CONCLUSION DU LIVRE
Nous terminons ici notre livre, parce que nous nous sommes fait une loi absolue de n'y parler que des jurisconsultes morts. Il eût été beaucoup plus long si nous avions voulu parler aussi des vivants. Il n'est, en effet, aucune des brandies du droit, qui ne soit, à l'heure présente, cultivée en Europe par des juristes d'une rare distinction. Sans sortir de la France, il nous serait facile d'en citer plusieurs, auprès desquels pâlissent quelques-uns des noms que nous avons recueillis et mentionnés avec honneur. Mais quand on parle de personnes vivantes, les éloges ressemblent toujours à des flatteries, et les critiques, si légères qu'elles soient, à des satires malveillantes.
Un autre motif nous a empêché de louer jamais des auteurs vivants ; c'est qu'ayant écrit pour l'instruction morale de la jeunesse, nous avons toujours voulu pouvoir juger l'auteur en même temps que les écrits. Or, nul homme ne peut être jugé qu'après sa mort; tel qui a bien commencé pouvant mal finir.
Nous n'avons donc plus pour terminer notre œuvre, qu'à tracer, en traits plus marqués encore que nous ne l'avons fait en la commençant, la haute mission du jurisconsulte, qu'il faut se garder de confondre avec celle du légiste, voué uniquement aux affaires et à la défense des intérêts de ses clients.
Le légiste, homme d'affaires, obéit an texte de la loi avec un respect servile. Il croit inutile ou môme téméraire de rechercher si elle est bonne ou mauvaise, et il s'en tient toujours dans l'application des textes les plus iniques à la maxime : Dura lex, sed lex.
Le jurisconsulte a un sentiment plus élevé de sa mission. Ce n'est que devant les lois divines , immuables de leur nature , qu'il incline humblement son front, parce que le vase n'a pas le droit de demander au potier pourquoi il lui a donné telle forme plutôt qu'une autre. Quant aux lois humaines , le jurisconsulte se croit en droit de les scruter toutes, et d'en peser toutes les raisons. Ces lois ont beau être parfaitement claires dans leur texte, il ne s'y soumet avec respect qu'autant qu'elles ne répugnent pas à sa conscience. S'il les croit injustes, il ose leur déclarer la guerre. Il les attaque avec l'arme , toujours puissante , du raisonnement ; il les discrédite dans l'esprit des peuples si fort et si bien que les juges, frappés eux-mêmes de l'iniquité de la loi, et secondés bientôt par l'opinion universelle, finissent par refuser résolument de l'appliquer. C'est ainsi que Dumoulin, au nom des principes de la justice éternelle, attaquait hardiment tous les droits féodaux qui lui semblaient odieux ou excessifs, et que souvent, en présence d'une coutume non contestée, il osa dire que cette coutume était tellement inique qu'il ne fallait pas la suivre.
D'autres fois, au contraire, quand le jurisconsulte trouve la loi juste, si elle ne dit pas tout ce qu'elle voulait dire, il l'étend à une foule de cas qu'elle n'a point prévus : son texte, trop court, est pour le jurisconsulte qui l'interprète, comme un grain de sénevé % que les soins incessants d'une interprétation habile font germer, et dont ils finissent par faire un grand arbre.
Pour qu'un légiste puisse mériter le nom de jurisconsulte, il faut donc absolument qu'il sache distinguer les
lois mauvaises et odieuses, qu'il faut chercher à étouffer, des lois bonnes et sages qu'il faut indéfiniment étendre, et il ne peut faire ce classement que lorsqu'il a dans l'esprit un type idéal, auquel il compare la loi qu'il interprète, la jugeant bonne ou mauvaise, suivant qu'elle se rapproche de ce type ou qu'elle s'en éloigne.
Mais où le jurisconsulte trouvera-t-il ce type régulateur, qu'aucun objet corporel ne saurait lui fournir? Il ne peut le trouver que dans les profondeurs mystérieuses de la conscience, que Dieu éclaire d'une lumière constante tant que l'homme, par de mauvaises passions, ne l'obscurcit point.
Tout homme qui aspire à devenir jurisconsulte doit donc avoir les doctrines matérialistes en horreur à la fois et en pitié. Combien les jurisconsultes doivent donc, aujourd'hui, s'attrister de voir des hommes intelligents professer un matérialisme tellement abject, qu'ils ravalent l'homme bien plus que ne l'avaient fait les sociétés païennes de l'antiquité !
Il existe, de nos jours, toute une armée de savants, qui fouillent incessamment la terre, dans le but d'y trouver pour l'homme non des titres d'honneur, mais des preuves de bassesse et d'ignominie, pour y trouver des preuves d'une origine toute bestiale, et en conclure que ses destinées sont toutes bestiales aussi. Ils osent dire, ces pauvres insensés, que l'homme n'est qu'un être né du singe ; et pour le prouver, ils fouillent les entrailles de la terre, y cherchant toujours des débris fossiles antérieurs à la période qu'embrassent les récits de Moïse, voulant démontrer par là la présence de l'homme sur la terre en des temps plus anciens que ceux où Moïse fait remonter la création d'Adam.
Les païens de l'antiquité, malgré l'impureté de leurs mœurs, se fussent scandalisés d'une pareille recherche, et l'eussent taxée d'impiété abominable, eux qui, loin de faire naître l'homme de la brute, supposaient une filiation divine à tous les hommes qui s'élevaient au-dessus des autres par
l'intelligence ou le courage. Qu'aurait pensé, par exemple, de nos géologues matérialistes, le poète païen qui a fait de l'homme cette description magnifique : « Dieu lui a donné un front sublime , lui a ordonné de contempler le ciel, et d'élever son visage vers les astres (4). » Il eût pris certainement en pitié ces savants myopes, qui détournent leurs regards de la voûte des cieux, et ne les dirigent que vers les profondeurs de la terre, préférant un débris de zoophyte, dans lequel ils voient le premier effort d'une nature inconsciente, pour créer, à son insu, un être d'un ordre supérieur, à la lumière d'une étoile.
