‹ Les grands jurisconsultesChapitre 60 sur 93 · III. — THOMASSIN · texte numérisé non relu

III. — THOMASSIN

Le Père Thomassin, de la congrégation de l'Oratoire, né à Troyes en 4649, fut, à la fois, un savant théologien et un profond canoniste. Nous n'avons rien à dire du théologien, si ce n'est qu'il sut, dans des matières difficiles, sur celle de la grâce en particulier, se maintenir dans la plus parfaite orthodoxie, dès que Rome eut condamné les erreurs de Jansénius ; mais le canoniste mérite une mention spéciale dans notre galerie de jurisconsultes, parce que l'ouvrage qui fit sa réputation exigeait une science très-vaste et beaucoup de discernement.

Jusqu'à la Révolution française, le clergé possédait, dans tous les pays catholiques, des biens immenses, qu'on désignait sous le nom de Bénéfices. Ces biens n'étaient pas régis par une administration publique, comme le sont aujourd'hui, dans tou* les pays de l'Europe, les biens de l'État; ils étaient administrés par l'ecclésiastique qui en avait été investi pour acquitter les charges spirituelles, primitivement imposées par les donateurs. L'Église était toujours réputée propriétaire des bénéfices, mais le bénéficier en avait la jouissance viagère. En un temps où les ecclésiastiques ne recevaient aucun traitement de l'État, on comprend combien les matières bénéficiâtes offraient d'intérêt,

et les difficultés qu'elles présentaient étaient immenses. Il fallait d'abord déterminer, par rapport à chaque bénéfice, les personnes qui avaient le droit d'y nommer. Il fallait ensuite régler comment en devaient être acquittées toutes les charges spirituelles et temporelles ; fixer enfin les cas dans lesquels le bénéficier en encourait la privation. Des milliers d'ouvrages furent écrits sur ces matières difficiles, et l'un des meilleurs fut certainement celui que publia le P. Thomassin , sous ce titre : Discipline ecclésiastique sur les bénéfices et les bénéficiers. L'ouvrage n'eut pas moins de trois volumes in-folio, qui furent publiés d'année en année, de 4680 à 4682. Ce grand travail fit, tout de suite, autorité dans tous les pays catholiques, et il fut si complet que tout ce qui fut écrit plus tard sur les matières bénéficiâtes, n'en fut que la répétition ou l'abrégé. Ce livre fut si apprécié par le pape Innocent XI, qu'il voulut attirer l'auteur à Borne ; mais Louis XIV, à qui le pape fit exprimer son désir par le cardinal Casanate, bibliothécaire de Sa Sainteté, répondit que le Père Thomassin faisait trop d'honneur à la France pour qu'il pût consentir à s'en priver. Le Père Thomassin mourut en 4695. Comme presque tous les États catholiques se sont, aujourd'hui, emparés des bénéfices, pour y substituer un traitement aux ecclésiastiques ayant charge d'âmes, l'ouvrage le plus remarquable qu'eût publié le P. Thomassin offre maintenant peu d'intérêt. Il n'en est pas cependant entièrement dépourvu. Outre qu'on aime à voir la manière dont ce savant canoniste résolvait de graves problèmes de droit, il est, de plus, certaines maximes admises dans notre droit actuel, qu'on ne peut bien comprendre, qu'à la condition de connaître les dispositions du droit canon sur les bénéfices, d'où elles ont été tirées. Telle est, en particulier, la célèbre maxime : Spoliatus ante omnia restituendus, invoquée à chaque instant chez nous en matière d'actions possessoires, et dont les

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légistes qui n'ont pas étudié le droit canonique exagèrent habituellement la portée.

§ IV. — fàgnan et luca.

Les dictionnaires biographiques d'hommes célèbres fournissent une preuve assez triste de la futilité des hommes, qui attachent presque tous la renommée à des œuvres éphémères et sans valeur, plutôt qu'à des ouvrages éminemment utiles. On trouve, en effet, dans tous les biographes, les noms de milliers de littérateurs médiocres et d'avortons d'artistes, dont la célébrité d'un jour ne tint qu'à des circonstances du moment, et ne fut qu'une affaire de mode, tandis que bien souvent des hommes, auteurs de travaux très -remarquables, y sont complètement omis ou n'y occupent que quelques lignes. Dans les recueils biographiques publiés en France, par exemple , il en est qui n'indiquent pas même les noms de deux grands canonistes que produisit l'Italie au dix-septième siècle, de Fagnan et du cardinal de Luca. On trouve cependant sur le premier quelques lignes dans Feller et dans Michaud, mais du cardinal de Luca, qui fut un jurisconsulte du plus grand mérite, pas un seul mot, Ne verbum quidem I

Comment expliquer une si étrange prétention ? Elle tint à la même cause qui étouffa, en France môme, la renommée d'Hauteserre. Les canonistes français, laïques pour la plupart, grands prôneurs qu'ils étaient de ce qu'ils appelaient les Libertés de l'Eglise gallicane, n'admettaient pas qu'un jurisconsulte italien pût, en droit canon, avoir le sens commun. Dire alors d'un livre que c'était l'œuvre d'un auteur d'au-delà des monts, cela voulait dire qu'il devait être plein d'erreurs d'un bout à l'autre, et cette manière leste et cavalière de traiter des auteurs graves était commode, parce qu'elle dispensait de toute réfutation. Mais la vérité est que

la. France n'eut jamais de canonistes plus instruits que les canonistes italiens Fagnan et Luca.

I. Fagnan. — Fagnan, né en 4598, fut, pendant quinze ans, secrétaire de diverses congrégations de cardinaux, parce qu'il était considéré en Italie comme l'oracle du droit canon, qu'il avait étudié avec amour dès ses plus jeunes années. Il composa, en 4664, par ordre du pape Alexandre VII, un commentaire sur les Décrétâtes de Grégoire IX, où il fit entrer toutes les additions faites au droit canon par les papes postérieurs. Ce bel ouvrage n'occupait pas moins de trois volumes in-folio, et fut réimprimé à Venise en 1678, vingt ans après la mort de l'auteur, survenue en 4657, par conséquent.

II. Luca. — Jean-Baptiste Luca naquit, en 4647, à Venozza, dans la Basilicate, d'une famille très-obscure, et s'éleva par son seul mérite jusqu'à la pourpre romaine. Ce qui lui valut cette dignité éminente, ce fut son immense science, dont il donna d'abord des preuves irrécusables dans des Notes, très-intéressantes, sur le concile de Trente, et qui brilla encore davantage dans sa grandiose compilation de droit ecclésiastique, qu'il publia, quelques années avant sa mort, sous le titre mérité, de Théâtre de justice et de vérité, Theatrwn justitix et veritatis. Luca, dans ce grand ouvrage, fait constamment preuve d'un esprit éclairé, dégagé de toute passion, et ne recherchant partout que le Vrai et le Juste. Ce savant homme mourut en 4683, à l'âge de soixante-six ans ; et si nous voulions louer ses œuvres par le détail comme elles méritent de l'être, ce n'est pas quelques lignes que nous aurions dû lui consacrer, mais un chapitre, ce qui veut dire que nous sommes obligé, pour ne pas sortir de notre cadre, de nous en tenir aux quelques mots que nous venons d'écrirç»

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