‹ Les grands hommes de la France [microforme]Chapitre 24 sur 43 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

La garnison du fort Guillaume-Henry et les troupes qui sont dans le camp retranché y joint, sortiront avec leurs armes et bagages des officiers et des soldats seulement, Ils se retireront au fort Édouard, escortés par un détachement de troupes françaises, quelques officiers et interprètes attachés aux sauvages,et partiront demain matin de bonne heure.

La porte du fort sera remise après la signification de la capitulation aux troupes de S. M. T. C., et le camp retranché au moment du départ des troupes de S. M. B.

On remeltra de bonne foi aux troupes de S. M. T, C. toule l’artillerie, munitions de guerre et de bouche et

généralement tout, excepté les effets des officiers et soldats, ainsi qu’il est spécifié dans le premier article, et pour cet effet, il sera remis avec la capitulation, un inventaire exact des effets et munitions, en observant que cet article s’étend sur le fort, retranchement et ses dépendances.

Les garnisons du fort, camp retranché et dépendances ne pourront servir de dix-huit mois à commencer de ce jour, contre S. M.T. C., ni contre ses alliés, et l'on remettra avec ia capitulation un état exact de ces troupes, où sera compris le nom des officiers, majors, autres officiers ingénieurs, artilleurs, commissaires et employés.

Dans le cours de trois mois seront remis à Carillon tous les officiers, soldats, Canadiens, femmes et sauvages, pris par terre depuis le commencement de cette guerre, dans l’Amérique septentrionale, et moyennant le reçu des commandants français, on remettra pareil nombre de la garnison du fort George, pour servir suivant le contrôle qui en sera remis à l'officier anglais qui conduira les prisonniers.

Il sera donné un officier pour ôtage jusqu’au retour du détachement qui sera donné pour escorte aux troupes de S, M. B.

Tous les malades et blessés hors d'état d’être transportés au fort Édouard, resteront à la garde de M. de Montcalm, qui en prendra le soin convenable, et les renverra aussitôt après leur guérison.

Il ne sera pris des vivres, pour la subsistance desdites troupes, que pour aujourd’hui et demain.

Le marquis de Montcalm, voulant donner au lieutenant-colonel Monro et à sa garnison des marques de son estime, par rapport à leur défense honorable, leur a accordé une pièce de canon du calibre 6.

Fait dans la tranchée, sous le fort Guillaume-Henry, le 9 août 1757, à midi.

Signé : GEORGE MONRO,

Lieutenant-colonel au 35° régiment et commandant des forces de S. M. au fort William-Henry, en Amérique.

Accordé au nom de S. M. T. C., suivant le pouvoir que j'en ai de M. le marquis de Vaudreuil, son gouverneur et lieutenant général dans la Nouvelle-France,

Ah APPENDICE,

Relation de la victoire remportée sur les Anglais, le 8 juillet 1758, par le marquis de Montcalm (victoire de Carillon).

Le marquis de Vaudreuil, incertain des mouvements de l'ennemi, ne l'avait pas cru en état d’agir également vers Louisbourg et sur la frontière du lac Saint-Sacrement; en conséquence, il s’était déterminé à partager les forces et à charger le chevalier de Lévis d’une expédition particulière avec un corps de seize cents hommes d'élite, dont quatre cents choisis dans nos bataillons formaient six piquets de soixante-quatre hommes, chacun avec doubles officiers; ce gros détachement entrainait avec lui la plus grande partie des sauvages.

Le marquis de Montcalm, destiné à défendre la frontière du lac Saint-Sacrement, arriva le 30 juin à Carillon, avec le sieur de Pontleroy, capitaine du corps royal et ingénieur en chef de la Nouvelle-France, et le sieur Désandrouins, aussi capitaine du corps royal et ingénieur à la suite des troupes de terre. Le corps de troupes qu’il y trouva rassemblé consistait en huit bataillons des troupes de terre et, ce qu’on aura peine à croire, quinze sauvages, circonstance fàcheuse qui peut-être n’arriva jamais.

