III. — DUPIN
La célébrité de Dupin avait commencé plus tôt que celle de Rossi et de Dalloz, parce qu'il les avait précédés l'un et l'autre de plusieurs annéeB dans la carrière de la vie. Dupin naquit à Varzy (Nièvre), le 4W février 4783, et se fit remarquer de très-bonne heure par la vivacité de son esprit. Sa vie publique offrit successivement trois aspects. Il fut d'abord avocat. Il présida ensuite, et par deux fois, des débats législatifs : à la Chambre des députés d'abord , sous Louis-Philippe; à l'Assemblée législative ensuite, après la révolution de 4848. Il fut enfin deux fois procureur général à la Cour de cassation.
Gomme notre livre n'a d'autre but que de faire connaître à la jeunesse les grands jurisconsultes, nous ne dirons qu'un mot de Dupin comme avocat et homme politique, pour apprécier plus à notre aise ensuite le légiste et le magistrat.
Gomme avocat, Dupin était depuis longtemps à la tète du barreau de Paris avant la révolution de 4830, et c'est aux approches de ce grand événement, que dans une affaire de presse, où il défendait le Journal des Débats, il termina sa plaidoirie par ces paroles remarquables, qui parurent avoir
478 LES GBANDS XUB1S CONSULTES.
été prophétiques quand la révolution eut éclaté : « Malheureuse France! Malheureux roi! »
Comme président de la Chambre des députés sous Louis- Philippe, et de r Assemblée législative de 4848, Dupin mon* tra une grande habileté et une rare présence d'esprit dans la direction des discussions. Un mot, un seul mot, qu'il lançait à propos , tantôt écartait de la tribune un discoureur décontenancé, que personne ne se souciait d'entendre, tantôt terminait un débat qui semblait ne pas devoir finir, ou apaisait un orage.
Mais dans Dupin , comme nous l'avons dit, ce n'est que le juriste d'abord, et puis le magistrat, que nous devons apprécier, et les éloges devront ici être accompagnés de quelques restrictions.
Une grande facilité de parole chez Dupin, et des boutades spirituelles qui lui venaient aussi sans effort , le rendaient plus apte à la plaidoirie qu'à l'enseignement. Le public cependant fut surpris que, dans un concours pour deux chaires de droit vacantes à la Faculté de Paris, Dupin, dont les qualités oratoires s'y étaient révélées avec éclat, n'obtint aucune des deux chaires, qui furent données à des hommes médiocres. Heureusement, Dupin, né avec un caractère fort tenace, n'était pas homme à se décourager pour un échec que l'opinion publique avait trouvé injuste. Pour se faire en peu de temps une réputation de science, il publia, dans le cours des années suivantes, divers travaux tant sur le droit romain que sur le droit français , dont la liste serait longue. Mais le mérite de ces œuvres était mince.
On a remarqué que les hommes distingués cherchent souvent à briller hors de leur sphère naturelle. Dupin, par exemple, visa toujours dans ses plaidoyers, comme dans ses ouvrages, à paraître savant ; mais il n'eut jamais la science que les grands jurisconsultes tirent de leur propre fonds, il ne connut que celle qu'on puise dans les livres d'autrui, car
il était bibliophile, et bibliophile connaisseur. Il réédita, par deux fois, la Bibliothèque de droit de Camus, dont il doubla d'abord, et tripla ou quadrupla ensuite les dimensions. Dupin connaissait donc parfaitement les titres et les éditions diverses de tous les ouvrages de droit de quelque valeur ; mais cette érudition de libraire diffère beaucoup de la science proprement dite. La première, œuvre de la mémoire, ne demande que le souvenir des étiquettes des livres ; l'autre exige la connaissance de ce qu'ils renferment, et des vues personnelles chez l'auteur, qualités qui ne se trouvent dans aucun des nombreux ouvrages de droit publiés par Dupin. Aussi , tous ces ouvrages, dépassant une vingtaine, étaient allés déjà, longtemps avant la mort de l'auteur, où vont les neiges d'antan.
Dupin ne commença à devenir jurisconsulte qu'après la révolution de 4830, quand il fut nommé procureur général à la Cour de cassation. Il sentit que ce poste éminent lui imposait de grands devoirs, et qu'un grand talent d'improvisation ne suffisait pas pour le bien remplir. Sa brillante carrière d'avocat avait été trop occupée pour qu'il eût eu le temps d'acquérir de la science ; devenu magistrat, il eut un peu plus de loisir. Il en profita pour étudier avec soin les questions les plus importantes qui se présentaient devant la cour suprême, et il fut toujours à la hauteur de sa tâche.