Les jurisconsultes doivent, à plus forte raison, déplorer de si honteuses erreurs. Les seuls hommes qui doivent s'en réjouir ce sont ceux , et le nombre en est toujours trop grand, qui voudraient opprimer leurs semblables et les traiter comme des brutes. Si l'homme, en effet, n'était qu'un singe perfectionné, qui oserait soutenir que tous les hommes qui couvrent maintenant la face de la terre, sont les enfants du même singe mâle et du même singe femelle ! Le planteur ressaisirait alors son fouet, armé de lanières de plomb, pour ensanglanter les épaules du nègre, avec qui il nierait toute parenté par le sang ! Et tous les despotes fouleraient aux pieds leurs sujets avec plus de brutalité que les empereurs romains, parce qu'ils auraient plus de raison qu'eux de se croire d'une race supérieure à la leur et de s'ériger en demi-dieux!
Mais les géologues matérialistes ont beau faire, ils ont beau perforer les nombreuses couches solidifiées de notre globe : quoi qu'ils fassent, leurs coups de pioche n'entameront jamais le Pentateuque. Quand même ils parviendraient à trouver entre les ossements actuels de l'homme et ceux
(1) Os homini sublime dédit, cœlumque tueri Juaeit, et erectos ad sidéra tollere vultus.
d'êtres qui auraient vécu avant la dernière révolution terrestre, une apparente identité, que prouverait cette similitude? Absolument rien.
Est-ce que l'homme ne se compose que d'un corps? Est-ce qu'il n'a pas une âme, et une âme capable de connaître Dieu et de l'aimer? Or, c'est le Créateur qui donne les noms aux êtres qu'il a évoqués du néant. Il aurait pu se jouer, durant des millions de siècles, à faire produire par les éléments, qui lui obéissent, des êtres dont la charpente osseuse aurait été en tout semblable à celle de l'homme, et l'instinct plus admirable que celui du castor, ce n'est pas à dire que ces êtres fassent semblables à nous et méritassent le nom d'homme. Dieu n'a donné ce nom sacré , ce nom au-dessus des noms de toutes les autres créatures (4), qu'à l'être composé de corps et d'âme , qu'il anima de son souffle pour être le père d'une race innombrable, d'une race capable, comme lui , de connaître, d'aimer et de servir son Créateur ; et c'est de ce seul être que sont né* tous ceux qui maintenant sur la terre sont capables d'aimer Dieu , aussi bien les races jaunes, les races cuivrées et les races noires , que la race blanche. C'est uniquement parce que tous ces êtres descendent du même homme et de sa compagne, qu'ils sont tous frères par le sang, et qu'aucun n'a le droit d'opprimer l'autre , alors qu'il a le droit de dompter et d'asservir tous les autres êtres de la création.
Cette identité d'origine de toutes les races humaines est pour le jurisconsulte une vérité de premier ordre, parce qu'elle est la base première de tout le droit ; et c'est parce que les jurisconsultes romains ne la virent jamais avec autant de netteté que nous, que leur droit resta si imparfait et
(1) Sans en excepter les esprit célestes, puisqu'il s'applique au Christ, et comprend, comme mot générique, les deux sexes, par conséquent, la Reine même des Anges.
502 LBS GRANDS JURISCONSULTES.
fut toujours déparé par l'odieuse institution de l'esclavage. Ces grands esprits ne niaient pas précisément l'unité d'origine de toutes les races humaines ; ils ne manquaient pas d'applaudir au théâtre , à la belle parole de Térence : Je sois homme, rien d'humain, par conséquent , ne m'est étranger : Homo sum, et nihil humani a me alienum puto. Mais ils ne croyaient à cette unité d'origine de toutes les races que faiblement. C'est pour cela que tous les peuples de l'antiquité tenaient à honneur de se dire autochthones ou indigènes, expressions dont l'une grecque, l'autre latine , ont le même sens, et signifiaient un peuple né sur la terre même qu'il habitait, comme les chênes de ses montagnes et les plantes aquatiques de ses fleuves. Avec de tels préjugés, les peuples vainqueurs, se jugeant toujours d'une race supérieure à celle des peuples vaincus, ne se faisaient nul scrupule de traiter leurs esclaves comme ils traitaient les bêtes de somme. Pour effacer ces préjugés cruels autant qu'invétérés, il ne fallut rien moins que le sang de l'Homme-Dieu.
Mais si l'abolition graduelle de l'esclavage est, dans l'ordre social , le plus grand bienfait dont l'humanité soit redevable à l'influence des idées chrétiennes, il est bien loin d'être le seul. On peut affirmer, au contraire, que depuis les jurisconsultes romains jusqu'à nous, il ne s'est pas accompli, en une partie quelconque du droit, un seul progrès qui n'ait pas été l'effet de l'esprit chrétien plus senti et mieux compris. C'est cet esprit qui a modéré tous les pouvoirs et protégé toutes les faiblesses. Grâce à lui, le pouvoir du père sur les enfants, et celui de l'époux sur l'épouse, ne sont devenus que des pouvoirs de protection. Grâce à lui, toutes les barrières entre les nations, restées, durant toute l'antiquité païenne, absolument infranchissables, ont presque entièrement disparu. Grâce à lui, les êtres les moins favorisés sous le rapport de la fortune, ont fini par acquérir une part plus grande dans la puissance publique, que les prolétaires de
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l'antiquité ne purent jamais la rêver. Grâce à lui, les criminels eux-mêmes ont vu leur sort adouci ; et de cruelles qu'elles étaient dans toute l'antiquité , les peines sont devenues purement réformatrices.