Jusqu'au 8, jour de l'affaire, il n’a reçu d’autre renfort de la colonie qu'environ quatre cents soldats de la marine ou Canadiens, commandés par M. de Raymond, capitaine des troupes de la marine.

Le sieur Bourlamaque, colonel, qui commandait à Carillon, instruisit le marquis de Montcalm desnouvelles qu'il venait d'apprendre des ennemis par les prisonniers.

D’après leur rapport, il ne fut plus permis de douter que les Anglais n’eussent assemblé au fond du lac Saint- Sacrement, près des ruines du fort Guillaume-Henry, une armée composée de vingt mille hommes de milice du pays, et d’un corpsde six mille hommes de troupes de la vieille Angleterre, formé de deux bataillons de Royal- Américain, un régiment de montagnards écossais et les régiments de Murray, Blakeney, de milord How, sous les ordres du général-major Abercrombey, et que cette armée (26,000 hommes), munie d’un nombre de berges et d’un train d'artillerie proportionné, ne dut se mettre en mouvement, pour venir attaquer dans les premiers jours de juillet. Le marquis de Montcalm dépêcha plusieurs courriers au marquis de Vaudeuil pour lui rendre compte de ces nouvelles, et lui demander de hâter le secours que la colonie pouvait fournir. En même temps il ne balança pas à faire occuper, par les bataillons de la reine, Guyenne et Béarn, aux ordres du sieur de Bourlamaque, la tête du portage sur les bords du lac Saint-Sacrement ; il fit aussi avancer le bataillon de Royal-Roussillon et le premier de Berry à la droite de la chute, et les bataillons de la Sarre et du Languedoc à la gauche de cette rivière, et il s’y établit de sa personne pour être également à portée de toutes les parties. Ii laissa à Carillon le sieur de Tricesson, avec le second bataillon de Berry, pour y commander.

Cette manœuvre audacieuse, qui présentait l’apparence de forces plus considérables que celles que nous avions, a retardé de quelques jours les mouvements des ennemis. Suivant le rapport des prisonniers, leur premier projet avait été d'établir au portage, sous les

ordres de railord How, une tête que le corps de l’armée n’aurail suivie que quelques jours après; notre mouvement en avant les détermina à faire marcher l’armée tout entière, ce qui a retardé leur opération jusqu’au 5.

Le marquis de Montcalm, en même temps, fit reconnaître et déterminer la position qu’il voulait prendre pour la défense du fort de Garillon, en occupant les hauteurs qui le dominent.

Du 1°" au 4, on envoya beaucoup de petits partis à la guerre pour avoir des nouvelles de l’ennemi; et comme on n'avait point de sauvages, on forma deux compagnies de volontaires tirées dans le corps des troupes de terre, dont le commandement fut donné au sieur Bernard, capitaine au régiment de Béarn, et au sieur Duprat, capitaine au régiment de la Sarre,

Le 4, le marquis de Montcalm fit un détachement de cent trente volontaires aux ordres du sieur de Langis- Montégron, enseigne des troupes de la colonie, officier de la plus grande réputation. Le marquis de Montcalm, ayant demandé pour ce détachement des officiers de bonne volonté, les prévenant qu’ils seraient sous les ordres du sieur de Langis, de quelques grades qu’ils fussent, tous voulaient marcher, et il fut obligé d’en fixer le nombre à un officier par bataillon. Le détachement, parti le 4 au soir, en bateau, sur le lac Saint- Sacrement, rentra le 5, sur les quatre heures après midi, ayant découvert sur le lac l'avant-garde de l’armée anglaise conduite par le colonel Brandstrick et le major Roger, chef de leurs coureurs des bois. Le marquis de Montcalm ordonna aussitôt que la retraite,

