ORIGINES DE MONTCALM
François de Montcalm, sieur de Saint-Véran, de Candiac et de Tournemire, capitaine de galère, épousa, en 1546, Louise de Porcelet, et testa en 1564. IL est très vraisemblable que sa mère, Floreite de Sarras, qui avait gagné l'affection de la reine de Navarre, Marguerite, par son esprit et son savoir, lui inspira des sentiments favorables à la Réforme; ce qui est certain, c’est qu'il embrassa les doctrines quelques années avant sa mort et que ses enfants suivirent son exemple. Ces enfants furent : 1° Honoré, sieur de Saint-Véran, qui fut élu, en 4561, capitaine de la ville de Nimes. Il se signala dans la première guerre civile, sous les ordres de Beaudiné. En 1562, les réformés de Beaucaire ayant appelé les Nimois à leur secours, Saint-Véran partit de Nimes, se saisit de la ville et du château, sans éprouver de résistance, brisa les autels, rompit les images, « dont ils firent deux ou trois feux par la ville, » lit-on dans le Martyrologue, et reprit la route de Nimes, laissant
en garnison une compagnie commandée par Hardouin de Porcelet, sieur de Maillane. Saint-Véran continua à servir la cause et à se distinguer par sa bravoure dans toutes les occasions que les guerres civiles purent lui offrir jusqu’en 1574, qu’il fut assassiné, le 8 février, près de Lodève, par des voleurs ; comme il ne laissa pas de postérité, son titre et ses biens passèrent à son frère; — 2° Louis, qui suit; — 3° Daniel, sieur de Tournemire, mort à Nimes en 1627 ; -— 4° Marguerite, mariée en 1560 à Jean de Pélegrin; — 5° Dauphine, femme,en 1567, de Claude de Banne, sieur d'Avéjan; — 6° Gabrielle, qui épousa Pierre de Blanzac, sieur de Valfons, et en secondes noces, en 1534, Guillaume de Raimond, sieur de Brignon ; — 7° Louise, femme du comte de Vabres, sieur de Beaufort et d’Avèze; — 8° Suzanne, épouse, en 1585, d'Antoine de Pujol, sieur de Lanuéjols.
Louis de Montcalm était prieur de Milhau et de Valabrègues, lorsqu'il se convertit au protestantisme en 1561. Le3 juin 1562, en eff:t, Durand de Bourzès, sieur de La Roubière, Arnaud Artis, Jacques Cabanel, marchand, et Laurent Reynès, apothicaire, consuls de Milhau ; Jean Maurin, bachelier en droit; Benoît Ferragut, apothicaire; Germain Labroa, chirurgien; Guiraud, Louis Mouton, Pierre Fugin, Adonis Lubac, conseillers, se présentèrent devant le juge de Milhau, suivis d’environ 800 habitants, et lui demandèrent, au nom des réformés, l’abandon des deux églises de la ville, attendu que les prêtres et les moines « avaient renoncé à la messe, déclarant vouloir croire dorsénavant, selon la règle de l'Évangile, » à l’exemple du prieur Louis de
Montcalm ; de sorte que depuis dix-huit mois, il ne se disait plus de messe à Milhau. Le juge ordonna une enquête. Le fait fut constaté, et pas une voix ne s’éleva pour demander le rétablissement de la messe. (Arch, gén., Tr., 236.)
En 1586, Louis de Montcalm fut choisi pour membre du conseil adjoint au gouverneur de Milhau. En 1588, il fut élu premier consul de Nimes. Le même honneur lui fut déféré en 1597... En 1607 encore, il fut revêtu une troisième fois de la première dignité municipale par le choix libre de ses concitoyens. Un homme aussi considéré, aussi influent, joua nécessairement un rôle important dans les affaires de l’Église. Il fut, en effet, député à plusieurs assemblées politiques, notamment à celle qui se tint à Castre en 1690, et à laquelle il représenta la ville de Nimes.
Louis de Montcalm mourut en 1628. Il avait été marié trois fois: en 182, avec Marthe de Gozon; en 1594, avec Anne de Clermont du Bosc, et en 1612, avec Suzanne de La Tour. Du premier lit sortirent : L° Louis IL, qui suit ; — 2° Marguerite, femme, en 1604, de Jacques d’Hauteville, conseiller à la chambre des comptes de Montpellier; — 3° Gabrielle, mariée, en 1605, à Maurice de Beaudan, sieur de Vertrie ; — &° Marthe, alliée, en 1610, à Jean de Beaudan, conseiller au présidial de Nimes. Du deuxième lit vinrent: 50 François, sieur de La Baume, capitaine dans le régiment de Châtillon, entretenu en Hollande, et plus tard, en 4628, colonel d’un régiment d’infanterie sous les ordres du duc de Rohan, qu’il suivit dans la campagne de la Valteline, où il mourut, le 4°" juillet 1632;
— 6° Madelaine, femme, en 1614, de Louis de Freton.