Ce n'est donc pas dans la philosophie de Platon, pas plus que dans celle de Zenon et d'Épictète, que le jurisconsulte doit aller chercher le type d'après lequel il doit juger si une loi est bonne ou mauvaise, si, comme nous l'avons dit, il doit en couper les racines pour l'empêcher de s'étendre, ou bien, au contraire, en recueillir précieusement les rejetons pour en favoriser la reproduction d'une manière indéfinie. Le type de toutes les bonnes lois est dans l'Évangile, ou, pour mieux dire, dans l'esprit évangélique, qui se détache de l'Évangile, comme le parfum de la fleur, et que les consciences droites et délicates peuvent seules saisir.
Horace recommandait à tous ceux qui voulaient acquérir quelque distinction dans les lettres, de feuilleter sans cesse les chefs-d'œuvre de. la littérature grecque. Nous croyons pouvoir dire avec plus de vérité aux jeunes légistes, pour qui nous avons composé ce livre : Si votre ambition, Jeunes gens, se borne à connaître les rudiments du droit, vous les trouverez assez bien exposés dans les Institutes de Justinien et dans une foule d'autres livres. Mais si vous voulez en suivre le développement admirable à travers les âges, si vous concevez surtout la noble ambition de contribuer vousmême à ce développement, si, pour tout dire en un seul mot, vous voulez devenir jurisconsultes, nourrissez-vous surtout de l'Évangile et de son esprit.
Pour quiconque se pénètre bien de cet esprit, la science du droit devient la première des sciences humaines, parce que c'est la plus utile à l'humanité. On se porte alors à son étude avec amour, ou, pour mieux dire, avec passion, et l'on ne vise qu'à faire du bien, non-seulement aux frères du moment présent, que l'on voit et dont on peut toucher la
main, mais encore aux frères de l'avenir, auxquels il n'est pas défendu de songer ; mais il est absolument nécessaire pour cela de se placer au point de vue chrétien, et d'entrer dans l'atmosphère chrétienne.
Il est des personnes qui supposent que le sentiment dn Beau, non-seulement est inné, ce qui est vrai, mais encore qu'il ne reçoit, pour son développement, aucune influence des milieux où vit l'artiste. En cela, leur erreur est grande, et manifestement condamnée par l'expérience de tous les siècles. Quiconque n'a sous les yeux que de beaux types, acquiert par là même un sentiment si sûr du Beau, que tout ce qui s'en écarte tant soit peu lui cause une répulsion naturelle, dont il serait souvent dans l'impossibilité d'indiquer la cause : il affirme une imperfection, quoiqu'il ne puisse dire où elle est.
Il en est de même du Juste. Le germe en est inné dans nos âmes ; mais les milieux peuvent lui donner une extension à laquelle les hommes moins bien entourés n'arrivent jamais: et si les artistes se forment dans les musées, où ils n'ont sous les yeux que des chefs-d'œuvre, les jurisconsultes, comme les saints, acquièrent ce qu'on peut appeler la délicatesse du Juste, moins dans les écoles que dans les églises ; et bien des questions difficiles pour les publicistes ou les juristes qui ne connaissent pas les lieux où l'on prie, ou qui en ont désappris les chemins, ne le sont point pour eux.
C'est faute de se placer à ce point de vue que tant de personnes aujourd'hui croient avancer quand elles reculent, confondant le mouvement, qui peut s'opérer dans les mêmes conditions, en deux sens complètement opposés, avec le progrès, qui n'est que le mouvement vers le bien, et ne peut jamais dévier, d'un cheveu, de la direction où il s'est originairement produit, sans se rapprocher du mal par là même.
Cette confusion déplorable entre le mouvement et le pro-
grès est si commune aujourd'hui qu'elle existe, en France, depuis plus d'un siècle, chez quantité de personnes qui se croient très-éclairées, et qui poursuivent sincèrement ce qui est mal, dans la pensée que c'est le bien. Que de personnes graves, par exemple, soutiennent de bonne foi, que la liberté illimitée de la presse est un bien , et qu'il faut dès lors y tendre toujours, tandis que cette liberté est, aux yeux de toute personne imbue de? idées chrétiennes, un mal évident. Pourquoi? C'est la chose du monde la plus facile à montrer. Le christianisme c'est l'Évangile, et l'Évangile c'est la loi d'amour, à tel point que ces deux expressions s'emploient, à chaque instant , l'une pour l'autre. Il est donc d'une parfaite évidence pour tout chrétien, qu'il n'y a rien de plus opposé à sa loi que ce qui affaiblit la charité. Or, la liberté de la presse l'augmente-t-elle ? Quel est celui de ses partisans les plus fanatiques qui oserait le dire? La vérité pure' est que cette liberté illimitée est une des plaies les plus saignantes et les plus dangereuses du temps présent, parce qu'elle ne fait qu'engendrer des divisions et surexciter les haines. C'est à elle qu'on doit de voir aujourd'hui les hommes de chaque parti déchirer à belles dents quiconque suit un parti différent, et c'est pitié de voir combien de jeunes hommes gâtent à la fois leur esprit et leur cœur, en mèine temps que leur plume, à cette triste tâche. Au lieu d'employer leurs talents à faire progresser les sciences ou à cultiver les arts, ils n'en usent que pour enfoncer chaque jour des épingles dans les chairs de leur prochain. Quelle aberration, pour ne pas dire quel crime !
On peut en dire autant de la liberté illimitée des réunions, qui ne peut qu'exciter les fureurs démagogiques dans celles où les hommes se rendent par intérêt, et des débordements de mœurs effroyables dans celles où ils ne cherchent que le plaisir.