servant de générale, fût battue, les troupes prissent les armes, passassent la nuit au bivouac, et qu’on déblayàt les équipages. Le sieur de Bourlamaque reçut l’ordre de tenir des détachements du côté du sud et du nord pour éclairer le détachement des ennemis, et les volontaires de Duprat de se porter sur une rivière qui vient, entre les montagnes dont ce pays est couvert, se jeter dans celle de la Chute, de crainte que l'ennemi ne cherchät à nous tourner par le derrière de ces montagnes ; ils s’y portèrent sur-le-champ, et le sieur de Langis fut envoyé par le sieur de Bourlamaque, à l’entrée de la nuit, pour occuper la montagne Pelée avec un détachement de cent-trente volontaires, soutenu par trois piquets aux ordres du sieur de Trépezée, capitaine au régiment de Béarn, qui devait faire avec lui sa retraite en suivant la rive gauche du lac Saint- Sacrement.

Le 6, à quatre heures du matin, le marquis de Montcalm, instruit que l’on voyait au large une grande quantité de berges, envoya aussitôt ordre : au sieur de Pontlevoy d'abandonner tous les travaux, pour tracer des retranchements et abatis sur le terrain déterminé le 4er du mois ; au sieur de Trécesson d’y faire travailler le second bataillon de Berry avec les drapeaux; à deux cents hommes des troupes de la colonie, arrivées la veille, de venir le rejoindre à un demi-quart de lieue du portage; nos postes avancés fusillèrent leurs premières troupes et se replièrent sur le corps du sieur de Bourlamaque, qui, s'étant rejoint au marquis de Montcalm, les cinq bataillons réunis passèrent le défilé de la rivière de la Chute, en rompirent le pont et se mirent,

avec les deux bataillons de la Sarre et de Languedoc, en bataille sur les hauteurs qui la bordent. Cette retraite se fit en présence de l’ennemi, sans perdre un seul homme; mais, par une vraie fatalité, le détachement dont le sieur de Langis avait la conduite, et dont la retraite était assurée par le côté nord, fut abandonné du petit nombre de sauvages qui lui servaient de guides, s’égara et vint tomber dans une colonne de l’armée ennemie qui marchait vers la rivière de la Chute.

Sur les quatre heures du soir, nous entendimes un feu considérable, et nous aperçümes les débris de ce malheureux détachement poursuivi par. les Anglais; quelques compagnies de grenadiers bordèrent aussitôt le rapide de la Chute pour ralentir la poursuite de l’ennemi, et plusieurs de nos gens, favorisés par leur feu, le passèrent à la nage. Nous avons eu de ce détachement, composé d'environ trois cents hommes, deux officiers tués, quatre prisonniers, ainsi que cent quatre-vingt-quatre solilats ou Canadiens tués ou prisonniers. Le marquis de Montcalm se retira le soir au camp devant Carillon. L'armée se trouva alors d’environ deux mille huit cents hommes de troupes de terre, quatre cent cinquante hommes de troupes de la colonie, sans aucun sauvage; et, sur ce nombre, il fallait distraire un des bataillons de Berry, lequel, à l’exception de sa compagnie de grenadiers, qui fit le même service que les autres grenadiers de l’armée, fut occupé à la garde du service du front (en résumé: moins de 3,250 hommes contre plus de 26,000).

