COI^OT
A l'heure où, sons l'einpire de la photo^rraphir, la réalité — souvent triste et décevante, éloignée en tout cas de l'idéal cher à nos rêveries, à Tapaisèment de nos douleurs terrestres, — s'impose à notre vision, il fait bon d'évoquer le doux nom de Corot.
C'est à la photographie que l'art doit à la fois son enchantement et son désenchantement et, pour ne parler que du paysage, le cliché extraordinaire suffit, de nos jours, à notre admiration.
Voyez la merveilleuse précision de ce cliché photographique — tout y est — comme c'est ça, et c'est « tellement ça, » en elTet, que l'hiiagination ne va pas plus loin que ce qu'elle voit.
Limitée au mur de cette perfection mécanique, l'imagination se complaît à l'étonnement d'un « rendu ». à l'amusement d'un souvenir exactement figé, sans jamais qu'elle s'exalte dans le flou d'une imprécision, d'un mystère, parce que le cliché raté seul — touchant presque à l'art sans qu'il s'en doute — olTre cet avantage d'interrompre
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la curiosité bourgeoise de compter les feuilles, d'énumérer les brins d'herbe I
Aussi bien « tout y est » et porte en lui-même la condamnation de l'art. L'art ne relevant que du choix qui émane de la vision filtrée par l'âme, ignore la mécanique extraordinaire au profit de rimpression nuancée et délicate d'éprouver.
La photographie n'est jamais émue, voilà pourquoi elle n'émeut pas. La photographie est la plaie de notre art moderne autant dans sa foi que dans sa négation, car il est tout aussi odieux de s'en approcher excessivement que de s'en écarter à la folie, tant elle est la preuve de la nature même.
Mais comme elle est la preuve sans âme de la nature, la photographie a engendré des artistes pareillement sans âme, à force de s'être rapprochés si étonnamment de la vérité absolue et des artistes insensés parce qu'ils s'étaient éloignés de la vérité outrageusement, sous prétexte d'états d'âme excessifs.
Sans toutefois contester aux premiers artistes plus de talent qu'aux seconds, aucune de ces manifestations ne nous séduit parfaitement et, pour en revenir spécialement au paysage, l'idée d'un juste milieu où la nature vraie serait embellie d'un parfum intime nous apparaît réunir les exigences de la vérité et de l'art.
C'est sous les auspices de J.-B.-G. Corot que
52<) LES GRANDll MaITIIBA DE L*AIIT
cette p<*rf<M:ti()ii «'st atteinte et, de suite, à propos de ce maître « enveloppeur d'aube et de crépuscule », citons une anecdote décisive.
« Ku prc^sence de l;i nature, Corot se laissait aller k I;i |)liis ahstraclive rôvi?rie, et voici la jolie leçon de voir (ju'il doiin.i un jour h un débutant. Ce dernier peignait à coté du célèbre peintre et criti(jnait tr^s vivenn-nt un mur malencontreux dont la propreté et la rectitude, disait-il, faisaient tache dans la beauté du site.
« Et Corot de demander finement : «< Un mur ? « quel mur ? Je ne le vois pas. >» (L'Education artistique par l'Image ft /'Anecdote, du même auteur.)
On a dit, en revanche, non sans justesse, à propos du naturalisme de E. Zola, « que le célèbre romancier dépeij:;nait admirablement tout ce qui se passait, du haut de sa fenêtre, mais... qu'il habitait un vilain quartier! »
Cette opposition de l'idéal et du réel nous amène, une dernière fois, à parler de la photographie dont le naturalisme est limage par la crudité et l'absence du choixdans la vision.
Nous revenons au fâcheux « tout y est ». aussi fâcheux que le « il n'y a rien », caractérisant l'amour ou la haine de la vérité, extrêmes détestables, du scrupule honnête à la prétentieuse ignorance.
Or, si une équitable réaction se produisit contre
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le paysage théorique, historique, illustré notamment par Claude Gelée dit le Lorrain, en faveur du paysage vr&i, il ne s'ensuit pas que l'on dut tomber dans la copie réelle de n'importe quoi.
Et, la photographie aidée d'un « sentiment » maladif, sentiment qui au lieu de s'éveiller à la vue exclusive du Beau émana aussi bien du laid, fut cause chez les artistes d'un bref contentement.