Louis IT de Montcalm, baron de Saint-Véran et de Candiac, fut pourvu, en 1613, d’un office de conseiller à la chambre de l’édit de Castres. Il ne montra pas pour le duc de Rohan le même entl.asiasme que son frère ; loin de là, il s'attacha à la cause royale et gagna la confiance de Richelieu, qui employa, en 1629, à négocier la paix avec les protestants, et, plus tard, à surveiller les démolitions ordonnées dans le Languedoc à l’occasion de la révolte de Montmorency. En 1637, il fut chargé de conduire les milices des Cévennes au secours de Leucate. En 1642, enfin, le cardinal lui confia le soin de découvrir les prétendues menées de Chavagnac. Les services qu’il rendit en ces différentes circonstances furent récompensés par une charge de conseiller d’État, en 1644. Il mourut en 1659, laissant de Suzanne de Raspal, dame de Saint-Benezet, qu’il avait épousée en 1610, et d’Isabeau de Borsugues, fille de Philippe, sieur de Triadou, avec qui il s'était remarié en 1632, dix enfants, savoir: 1° Louis IT, qui suit; — 2° François, sieur du Châtelet, mort en 1@60 ; — 3° Daniel, sieur de La Baume, capitaine au régiment de Montpezat, qui épousa Anne Mestre, et en eut Louis, sieur de la Baume, aide de camp de Schomberg, mort des blessures qu’il reçut en 1675, au siège de Bellegarde; — 4° Maurice, sieur du Châtelet; — 5° Jacques, capitaine d’infanterie, mort dans la Valteline, en 1643 ; — 6° Gabrielle, dame de Saint-Benezet, femme, en 1639, de Louis de Bayard, baron de Ferrières, sieur de La Crousette, morte en 1708; — 70 Marthe, mariée, en 1640, à Charles Durand, baron de Sénégas; — 8° Suzanne, qui épousa,
en 1650, Balthasar de Baschi, sieur de Saint-Estève, morte à Thoard, en 1695; — 9° Jacques, mort sans alliance en 1643 ; — 10° Françoise, mariée, en 1662, à François de La Tour du Pin Gouvernet, baron de Maleirargues, laquelle mourut à Lausanne, en 1708; elle était sortie de France avec un de ses fils, qui était alors colonel au service du roi de Pologne.
Né à Nimes le 1°" mars 1611 et mort le 18 janvier 1669, Louis IT de Montcalm remplit, comme son père, les fonctions de conseiller en la chambre de l’édit. Ii épousa, en 1632, Jeanne de Calvet, dame de Gigean, fille de Guillaume Calvet, conseiller à la chambre des comptes de Montpellier, et d’Isabeau de Bossugues. De ce mariage naquirent : 1° Jean-Louis, qui suit ; — 2° Pierre, conseiller au Parlement de Toulouse, dont la femme, Éléonore d’Arpajon Broquiez, se retira à Genève, à la révocation, avec ses deux filles, Louise, née en 1665, et Élisabeth, née en 1667; elle y mourut en 1705; — 3° Gaspard, né en 1643, capitaine de cuirassiers, mort en 1682 de ses blessures ; — 4° Daniel, né en 1645, capitaine au régiment du Maine, tué à la bataille de Cassel en 1677; — 5° Maurice, sieur de Pujol, capitaine au régiment de Condé, né en 1648, blessé au siège de Noerden,en 1673; — 6° Anne-Louise, née en 1650, morte sans alliance en 1707.
Né le 1°" mars 1641, Jean-Louis de Montcalm, baron de Saint-Victor, épousa, en 1662, Judith de Vallat, dame de Gabriac, fille de Louis, sieur de Rochetaillade, maréchal de camp, tué en Catalogne en 1616, et de Louise de Gabriac. Il en eut, outre deux enfants morts sans ailiance: Jean-Louis-Pierre, sieur de Mélac, Gozon,
Saint-Victor, né au mois de décembre 1668, et Louis- Daniel, né à Gabriac, le 27 septemhre 1676. L’ainé abjura au mois de juillet 1685. Z' Mercure galant, qui ne manque pas d'enregistrer cette conversion et de la faire valoir, selon son habitude, dit qu’elle offrait de puissants obstacles, au nombre desquels il cite la pénétration du jeune Montcalm et la science du Nouveau Testament, qu’il possédait à fond.
Le cadet fut père du petit prodige sur qui Louis Du Mas fit le premier essai de sa méthode d'enseignement, et du célèbre Louis-Joseph de Montcalm, l’héroïque défenseur du Canada. (D’après les frères Haag, dans la France protestante.)
Lettre de Bougainville sur la prise du fort William- Henry :
À Montréal, le 19 août 1757.
Les deux dernières lettres de M. le marquis de Montcalm, en date du mois de juillet, vous préparaient les événements importants : l’une vous annonçait son départ de Montréal, le 12 juillet, pour aller faire le siège du fort George (William-Henry), construit par les Anglais, en 1755 et 1756, au fond du lac Saint-Sacrement et appelé par eux Guillaume-Henry; l’autre, écrite de Carillon, vous rendait compile de la course de M. Marin, lieutenant des troupes de la colonie, sur le fort Lydius, que les Anglais nomment Édouard, et du combat sur le lac Saint-Sacrement, dans lequel M. de Corbière, lieutenant des mêmes troupes, à la tête d’un corps de sauvages, avait entièrement défait un détache-
ment anglais de trois cent cinquante hommes. Le fort Guillaume-Heary est pris, et M. le marquis de Montcalm, occupé des suites de ec: ‘te conquête, m'a chargé d'en apporter la nouvelle à M. ie marquis de Vaudreuil, et en même temps de vous rendre compte de tous les détails relatifs à cette expédition,
M. le marquis de Montcalm, suivant les intentions de M. de Vaudreuil, avait, aussitôt après son arrivée à Carillon, divisé les milices par brigades, distribuées par coinpagnies et mêlées de quelques soldats de la marine et commandées par des ofliciers de ce corps. Cet arrangement mettait plus d'ordre et de facilité dans leur service. Il avait aussi, des comp: ynies détachées de la marine, formé un bataillon semblable aux nôtres ct destiné à rouler avec eux. Son attention avait été de placer dans ce bataillon les officiers L£s moins propres, par leur âge ou par la diminution de leurs forces, à faire les courses à pied avec les Canadiens et les sauvages. Le sieur de Villiers, capitaine des troupes de la marine, connu par le rôle qu’il a joué dans la campagne dernière, était à la tête d’un corps de trois cents volontaires canadiens.