Le 7 au matin, l’armée fut toute employée au travail

des abattis sous la protection des compagnies de grenadiers et des volontaires qui la couvraient ; les officiers eux-mêmes, la hache à la main, donnaient l'exemple, et les drapeaux étaient plantés sur l'ouvrage. Il avait été tracé la veille par les sicurs Pontlevoy et Desandrouins, sur les hauteurs, à peu près à cent cinquante toises du fort Carillon. La gauche, occupée par les bataillons de la Sarre et du Languedoc, appuyait aux escarpements distants de quatre-vingts toises de la rivière de la Chute et dont le sommet était couronné par un abattis. Cet abattis flanquait une trouée que gardaient de front les deux compagnies de volontaires de Bernard et de Duprat, derrière laquelle on devait placer six pièces de canon pour la battre, ainsi que la rivière, La droite, gardée par la Reine, Béarn ct Guyenne, appuyait également à une hauteur dont la pente n’était pas si raide que celle de gauche. Dans la plaine, entre cette hauteur et la rivière Saint-Fré. ‘ric, furent postées les troupes de la colonie et les Canadiens, qui s’y retranchèrent avec des abattis. Elle était flanquée par la partie des retranchements occupés par le régiment de la Reine, et devait l’être le lendemain par une batterie et quatre pièces de canon; de plus, le canon du fort était dirigé sur cette partie, ainsi quesur le débarquement qui pouvait se faire à la gauche de nos retranchements. Le centre suivait les sinuosités du terrain, conservant le sommet des hauteurs et toutes les parties se flanquaient réciproquement. Plusieurs à la vérité y furent, ainsi qu’à la droite, battues en écharpe par les ennemis ; mais c’est qu’ils ne nous laissèrent pas le temps d’y faire des traverses. Le centre était occupé

par les bataillons de Royal-Roussillon et le premier de Berry, auxquels on avait joint des piquets, arrivés la veille, avec Je chevalier de Lévis. Dans tout le front de la ligne, chaque bataillon avait derrière lui une compagnie de grenadiers et un piquet réservé, tant pour soutenir leur bataillon, que se porter où il serait nécessaire., Ces espèces de retranchements étaient faits de troncs d’arbres couchés les uns sur les autres, ayant en avant des arbres renversés, dont les branches coupées et appointées faisaient l'effet de chevaux de frise.

Le 7 au soir, les quatre cents hommes d’élite de nos troupes détachées, pour une expédition particulière, aux ordres du chevalier de Lévis, arrivèrent à la grande satisfaction de notre petite armée; la joie en fut d’autant plus grande, qu’ils annoncèrent la personne du chevalier de Lévis; en effet, il arriva dans la nuit avec le sieur de Senezergue, lieutenant-colonel du régiment de la Sarre. Le marquis de Montcalm se chargea de la défense de la droite, le sieur de Bourlamaque de celle de la gauche; il se réserva de rester au centre pour être plus à portée de donner seulement partout ses ordres. L'armée coucha au bivouac. Le 8, à la pointe du jour, on battit la générale pour que toutes les troupes pussent connaître leurs postes suivant la disposition réglée. Après ce mouvement, elles travaillèrent de suite, partie à perfectionner l’abattis, le reste à construire les deux batteries mentionnées ci-dessus d’une redoute qui devait encore protéger la droite.

Sur les dix heures du matin, les troupes légères de l'ennemi parurent de l’autre côté de la rivière et firent

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une grande fusillade, si éloignée que l’on continua le travail sans leur répondre.

A midi et demi, leur armée déboucha sur nous. Nos gardes avancées, les volontaires et compagnies de grenadiers, se replièrent en bon ordre et rentrèrent dans la ligne sans avoir perdu un seul homme. Dans le moment même, au signal convenu, les travailleurs, ainsi que toutes les troupes, furent à leurs armes et à leur poste. La gauche fut la première attaquée par deux colonnes, dont l’une cherchait à tourner le retranchement et se trouva sous le feu du régiment de la Sarre; l’autre dirigea ses efforts sur un saillant entre Languedoc et Berry. Le centre, où était Royal-Roussillon, fut attaqué presqu’en même temps par une troisième colonne, et une quatrième porta son attaque vers la droite entre Béarn et la Reine. L’ennemi avait, le 7, fait passer les berges et les pontons à la chûte; on en vit déboucher sur celte rivière environ une vingtaine. Les volontaires de Bernard et de Duprat, qui y étaient postés, les reçurent de bonne grâce. Le sieur de Poulhaviès, à la tête d’une compagnie de grenadiers et d’un piquet de Royal-Roussillon, s’y présenta aussi, et le canon d'une de nos batteries du fort, commandée par le sieur üe Louvicou. lieutenant du corps royal, en ayant brisé deux, elles n’ont plus paru üe toute l’action. Comme les canadiens et troupes de la colonie ne furent point altaquées, ils dirigèrent, à l'abri du retranchement qui les couvrait, leur feu sur la colonne qui attaquait notre droite et qui quelquefois se trouvait à portée d’eux. Le chevalier de Lévis envoya successivement le sieur d'Hert, aide-major, et ie sieur Danoës, capitaine a