On s'assoit tout bonnement aujourd'hui devant un terrain vague, devant des fortifications; on salue le pittoresque dans la moindre démolition ; en un mot le paysagiste ne cherche plus ses « motifs », il est vrai, laid, horrible, pénible, terrifiant, par réaction de la Beauté. Son idéal est une gare de chemin de fer!
Corot eût aperçu ces coins désolés et désolants qu'il eût cru profaner son art en les peignant, et certes, si on l'avait condamné à copier ces lieux, il les eût traduits au point de les réhabiliter.
Tout Corot est dans cette poésie qui lui cache « le mur » dont le bon site ne se dégrade qu'aux yeux du vulgaire. Il ignore la photographie décevante et, sac au dos il prend la route, cherche des ♦( motifs » au lieu de « prendre des clichés » et, au soir, s'il rentre bredouille, c'est que rien de ce qu'il vit ne l'a ému, à moins qu'ayant été ému, jl ne nous fasse rêver devant un (x coin » délicieux dont il rêva lui-même.
Mî I.E« CRANDfl MAtTRRfl DF i/aUT
N<î h'clirrrhoz point ce « coin »., vou» ne le recon nnîlripz pas, j,arrf» que vou» n>lcs ni un poMe m ini.irlistiM't quccecoin, mainlenanl enorgueilli par ( (; digne pinceau, ne vous juge point digne de le reconnaître.
D'une fennm<' laide, Corot eût d/'^a-r- un charme, tout comme dune vilaine fleur il eùi distillé le parfum df'dicat, alors que la photographie eut souligna» encorr le visage disgracieux de cette femme et la juriiie déplaisante de f^ite corolle dont, au surplus, elle n'aurait pu niidre l'àme chez l'une ni l'arùme chez l'autre.
Aussi bien Corot se serait enfui devant un tel spectacle ! Que les temps sont changés et, pour cette raison, combien r«'doge du célèbre paysagiste est doux et reposant h faire !
Jean-Baptiste-Camille Corot naquit à Paris le 25 juillet 1796. Le rôve de son père, honnôte tenancier duneboutique denouvcautés, était défaire desonCamilleson successeur, aussi nVpargna-t-il rien pour lui donner le goût du commerce. Malheureusement, do divers stages comme commis chez plusieurs négociants, le jeune homme ne retint guère que des habitudes de régularité et d'exactitude auxquelles il devait demeurer fidèle toute sa vie, tandis qui! se promettait bien, en revanche, de ne point réagir contre ses répugnances au négoce.
D'ailleurs il voulait dessiner, et son idral ne pouvait plus longtemps s'amoindrir àservir la pratique. Il s'en ouvrit à son père qui seulement après huit années de lutte céda aux aspirations « coupables de son fils. »
«Monpère trouvait que la peinture était un métier de paresseux et il me dit, au moment où je me mis à peindre : «Je t'aurais donné cent mille francs pour t'acheter un fonds de commerce, mais tu n'auras que deux mille francs par an, cela t'apprendra... ; allons, va, amuse-toi bien. — Je ^n'ai jamais oublié les paroles paternelles, je me suis toujours bien amusé. »
Et il nous semble entendre ces dernières paroles dans la bouche rieuse du célèbre artiste, toute sa face glabre s'illumine à ce souvenir oii sa chère peinture si joyeusement caressée, lui apparaît à travers le nuage defuméequi s'échappe de sa pipe légendaire !
Bref, le fils du commerçant prend vivement son parti de la pauvreté où son père le convie; comme atout, il n'emporte en quittant tout espoir de franchir le seuil de la boutique désertée, que le souvenir de ses études classiques au collège de Rouen et que la foi en son étoile.
Or nous verrons que ces études classiques devaient peser pour beaucoup dans la balance de son génie où la mythologie intervient fréquemment
uvcr le goût et h* tact de lifittîHif^ence cultivera. (Juant h iii honiin éloile du prùntre, elle Uf* brille {;u«>rr au début, ti en jii^er par len con»eilH que le iiinitrc |>luH tard doiino aux jcunos artiste» qui b(?sitf'nt à suivre bnir voralion par manque de fortune : « Av<>z-vous leur disait-il, 15<»^) livre» de rente, cVst-h-dire ce qui assure la lib»Tté?
w Voyez Hi vous pouvez diner avec unfçroscbiffoa de pain Qcbeté le »oirchez le boubinj^er ap^^s le soleil couché comme cela m'est arrivé plus d une fois.