Au lieu de poursuivre ce triste idéal de libertés malfaisan -
JE
tes ou malsaines, comme on le fait, en France, depuis plus d'un siècle, les hommes de talent et de progrès doivent travailler dans un sens diamétralement opposé, et il est triste d'en voir si peu qui le comprennent. Le christianisme , en effet, qui est la seule loi du progrès, a-t-il dans le monde complètement atteint son but principal, qui est toujours de protéger les êtres faibles , parce que les êtres forts se protègent assez eux-mêmes? Non, mille fois non. Il est évident pour nous que les lois françaises et, nous le craignons bien, celles d'aucun autre peuple non plus ne protègent suffisamment ni l'enfance, ni l'adolescence, ni les femmes, ni les vieillards, ni le menu peuple, et c'est par l'indication des vices principaux que nous apercevons, sous ce rapport, dans les lois françaises , que nous allons terminer notre ouvrage.
Et d'abord, dès le premier âge, l'enfant est-il assez protégé? Non certainement. Sans vouloir traiter la question délicate des tours des hospices, aujourd'hui supprimés, nous constatons avec douleur que la loi française tue bien souvent l'enfant qui vient de naître, quand elle n'en a pas fait périr le germe dans les entrailles de la mère, par la défense absolue qu'elle prononce de rechercher la paternité hors mariage, ce qui est, à nos yeux, une monstruosité.
Quoi donc! L'oiseau le plus frêle aide sa compagne à construire son nid, et, quand elle couve, va lui porter la becquée ; et l'homme libertin est autorisé par la loi française à délaisser sans nul secours la pauvre fille qu'il sait avoir fécondée en l'abusant. Quelle indignité ! Par une fausse pruderie, qui prétexte les inconvénients des scandales, notre loi devient homicide. Pour éviter à un homme riche, ceux qui ne le sont pas n'ayant rien à craindre de ce côté, ce qui kne pourrait jamais être pour lui , en cas d'erreur judiciaire , qu'une perte d'argent, elle abandonne la mère, si elle est pauvre, et son fruit infortuné au sort le plus déplorable. On
ne saurait compter les avortements, les infanticides, les suicides, les déshonneurs irréparables de jeuues filles ingénues, particulièrement de domestiques, qu'amène chaque jour cette législation immorale, qui offense le sentiment chrétien au plus haut degré. Si les femmes rédigeaient les lois, permettraient-elles des choses aussi révoltantes! La morale aurait-elle donc deux faces, et, ce qui est le comble de l'iniquité aux yeux de tout un sexe peut-il être licite aux yeux de l'autre? La loi pourvoirait à tout en laissant les magistrats libres d'autoriser la recherche de la paternité toutes les fois que des indices graves les y porteraient, et de prononcer, d'un autre côté, des peines très sévères contre la fille-mère qui aurait accusé un homme injustement, ce qui suffirait certainement pour empêcher les chantages.
L'enfant, sorti du premier âge, est-il aussi suffisamment protégé par la loi française? Non. La loi devrait exiger absolument que tout enfant reçût une instruction suffisante de sa religion, constatée par un ministre de son culte ; car la dignité essentielle de l'homme, et le seul caractère qui le sépare, d'une manière absolument infranchissable, de la brute, c'est, avons-nous dit, de pouvoir adorer Dieu. C'est donc un crime de lèse-humanité évident, que de priver l'enfant de cette lumière. Il serait moins barbare de crever ses yeux pour l'empêcher de voir le soleil.
L'adolescence est-elle suffisamment protégée par nos lois? Non. Les jurisconsultes de Rome, écrivant sous un ciel plus chaud que le nôtre, où l'homme par conséquent était formé plus tôt, avaient reconnu et enseigné, durant douze siècles, que jusqu'à vingt-cinq ans accomplis, l'adolescent mérite une protection spéciale contre ses entraînements ;,et, dans un climat plus froid, notre loi livre un jeune homme de vingt et un ans, sans la moindre défense, à la cupidité des usuriers
et aux pièges des courtisanes! Quelle liberté malheureuse et fatale pour le jeune homme !
Et la femme, est-elle assez protégée? Non encore. La jeune fille pauvre, nous l'avons dit, ne Test pas assez dans les maisons où elle sert, ni dans les ateliers où elle travaille. Les épouses et les veuves de toute condition ne le sont pas assez non plus. Les épouses ! Se peut-il qu'en des pays chrétiens un mari puisse, sans que sa femme ait le droit de s'arracher à ses bras lascifs, entretenir des concubines tant qu'il voudra ! La loi ne lui permet pas d'en avoir une seule dans la maison conjugale , et elle a bien fait. Mais c'est une chose d'une immoralité révoltante qu'il puisse en entretenir au dehors des nuées, pourvu qu'il y mette de la discrétion, et ne produise pas avec effronterie les concubines sur les pas de sa femme, pour ajouter l'outrage à sa criminelle infidélité. Les époux s'étant promis une fidélité réciproque, le mari qui viole son serment est aussi coupable que la femme qui oublie le sien ; et c'est l'incontinence des princes, que les légistes voulaient ménager, qui fit admettre, dans l'ancien droit français , entre l'adultère du mari et celui de la femme, quant au droit de l'époux offensé de demander la séparation de corps, une différence que le droit canon n'admit jamais. Comme la femme adultère peut introduire dans la famille des enfants qui n'appartiennent pas au mari, on comprend que dans un intérêt social elle soit punie plus sévèrement que le mari infidèle ; mais l'épouse chaste ne doit pas souffrir des fautes de celles qui ne le sont point. Tout au contraire, plus un vice mérite d'être puni , plus la vertu opposée à ce vice doit être protégée et encouragée.