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régiment de la Reine, pour ordonner aux plus ingambes d'entre eux de faire deux sorties et de prendre cette colonne en flanc; le sienr de Raymond, ancien capitaine des troupes de la colonie, qui était leur commandant, se mit toujours à la tête de ces sorties. Les différentes attaques de l'ennemi furent presque toutes partout d’une égale vivacité.

Sur les cinq heures, la colonne qui avait attaqué vivement Royal-Roussillon s'était rejetée sur le saillant défen lu par le bataillon de Guyenne et par la gauche de celui de Bearn. La colonne qui avait attaqué la Reine et Bearn, avec le plus grand acharnement, s’y rejeta aussi, en sorte que le danger devint urgent à cette attaque, Le chevalier de Lévis s’y porta avec quelques troupes de la droite que les ennemis ne faisaient plus que fusiller, Le marquis de Montcalm y accourut aussi avec quelques troupes de réserve et les ennemis éprouvèrent une résistance qui ralentit entin leur ardeur. La gauche soutenait toujours le feu des deux colonnes qui tentaient de percer par cette partie, dans laquelle même était le dépôt. Le sieur de Bourlamaque y avait été blessé sur les trois heures, et les sieurs de Senezergues et de Privast, lieutenants-colonels, commandants les régiments de la Sarre et de Languedoc, avaient suppléé à son absence en, continuant d’y donner les meilleurs ordres. Le marquis de Montcalm s’y porta plusieurs fois et fut attentif à y faire passer du renfort dans tous les moments de crise; car pendant toute l'affaire, les compagnies de grenadiers et les piquets de réserve accoururent toujours aux endroits les plus pressés.

Sur les six heures, les deux colonnes de la droite abandonnèrent l'attaque de Guyenne, vinrent faire encore une tentative au centre contre Royal-Roussillon et Berry, et successivement un dernier effort à la gauche. De six à sept heures, l’armée ennemie s’occupa de sa retraite, favorisée par le feu des troupes légères, qui lentretint jusqu'à la nuit,

Pendant l’action, le feu prit en plusieurs endroits da nos abattis, mais il fut éteint sur le champ, les soldats passant courageusement par-dessus le revers pour en arrêter les progrès. Outre les munitions en poudre et en balles, on envoyait continuellement du fort des barriques pleines d’eau, et le sieur de Trécesson, commandant le second bataillon de Berry et qui l'était aussi du fort, a rendu dans cette occasion les plus grands services, par son activité à nous faire passer les munitions et rafraichissements nécessaires dans un combat aussi long et au:si opiniâtre.

L’obscurité de la nuit, l'épuisement et le petit nombre de nos troupes, les forces de l'ennemi qui, malgré la défaite, étaient encore infiniment sup‘rieures aux nôtres, la nature de ces bois dans lesquels on ne pouvait, sans sauvages, s'engager contre une armée qui en avait quatre ou cinq cents; plusieurs retranchements que les ennemis avaient formés les uns derrière les autres depuis le champ de bataille jusqu’à leur camp, voilà les obstacles insurmontables qui nous ont empèchés de les suivre dans leurs retranchements. Nous comptions même qu’ils voudraient le lendemain tenter de prendre leur revanche et en conséquence nous travaillâmes toute la nuit à nous défiler des hauteurs

voisines par des traverses, à perfectionner l’abattis des canadiens et à finir les batteries de la droite et de la gauche commencées le matin.