« Le lendemain malin, je me rej:ardais dans le miroir et je me tâtais les joues; elle» n'étaient pa» autres quela veille ; le régime nest donc pas si malsain et je vous le recommande au besoin. »
C'est dans l'atelier de Michallun d'abord, que nous voyons notre personnage puis ensuite, à la mort soudaine de ce premier maître, chezV. Bertin.
Là, il apprend tout ce qu'il était d'usage d'appendre alors, c'est-à-dire la convention de voir et d'exprimer d'après le thème antique et certaine noblesse en laquelle on tenait la nature que l'on n'eût jamais osé reproduire telle quelle.
Cependant l'Italie semble la première fenêtre ouverte par laquelle le jeune Corot ait osé regarder mais point encore assez pour qu'il triomphe de son initiale contrainte.
Sa sincérité retardée par la vision dogmatique des
conoT 525
Michallon et des Berlin ne s'énonce guère qu'avec une sécheresse timide où revivent mal la Toscane Rome, Naples, les premiers paysages qu'il reproduisit tout d'abord.
De cette époque datent une Vue prise à Narni et la Campagne de Rome toiles sans originalité qui lui valent d'être classé par la critique, parmi les « paysagistes froids, ignorant le prestige de la couleur, assombrissant la nature de tons gris et tristes.
Aussi bien ce n'est qu'aprèsun deuxièmevoyage en Italie qu'une Agar et un saint Jérôme attirent justement l'éloge sur cette « naïveté que le maître avait si opiniâtrement cherchée ».
Gustave Planche vante l'aspect délicieux de ces dernières œuvres et à T unisson on proclame le charme, la légèreté et la finesse du ton de ces pages exquises.
Le mot d'idylle pour qualifier les paysages de Corot fait alors son apparition et c'est le juste qualificatif qui les distinguera désormais.
Maintenant Corot est un artiste original et voici comment on s'exprime à propos de son inspiration : « Ce que Corot peint c'est moins la nature que l'amour qu'il a pour elle ». « Corot, éthéré, peint avec des ailes dans le dos. » Notez que ce sont des confrères, le premier G. Coilin, le second le grand Dupré qui l'encensent de la sorte, tandis
B?fi LR^ CflANDS MaITIIKB OF I/aUT
que la critique lui donne du » ib/forritp (^e la
iN'iiiture ».
MalhiMinnispincnt, ia routine, le parti pris et rinjusticp s'arli.irneiit apK'S ce jçénie enfin alFranclii. On ne lui panlounn pas d'avoir violé la majesté factice des vues consacrâmes par l'habitude. 1/œuvre du nouveau venu est claire on place des « vieux jus » précédents — autre grief — au surplus on n'entend plus dans cet œuvre lair de romance accoutumé.
Si l'on a dit plaisamment: « quand je vois \\u paysage (|e Constable j'ai envie d'ouvrir mon parapluip », en regardant une toile de Corot, il semble que l'on aspire une bouffée de printemps.
C'est cette trancbe expression qui vaut à notre peintre visionnaire d'être méconnu par tous ceux à qui le mensonge jusqu'alors tenait compte de
vérité.
Il disait un jour ironiquement à son ami Dumézil : (( Les architectes ne veulent pas de moi parqu'on prétend que je mets pas mal d'air dans mes tableaux ; et ils craignent que ça fasse des trous dans leurs murailles, ce qui serait malsain! »
La convention est le fard du Beau dont elle est aussi l'hypocrisie, voilà pourquoi les novateurs sont accueillis avec méfiance, de tout temps, malgré la persuasion de leur art qui est traité d'outrecuidant par les rétrogrades.
Cependant les vrais artistes acclament Corot, ils iront même jusqu'à lui otFrir une médaille d'honneur que les pontifes d'un autre art n'ont point voulu lui décerner !
Mais n'anticipons pas.
