‹ Les grands jurisconsultesChapitre 59 sur 93 · I. — DE MARCA., DOUJAT · texte numérisé non relu

I. — DE MARCA., DOUJAT

I. De Marca, né en 4594, fut un des grands personnages du dix-septième siècle. Il exerça d'abord diverses fonctions de magistrature. Devenu veuf en 4632, il entra dans l'état ecclésiastique , et devint successivement évoque de Conse-

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rans, archevêque de Toulouse et de Paris, et finalement cardinal. Il fut chargé à Rome de grandes négociations diplomatiques, qu'il sut mener à bonne fin. Ce qui doit faire classer Marca parmi les grands canonistes, c'est son livre célèbre, De la Concordance du Sacerdoce et de l'Empire, ouvrage plein d'érudition, qui, dans sa première édition, contenait quelques propositions peu orthodoxes, que l'auteur corrigea plus tard. De Marca mourut le 29 juin 4662.

II. Doujat. — Jean Doujat, qui naquit à Toulouse en 1609 d'une famille distinguée , et qui , lors de sa mort , survenue en 4688, était doyen des docteurs régents de la Faculté de Droit de Paris, avait dans le droit canon, qu'il professait, des connaissances très-étendues. Il en fit preuve dans une édition latine des Institutions du droit canonique de Lancelot, qu'il publia en 4682, avec de bonnes notes; puis dans une histoire, un peu écourtée, du droit canonique, qu'il publia en 4685, puis enfin dans un autre ouvrage, qui ne fut qu'un développement du précédent, et qu'il publia, en 4687, sous le titre de Prœnotionum canonicarum libn quinque. Mais, dans tous ces ouvrages, Doujat ne montre guère que de l'exactitude en exposant les idées d'autrui. Les vues personnelles et originales y manquent, et tout légiste qui ne fait que se rendre l'écho , même fidèle , des idées d'autrui, tout ce qu'il dit fùt-il exact, ne saurait être classé parmi les grands jurisconsultes.

Les deux canonistes français du dix-septième siècle dont nous allons parler un peu plus en détail, méritent mieux ce nom, Hauteserre surtout, qui ne fut pas inférieur aux deux grands canonistes italiens dont nous parlerons dans le dernier paragraphe de ce chapitre.

§ II. — HAUTBSERRE.

Hauteserre fut un des professeurs les plus distingués de l'ancienne Université de Toulouse, qui en compta un si grand nombre ; et pour y trouver un homme d'une égale vertu, il faudrait remonter à un professeur du quatorzième siècle, à Etienne Aubert, qui devint pape sous le nom d'Innocent VI.

Dans un livre comme celui-ci, où nous n'avons que le temps de saluer avec respect les hommes qui ont le plus contribué aux progrès des diverses branches du droit, nous ne nous étendrons pas sur la vie d'Hauteserre, que nous avons retracée'ailleurs (1). Mais nous ne pouvons nous dispenser de signaler ici de nouveau ce respectable personnage, comme un des plus grands canonistes qui aient honoré la France.

Hauteserre, dans sa longue vie, qui dura plus de quatrevingts ans, publia sur divers sujets quantité d'ouvrages, qui prouvent combien ses connaissances étaient vastes. Son Histoire d'Aquitaine , en particulier, contient une foule de documents dont se sont aidés , dans le siècle dernier, les savants auteurs de Y Histoire de Languedoc, et Savigny, dans le nôtre, pour son Histoire du droit romain au moyen âge. Mais ces ouvrages d'Hauteserre, quoique ayant un mérite fort grand, n'offrent pas l'importance de ceux qu'il composa sur le droit canon, et en particulier, de son Commentaire des Décrétâtes d'Innocent III , ouvrage analogue à celui que Cujas avait publié sur Papinien avec des soins particuliers, et l'on peut dire avec amour, pensant, avec raison, que tous les textes du prince des jurisconsultes romains étaient au-

(1) Notice sur la vie et les écrits d'Hauteserre, insérée dans le Recueil de ? Académie de Législation de Toulouse, t. vi, p. 378.

tant de pierreries , dont on ne pouvait comprendre tout le prix qu'en les rapprochant et les enchâssant de manière à en faire ressortir l'éclat. Les Décrétales d'Innocent III , dont le pontificat dura dix-huit ans, sont aussi les pierres les plus précieuses et les plus polies que saint Raymond de Pennafort eût employées pour le recueil de droit canon publié par Grégoire IX. Le commentaire d'Hauteserre sur ces Décrétales en faisait mieux ressortir la valeur, et nous ne doutons pas qu'il ait puissamment servi, dans notre siècle, à Hurter, pour mesurer l'étendue et la profondeur du génie d'Innocent III.