Aussi, parmi les successeurs de Merlin, qui furent tous des hommes distingués, celui qui a le plus approché de l'autorité qu'avait Merlin auprès de la Cour de cassation, a été Dupin. Moins instruit que Merlin, Dupin était plus disert ; et, dans ses réquisitoires, il y avait toujours un peu de la manière de l'avocat, ce qui n'est pas un mal. Une vérité exposée d'une façon froide, est comme un coin émoussé, qui entre difficilement dans l'esprit des auditeurs ; la manière vive de l'avocat aiguise le coin, qui pénètre alors tout de suite.
Dupin ne fat pas législateur comme l'auteur du Code des Délits et des Peines, dont la Convention ne fit que s'approprier l'œuvre sans y rien changer. Il a rendu cependant à la société plus de services que Merlin, par une hardiesse juridique qu'il eut devant la cour suprême, et dont tous les hommes qui ont de l'humanité et du sens doivent lui être reconnaissants.
Notre Code pénal, qui remonte à 1840, ne prononce pas de peine spéciale contre les duellistes. Il punit l'assassinat, qui est le meurtre avec guet-apens, et le meurtre, qui est l'homicide non prémédité ; mais le duel loyal ne peut jamais être un assassinat, puisqu'il exclut le guet-apens ; et ce n'est jamais non plus un meurtre, dans le sens légal, puisque le meurtre simple suppose l'absence de toute préméditation, tandis que le duel est nécessairement prémédité. Dupin, cependant, soutint que le duel devait nécessairement tomber sous le coup de nos lois pénales, qu'il fallait l'assimiler, suivant son issue, à un meurtre ou à une tentative de meurtre ; et, par des raisons morales plutôt que juridiques, éloquemment présentées, il entraîna la cour suprême à consacrer son sentiment, ce qui fut heureux.
Il ne pouvait pas y avoir cette fois, dans la solution de la question, de danger grave à s'écarter de la règle fondamentale en droit criminel, qui ne permet de prononcer des peines que contre les méfaits nommément prévus par la loi. Dupin savait bien qu'aucun jury ne condamnerait jamais un duelliste, et moins encore les témoins du duel, comme des meurtriers ; mais il espérait qu'en poursuivant les auteurs et les témoins d'une action aussi coupable, en leur faisant subir d'abord une prison préventive, quelquefois même, si la réponse des jurés était affirmative, une détention pénale de quelque durée, on pourrait arrêter, chez les hommes tant soit peu sages, la fureur insensée qui consiste à demander à l'adresse de la main la solution d'une question d'honneur,
folie bien plus grande que n'était, au moyen âge, le combat judiciaire. Dans le combat judiciaire, la simplicité ignorante, mais, au fond, pieuse de nos pères, voyait le jugement de Dieu ; tandis que le duel est un jugement pire que les jeux de hasard, où les chances des joueurs sont, au moins, égales. Dans le duel, il arrive, au contraire, à chaque instant, au su de tout le monde, que ce n'est point l'offenseur, duelliste exercé, mais l'offensé , malhabile , qui reçoit le plomb ou le fer homicide.
Nous approuvons donc fort Dupin et la cour suprême d'avoir fait rentrer, à toute force, sous l'empire de nos lois pénales, le duel, que ces lois n'avaient point puni, mais qui est aussi contraire à la morale qu'à la raison. La jurisprudence, sur ce point, fut définitivement fixée par l'arrêt des chambres réunies de la cour suprême, rendu sur les conclusions de Dupin, le 15 décembre 1837 ; et cette jurisprudence a produit les résultats les plus heureux pour la société. Si elle n'a pu extirper entièrement le mal, elle l'a certainement diminué beaucoup ; et l'on ne peut pas savoir combien la crainte d'aller en prison a empêché d'hommes, qui eussent accepté un duel sans cela, de rendre leurs femmes veuves et leurs enfants orphelins (1).
(1) Il est vrai, cependant, que le duel est un délit qui ne peut être assimilé à aucun autre. Ce ne sont point des peines corporelles qui peuvent arrêter l'esprit de vengeance, dans un homme qui préfère la mort à ce qu'il croit être le déshonneur. Le duel n'étant qu'une fausse appréciation de l'honneur, ne doit être puni que de peines infamantes, jamais de peines corporelles. Nous nous figurons que si la loi prononçait l'interdiction de tous les droits politiques et l'incapacité de tester, contre les duellistes, pour toujours, et contre les témoins, pour un temps, en ajoutant que tout duel à l'étranger, pour des faits commis en France, tomberait sous l'application des .lois françaises, peu de gens sensés céderaient à un préjugé tellement absurde, qu'il est, à nos yeux, une preuve évidente de la présence et de l'influence de l'Esprit du mal dans le monde.