Les veuves sont-elles suffisamment protégées? Non encore. Dès le berceau du christianisme dans les Gaules, les veuves eurent, au Nord, des douaires ; au Midi, des augmenta de dot, et un droit de succession sur les biens de leurs maris, quand
elles étaient pauvres. Et aujourd'hui, après quatorze siècles de christianisme, les veuves françaises n'ont plus ni douaire, ni augment de dot, ni môme de quarte pauvre ! Quand un mari riche a négligé de tester, la pauvre veuve ne trouve souvent, après sa mort, que des enfants ingrats qui lui font attendre le pain , ou des proches de son mari, gorgés des biens qu'ils ont trouvés dans sa succession, qui ne lui en donnent pas une bouchée !
Il est temps que ces scandales cessent. Il faut absolument donner aux veuves un droit de succession sur les biens de leurs maris, et le leur donner à titre de réserve; tandis que le droit de succession, qu'il est juste aussi d'accorder aux maris, ne doit pas l'être au même titre. Cette différence est nécessaire pour rétablir l'équilibre entre l'être faible et l'être fort. Si la femme a dépendu de son mari toute sa vie, il est juste que sa dépendance cesse quand son âme va se dégager des attaches du corps. C'est le seul moyen de protéger contre les maris cupides, comme il s'en rencontre partout, quantité de mères trop aimantes pour se résoudre, malgré toutes les indignités de leurs maris, à demander à la justice une séparation de corps, quand ce remède à leurs maux leur semble devoir ternir et ruiner l'avenir de leurs enfants.
Mais, sans considérer leur position particulière de fille, d'épouse, ou de veuve, les femmes, en général, sont-elles assez protégées par les lois françaises, qui, en ce point cependant, ne sont pas plus attardées que celles de tous les autres peuples du monde? Non; mille fois non. Nos lois ne font aux femmes une part assez large ni dans l'ordre civil, ni dans l'ordre politique.
Dans l'ordre civil d'abord. Quand la nature fait aux femmes une part si grande dans la famille, pourquoi la loi la
510 LES GHÂNDS JUKISOONSULTES.
fait-elle si petite? Que de sœurs aînées sont en mesure de remplir auprès de frères plus jeunes qu'elles, le rôle que remplit si bien l'illustre Pulchérie auprès de son frère Théodose le Jeune, dont elle fit l'éducation, et dont elle inspira ensuite tous les actes qui firent honneur à son gouvernement! Que de tantes intelligentes et affectueuses rempliraient aussi le même office avec bonheur auprès de leurs neveux, et surtout de leurs nièces ! Pourquoi donc la loi française exclut-elle les femmes , excepté la mère et les aïeules, de toute tutelle, même de pupilles de leur sexe? Pourquoi va-t-elle jusqu'à leur enlever le droit d'opiner dans les conseils de famille? Pourquoi frapper ainsi, sans cause raisonnable, dans ses affections, une femme qui ne demande qu'à se dévouer, et dans leurs intérêts pécuniaires, et surtout moraux, de pauvres pupilles, à qui son dévouement pourrait procurer des avantages infinis?
Mais si, dans la famille, la loi française fait aux femmes une part trop petite, dans l'ordre politique elle la fait nulle, et c'est une exclusion contre laquelle l'instinct chrétien proteste encore. Que de femmes n'a-t-on pas vu qui ont su gouverner, avec la plus grande habileté et la plus grande énergie, des royaumes et des empires! Les histoires en sont pleines. Sans remonter à l'antiquité, quels hommes ont jamais montré plus de sagesse , de fermeté , de courage, que la reine Blanche, qu'Isabelle de Castille, que la duchesse de Bragance, que Jeanne de Blois, que Marie- Thérèse ! Pour le génie du gouvernement, qui Ta possédé à un plus haut degré qu'Elisabeth d'Angleterre et la seconde Catherine de Russie? Et pourquoi , quand les femmes sont parfaitement capables de gouverner des États , sont-elles incapables de concourir au choix d'un maire de village? Ce choix nécessite-t-il la connaissance des logarithmes? Demande-t-il autre chose qu'un peu de tact, pour
distinguer un homme honnête d'un intrigant; et le tact est-ce une chose dont les femmes soient dépourvues? Faut-il d'ailleurs que ce tact soit bien fin pour distinguer un honnête homme d'un ambitieux ! La grande honnêteté de la vie est comme la sainteté consommée : les hypocrites ne peuvent jamais arriver à la contrefaire.
Pourquoi donc enlever aux femmes tout droit de vote? Qu'elles ne se mêlent pas aux hommes dans des assemblées où l'on traite d'affaires sérieuses, la décence le veut. Qu'une femme en puissance de mari ne puisse émettre de vote nulle part, cela est admissible encore : il faut, avant tout, ne pas troubler la paix du toit conjugal. Mais les filles majeures, mais les veuves, qui paient les impôts aussi bien que les hommes, pourquoi ne voteraient-elles point dans des assemblées, séparées des hommes, sur le choix d'un fonctionnaire municipal, voire d'un représentant de la patrie entière, quand il ne s'agit que d'une question d'honnêteté? S'imagine-t-on , par hasard, que dans les grands événements historiques amenés par des acclamations populaires, les femmes restaient silencieuses. Quand, au quatrième siècle, la grande église de Milan, privée de son pasteur, en cherchait un autre, et que la population entière, guidée 'par la voix d'un enfant , faisait retentir jusqu'aux cieux ce cri célèbre : Ambroise évêque! est-ce que les femmes ne votaient point? Quand, dans une circonstance plus mémorable encore, la catholicité entière, entourée d'immenses dangers, cherchait, après la mort d'Alexandre II, un homme digne de lui succéder, et que tout à coup clergé et peuple, peuple et clergé, s'écrièrent : Qu'Hildebrand soit pape ! Croit-on que les Romaines qui assistaient à ce grand spectacle, eussent été les dernières à proférer ce cri enthousiaste? Ceux qui le croiraient ne comprendraient pas quelle est chez la femme la puissance et la sûreté de l'instinct.