Dès l'apparition de Daphnîs et Cliloé (1849), du Baptême du Christ et du Ckrist aux Oliviei^s^ l'indépendance de notre artiste s'accuse encore, sans toutefois décider le public et les amateurs, réfractaires à l'achat d'une peinture choquante, tant elle est vraie, à l'égal de la nudité qui leur fait horreur !
Cet aveuglement, hélas ! menace de durer; au Salon de 1851, l'artiste avait alors cinquante-cinq ans, il s'oflre le malin plaisir d'aller se poster devant sa toile, delexaminer avec persévérance parce que, disait-il, « les hommes sont comme les mouches, dès qu'il en voient une sur un plat, les autres accourent tout de suite ; ma présence appellera peutêtre celle des passai^ts ».
Bientôt, en effet, un groupe se présente, il regarde puisque l'on regarde, et quelqu'un critique ainsi l'œuvre : « Pas mal, il y a quelque chose là-dedans », mais une autre voix s'élève et déclare: « C'est aftreux, allons-nous-en ! »
Attrape! conclut en riant Corot, tu as voulu connaître l'opinion du public : es-tu content ?
Néanmoins, au bout de quarante ans de travail^
528 LES GBANDl MAtTrtKA DE i/aKT
It' iiialtre voit v«Miir k lui la fuveur de» « philistins » et, ce m^nie tahlonu pn o (Jornrnffnt acheté par un audacieux 5<>ij franc**, monta plusieurs aiMMM's plus tard, en vente pul»li(jue, à^Jj'i^jfranc», et encore notre artiste fut-il le héros de la fi5te donnée en l'honneur «i»- l'auhaine. « Songez que cette m^me œuvre devait, quelques ann/'eb après, ôlre adju}^»''e dix luis plus cher !
(( Ma constance aliiii par triompher, et je nage dans le bonheur », disait le c<'*lehre paysagiste qui, s'il peut ju^er maintenant de la vogue extraordinaire de ses toiles, estime sans doute la sottise des amateurs à la hauteur de leurs passions extrêmes...
A ce propos, nous prononcerons le nom d'un artiste de grand talent : Tronillebert, dont la valeur fut contestée devant celle de Corot, par ceux-lk même qui achetéren t un Trouillebert pour un Corot !
Singulière injustice que nous tlétririons avec véhémence si toutefois l'un n'avait été que l'habile pasticheur de l'autre, mais il n'empêche que Trouillebert pasticlieur habile, fit des Corot dont ce dernier n'aurait pas eu à rougir, et ceux qui n'aiment que l'art pour l'art, en vérité seraient fort mal venus de contredire à leur plaisir, sous prétexte qu'il émane de Pierre ou de Paul.
Hélas on vous dira qu'il y a des « marques », des marchands de tableaux, et que certaines toiles
valent des billets de banque... pour les « amateurs » improvisés. Passons...
Voici donc Corot « lancé » et il va retrouver sa jeunesse dans la fécondité. On le rencontre dans la forôt de Fontainebleau, dans les bois de Villed'Avray, vêtu d'une blouse bleue et d'un vieux chapeau de paille : c'est « le père Corot », toujours la plaisanterie aux lèvres, tout rose sous ses cheveux blancô, avec son éternelle pipe !
On s'arrache maintenant ses œuvres, un ruban rouge vient d'orner sa boutonnière, qui, bientôt après, se parera d'une rosette, sans que les honneurs n'altèrent ni la bonhomie, ni la simplicité du maître.
H continue, impassible, la poursuite de son rêve vaporeux et bleuté vu commeau traversdu nuage qui s'échappe de sa pipe. A la fois classique et novateur, « le père Corot », aux goûts et aux façons rustiques, à la l'ois narquois et^rave, excelle àlaire danser dans la brume du matin, une délicieuse guirlande mythologique, à moins qu'il ne pique d'une coiffe rouge de paysanne, pour la faire (( chanter », la gaze transparente du brouillard qui monte, aspiré par le prochain soleil.