482 LES GIlANDS JUBISCONSDLTES.
Dupin, qui avait occupé longtemps lq premier rang au barreau de Paris, conserva ensuite toujours, sous la pourpre, pour la profession d'avocat, un amour et une estime qui l'honoraient fort. Il pensait que les magistrats ne pou* vaient jamais avoir trop d'égards pour des hommes qui, en éclairant leurs décisions, les empêchent de commettre des injustices. Dupin différait bien en cela des juges suffisants, comme il s'en rencontre quelquefois, qui confondent la morgue avec la dignité, et s'imaginent être supérieurs aux avocats, parce que, dans la salle d'audience, ils sont physiquement au-dessus d'eux de la hauteur d'une estrade.
Il est donc bien à regretter que Dupin, qui avait presque en tout des idées très-saines et des sentiments très-dignes, ait commis dans sa vie une erreur de jugement qui le rendait ridicule, et une erreur de conduite bien plus fâcheuse encore, qui déconsidéra ses vieux jours.
Par une erreur de jugement, qui tenait à un anachronisme, Dupin, sans que personne au monde l'en eût jamais chargé, se constitua, d'office, le grand patron, et le défenseur, à outrance, de ce qu'il appelait l'Église gallicane, qui, depuis la révolution de 4789, n'existait plus. Il ne faut pas confondre, en effet, l'Église de France, qui reste de notre temps, comme elle fut toujours dans le passé, une des fractions les plus dignes de l'Église universelle, avec ce qu'on appelait, avant la Révolution, l'Église gallicane. Le fond de l'Église gallicane consistait, dans une partie de l'ancien clergé français, à briser le sceptre dogmatique du Souverain-Pontife, tout en faisant au Pape régnant toute sorte de génuflexions et de révérences , et en l'entourant d'un nuage d'encens. Mais tout ce qu'il y avait d'honnête dans cette partie du clergé français, vit trop à quoi menait le défaut d'adhésion absolue au Souverain-Pontife, quand l'Assemblée constituante décréta, en 4791, la constitution civile du clergé. Tous les Gallicans qui voulaient rester catholiques
LES GRANDS JOTISCONSUUBfl. 483
virent alors, avec évidence, qu'ils s'étaient engagés dans une voie fatale; et depuis, tout le clergé français a complètement répudié une doctrine qui avait produit des fruits si amers.
Quand Dupin, dans tous ses écrits, prenait à chaque instant, et de la manière la plus inattendue, la défense de ce qu'il appelait l'Église gallicane, voulant désigner par là le clergé français, il guerroyait donc pour protéger des gens qui n'avaient nul besoin de l'être ; et cette manie de vouloir défendre, bon gré mal gré, de prétendus clients, qui le priaient instamment de vouloir bien ne s'occuper d'eux en aucune sorte, donnait à Dupin, aux yeux des hommes sensés, une certaine ressemblance avec Don Quichotte rompant des lances contre des moulins à vent. Cette erreur de jugement fut aggravée, à la fin de la belle carrière de Dupin, par une erreur de conduite, plus regretable encore pour sa mémoire.
Louis-Philippe avait comblé Dupin de témoignages de confiance et d'estime. A peine porta-t-il le sceptre, qu'il le nomma procureur général à la cour de Cassation, et bientôt après , membre de son Conseil privé ; c'est-à-dire qu'après l'avoir fait gardien des intérêts de la société en lui confiant le poste le plus élevé du ministère public, il lui confia, de plus, ses intérêts privés et ceux de sa famille. Quand Louis-Philippe quitta la France après avoir perdu sa couronne, Dupin conserva cependant ses fonctions de procureur général, ce qui jusque-là pouvait ne pas être repréhensible , un fonctionnaire se devant, avant tout, à son pays. Mais quand vint le coup d'État de 1851 , qui enleva à Dupin ses fonctions, c'était le cas pour lui de se résigner à la retraite, et une fois rentré dans la vie privée, de n'en plus sortir. À la mort du magistrat qui l'avait remplacé, Dupin ne sut pas résister cependant à l'offre que lui fit Napoléon III de le remettre à la tête du parquet de
484 LBS GBANDS JUBISCONSULTBS.
la cour de cassation. Mais tout ce qui, en France, avait le sentiment de la reconnaissance, fut scandalisé que Dupin, comblé d'honneurs, comme il l'avait été, par Louis-Philippe, consentit à devoir quelque chose à un prince dont l'un des premiers actes, après son coup d'État, avait été de confisquer tous les biens de la famille d'Orléans. Dupin rentra donc à la cour de cassation, mais il y reùtra fort amoindri dans l'estime publique, et ce fut un malheur pour lui de n'être pas mort avant cette bassesse. Sans elle, inférieur à Merlin en science, il eût distancé de beaucoup le jurisconsulte régicide par l'honnêteté de la vie, et les légistes auraient pu ajouter son nom aux noms les plus honorés du ministère public, à ceux des Talon et des d'Àguesseau.