L'armée ne fut entièrement rassemblée à Carillon que dans les derniers jours de juillet...
Avant le départ pour le fort Guillaume-Henry, l’armée était distribuée de la façon suivante : M. de Rigaud occupait la tête du portage et quelques postes avancés avec le bataillon de la marine, les milices et les sauvages; les bataillons de la Reine, de la Sarre, de Languedoc et de Guyenne cumpaient à quatre lieues plus bas, à la chute des eaux du lac Saint-Sacrement, aux ordres de M. le chevalier de Lévis; ceux de Royal-
Roussillon et de Béarn étaient à Carillon, où ils avaient ouver! la cimpagne avec M. de Bourlamaque.
Le 25 juillet, M. le marquis de Montcalm s’établit de sa personne à la tête du portage pour en accélérer les travaux ; avec toute l’activité imaginable de la part des chefs, le plus grand zèle de la part des troupes, ce portage d’une artillerie considérable, de munitions de guerre de toutes espèces, de vivres pour nourrir l’armée pendant près d’un mois, de deux cent cinquante bateaux, de deux cents canots, ne put être achevé que dans la nuit du 31 juillet au 4€" août ; nous n’avions ni bœufs ni chevaux; tout se faisait à bras d’nommes et, dans les derniers jours, les brigades entières, leurs lieutenants-colonels à la tête, se relevaient pourcet ouvrage, aussi long que pénible.
Comme la quantité des bateaux n’eut pas été suffisante pour embarquer toute l’armée; que d’ailleurs il était nécessaire que les bois le long desquels elle devait naviguer eussent été louillés ; que les débarquements fussent sûrs et reconnus, M. le marquis de Montcalm prit ses mesures pour qu’un corps de deux mille hommes, non compris les sauvages, marchàt par terre, aux ordres de M. le chevalier de Lévis, et que, comme il aurait près de dix lieues à faire dans des bois et des montagnes presque inaccessibles, il partit deux jours auparavant l’armée, afin d’arriver en même temps qu’elle à la baie de Ganaouské, située à quatre lieues du fort Guillaume-Henry, et marquée, d’après l’avis de Kanactagon, fameux chasseur iroquois, pour être le premier point de réunion.
Ces dispositions étant faites, M. le marquis de Mont-
calm les communiqua le 26 aux sauvages, afin qu’ils en conférassent entre eux, et qu’ils fussent en état de lui en dire leur avis dans le conseil général indiqué au lendemain. Dans ce conseil, auquel les nations se placèrent suivant les rangs établis entre elles, il leur présenta, au nom du roi, un collier de six mille grains pour lier tous ces peuples différents entre eux et avec lui, en sorte qu’ils agissent de concert et qu’ils ne pussent se séparer ni le quitter avant la fin de l’expédition, Cet acte solennel et d'usage était, dans la circonstance présente, plus important que jamais : car depuis plusieurs joursà peine pouvait-onretenir ceux qui avaient eu part au combat sur le lac Saint-Sacrement, ces peuples se faisant un scrupule de courir encore les hasards de la guerre après un succès, prétendant que c’est tenter le Maitre de la vie et s’attirer de mauvais présages. Les Iroquois, à qui le collier de réunion appartenait de droit, comme étant, de toutes les nations présentes à l’armée, la plus nombreuse, en firent les honneurs en leur nom et celui des autres sauvages domiciliés, aux nations d’en haut, par égard pour leur qualité d'étrangers.
Dans ce même conseil, le marquis de Montcalm demanda aux nations la réponse aux propositions que la veille il avait faites à leurs chefs au sujet de la marche de l’armée, de la route à tenir dans les bois, du jour du départ et de ses autres dispositions: car ces peuples indépendants, dont le secours est purement volontaire, exigent qu’on les consulte, qu'on leur fasse part de tout, et souvent leurs opinions ou leurs caprices sont une loi pour nous.
Les Iroquois, originairement propriétaires de cette contrée, le théâtre de la guerre, que par conséquent ils conuaissent parfaitement, s’offrirent à servir de guides à M. le chevalier de Lévis: les sauvages consentirent à ce qu'environ un tiers d’entre eux marchât par terre avec lui, quoique, dirent-ils, cette marche fût très pénible, et ils s’en remirent pour le temps du départ à la volonté de M. le marquis de Montcalm. Le 29 au soir, la division de M. le chevalier de Lévis se mit en mouvement et fut camper environ à une demi-lieue du portage en avant, à un lieu nommé le Camp-Brüûlé, sur la rive gauche du lac Saint-Sacrement. (Gette division était composée de 2,490 hommes, savoir : 700 hommes de troupes réglées, 1,290 Canadiens, dont 300 volontaires de Villiers, 500 sauvages environ.)