Nous sommes donc convaincu qu'à l'égard des femmes la
législation des peuples chrétiens , pour obéir à son principe, doit faire des progrès immenses. Si trop de femmes s'occupent aujourd'hui de bagatelles, c'est la faute des hommes qui ne savent point les former. Il ne s'agit, pour les rendre plus sérieuses, que de leur donner une éducation plus mâle, que leur corps délicat comporte parfaitement, la finesse de la peau n'impliquant pas du tout la débilité de l'âme.
Nous poursuivons notre revue des êtres faibles, en nous demandant si la vieillesse de l'un ou de l'autre sexe est suffisamment protégée, et nous répondons encore que non. Elle n'est ni assez secourue ni assez honorée.
Elle n'est point assez secourue. Ne voit-on pas se passer, même dans des familles riches, surtout quand les enfants sont nombreux, des choses indignes! Tandis que, dans les vues de la Providence, de nombreux enfants doivent être l'orgueil et la couronne des pères et des mères, des enfants profitent quelquefois de leur nombre pour rejeter, les uns sur les autres, le soin de nourrir leurs parents indigents, les exposant à mourir de faim, ou, chose plus triste encore, les poussant à devancer par une mort volontaire le terme de leur existence. La loi ne devrait-elle pas prononcer des peines infamantes contre des enfants aussi impies, quand des faits comme ceux que nous venons de retracer sont notoires !
La vieillesse n'est pas assez honorée non plus ni dans la cité, ni dans la famille. Est-ce l'honorer dans la cité que de lui imposer des retraites forcées et de priver l'État de ses lumières, même dans les fonctions où l'homme n'a besoin d'aucune force physique, et où rien ne convient tant à ceux qui les exercent, pour inspirer la confiance et le respect, qu'une couronne de cheveux blancs !
Est-ce honorer la vieillesse de toute condition, que d'an-
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nihiler son influence dans les assemblées électorales, en noyant les suffrages rares de quelques vieillards, dans ceux d'une multitude confuse de jeunes hommes, qui baffouent souvent ce que la mort semble respecter!
Il est évident pour nous que l'âge de la majorité politique doit être beaucoup plus retardé que celui de la majorité civile, parce qu'il y a une immense différence entre l'exercice des droits civils et celui des droits politiques. On n'exerce les premiers que pour soi ; on exerce les seconds dans l'intérêt de la cité. La jouissance des droits politiques ne doit donc être que la récompense du bon usage qu'un jeune homme a fait, durant un temps assez long, des droits civils. Il est absurde qu'un adolescent qui n'a pas prouvé qu'il savait se gouverner lui-même prétende être en droit de gouverner les autres ; et c'est pitié de voir désigner les législateurs par de grands enfants, qui pourront le lendemain être mis en prison pour des coups de tête, ou remis en curatelle pour de folles prodigalités.
Mais ce qui importe bien plus encore pour que la vieillesse soit assez honorée dans la cité, c'est qu'il y ait deux chambres législatives, dont une ne soit composée que d'hommes parvenus à l'âge de la maturité parfaite, à l'âge où l'on n'a plus de passions fougueuses, et où l'on a eu le temps de voir et d'éprouver par soi-même tout ce que la nature humaine a de bons et de mauvais penchants. En exigeant qu'on ne pût entrer dans cette assemblée de sages, qu'à soixante ans, nos législateurs imiteraient les Spartiates, ce qui n'est pas un mauvais exemple à suivre, et ils empêcheraient une jeunesse présomptueuse et irrévérente d'appeler un homme de cinquante ans une momie.
La vieillesse est-elle, au moins, assez honorée dans la famille? C'est avec une douleur profonde que nous affirmons encore que non. La loi chrétienne dit bien que l'autorité
paternelle n'existe que dans l'intérêt des enfants. Mais c'est précisément pour leur bien qu'elle doit avoir une certaine étendue, et que l'enfant doit être puni toutes les fois qu'il la brave. Et qu'est-ce aujourd'hui que cette autorité, d'après la loi française? Ce n'est qu'un vain nom. Elle finit juste au moment où le jeune homme court les plus grands dangers. Ce n'est pourtant point le jeune poulain qui suit encore sa mère, qui a besoin de sentir le frein. Cest celui dans lequel le sang, qui s'échauffe, développe toutes les ardeurs ; et ici le jeune homme ressemble trop à l'animal, pour qu'il soit sage de mettre sa destinée en ses mains, juste au moment où il peut la compromettre par les fautes les plus grandes et les plus irréparables.
A tout âge d'ailleurs, il faut toujours, dans l'intérêt des enfants, que l'autorité paternelle ne soit pas entièrement désarmée. Nous trouvons parfaitement juste que les enfants aient une réserve dans les biens de leurs père et mère ; s'il est des enfants impies, il se rencontre aussi malheureusement trop souvent des pères et des mères dénaturés. Mais pour que la réserve ne puisse qu'être utile à l'enfant, il faut absolument investir le père et la mère du droit d'exhérédation, quand l'indignité de l'enfant prend de ces proportions déplorables qui scandalisent toute une cité. Dans l'état de notre législation, nous ne savons pas quel est le plus malheureux, du vieillard indigent, à qui des fils avares taxent le pain, ou du vieillard millionnaire qui a des enfants perdus de mœurs ; ou plutôt, comme les peines du cœur sont cent fois plus douloureuses que les besoins du corps, nous affirmons que c'est le vieillard millionnaire qui est cent fois plus malheureux que le vieillard pauvre. Il maudit alors sa grande fortune, qui, loin de profiter à ses enfants, aura été la cause de leur malheur. Sans le droit d'exhérédation du père, la réserve des enfants libertins est, en effet, dévorée d'avance. Elle ne profite qu'aux usuriers
qui leur escomptent, avec des usures effroyables, la fortune qu'ils n'ont encore qu'en espérance, et aux femmes perdues, qui sucent à la fois leur or et leur sang.