§ IV. — TROPLONO.
La renommée de Merlin comme jurisconsulte avait commencé avant la révolution française; et, comme elle était déjà fort grande à la fin du siècle dernier, on peut dire avec vérité que la plus grande illustration juridique, en France, au dix-neuvième siècle , a été Troplong. La vie de ce grand jurisconsulte peut se diviser en deux parts. La première fut pure et sereine comme un ciel d'azur, où ne flotte pas le moindre nuage ; la seconde présente des ombres.
Troplong naquit à Saint-Gaudens , le 8 octobre 4795, de parents peu fortunés. Contraint, dès son adolescence, à chercher des moyens d'existence dans son travail, il entra dans les bureaux d'une préfecture; mais s'étant livré en même temps à l'étude des lois, il fut nommé, en 4849, substitut à Sartène, en Corse. Parmi des gens dont il comprenait à peine le langage, la plupart des Corses parlant habituellement italien, le jeune magistrat fut obligé de chercher dans les livres une distraction à ses ennuis ; et comme l'étude du droit est une de celles qui plaisent le plus aux intelligences éle-
vées, après s'y ôtre appliqué d'abord par devoir et par délassement, il ne tarda pas à s'y livrer avec passion.
Ordinairement cette passion du droit est excitée, chez les jeunes hommes au cœur grand, par la parole chaude d'un professeur, épris lui-même de la science qu'il enseigne. Il n'en fut pas ainsi chez Troplong. Il n'eut d'autres maîtres que les vieux livres qu'il rencontrait par hasard dans d'obscures bibliothèques ou chez des brocanteurs ; mais comme il avait le sens très-droit , il sut , de très-bonne heure , distinguer parmi les vieux in-folio ceux qui recelaient des perles, de ceux qui ne contenaient que du fatras. Il amassait là des trésors de science, qu'il sut mettre à proût plus tard.
Le mérite de Troplong était trop grand pour rester longtemps caché. Il trouva donc des protecteurs qui, de la Corse, le firent passer dans la magistrature du continent. En 4832, il était président de chambre à la cour de Nancy. Troplong était alors connu et apprécié , dans la magistrature , par ses collègues et ses supérieurs hiérarchiques; mais son talent transcendant ne fut révélé au public que lorsqu'il publia, en 4833, son Traité des Privilèges et Hypothèques. L'apparition de cet ouvrage remarquable fit en France , et dans tous les pays voisins qui suivent les lois françaises, une grande sensation. Elle inaugurait des travaux plus approfondis, et surtout plus ornés, qu'aucun de ceux qui avaient paru jusque-là sur nos lois civiles.
Pothier, dans le siècle dernier, eut certainement un grand mérite, celui de vulgariser la science du droit dans ce qu'elle a de plus pratique ; mais ses traités eurent, sous un rapport, un effet fâcheux et bien contraire assurément à l'intention de leur auteur : ils favorisèrent la paresse. Quiconque savait son Pothier, s'imaginait tout savoir. Pothier cependant, il faut le reconnaître, avait un esprit plutôt exact que profond. Il sut profiter des immenses travaux qui avaient été publiés avant lui sur le droit , particulièrement en France ; mais son
nom ne se rattache à aucune théorie juridique qu'il ait créée. Les artisans de génie, qui ont façonné notre droit, ce sont les. jurisconsultes éminents du seizième siècle et leurs plus dignes imitateurs, dont, avant Troplong, on citait bien encore de temps en temps les noms dans les écoles et les tribunaux , mais presque toujours sans avoir rien lu de leurs ouvrages.
La surprise des juristes français fut donc grande, quand on vit Troplong citer dans une matière aussi sèche que les Privilèges et les Hypothèques , et un an après , dans son Traité de la Vente, quantité d'ouvrages dont les auteurs étaient tombés injustement dans l'oubli , et qu'on voyait bien avoir été feuilletés par lui. Et ce qui surprenait encore davantage, c'est que sous la plume de Troplong, cette science, extraite d'in-folios poudreux, se présentait sous une forme nette, vive et colorée. On voyait facilement que l'auteur n'avait pas lu seulement les écrits des grands jurisconsultes, et qu'il avait dû former son style à l'école des maîtres dans l'art d'écrire.