Le 9, nos compagnies de volontaires sortirent et s’avancèrent jusqu’à la chüte. Sur les nouvelles qu’ils nous donnèrent qu’il paraissait que les ennemis avaient abandonné les postes de la chûte et du portage, le marquis de Montcalm ordonna au chevalier de Lévis de marcher le lendemain à la pointe du jour, avec nos volontaires, huit compagnies de grenadiers et une cinquantaine de canadiens, pour reconnaitre avec précaution ce qu'était devenue l’armée ennemie.

Le chevalier de Lévis s’avança jusqu'au delà du portage : il trouva partout les traces d’une fuite précipitée, des blessés, des quarts de farine, des équipages abandonnés, des chaussures laissées dans les endroits marécageux, les débris de berges brülées, preuve incontestable de la grande perte que les ennemis ont faite, Nous l’estimons, d’après leurs prisonniers même, et ce que nous avons vu, à quatre mille hommes tués ou blessés ; s’il en fallait croire quelques-uns d’entre eux, et la promptitude de leur retraite, leur perte serait plus considérable. La nôtre a été de onze officiers tués, vingt-cinq blessés, quatre-vingt-douze soldats tués et deux cent quarante-huit blessés.

Les ennemis ont perdu plusieurs de leurs officiers principaux, entre autres mylord How, qui a été (il y a ici un mot qui manque dans le manuscrit), le 6, par notre détachement qui se retirait de la montage Pelée, le sieur Spiltall, major-général des troupes réglées et le commandant en chef des forces de la nouvelle York.

Cinquante sauvages : Tchactas, Lonps et descinq nations étaientarrivés le 8 au matin aveclecolonelJohnson:; quelques-uns d’entre eux ont paru pendant l'affaire; mais le plus grand nombre, surtout ceux des cinq nations, ont resté à la queue des colonnes dans l’inaction; ils attendaient sans doute, pour se décider, l'événement d’un combat qui ne paraissait pas douteux aux Anglais.

Le succès de cette journécest dù à la valeur incroyable de l'officier et du soldat. Le chevalier de Lévis s’y est très distingué; il a eu plusieurs coups de fusils dans ses habits, Le sieur de Bougainville, aide-maréchal général-des-logis de l’armée, et le sieur de Langis, officier de la colonie, ont été blessés à ses côtés. Le sieur de Bourlamaque mérite aussi de grands éloges pour sa bonne conduite et sa fermeté. Le chevalier de Montreuil, aide-major général, a fait passer avec un zèle infatigable les ordres et les munitions aux diverses attaques où 11 s’est porté lui-même. Tous les officiers qui composaient cette armée ont donné de si grandes marques de courage, que chacun d’eux mériterait un éloge particulier (Dépôt de la guerre. vol. 3498, pièce 138),

Lettre confidentielle et chiffrée de M. le marquisde Montcalm au maréchal de Belle-lsle, ministre de la

guerre.

Elle lui annonce la perte prochaine de la colonie

et lui dévoile les abus qui la ruinent, 42 avril 1759,

À moins d’un bonheur inattendu, d’une grande diversion sur les colonies des Anglais par mer, ou de

grandes faules de l’ennemi, le Canada sera pris cette campagrie, et sûrement la campagne prochaine. Les Anglais ont 60,000 hommes, nous au plus 10 à 11,000 hommes. Notre gouvernement ne vaut rien. Le prêt ct les vivres manqueront. Faute de vivres les Anglais primeront. Les terres à peine cultivés ; les bestiaux manquent. Les Canadiens se découragent. Nulle confiance en M. de Vaudreuil ni M. Bigot. M. de Vaudreuil n’est pas en état de faire un projet de guerre. Il n’a aucune autorité ; il donne sa confiance à des empiriques plutôt qu'au général envoyé par le Roi. M. Bigot ne parait occupé que de faire une grande fortune pour lui et ses adhérents elcon'plaisants. L'avidité a gagné. Les ofliciers, gardes-magasins, commis, qui vont vers la rivière Sainl-Jean, où vers l'Ohio, auprès des sauvages dans les pays d'en haut, font des fortunes étonnantes; ce n’est que faux certificats admis également. Si les sauvagés avait le quart de ce que l’onsuppose dépensé pour eux, le Roi auroit tous ceux de l'Amérique, et les Anglais aucun.