Nous nous demandons «nfin si le pauvre peuple, en général, est assez protégé par la loi française, et notre conscience nous oblige encore de répondre qu'il ne l'est pas. Par pauvre peuple, nous n'entendons pas les gens dénués de tout, la charité chrétienne n'est pas tellement refroidie qu'elle ne vienne passablement en aide à ceux-là, nous entendons les bonnes gens qui vivent d'un modique salaire, acquis à la sueur de leur front, les petits marchands et les revendeuses, les artisans, les ouvrières, les domestiques de tout sexe. Ces braves gens sont la partie la plus intéressante de la nation, parce qu'ils sont d'un grand secours à leurs semblables, et que leur part dans les joies et les biens de ce monde est petite. Ils amassent péniblement, sou pour sou, un pécule destiné à améliorer leur sort. Nos lois protègent-elles ce pécule avec assez de sollicitude ? Qui oserait le soutenir ! Un immense réseau de fraudes et de mensonges a été tendu par l'Esprit du mal dans le monde entier, pour leur enlever ce pécule par des promesses fallacieuses, dont la presse entière se rend trop souvent complice en les reproduisant dans ses feuilles.
Pour soutirer à ces pauvres gens, étrangers aux finesses financières, tout leur argent, on leur indique des placements magnifiques, à huit ou dix pour cent, qui doivent les enrichir à coup sûr. Les guichets de toutes les banques sont ouverts pour accueillir leur demande. Les pauvres dupes craignent de ne pas arriver à temps. Leur enthousiasme dure quelques semaines ou quelques mois, deux ou trois ans peut-être. Mais, un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu'advient-il, inévitablement, de ces mirages trompeurs? Des montagnes de ruines. Les sommes qui ont été englouties par ces fraudes, en France seulement, dépassent déjà des
centaines de millions; et, si le législateur n'y avise, elles se compteront bientôt par milliards. Quand le cataclysme final, prévu, dès la première heure, par tous les hommes sensés, vient à se produire, que de larmes chez les victimes, que de sanglots, que de désespoirs ! Au grand jour des épouvantements, que de gens enrichis par ces manœuvres honteuses frémiront d'effroi, en revoyant une dernière fois leur or, mais un or devenu accusateur, un or tout couvert de taches de sang ! Ce sang, c'est celui d'un malheureux qui s'est suicidé, celui d'une jeune fille qui avait fait quelques épargnes pour pouvoir honnêtement devenir mère, et que la perte qu'elle a subie a poussée au vice, qui flétrit d'abord, qui tue ensuite ; ce sang est celui de pauvres enfants, dont le père, la mère, ruinés, sont morts de chagrin, et qui périssent, à leur tour, de faim ou de privations, car il n'est pas que la faim qui tue! Dieu, sans doute, au grand jour du Jugement, punira toutes les injustices, causes de tant de malheurs; mais, en attendant, les lois humaines doivent prononcer contre leurs auteurs des peines proportionnées à leurs crimes, et c'est ce qu'elles ne font pas. La Seine sert, chaque jour, de froide tombe à des infortunés, victimes de ces fraudes ; la Tamise, la Sprée, le Mein, le Danube, en engloutissent autant ; les scandales de ce genre sont aussi communs au delà de l'Atlantique que par deçà ; et les jurisconsultes pourraient ne pas s'indigner à la vue de tant d'infortunes! Pourquoi tant de crimes impunis, ou punis de peines si peu en rapport avec la malice des coupables? Un homme, dans un moment d'exaspération, tue son ennemi acharné, il devra mourir sur l'échafaud; un autre lance de loin, dans des foules, des bombes meurtrières, sur de pauvres gens qui ne lui avaient fait aucun mal; et parce qu'il ne connaissait aucun des infortunés qu'il a fait mourir, il en sera quitte avec quelques réparations pécuniaires, ou quelques jours de prison. Quelle justice boiteuse! Il est temps
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d'en établir une plus droite, et de ne pas laisser croire an peuple qu'un crime cesse d'être crime dès qu'il prend des proportions colossales, et qu'au lieu de tuer un homme il en fait périr des centaines et des milliers !
Quand on pense que dans Rome païenne tout citoyen qui avait commis un acte d'indélicatesse notoire était rayé du cens par le censeur, et perdait ainsi tous les droits politiques ; que tout plaideur, reconnu coupable d'un dol quelconque par le préteur, devenait infâme et les perdait aussi , on ne comprend pas que nos lois modernes soient si indulgentes pour les fripons millionnaires, qui se jouent de la vie comme de la fortune de pauvres gens trompés par leurs manœuvres. Comparé au droit de Home païenne, le droit des nations chrétiennes a, sous ce rapport, reculé de plus de vingt siècles.
Nous en avons dit assez pour prouver que les vrais amis de l'humanité , pour se rendre utiles à leurs semblables, ont autre chose à faire qu'à s'entre-déchirer dans des discussions haineuses de partis, dont des intérêts égoïstes restent toujours le mot caché.
On dira peut-être que nos critiques dépassent la mission du jurisconsulte , dont le rôle est d'appliquer les lois et non point d'en faire. A la bonne heure. Mais est-il interdit à l'ouvrier qui s'aperçoit d'un vice saillant dans une machine dont il est obligé, par devoir, d'observer tous les mouvements, de signaler ce vice , pour que des mains plus habiles que les siennes puissent le corriger? Et le jurisconsulte ne peut-il pas ici imiter l'ouvrier ?