Le 30 au matin, ce détachement partit du Camp- Brûlé, sans tentes, marmites ni équipages; les volontaires de Villiers et des sauvages faisant l’avant-garde; les Canadiens et le reste des sauvages marchant sur les flancs ; les troupes, dans le centre, sur trois colonnes c'est-à-dire files. Le même jour, la brigade de Royal- Roussillon vint de Carillon, avec M. de Bourlamaque, se camper à la tête du portage, et les brigades de la Reine et de la Sarre occupèrent le Camp-Brûlé, que venait de quitter M. de Lévis.
Le 31 au soir, les troupes destinées à aller par eau, partirent et furent attendre l’armée à trois lieues du portage.
Le 1°’ août, à deux heures après midi, l’armée s’embarqua dans deux cent cinquante bateaux et mit à la voile dans l’ordre suivant: un bateau monté d’un canon
de 12, construit par M. Jacquot, lieutenant d’artillerie ; la brigade de la Reine, celle de la Sarre, celle de Courtemanche (milice), l’artillerie, et sur les pontons la brigade Saint-Ours (milice) pour les conduire et celle de Royal-Roussillon pour les escorter; ces pontons n’élaient autre. chose que deux bateaux accouplés et liés ensemble par une plate-forme, qui portait la pièce de canon ou le mortier monté sur son affüt, espèce de ponton d’un très bon usage pour toute sorte de rencontre dans un lac tel que le lac Saint-Sacrement, dont les eaux ne s'élèvent jamais, la chaine de montagne qui les borde des deux côtés le mettant à l’abri des coups de vent; les bateaux de vivres, conduits par la brigade de Gaspé, l'hôpital ambulant et enfin deux piquets faisant l’arrière-garde. M. le marquis de Montcalm avait laissé à Carillon une garnison de cent hommes, avec cent travailleurs armés, aux ordres de M. Dalquier, capitaine de grenadiers au régiment de Béarn; cinquante hommes à la chute, occupant une redoute faite au milieu de la chute même, et cent cinquante hommes à la tête du portage, où était une partie de notre dépôt de vivres. À cinq heures, on fit halte à une pointe audessus de l’ile de la Barque, où les sauvages qui nous attendaient prirent l’avant-garde dans cent cinquante canots d’écorce. Le 2, à trois heures du matin, l’armée arriva à la baie de Ganaouské. Trois feux allumés sur le rivage, qui étaient le signal convenu, nous avertirent que M. le chevalier de Lévis y avait pris poste. Il y était arrivé la veille à quatre heures du soir, après une marche que les chaleurs excessives, les montagnes continuelles, les arbres renversés, la néces-
sité de porter tout sur soi, avait rendue pénible aux sauvages même.
I se remiten marche à dix heures du matin, se porta à une anse éloignée de la baie de Ganaouské d’environ trois lieues et fit sur-le-champ reconnaitre les environs du fort, sa position, celle des ennemis et le débarquement convenable pour l’artillerie. L’armée arriva le soir à cette anse. Dans la nuit, deux barques anglaises, étant venues à la découverte, furent aperçues par les sauvages, qui leur donnèrent la chasse et firent trois prisonniers. Les prisonniers, interrogés sur-le-champ, nous dirent que les ennemis étaient au nombre de trois mille hommes, dont cinq cents dans le fort, le reste dans un camp retranché sur une hauteur, à portée du fort, et d’en rafraichir tous les jours la garnison; qu’au signal d’un coup de canon, toutes les troupes avaient ordre de prendre les armes et de marcher à noire rencontre.
Le 3, à deux heures après minuit, on entendit un coup de canon tiré du fort, et des découvreurs abénaquis avertirent en même temps que tout était en mouvement dans le camp anglais. Aussitôt M. le marquis de Montcalm donna l’ordre pour s’approcher du fort, et cet ordre fut double pour recevoir l’ennemi en cas qu’il vint à nous et, dans le cas qu’il ne viendrait pas, faire l'investissement de la place et même l’attaque du camp retranché, s’il était jugé susceptible d’être emporté de vive force. La brigade de Saint-Ours, attachée à l’artillerie, demeura pour la garder; et pour la garde des bateaux, on laissa deux hommes par bateau, le tout aux ordres de M. de Privat, lieutenant-colonel. L'armée s’é-
branla à la pointe du jour: M. le chevalier de Lévis faisait l'avant-garde avec son détachement et tous les sauvages ; les brigades marchaient ensuite en colonnes par bataillons, M. de Rigaud à la droite, avec des Canadiens des brigade de Courtemanche et de Gaspré ; M. de Bourlamaque à la gauche et M. de Montcalm dans le centre. A dix heures du matin, M. le chevalier de Lévis prit poste sur lechemin du fort Guillaume-Henry au fort George, investissant la place dans toute cette partie, et le corps d’armée forma le reste de l'investissement. M. le marquis de Montcalm, s'étant de sa personne porté à l'avant-garde, reconnut qu’on ne pouvait attaquer le retranchement des ennemis sans compromettre toutes les forces de la colonie; en même temps, comme le poste occupé par l'avant-garde, quoique le meilleur possible pour bloquer absolument les Anglais de ce côté, n’était pas un poste de guerre, que d’ailleurs il se trouvait trop éloigné du siège, des vivres et autres munitions, il envoya ordre à M. de Bourlamaque d’asseoir le camp de larmée, la gauche appuyée au lac, la droite à des ravins inabordables, et d’y conduire sur-le-champ les brigades de la Sarre et de Royal-Roussillon; pour lui, avec la brigade de la Reine et celle de Gaspé, il passa la nuit au bivouac, à portée de soutenir le corps de M. le chevalier de Lévis.Les sauvages, pendant cette journée, fouillèrent dans le désert du fort (on appelait le désert le découvert du fort),manœuvre qu’ils ont continuée pendant tout le siège, et tuèrent tous les chevaux, bœufs et autres bestiaux des ennemis. On envoya aussi sommer le commandant de se rendre, en l’avertissant qu’une fois nos batteries établies et le canon tiré, peut-être ne serait-il
plus en notre pouvoir de mettre un frein à la cruauté des sauvages, et cette sommation fut sans effet.