Le traité de Troplong sur les Hypothèques fournit à un ministre de Louis-Philippe, le garde-des-sceaux Persil, l'occasion de faire un acte des plus honorables. Si la jalousie avait disparu de toutes les autres carrières, elle se maintiendrait encore, dit-on, parmi les auteurs. Mais ce sentiment si bas ne se trouva pas dans l'âme de Persil, qui avait publié lui-même deux ouvrages sur les Privilèges et les Hypothèques avant celui de Troplong. Quoique ces ouvrages fussent loin d'être sans mérite, Persil en reconnut un si grand dans l'œuvre de Troplong, qu'il s'empressa de le faire nommer conseiller à la Cour de cassation.
La vie des magistrats de cette illustre compagnie est toujours très-occupée, toutes les affaires s'y jugeant sur rapport ; et pour ce travail , qui nécessite une grande science puisque la Cour de cassation n'a à juger que des questions de
droit, le tour de chaque magistrat revient vite. Troplong n'était jamais en retard pour ses rapports , quoiqu'il fit marcher de front la publication de nouveaux ouvrages. Il fit paraître alors successivement ses traités sur la Prescription , le Louage, les Sociétés civiles et commerciales, le Prêt, le Dépôt, les Contrats aléatoires, le Mandat, le Cautionnement, la Transaction , la Contrainte par corps, le Nantissement, le Contrat de mariage, œuvres qui forent encore suivies, après que Troplong fut parvenu aux grandes dignités dont nous parlerons dans un moment , d'un Traité sur les Donations et Testaments, et d'un autre sur la Transcription. C'étaient toujours des ouvrages remarquables, inférieurs cependant à ceux que Troplong avait publiés d'abord. La cause en était simple.
Les premiers traités de Troplong étaient le fruit de travaux accumulés dans les vingt premières années de sa vie de juriste. Dès le temps où il débuta en Corse, Troplong commença à réunir les matériaux choisis qu'il employa plus tard dans les premiers ouvrages qu'il fit paraître. Ses traités sur les Hypothèques, la Vente, la Prescription, le Louage même, avaient demandé évidemment beaucoup de recherches et de longues réflexions, tant les citations, toujours exactes, qu'on y trouve, s'encadrent bien dans le texte. Mais il vint un jour où Troplong eut épuisé les provisions de sa jeunesse, et ses publications cependant ne discontinuaient point, parce que son éditeur, qu'il avait enrichi, le pressait toujours d'écrire. Ces œuvres puînées du jurisconsulte, plus hâtives que les moissons, car elles n'attendaient pas toujours le retour d'une année , durent dès lors se ressentir de l'impatience intéressée du libraire. Le grand faire de Troplong se reconnaissait toujours dans les préfaces , qui étaient des morceaux achevés ; mais le corps de l'ouvrage ne répondait plus à la majesté du frontispice. On voyait que Troplong avait dû écrire précipitamment ou s'aider d'autres mains,
comme, à la vue d'an ouvrage attribué à Raphaël, les connaisseurs distinguent, au premier coup d'oeil, d'une œuvre sortie tout entière de son immortel pinceau , celles dont il ne faisait que tracer le dessin et peindre les têtes , laissant à ses élèves le soin de garnir les fonds et de jeter les couleurs.
Il n'est pas douteux cependant que les derniers ouvrages de Troplong n'eussent acquis la perfection des premiers, s'il avait eu le temps de les revoir et de les retoucher. Mais ce temps lui manqua, parce qu'un grand fait historique auquel il se trouva mêlé, beaucoup plus peut-être qu'il ne l'avait souhaité d'abord, l'avait jeté tout à coup de la vie calme du jurisconsulte dans la vie agitée et fiévreuse de l'homme d'État.
Nous touchons ici à la partie de l'existence de Troplong qui contient des ombres ; et Tan dernier encore, nous eussions hésité, malgré la grande célébrité de Troplong, à le faire figurer dans notre galerie de jurisconsultes, tant son nom se trouve intimement uni à celui d'un prince dont, alors, nous n'aurions pu blâmer les actes sans manquer à des convenances sacrées. Les anciens disaient que tout être malheureux a droit au respect : Res sacra miser ! et ce respect doit être d'autant plus grand que l'infortuné qu'il protège est tombé de plus haut.
Depuis que la mort a frappé Napoléon III, nous n'éprouvons plus la même hésitation, surtout après les actes de religion de ce prince, que les feuilles publiques ont rapportés, et les paroles qu'on dit être sorties de sa bouche pour reconnaître combien il s'était trompé dans sa politique, notamment vis-à-vis du Souverain-Pontife. Dans ces conditions, blâmer tout ce qui nous parut imprudent ou coupable quand Napoléon III semblait n'avoir pas, dans les Tuileries, un espace assez vaste pour y étaler sa puissance, c'est faire ce qu'il paraît avoir fait lui-même dans sa petite maison de
Chislehurst, quand il approchait du moment redoutable où toutes les préventions se dissipent, où tous les voiles tombent , et où les splendeurs immuables de l'éternité qui s'avance, rendent toujours aux actes de la vie humaine leur véritable couleur.