Il déclare que la nature au couchant, avec son explosion de jaune orange, de cerise, de pourpre, est prétentieuse et vulgaire à peindre, tandis qu'il la guette l'âme remplie d'émoi, au crépuscule.
f).10 I.K» GRANDE MXttHKH DE L*AllT
« Il ne rente plus fpj'iine tcihU* Vaporeime du citron |)âl«' (jiii stt foinl «l.ins le bleu foncé de la nuit «Il passant par dns tons VordAtre» de lurqiioisc ni;ilad«', d'une finesse Inouïe, d une délicatesse lluide et insaisissable. Les lorrains perdant leurs conlonrs, los arbros ne Formonl pins que i\o% niassos brunes ou grises... l'air frais soupire dans les f(Miilles... les nympln < fuient, se cach^nl... rillusioû se produit. Le soleil salant couché^ le soleil intérieur de l'âme se lève... »
Tout Corot est dans cette derni?ïre phrase que nous empruntons à une lettre écrite à un ami. Eutre le paysage conventionnel et le paysage naturaliste il y avait place pour le paysage idt^alisé, ce fut Pœuvre de notre peintre.
Paysagiste de l'àme, voilà Corot, il exprima la nature telle qu'il la vit, mais il ne la vit qu'au moment où elle était mystérieuse, dans son effet troublant d'aube ou de crépuscule et, la vieillesse robuste du niaitre tardivement consacrée, s'entretint au contact du printemps éternel qu'il célébra amoureusement.
Et sa bonté était inépuisable, en voulez-vous des exemples ?
« Un jour Corot acheta la petite maison qu'Honoré Daumier, ce grand dédaigné, babitait à Valmondois, depuis de longues années, et qu'il était forcé de quitter, faute de pouvoir l'acquérir. Le
COROt S31
célèbre paysagiste ne rétléchit pas longtemps; il va à Valmondois, achète la modeste propriété, la paie comptant et ToiVre àsonami, qui sitnplemtMil lui dit : « Tu es le seulhomtHe que j'estime assez pour pouvoir eti îicceptet" quelque chose satis rougir. »
Une autre fois, un peintre de ses amis vient lui demander cinq mille franbs. Corot, de mauvaise humeur ce jour là, répond qu'il ne lés a pals. Mais une fois l'ami parti, l'artiste réûéchlt, il quitte sa blouse, dépose sa pipe, sa fameuse « pifiette » devenue légendaire dans les ateliers, court chez l'ami et lui dit :« Pardohne-moi, je ne étiis qu'une canaille, je t'ai dit tantôt que je n'avais pas cinq mille francs; j'ai menti et la preuve, c'est que les voici! »
Peu de temps avant sa mort, il fit une grande affaire avec un marchand. QuAnd celUi-cl compta à l'artiste son argent, Gorot prit une liasse de dix billets de mille francs et dit ail marchand : « Gardez ceci ; quand je n'y serai plus, voiis donnerez, pendant dix ans, une pension de mille francs à la veuve de moti ami Millet. j> (AlbeH WoUf. La Capitale de l'Art.)
Autre trait de bonté dont ^auteu^ des Glaneuses est encore le bénéficiaire.
Le père de l'ancien président delà République, Gasimir-Périer étaiten visite chez Corot. Le maître
532 l.hfl GHANDH MaItKKB DR I.'aHT
mettait la <l( riiière maiu à un t.ililcau. Rnthousiasinr, M. ('fmirnir-lVîrinr voulut s'en rendre acquéreur.
« Je vous c^(i»- ma toile, dit l'artiste, U nnecoiidilion : c'est que vous payerez le btiUcUtT et le boulanger de mon anii Miilet. — Convenu! » répondit M. Périer.
On alla rc^'clamor, à Cliailly, les notes des deux fournisseurs : l'une se monUiit à vingt-deux mille Irancs et l'autre à vin^'t-cjuatrc mille. Le crédit durait depuis douze ans.
M. Périer lit la ^wimace, mai> il paya sans sourciller. Son Corot lui revenait à quarante-six mille francs! Aujourd'liui il en vau<lrait le triple, mais à cette époque il ne valait pas quinze cents Irancs I
Mais nous touchons à notre lin.
En 1872 Corot exposa la i-'a.s/ora/p et le Passeur qui résument le. meilleur de son frais génie. L'admiration des vrais artistes, auxquels s'étaient ralliés de repentants amateurs, fut à son comble, l'opinion publique décerna la médaille d'honneur à ce vieillard de soixante-dix-sept ans, dont l'œuvre / était impassiblement toujours jeune.