Le 4, à la pointe du jour, les troupes portées sur le chemin du fort Édouard se rapprochèrent du lac. M. le marquis de Montcalm ramena la brigade de la Reine et celle de Gaspé prendre leur place dans le camp marqué par M. de Bocrlamaque ; les compagnies de grenadiers et les piquets du détachement de M.le chevalier de Lévis rentrèrent dans leur camp, et l’armée du siège, duquel M.de Bourlamaque eut la direction, fut composée de sept bataillons et des brigades de Saint-Ours et de Gaspé. M. le chevalier de Lévisavec celles de la Corne, Vasson, Repentigny, Courtemanche, les volontaires de Villiers et tous les sauvages, fut chargé de couvrir notre droite, d'envoyer les découvertes sur le chemin du fort Édouard, d'observer les ennemis de ce côté et de leur donner lieu de croire, par des mouvements continuels, que nous occupions encore cette communication : car il eût été impossible, à moins d’une armée trois fois plus nombreuse que la nôtre, d'investir entièrement la place. à
À onze heures du matin, l’armée fut tout établie, et M. le marquis de Montcalm ayant résolu d’ouvrir la tranchée cette nuit même, alla reconnaître avec les ingénieurs et M. Mercier, commandant de l'artillerie, le côté de l’attaque et l'emplacement des batteries. Il fut décidé qu'on attaquerait le fort du nord-ouest, et, surle-champ, on commanda des travailleurs pour faire les fascines, gabions et saucissons nécessaires, établir le dépôt de la tranchée et pratiquer un chemin du camp au dépôt. A l'égard du débarquement de l'artillerie, ce
qui fut jugé le plus facile et de la plus promptee dition fut d’amener et décharger la nuit les pontons à une petite anse, à laquelle aboutissait le dépôt, à mesure qu'on en aurait besoin.
La nuit du 4 au 5, huit cents travailleurs, soutenus par six piquets, ouvrirent, à trois cent cinquante’toises du fort, une espèce de première parallèle, commencèrent deux batteries, l’une à la droite, l’autre à la gauche, et les boyaux de communication de ces batteries à la parallèle. Malgré la difficulté que présentait partout un terrain embarrassé de troncs d'arbres et d’abatis, qui forçaient à se servir de la hache et de la scie, l'ouvrage avança rapidement, et à la pointe du jour, on était enterré partout, excepté à la batterie de la droite. où le travail avait été plus lent, parce que le terrain était le plus mauvais. On débarqua aussi, dans cette nuit, douze pièces de canon, quelques mortiers et les munitions nécessaires pour leur service. Les travailleurs de jour perfectionnèrent les boyaux commencés et avancèrent beaucoup les batteries de la gauche; ils ne purent continuer celle de droite, sa communication avec la parallèle n'étant point finie.
Comme la garnison était de deux mille cinq cents hommes, fort en état par conséquent de faire des sorties ; que les chemins dans les bois sont difficiles, on s'était campé près de la tranchée, afin d’être à portée de la soutenir ; cependant les troupes étant, dans cette position, trop exposées au feu de la place, dont les bombes et les boulets avaient tué du monde dans les tentes, M. le marquis de Montcalm fit reculer le camp des brigades de la Sarre et de Royal-Roussillon; celle
de la Reine, formant la droite, resta dans son premier terrain.
Ce même jour, les sauvages interceptèrent une lettre du général Webb, commandant sur cette frontière, datée du fort Édouard, le &, à minuit, par laquelle il mandait au commandant du fort Guillaume-Henry qu’il ne pouvait marcher à son secours pour le dégager, ni lui faire passer aucun renfort jusqu’à l’arrivée des milices des provinces, auxquelles il avait envoyé ordre de venir le rejoindre sur-le-champ; que, si ces milices arrivaient trop tard pour le mettre en état de s’avancer et de combattre l’armée française, le commandant vit à obtenir les meilleurs conditions qu’il lui serait possible.