Cet intérêt influe sur la guerre. M. de Vaudreuil, à qui les hommes sont égaux,confiera une grande opération à son frère ou à un autre officier de la colonie, comme à M. le chevalier de Lévis, conduit par un secrétaire fripon et des alentours intéressés.

Le choix regarde ceux qui partagent le gâteau ; aussi on n’a jamais voulu envoyer M. de Bourlamaque et M. de Senezergues, commandant du bataillon de la Sarre, au fort Duquesne ; je l'avais proposé; le Roi y eut gagné; mais quels surveillants dans un pays dont le moindre cadet, un sergent, un canonnier reviennent à

20 à 30,000 livres en certilicats pour marchandises livrées pour les sauvages, pour le compte de S. M. Les dépenses qu’on à payées à Québec par le trésorier de la colonie vont à 2% millions; l’année d’auparavant, les dépenses n'avaient été que de 12 à 13 millions: cette année, elles iront environ à 36. Il parait que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la Coiouie, que plusieurs peut-être désirent comme un voile impénétrable de leur conduite. L’envie de s'enrichir influe sur la guerre, sans que M. de Vaudreuil s’en doute. Au lieu de réduire la dépense du Canada, on veut tout garder. Comment abandonner des positions qui servent de prétexte à faire des fortunes particulières.

Les transports sont donnés à des protégés. Le marché du munitionnaire n’est inconnu conime äu public; or dit que ceux qui ont envahi le commerce sont de part. Le Roi a-t-il besoin d'achats, de marcliandises pour les sauvages? Au lieu d'acheter de la première main, on avertit un protégé qui achète à quelque prix que ce soit; de suite M. Bigot les fait porter aux magasins du Roi, on donne 100 et même 150 pour 100 de bénéfices à des personnes qu'on a voulu favoriser. Faut-il faire marcher Partillerie, faire des alfüts, des charettes, faire des outils? M. Merciet qui commande l'artillerie, est entrepreneur sous d’autres noms ; tout se fait mal et cher. Un oflicier venu simple soldat ily a vingt ans, sera bientôt riche d'environ G ou 700,000 livres, peut-être un million, si cela dure. J'ai parlé souvent avec respect à M. de Vaudreuil, à M. Bigot ; chacun en rejette la faute sur son collègue, Le peuple,

effrayé de ces dépenses, craint une diminution sur le papier-monnaie du pays; mauvais effet: les vivres en augmentent. Les Canadiens qui n’ont pas pris part à ces profits illicites trahissent le gouvernement; ils ont confiance au général des Français; aussi quelle consternation sur un bruit ridicule qui a couru cet hiver qu’il avait été empoisonné. Nous avons été chassés du fort Duquesne à la fin de novembre; on pouvait espérer que cette opération eut été différé par les Anglais jusqu’en avril; mais les ennemis savaient par leurs sauvages et nos déserteurs l’ordre trop public de M. de Vaudreuil d'abandonner. On ne m'a jamais fait part ni des instructions ni des nouvelles qui avaient rapport aux opérations de guerre dont je n’ai pas été chargé, ou M. le chevalier de Lévis. Si j'ai donné souvent mon avis, même par écrit, ça a élé sur ce que j'apprenais comme le public. Malgré tout ce que l’on écrira, les sauvages des Pays d'en-haut commencent à s’ébranler et à traiter avec les Anglais ; les Cinq-Nations sont mal disposées. Le seul M. de Vaudreuil a voulu persuader à la Cour qu’elles étaient déclarées, et que c'était son ouvrage. En se conduisant mieux, on eùt pu espérer la neutralité ; j'ai toujours écrit que ce serait beaucoup.