Nous ignorons quelle fut la première origine des relations qui s'établirent entre Troplong et Louis-Napoléon, quand celui-ci, après la révolution de 4848, vint habiter la France et s'y poser en prétendant. Il est probable que le prince fit à Troplong, pour nous servir d'une expression familière, les premières avances. Il cherchait alors à s'attacher des hommes considérables, qui pussent le seconder dans ses vues ambitieuses ; et parmi les jurisconsultes, nul n'avait plus de renommée que Troplong. Il était donc naturel que le prince cherchât à faire entrer cette haute intelligence dans son orbite, pour la faire servir à ses desseins.
On sait quel était l'état des esprits en France après la révolution de 4848. Louis-Philippe, qui avait plus de peur des Jésuites que des impies, avait laissé, durant son règne de dix-huit ans, des doctrines perverses s'infiltrer dans la masse de la population française. On vit donc, après la révolution de février, des hommes audacieux oser attaquer les choses les plus saintes , la famille notamment , et la propriété, nid de la famille , qui sont l'une et l'autre les bases fondamentales de toute société. C'est en ce temps qu'un sophiste fameux , que Proudhon écrivit son pamphlet célèbre : la Propriété, c'est le vol.
Tous les hommes d'ordre s'effrayèrent de ces audacieuses doctrines, qu'il fallait réprimer énergiquement ; mais beaucoup crurent qu'il n'y avait d'autre moyen de les étouffer que de constituer ce qu'on appelait un pouvoir fort, et l'on entendait par là un pouvoir absolu, confié à un seul homme. C'était commettre une erreur des plus grossières. Un gouvernement absolu , pas plus qu'un autre, ne se défend point
de lui-même, comme la plus redoutable des forteresses ne peut se défendre toute seule. La force réelle d'un État ne réside jamais que dans la masse des citoyens honnêtes et courageux, dont un pouvoir absolu, laissé au chef de l'Etat, n'augmente pas le chiffre d'une unité. Confier à Louis-Napoléon des pouvoirs illimités par peur du socialisme, c'était donc s'exposer à tomber d'un mal dans un pire.
Encore, si Louis-Napoléon ne s'était fait remarquer dans tout le cours de sa vie précédente que par des actes de sagesse, on eût pu voir dans son passé des motifs de croire qu'il n'abuserait pas du pouvoir sans bornes qui lui serait confié. Mais on sait que ce prince ne s'était fait connaître que par des actes criminels ou peu sensés. Dans sa jeunesse, il avait conspiré contre le Pape dans les Romagnes ; plus tard, il fit, dans un but ambitieux, deux tentatives coupables contre le gouvernement de Louis-Philippe. Quel sujet alors avait-on de penser que Dieu calmerait, par une sorte de miracle, l'ambition effrénée de ce prince, et ramènerait à des idées justes et sages son intelligence fort grande, maïs sans cesse offusquée par des pensées égoïstes? On n'en avait aucun.
Quelques hommes graves, qui avaient étudié à fond le passé du prince, se demandaient même avec effroi si , dans sa jeunesse, quand il conspirait contre le Pape, il n'aurait pas eu l'imprudence de se lier par un de ces serments redoutables, qui ont amené dans le monde tant de crimes et de malheurs. Ils se demandaient si Louis-Napoléon n'aurait pas à marcher entre des haies de poignards, dressés sans cesse devant lui pour l'obliger à suivre une voie criminelle, et s'il aurait, à chaque instant de sa vie, le degré d'héroïsme nécessaire pour les braver. Mais les hommes qui se posaient cette question étaient rares. Il semblait toujours aux plus timides, surtout aux gens riches, effrayés par les audaces de Proudhon, qu'on ne pouvait choisir qu'entre Louis-Napoléon ou le socialisme.