Le beau travail d'Hauteserre n'obtint pas, cependant, en France, tout le succès qu'il méritait, et l'oubli dans lequel ne tarda pas à tomber, chez nous, ce livre remarquable, ainsi que les autres œuvres d'Hauteserre, rappelle naturellement à l'esprit la réflexion d'Horace, que le succès des livres dépend souvent de circonstances tout à fait étrangères à leur mérite intrinsèque : habent sua fata libelli.

Il nous semble entrevoir les deux circonstances principales qui nuisirent au succès des œuvres d'Hauteserre dans notre pays. La première dut venir de la langue qu'employa ce savant homme dans ses écrits : ce fut le latin, dont l'usage, en France, était déjà abandonné par les savants comme par les hommes de lettres, et non sans raison. La langue française, en effet, par la rigueur et la clarté de sa syntaxe, convient parfaitement aux exposés scientifiques; et pour devenir agréable autant que claire, il ne lui manquait, avant le siècle de Louis XIV, que de la variété, du nombre et de la souplesse. Nos grands prosateurs de ce siècle mémorable lui avaient donné toutes ces qualités, qu'elle n'avait pas avant eux. Pascal lui donna du trait, Bossuet, de la majesté, Fénelon, de la grâce et de l'harmonie. Pourquoi continuer alors à se servir d'une langue morte, qui ne conservait plus aucun avantage sur la nôtre, alors surtout que les autres nations l'avaient abandonnée aussi?

C'est cependant ce que fit toujours le vieux Hauteserre, dont le langage latin, quoique très-correct, ne pouvait que paraître suranné aux lecteurs de Pascal et aux auditeurs de Molière.

Une autre circonstance qui dut nuire, en France, aux œuvres d'Hauteserre, c'est que ce grand jurisconsulte ne pouvait qu'improuver les empiétements, de plus en plus grands, que se permettaient, de son temps, les parlements sur la juridiction ecclésiastique. Dans les premiers siècles du moyen âge, la juridiction de l'Église, secondée qu'elle était par l'opinion publique du temps, avait certainement empiété sur les juridictions séculières; mais depuis Philippe le Bel, les légistes surent donner au courant de l'opinion une autre direction; et sous Louis XIV, les parlements, en accueillant avec une facilité extrême les appels comme d'abus dirigés contre les sentences ecclésiastiques, avaient fini, très-évidemment, par porter la main sur l'encensoir. Un livre fameux, le Traité de l'abus, de Févret, avait été publié tout exprès pour colorer d'un vernis de droit* ces entreprises sacrilèges. Le clergé de France, dans une de ses assemblées générales, confia à Hauteserre le soin honorable de réfuter ce livre (1), et cette réfutation allait paraître, quand la mort frappa son respectable auteur, le 27 août 4682. La réfutation ne fut imprimée que plusieurs années après ; mais la désapprobation qu'Hauteserre témoignait , tout haut, au sujet des empiétements des parlements sur le pouvoir spirituel , ne devait pas porter les avocats à citer souvent au Palais, devant des parlementaires, dont plusieurs étaient entachés de jansénisme, les ouvrages,

(1) Dans notre notice citée plus haut, nous avons reproduit la lettre que l'Assemblée générale du clergé de France fît adresser à Hauteserre ; c'est une des plus honorables que jamais jurisconsulte ait reçue.

toujours parfaitement orthodoxes d'Hauteserre, auquel les nations étrangères rendirent plus de justice que la nôtre. Pour montrer tout le cas qu'on faisait de lui en Italie, il suffit de dire que ses œuvres complètes furent réimprimées à Naples, en onze volumes in-4°, de Tannée 4777 à l'année 4780, un siècle, par conséquent, après la mort de l'auteur. Est-il un seul des jurisconsultes du siècle présent, dont les œuvres aient quelque chance d'être réimprimées à cet intervalle?

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