Cette lettre détermina M. le marquis de Montcalm à diligenter encore la construction des batteries, convaincu que de la célérité des travaux du siège dépendait le succès de l’expédition, et en conséquence le nombre des travailleurs fut augmenté; il assembla aussi les sauvages pour leur reprocher que, plus occupés des fusillades peu utiles autour du fort que de l’objet essentiel des découvertes, ils négligeaient la volonté de leur père; que la plus grande partie d’entre eux demeurait oisive auprès de leurs canots et qu’à peine un petit nombre s’était établi au camp de M. le chevalier de Lévis, ainsi qu’ils en étaient convenus et que le bien des affaires l’exigeait. De leur côté, les sauvages se plaignirent de ce qu’on paraissait les mépriser, en ne les consultant pas sur les opérations actuelles et en voulant les faire marcher sans s’être concerté avec leurs chefs. Il fut aisé au marquis de Montcalm de leur faire
comprendre que le sujet de leurs plaintes était imagimaire et sans fondement et que, en tout cas, il ne pouvait être que l’effet et la suite de quelques-unes de ces méprises inévitables dans le tumulte des grandes occupations. Aussi deux colliers et dix branches de porcelaine suffirent pour apaiser les mauvaises idées, éclaircir la vue, nettoyer le cœur et remettre l’esprit. Les sauvages promirent de s'établir le soir même au camp de M. le chevalier de Lévis et de suivre sa volonté pour les découvertes. M, le marquis de Montcalm leur fit ensuite part des nouvelles, du contenu de la lettre du général Webb, des mesures qu'il comptait prendre en conséquence, et finit en leur disant que les gros fusils (nom qu'ils donnaient aux canons) tireraient le lendemain, ce qui répandit une grande joie dans l’assemblée.
La nuit du 5 au 6, nos travailleurs finirent la batlerie de la gauche, achevèrent la communication de la parallèle à la batterie de droite et avancèrent beaucoup cette batterie. A six heures du matin, la première, qui était de huit pièces de canon, dont trois de 18 et d’un mortier de 9 pouces, commença à tirer. Elle battait, soit parallèlement, soit en écharpant, les défenses du front du lac, du front de l’ouest et de la rade des Barques.
La nuit du 6 au 7, nos travailleurs conduisirent un boyau de cent cinquante toises en avant sur la capitale du bastion de l’ouest, et achevèrent la batterie de droite, qui fut démasquée à la pointe du jour. Gette batterie de huit pièces de canon, dont deux de 18, cinq de 12, une de 8, de deux obusiers de 7 pouces et d’un mortier
de 6, battait en écharpant le front d’attaque et à ricochets le camp retranché.
A neuf heures du matin, après une double salve des batteries de la droite et de la gauche, qui furent accompagnées de grands cris de la part des sauvages, M. le marquis de Montcalm m’envoya porter au commandant la lettre du général Webb ceptée deux jours auparavant. La lecture de cciie lettre, dans un moment où nos ouvrages étaier:t aussi avancés, pouvait le déterminer à se rendre, et les sauvages avaient demandé qu’on fit cette démarche.
Ce même jour (7), M. le marquis de Montcalm reçut avec l’état des grâces accordées aux troupes françaises, la lettre par laquelle vous lui annonciez que le roi l’a honoré du cordon rouge. Tout le monde en sentit redoubler son zèle pour le service de S. M, Les sauvages eux-mêmes vinrent complimenter notre général, et lui dirent qu'ils étaient charmés de la gràce dont le grand Ononthio (le roi) venait de le décorer, parce qu'ils savaient combien il y était sensible; que, pour eux, ils ne l'en aimaient ni ne l’en estimaient pas davantage, attendu que c’était sa personne qu’ils aimaient et qu’ils estimaient et non tout ce qu’on pouvait ajouter à son extérieur, Il est vrai que M. le marquis de Montcalm a su gagner leur affection ; ils disent euxmêmes qu’il connaît leurs usages et leurs manières, comme s’il avait été élevé au milieu de leurs cabanes; et, chose presque sans exemple, il est venu à bout de les conduire pendant toute cette expédition sans leur donner ni eau de-vie, ni vin, ni même d’équipement, dont ils avaient le plus grand besoin, mais dont on
manquait à l’armée. Il a pris à la vérité le plus grand soin de leurs malades et blessés et il leur a sacrifié ses provisions pour contribuer à leur rétablissement.
La nuit du 7 au 8, nous continuâmes le boyau commencé la veille, qui fut poussé jusqu’à cent toises environ du fossé de la place ; on ouvrit aussi, à l’extrémité de ce boyau, un crochet pour y établir une troisième batterie et y loger de la mousqueterie. La garde de la tranchée avait été augmentée; elle était de trois compagnies de grenadiers ei de sept piquets. Environ à minuit, deux déserteurs qui venaient à notre camp, tombèrent dans une embuscade de sauvages qu’on avait placés ventre à terre, en avant des travailleurs, et qui firent feu sur eux; au bruit de cette décharge, toutes Îles montagnes qui environnaient le fort retentirent des cris de sauvages qui s’appelaient et se répondaient, ce qui vraisemblablement dégoûta les assiégés de tenter une sortie, qu'ils étaient fort à portée de faire.
