les rois d’Espagne et de Sardaigne joignirent leurs armes aux siennes. Berwick se rendit à Strasbourg au commencement de septembre. On mit en avant divers plans de campagne, mais Ber-
wick ne voulait en adopter qu’un seul: prendre Philipshourg et Kehl.
L'armée passa le Rhin le 13 octobre et le 44, Kehl fut investi. Le 20, on ouvrit la tranchée, neuf jours après la place capitulait. Vers la fin d'octobre, on rétablit le pont du fort Louis et les fortifications de Schelingen ; on jela un pont sur le Rhin à Huningue ; les troupes traversèrent le fleuve dans les premiers jours de novembre et prirent ensuite leurs quartiers d'hiver. Berwick, l’année suivante, voulut forcer les lignes d’Etlingen que l’ennemi avait construites pendant l'hiver au-dessus de la place. Pour réussir, il fallait agir, et agir promptement ; enlever la ville dès les premiers jours du printemps: Ceci était d'une importance capitale; car si l’on perdait du temps, les inondations du Rhin devaient créer de nouvelles difficultés. Berwick partit à la finde mars 173% pouf Strasbourg ; il arriva le 30. Les vivres, le matériel, tout devait être rassemblé; rien n’était prêt ; oh aurait voulu contrecarrer ses projets, lui faire changer son plan. Tout cela retarda l’entrée en campagne et ce fut en plein été qu'il fallut agir. Trente-cinq bataillons et vingt-cinq escadrons étaient destinés au siège. Le reste des troupes formait une armée d’observation de Soixante-quinze à quatre-vingts bataillons et cent vingt escadrons destinés à faire tête au prince Eugène, s’il venait au secours de la ville. Les mesures furent si bien prises, par le général français, que le prince n’osa pas attaquer. Berwick ne doutait
MONTCALM. n
pas du succès : « Quand nous serons dans la plate, « écrivait-il au roi, nous chercherons à surmonter « l'obstacle des eaux, soit en en diminuant le vo- « Jume par des saignées, Soit en construisant nos « tranchées par le moyen de fascines... En un mot... « nous attendons. que les obstacles Soient levés et « nous prendrons Philipshourg, dussions-nous y rés- « ter jusqu’au mois d'octobre... » Hélas! Ce n’était pas à lui qu'était réservé l'honneur de prendre la ville, — Le 43 mai, l'investissement comthenca ; là tranchée fut ouverte du 3 au % juin; le 42, Berwick, visitant les travaux, eut la tête emportée par tin boulet et le marquis d’Asfeld qui était le plus ancien lieutenant-général présent, prit le commandement des troupes. La ville se rendit le 18 juillet, Ce n'était plus qu’un monceau de ruines,
On comprend quelle impression dut faire sur le jeune officier cette grande figure du maréchal de Berwick et quels enseignements il dut puiser à cette école, durant cette campagne magistrale, menée par un des maitres en l’art de la guerre, Il a d’ailleurs eu cette rare fortune de voir agir sous ses yeux les plus grands capitaines de son temps : le duc de Villars, le maréchal de Saxe Belle-Isle, le prince de Ligne, Richelieu, d'Estrées, le prince de Conti, Frédéric le Grand, le prince Eugène, etc., ete,
Peu de temps après le siège de Philipsbourg, le régiment de Montcalm fut rappelé en France.
C'est à cette époque (1734), qu’il se maria avec Angélique-Louise Talon du Boulay, la petite-nièce de Pintendant Talon. Le cardinal Fleury signa à son con‘: at de mariage. Ilse trouvait ainsi entrer dans la famille de celui qui, avec Colbert, eut la plus grande influence sur l’organisation administrative du Canada.
Son mariage fut heureux : « J'ai eu, écrit-il dans son journal, au commencement de 1759, j’ai eu dix enfants, il ne m'en reste que six... »
Ces enfants, il les a tendrement aimés : ses lettres témoignent aussi de l'affection sincère qu’il a eu pour sa femme et de la respectueuse et inaltérable tendresse qu’il avait vouée à sa mère.