Ce que nous avons dit, d'ailleurs, de la nécessité de protéger mieux les êtres faibles, n'est point seulement un appel à la sagesse des législateurs. C'est aussi une invocation respectueuse aux ministres de la justice, qui, dans les points de droit qui leur sont soumis, appliquent souvent mal à propos
la maxime que, dans les cas non prévus, il faut toujours soi* vre l'esprit de la loi. Cela est vrai, quand il s'agit d'une loi sage. Cela est faux, quand il s'agit d'une loi qui ne l'est point. Il faut alors suivre l'esprit non pas de la loi positive, puisqu'il est mauvais, mais celui d'une loi supérieure, de la loi qui parait incontestablement la plus sage aux hommes à la fois les plus instruits et les plus honnêtes.
Il nous serait facile de prouver que, pour n'avoir pas fait cette distinction, les magistrats, à leur insu, sans doute, ont, dans bien des décisions passées en jurisprudence, affligé et scandalisé les consciences les plus droites et les plus délicates. Mais aborder cette preuve, ce serait commencer un ouvrage aussi long que celui que nous avons hâte de finir.
Nous exprimons donc une dernière fois ce qui est pour nous une conviction profonde et la pensée dominante de notre livre. Le christianisme n'est pas entré assez avant ni dans les lois françaises , ni , d'après le peu que nous en connaissons, dans les lois d'aucun autre peuple chrétien. On cherche aujourd'hui partout de vastes systèmes d'irrigation, qui permettent de féconder, en tout pays , les terres les plus arides, et nous applaudissons grandement à tous les efforts tentés dans ce but. Mais le volume des eaux qu'on peut dériver est souvent bien au-dessous de ce que demandent les terres altérées. Lo christianisme, au contraire, est un fleuve immense qui prend sa source dans les cieux et qui ne court pas risque de s'épuiser. Ce sont ses eaux saintes, aussi abondantes que salutaires, que les juristes, comme les ministres de la religion, doivent s'appliquer à faire pénétrer dans toutes les lois , pour arriver par là à épurer toutes les âmes et à sustenter tous les corps. Les juristes qui s'attacheront invariablement à ce but et en feront le sujet de tous leurs travaux, sont sûrs d'être dans la bonne voie et de travailler utilement pour leurs semblables. Sans les connaître, nous aimons à les entrevoir dans la longue série des figes, et à
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saluer en eux, avec respect, les grands jurisconsultes de l'avenir.
Travailler dans ce sens pour les autres, c'est, d'ailleurs, travailler aussi pour soi-même, puisque c'est remonter à la source de toutes les douceurs. Le Droit, en effet, est la même chose que la Justice ; et la Justice est souverainement digne d'amour, parce que dans Tordre moral il ne saurait y avoir rien de plus beau. Elle est plus belle que tout ce qu'a pu façonner de plus correct la main des sculpteurs, et tout ce qu'a pu rêver de plus doux l'imagination des peintres. Elle est plus belle que la Venus de Médicis et la Venus de Milo ; plus belle encore que les madones de Raphaël et les vierges de Murillo. Tous les êtres de la nature, comme ceux façonnés par la main des grands artistes, ne sont beaux que parce qu'ils sont de pâles reflets de la beauté de Dieu. La Justice doit plaire à l'âme par-dessus tout , parce que c'est la beauté de Dieu elle-même , la Justice étant un attribut aussi essentiel de la divinité, que l'Unité, l'Éternité et l'Omnipotence. Elle est aussi digne d'amour que la Charité, dont elle est la sœur; ou plutôt, c'est la Charité elle-même sous des dehors graves et austères, c'est la Charité sans le sourire.
Que de fois, en effet, c'est l'amour le plus vif et le plus profond qui prend les dehors les plus sévères ! L'amour du père et celui de la mère ne sont-ils pas aussi grands, plus grands même, quand ils corrigent l'enfant, que quand ils lui prodiguent leurs caresses ! La justice ne cesse donc pas d'être la charité, même quand elle condamne et qu'elle punit, puisqu'elle le fait toujours dans l'intérêt du coupable. Même quand elle prononce la plus terrible de toutes les peines, et qu'elle arrête, par une sentence de mort, le cours des jours d'un grand coupable, elle lui procure une grâce que les plus grands saints ont toujours enviée. En lui fixant le moment précis où il va mourir, elle lui montre par cela
même son Dieu , dont la main poissante peut le frapper de peines mille fois plus terribles que la mort du corps, mais dont le cœur ne veut que pardonner; et Ton ne saurait dire le nombre de criminels que cette vue salutaire a fait passer, en un moment, des plus grandes infamies de la honte, dans les splendeurs d'une gloire éternelle, que perdent, souvent, hélas ! des hommes réputés honnêtes, quand une mort soudaine ne leur a pas laissé le temps de se repentir de crimes cachés.
Toute loi répressive des mauvaises actions n'ayant donc jamais d'autre but que le bien final du coupable, il n'en est point, si rigide soit-elle, qui puisse produire le moindre trouble dans l'âme des juges qui l'appliquent, quand ils sont sûrs de n'avoir suivi que les inspirations de leur conscience. Ils goûtent, au contraire, dès ici-bas, comme tous les adorateurs sincères de la Justice divine, ce calme parfait, cette joie sereine, qu'aucun événement extérieur ne saurait troubler, et que l'Écriture sainte appelle un festin perpétuel, Mens hilaris juge convivium : Festin bien doux, qui rassasie toujours parce qu'il remplit toute la capacité de l'âme, et qui ne peut jamais causer de dégoût, parce qu'il est de son essence d'avoir toujours la même saveur.
Heureux donc les hommes qui, jusqu'au dernier souffle de leur vie, auront eu faim et soif de la Justice! Après en avoir goûté déjà les douceurs cachées sur la terre, ils en seront rassasiés à jamais, aux cieux, dans les enivrements de l'extase ! ! !