L'ouvrage de la nuit nous conduisit à un marais d'environ cinquante toises de passage, bordé par un coteau qui le mettait à couvert des batteries de la place, à l’exception de huit ou dix toises exposées à leur feu. Quoiqu’en plein jour, M. le marquis de Montcalm, pour accélérer les travaux, ordonna qu’on fit ce passage, comme celui d’un fossé de place rempli d’eau. Les sapeurs s’y portèrent avec tant de vivacité, qu’il fut exécuté dans la matinée même, malgré le feu très vif du canon et de la mousqueterie des ennemis, ce qui nous donna la facilité de pratiquer, avant la nuit, dans le marais, à force de rondins et de fascines, une chaussée capable de supporter l'artillerie. |
Sur les quatre heures du soir, des sauvages découvreurs rapportèrent qu’un corps considérable marchait au secours de la place par le grand chemin du fort Édouard. M. le chevalier de Lévis s’y porta aussitôt avec la plus grande partie des Canadiens et tous les sauvages. M. le marquis de Montcalm le suivit à la tête de la brigade de la Reine, de celle de Gaspé et de trois compagnies de grenadiers ; les trois autres, les brigades de la Sarre, de Royal-Roussillon et celle de Saint-Ours (milice), restèrent aux ordres de M. de Bourlamaque pour couvrir nos tranchées, nos bateaux et le camp. À six heures, M. le marquis de Montcalm était rendu sur le chemin du fort Édouard, où il se joignit à M. le chevalier de Lévis; malheureusement la nouvelle de la marche des ennemis était fausse : un Abénaquis avait eu peur et cru voir. La promptitude de notre mouvement, qui étonna les sauvages, servit au moins à augmenter encore la confiance qu'ils ont en nous, et à leur montrer qu’avec raison ils comptaient autant sur leur vigilance que sur la valeur des troupes françaises, qu’ils appellent leur mur d'appui. Avant la fin du jour, toutes les troupes étaient rentrées dans leur camp, et le travail du siège ne fut en rien dérangé.
La nuit du 8 au 9, on déboucha du marais par un boyau servant de communication à la seconde parallèle, qui fut ouverte sur la crête du coteau. C’est de cette parallèle qu’on devait partir pour établir les batteries de brèche, et, en la continuant, envelopper le fort et lui fermer la communication avec le camp retranché, laquelle jusqu'alors avait été libre. Ce travail fut très avancé dans la nuit même, quoique le feu de
place n’eût pas encore été aussi vif. La garde de la tranchée était, comme la nuit précédente, de trois compagnies de grenadiers ct de sept piquets.
Le 9, à huit heures du matin, les assiégés arborèrent un pavillon blanc, et le colonel Young, commandant d’un des bataillons du régiment de Royal-Américain, fut envoyé par le gouverneur pour proposer les articles de la capitulation. M. le marquis de Montcalm, après être convenu avec lui des points principaux, l’avertit qu’il ne pouvait donner sa parole pour aucun d’eux, qu'auparavant les sauvages ne les eussent acceptés; à cet effet, il assembla sur-le-champ un conseil général et y exposa les conditions auxquelles les Anglais offraient de se rendre et celles qu’il était résolu de leur accorder : il demanda aux chefs leur consentement, et s’ils pouvaient leur répondre que leurs je .ues gens ne les enfreindraient pas. Les chefs l’assurèrent unanimement qu'ils approuvaient tout ce qu'il ferait et qu’ils empêcheraient leurs jeunes gens de commettre aucun désordre. |
Après cette parole donnée solennellement par les chefs de toutes les nations, M. le marquis de Montcalm m’envoya pour rédiger la capitulation, dont la copie est jointe à cette lettre. Il eût pu exiger que la garnison se rendit prisonnière de guerre, et vraisemblablement elle en eût passé par cette condition; mais comment la colonie aurait-elle nourri vingt-cinq mille hommes de plus, tandis que les habitants de Québec sont réduits au quarteron de pain par jour ?
Avant de retourner à la tranchée, j’eus, suivant les instructions que j'avais reçues, la plus grande attention
à faire jeter le vin, l’eau-de-vie, toutes les liqueurs enivrantes, et les Anglais sentirent aisément de quelle conséquence il était pour eux de prendre cette précaution. À midi, la garnison sortit du fort avec ses effets et se retira, ainsi qu’on en était convenu, dans le camp retranché, dans lequel on fit passer un détachement de nos troupes demandé par les Anglais mêmes. M. de Montcalm ordonna aux ofliciers et interprètes attachés aux sauvages d’y demeurer jusqu’au départ des Anglais. M. de Bourlamaque prit possession du fort avec les troupes de la tranchée. Il se contenta de placer des gardes à la poudrière et aux magasins de vivres; le reste fut abandonné au pillage ; il eût été difficile de l'empêcher.
Malgré toutes les précaulions qu’on avait prises, les sauvages, entrés dans les retranchements des Anglais, voulaient piller leurs coffres ; ceux-ci s’y opposant, il était à craindre qu’il ne s’en suivit quelque grand désordre. M. le marquis de Montcalm y accourut sur-lechamp : prières, menaces, caresses, conseils avec les chefs, entremise des officiers et interprètes, qui ont sur ces barbares quelque autorité, il employa tout pour les arrêter et les contenir. Enfin à neuf heures du soir, il parut en être venu à bout; il obtint même qu'’outre le détachement de trois cents hommes, les officiers et interprètes stipulés par la capitulation, il marcherait avec les Anglais, pour les escorter jusqu’auprès du fort Édouard, deux chefs par nation. Ce ne fut qu’après cet arrangement qu’il me fit partir pour Montréal.