La perte du fort Frontenac est un coup fatal par la prise de notre marine sur le lac Ontario ; on a mis trois mois à délibérer si l’on ferait de nouvelles barques ; nous en aurons deux dans vingt jours, si les Anglais ne viennent pas les brûler; nos sauvages les Iroquois le craignent. On avertit et l’on reproche à M. de Vaudreuil, en plein conseil, qu’ils l'avaient averti trois

semaines avant pour le fort Frontenac; ils lui ont dit : « Tu dors! où est notre chef de guerre ? » J'étais alors à Québec. Enfin, M. Pouchot, capitaine dans le régiment du Béarn, va commander à Niagara ; on aurait dû l’y envoyer dès l'automne dernier ; il est capable et agréable pour les sauvages ; on me l'avait promis; mais comment se déterminer à relever un officier Canadien, quoique peu capable et peu agréable pour les sauvages. Tous les préparatifs à Orange, Lydius, annoncent que les Anglais viendront de bonne heure à Carillon avec de grandes forces.

À Québec, l'ennemi peut venir si nous n’avons point d’escadre ; et Québec pris, la Colonie est perdue; cependant nulle précaution. J'ai écrit... J’ai fait offrir de mettre de l’ordre [de prendre] une disposition pour empêcher une fausse manœuvre à la première alarme; la « réponse :nous aurons le temps, »

Je ne sais rien des projets de M. de Vaudreuil, encore moins ce qu’il pourra mettre en campagne de Canadiens, comme nous sommes en vivres et en munitions. Le public m’apprend que nous sommes mal sur l'un et l’autre, et ce public croit toujours la partie des vivres mal gouvernée. Je devrais m'’estimer heureux dans les circonstances de n’être pas consulté; mais, dévoué au service de S. M., j'ai donné mes avis par écrit pour le mieux, et nous agirons avec courage et zèle, M. le chevalier de Levis, M. de Bourlamaque et moi pour retarder la perte prochaine du Canada.

Mon caractère m’éloigne de blamer M. de Vaudreuil et M. Bigot, dépositaires de l'autorité de S. M. dans le Canada, Je suis même attaché à M. Bigot, homme

aimable et proche parent de M. de Puiseux et du maréchal d'Estrées, qui m’honorent de leur amitié ; mais je dois écrire la vérité à mon ministre, à l’homme d'Etat, Jen ai écrit à M. de Moras ; je n’en écrit rien au minisire actuel de la marine; c’est à mon ministre de faire usage de ce que j'écris pour le bien de l'Etat sans me compromettre.

Si la guerre dure, le Canada sera aux Anglais peutêlre dès cette campagne ou la prochaine. Si la paix arrive, colonie perdue, si tout le gouvernement n’est pas changé.

On a eulfin fini le recensement général du Canada, Quoique l’on ne me l'ait pas communiqué, je crois être sûr qu'il n’y a pas plus de 82,000 âmes, et sur quoi au plus 12,000 hommes en état de combattre, et sur ce nombre qui est employé aux travaux, remparts, bateaux, dans les Pays-d’en-haut, on ne réunira pas plus de 7,000 Canadiens; et si, faut-il que ce ne soit pas dans le temps des semences et des récoltes; autrement en faisant tout marcher, les terres seraient incultes, Ja famine s’ensuivrait.Nos huit bataillons feront 3,200 hommes (400 par bataillon); de la Colonie, au plus 1,500 hommes à mettre.en campagne. Qu'est-ce contre au moins 50,000 hommes qu'ont les Anglais.

Dépôt de la Guerre, Vol, 3540, pièce 41 original, chiffré non signé.

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