Qoe des personnes peu éclairées, que de vieux soldats de l'empire, que des gens de taverne, dont les chansons de Béranger étaient Tunique littérature, se fassent laissé fasciner par le prestige qui s'attachait alors au nom de Napoléon Ier, on ne saurait en être surpris. Mais des hommes instruits, des hommes prudents devaient-ils juger du mérite d'un homme rien que sur le nom qu'il portait, quand ce nom surtout, entouré d'abord de gloire, ne rappelait finalement que l'abaissement et la mutilation de la France? C'est ce que firent cependant, après le coup d'État du 2 décembre 4854, des millions de gens honnêtes, mais affolés de peur, qui ratifièrent , dans un scrutin surveillé , ce coup d'audace. L'erreur fut générale. Dans les rangs les plus honorables de la société, dans le clergé et la magistrature, comme dans l'armée, il se rencontra quantité de personnes qui la partagèrent. Nous sommes donc bien loin d'incriminer les intentions de Troplong, quand il aida Louis- Napoléon à s'emparer du pouvoir suprême, et à élever un trône sur un parjure. Il put croire, lui aussi, que les circonstances étaient tellement critiques que l'intérêt général de son pays l'autorisait à se lier lui-même par un serment à un prince qui avait violé le sien.
Troplong fut donc, à nos yeux, beaucoup plus à plaindre qu'à blâmer. Les honneurs , après le coup d'État , vinrent , en effet, s'accumuler sur sa tête, et devaient bientôt y peser d'un poids bien lourd. Compris dans la première composition du Sénat, il en devint bientôt vice -président, puis président, quoiqu'il fût déjà premier président de la Cour de cassation. Il fut nommé aussi , après le rétablissement de l'empire, membre du conseil privé de l'empereur et grandcroix de la Légion d'honneur, pour ne mentionner que ses dignités les plus insignes ; et ces dignités, il n'avait pas besoin de les solliciter, elles venaient au-devant de lui. Troplong fut tout ce qu'il voulut, et plus apparemment qu'il
ne voulait être, car les consciences délicates s'aperçoivent bientôt qu'il est dangereux de trop devoir aux princes.
Quelle ne dut pas, en effet, être la douleur de Troplong, quand il vit toutes les espérances qu'il avait conçues de Louis-Napoléon, s'évanouir l'une après l'autre! Troplong était à la fois un homme juste et un homme honnête, un homme qui aimait sa religion et qui chérissait sa patrie.
Que dut penser dès lors l'homme juste, le jurisconsulte qui, après la révolution de 4848, avait composé un traité tout exprès pour défendre le dogme de la propriété contre les socialistes, quand, le lendemain du coup d'État, il vit son protégé de la veille violer ce principe sacré , dans les conditions les plus déshonorantes pour lui! Il le violait vis-à-vis de la famille d'Orléans, dont le chef l'avait couvert deux fois de son pouvoir souverain, pour le soustraire aux chances redoutables d'une sentence de mort qui eût pu le frapper.
Que dut penser aussi, dans Troplong, l'honnête homme, quand il vit la fortune de la France livrée à des hommes perdus de dettes et de mœurs, complices d'agioteurs ou agioteurs eux-mêmes , qui, dans des spéculations déshonnètes, gagnaient à des gens simples, trompés par leurs manœuvres, des monceaux d'or, engloutis aussitôt par le luxe effréné de courtisanes, dont plusieurs osaient faire ostensiblement leurs compagnes! Que dut ressentir encore l'homme moral et plein de respect pour les idées religieuses, quand il vit, dans un but évidemment politique, celui d'énerver les âmes, les publications les plus impies et les plus immorales tolérées par Napoléon III, et la religion sapée ainsi dans sa base !
LES GBANDS JUEISOON8ULTES. 493
Combien surtout dut être profonde chez Troplong l'affliction du chrétien et du Français, quand, après la paix de Viliafranca et le traité de Zurich, les droits du Souverain- Pontife furent indignement violés par le roi subalpin, avec le consentement visible de Napoléon III, qui commençait ainsi à faire de l'Italie un grand État compacte, destiné à froisser perpétuellement, non-seulement la France, mais tous les États catholiques du monde, pour qui il est absolument nécessaire que le Souverain-Pontife soit le seul maître à Borne, et qu'il n'y soit jamais enclavé (4) !
Et combien, dans l'âme de Troplong, les douleurs du Français durent s'accroître encore par tous les événements qui suivirent la première spoliation du Pape, par les sympathies marquées que Napoléon III, dès qu'éclata, aux États- Unis, la guerre de sécession, montra aux États du Sud, qui défendaient l'odieuse cause de l'esclavage; par la fatale guerre du Mexique, entreprise pour repaître, avec le sang de deux peuples, la rapacité de quelques hommes d'argent, et qui devait amener des événements si tragiques ! Comme Troplong dut se voiler le front de honte quand la France fut obligée de retirer précipitamment ses troupes du Mexique, sur une menace dure des États-Unis ! Et comme il dut trépigner d'indignation quand, après la bataille de Sadowa, il vit Napoléon III baffoué dans une assemblée de diplomates qu'il avait eu l'imprudence de convoquer pour demander des compensations de territoire, qui lui furent refusées de la manière la plus ironique et la plus blessante !