Tels sont les principaux détails de cette expédition. Vous recevrez par le premier bâtiment le plan du fort
et des attaques, l’état de la garnison, de l'artillerie et des munitions de guerre et de bouche qu'on y a prises. Il ne m’appartient pas d'apprécier le mérite d’une opération dans laquelle cinq mille cinq cents combattants, non compris les sauvages, ont pris un fort ct un camp retranché défendus par trois mille hommes et à portée d’être secourus par toutes les forces de la colonie anglaise. C’est aussi à mon général à vous rendre compte du zèle et de l’ardeur que tout le monde a témoigné dans cette occasion. Je sais seulement que, tant que le siège a duré, toute l’armée a été de service, soit au camp, soit dans les bois, pour les fascines, gabions et saucissons, soit à la tranchée ; qu’on y a fait six cents toises d'ouvrages, les boyaux ayant assez de largeur pour y charroyer deux pièces de canon de front: ce qui était indispensable, attendu que les abattis dont le terrain était couvert ne permettaient pas de faire passer l'artillerie sur les revers.
Si les ennemis eussent tardé à se rendre, on eût été en état de battre en brèche le 11; et le projet de M. le marquis de Montcalm était de faire en même temps donner l'assaut au fort et attaquer le camp retranché. M. de Bourlamaque eût été chargé de la première opération, M. le chevalier de Lévis de la seconde et M. le marquis de Montcalm se fût tenu entre deux, à portée de soutenir l’un et l’autre.
Nous avons eu environ soixante hommes tués ou blessés; du côté des Anglais, on compte environ deux cents hommes tués et cent cinquante blessés.
L’extrême difficulté d’un portage de six lieues à faire sans bœufs ni chevaux, avec une armée presque épui-
sée par la fatigue et la mauvaise nourriture, le défaut de munitions de guerre et de bouche, la nécessité de renvoyer les Canadiens à leurs récoltes déjà mûres, le départ de tous les sauvages des pays d'en haut et de presque tous les domiciliés : voilà les obstacles invincibles qui ne nous ont pas permis de marcher sur-lechamp au fort Édouard.
M. le marquis de Montcalm s'occupe maintenant à démolir le fort et le retranchement, à évacuer, déblayer et faire le portage à Carillon, d'où il ne compte pas être de retour avant la fin de ce mois. Vraisemblablement nous y finirons la campagne sur la défensive avec deux bataillons : les quatre autres seront employés à continuer les travaux commencés à Saint-Jean ; le chemin de ce fort à la prairie et celui de Sainte-Thérèse à Chambly.
Les deux bataillons de Berry sont arrivés à Québec en fort mauvais état. Une maladie épidémique contractée dans les vaisseaux a fait périr beaucoup de soldats et plusieurs officiers, et cette maladie n’est pas encore passée,
Permettez-moi de vous assurer que je cherche avec empressement toutes les occasions de me rendre de quelque utilité à mon général et à ma patrie, et que mon plus grand désir est de mériter vos bontés et les grâces qu'elles pourront me procurer.
P.-S. — Nous venons d'apprendre la nouvelle des violences commises le 10 au matin par les sauvages. Les Anglais, qui en ont une frayeur inconcevable, impatients de s'éloigner d’eux, voulurent se mettre en
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marche avant que notre escorte füt rassemblée et disposée : quelques-uns de leurs soldats leur avaient, malgré tous les avis donnés à ce sujet,, fait boire du rhum. Et qui, dans le monde, pourrait contenir deux mille sauvages de trente-deux nations différentes quand ils ont bu ? Le désordre commença par des Abénaquis de Panaouské, en Acadie, qui prétendent avoir essuyé de mauvais procédés des Anglais; leur exemple entraina les autres. Ils se jetèrent sur la garnison, laquelle, au lieu de faire bonne contenance, prit l'épouvante, ce qui les enhardit, la pillèrent, tuèrent une vingtaine de soldats et en emmenèrent cinq ou six cents; tous les officiers, accourus au bruit de ce désordre, firent les plus grands efforts pour l'arrêter, jusque-là qu’il y eut quelques grenadiers de notre escorte qui fur-nt blessés par les sauvages. Les Anglais publient eux-mêmes que M. le marquis de Montcalm, MM. de Lévis, de Bourlamaque et plusieurs autres ont couru risque de leur vie pour les sauver : car dans des cas pareils, les sauvages ne. respectent rien. Enfin on les apaisa et M. le marquis de Montcalm retira sur le champ environ quatre cents de ceux qui avaient été pris, qu'il fit habiller, et que, depuis, après le départ des nations, il a renvoyés au fort Édouard avec une escorte. Ceux que les sauvages ont amenés à Montréal ont été rachetés de leurs mains par M. le marquis de Vaudreuil, à grands frais et aux dépens du roi, et ils seront incessamment renvoyés à Halifax par un bâtiment expédié en paquebot.
M. le marquis de Montcalm a écrit deux lettres, l’une au général Webb, l’autre à milord Loudon, pour les
prévenir que ce désordre involontaire de la part des Français ne devait pas être pour les Anglais un prétexte de ne pas tenir la capitulation, et qu’il attendait de leur bonne foi qu’ils l'observeraient dans tous ses points. Vous trouverez ci-joint une copie de ces deux lettres, (Dépôt de la guerre, vol. 3457; pièce 121, original.)
APPENDICE, mi