Combien Troplong dut alors trouver amères les conséquen-
(1) Nous croyons avoir démontré cette nécessité dans un mémoire que nous lûmes à l'Académie de législation de Toulouse, pour réfuter les sophismes de la célèbre brochure le Pape et le Congrès, dont l'inspirateur, au su du monde entier, avait été Napoléon III. Voyez le Recueil de ? Académie, année 1862, p. 39.
494 LES OBANDS JUBISOONSULTES.
ces de rabaissement de l'Autriche, dont Napoléon ni avait été le premier auteur quand, au mépris de toutes les règles du droit des gens, il déclara brusquement la guerre à cette puissance amie, par une réponse sèche, faite avec ostentation à son ambassadeur, en présence de tout le corps diplomatique, le jour même où il venait lui offrir des vœux pour sa prospérité et celle de la France! Que pouvait dès lors devenir notre pauvre nation, brouillée par tant de fautes inexcusables de son chef, avec tous les peuples qui lui avaient été jusque-là le plus sympathiques, et qui sont ses alliés natur rels, avec la Russie depuis la guerre de Grimée, avec les États-Unis, et avec l'Autriche !
Troplong avait l'esprit clairvoyant, et Sadowa dut lui faire entrevoir Sedan. La Providence lui épargna cependant la douleur de voir l'immensité de nos derniers désastres , mais il devait en remarquer les avant-coureurs ; et ses derniers jours durent se traîner dans le découragement et les angoisses. Il voyait à quoi avait abouti le despotisme savant qu'il avait imprudemment travaillé à fonder, et sa tristesse sans consolation put contribuer à hâter sa fin , car il est des brisements de cœur auxquels le corps d'un honnête homme qui sent vivement les choses, ne peut résister.
Quand la maladie de Troplong ne laissa plus d'espoir, Napoléon III fit un acte louable. Il dérogea pour lui à l'étiquette des cours, qui dispense les souverains de faire aucune visite à leurs sujets. Il alla voir Troplong mourant, et put s'édifier en voyant cette haute intelligence s'humilier devant Dieu et demander les secours de l'Église. Mais Napoléon III fit assez en rendant cette visite privée au plus haut placé de ses serviteurs. Il eût trop fait s'il se fût montré à ses funérailles, comme Guillaume Ier avait assisté, huit ans auparavant, à celles de Savigny. Ce n'était pas, en effet, comme
homme privé, que Guillaume assistait aux obsèques du grand jurisconsulte de Francfort, c'était comme représentant toute l'Allemagne, dont renseignement de Savigny avait puissamment contribué à relever les ruines et à fonder la grandeur ; tandis que Troplong, d'une manière involontaire sans doute, mais malheureusement trop réelle, avait contribué à amener rabaissement de la France, dont les fils ne pouvaient plus avoir aucun sentiment de reconnaissance pour lui.
Aussi, quel contraste entre les obsèques des deux jurisconsultes, quoiqu'au point de vue de la pompe extérieure, celles de Troplong fussent plus magnifiques que n'avaient été celles du jurisconsulte allemand (1) ! Aux obsèques de Savigny, on voyait un deuil national. Les personnes qui faisaient partie du cortège, et les multitudes qui le voyaient passer, étaient également émues. Tous pleuraient un homme de cœur qui avait contribué à la reconstitution et à la gloire de l'Allemagne par la vigueur et le patriotisme de son enseignement, autant que ses plus grands généraux en gagnant des batailles. A celles de Troplong , les foules, toujours avides de grands spectacles, se pressaient aussi. Mais la curiosité seule poussait leurs masses flottantes ; elles y assistaient comme on assiste à une représentation de théâtre.
Troplong avait des vertus privées infiniment louables. Ses grandes dignités ne lui avaient inspiré aucun orgueil. Il resta toujours bon et obligeant. Toutes les personnes qui vivaient dans son intimité durent donc verser, en l'accompagnant à sa dernière demeure , des larmes abondantes. Mais quand, après un dernier adieu, les proches et les amis
(1) Dans le grand Moniteur officiel du 4 mars 1869, le récit des funérailles de Troplong, mort l'avant- veille, remplit six colonnes. Le cortège militaire, formé de régiments de toutes armes, ressemblait à un corps d'armée , et celui des autorités civiles fatiguait par sa longueur les yeux des spectateurs.
de cet illustre mort se furent éloignés, le tombeau du grand jurisconsulte ne fut plus entouré que du silence froid des marbres funéraires... Pas une main n'était restée pour y déposer une de ces couronnes pieuses dont les peuples reconnaissants aiment à couvrir les tombes des grands citoyens!...