Mais, le jury du Salon ne devait pas, malheureusement, ralilier l'écho unanime; les contemporains ont un jugement et la postérité en a un autre; pourtant, les amis de Corot n'attendirent point si longtemps. Ce fut eux qui lui portèrent
cOROt Î533
cette médaille d'honneur, chère entre toutes, que le vieux maître reçut en versant des larmes de joie.
« Qu'on est heureux, s'écria-t-il, de se voir aimé comme cela 1 »
Et certes l'hommage précieux de ses amis valut à l'artiste davantage que la récompense oliicielie !
Aussi hien Corot, au soir de sa vie, apprécia d'autant le réconfort généreux de la considération toujours tardive qu'où lui manilésta. Celui qui, si souvent, attendit dans la forêt que le tam-tam du coup de soleil couchant lui offrit enfin la sérénité adorahle du crépuscule, était habitué à retarder son plaisir pour le goûter davantage.
« Jamais, écrit un contemporain, le jury d'aveugles ne voulut décerner la grande médaille d'honneur à ce génie qui troublait les petites vanités. »
Même, l'acharnement à se disputer les œuvres de Corot fut tardif, c'est ce qui lui lit dire un jour : « J'ai enlin vendu un tableau, et je le regrette, car il me manquera à la collection complète ! »
A rapprocher de ce mot de Corot, cette réponse de Daubigny à un marchand de tableaux, qui sans cesse, faisait miroiter à ses yeux la question d'argent et lui demandait éternellement le même sujet « de vente » : « Laissez-moi donc tranquille ;
f).1i LES GKANDH MAtTliK» DE L AllT
\on in(*ilif*iirM tableaux sont C6Ut qui n»! •^>- ^••Iidont pu»! »
Un des clmiiers malins qui précédèrent i»ariiort, il dit À lin ami : « J'ai vu cnlti' nuit en r6ve uq pay>af^(» dont le ciel était tout rose, les nuag*'aussi étaient tolit roses. CVtait délicieux!
rt Je me le rappelle très bien ; ce sera admirah!» à peindre. >•
Très peu avant d(; .s'»''tr»indi'e, Corot traTaillait uiix hil)ieau.\ exposés quehjfies semaines plus lard au Salon : le Sonrfnir du lac Sthyii et la UamP antique^ tableaux où flotte celle indr^cicion coutuniière bercée d'éni«;me, (^n'il dut retrouver dans le crépuscule de l'au-delà.
Corot expira le 23 lévrier 1875.
Citons encore parmi les œuvres du maître pay sagisle : Diane et ses Nymphti • Muîsôe de iJoi deaux , la Toilette^ une Vue de la Rochelle ; le Petit Berger Musée de Metx) ; le Matin et le Son Y Etoile dit Soir, Effet dumatin^ Danse de ?(>jmpht les ^//c/ie;*o;i5, etc., dignes témoins d'une conscience rare.
Et, a :^ropos de conscience, voici le mot de la fin que jous emprunterons à notre livre LArt > Anecdotes.
Un sourd-muet avait demandé à Corot de lui donner des leçons de dessin. L artiste, embarrassé, ûesayait comment se taire comprendre de son élève.
« Il finit par saisir un morceau de fusain et, sur la feuille de papier blanc où le muet allait commencer à dessiner, Corot écrivit en très gros caractères une fois, deux fois, trois fois, dix fois, jusqu'au bas de la feuille, ce seul mot : Conscience. Et, avec un grand geste, il lit signe au muet que c'était tout, qu'il n'avait pour commencer, rien d'iiulre à lui apprendre. »
J.-I\ Mir.LHT
Si t;mt est qiH' ri«l«''al do rortains arlislos %(* cache dan- la mu* où, en se hissant sur los /'paiil' les uns des aiitrcN, ils tAchent de l'atteindre, d'autres artistes n'ont qu'à se baissera terre pour loucher h ce môme idéal.
C'est-à-dire que les premiers épurent à for^ une beauté insaisissafde, que les seconds se coj, tentent de célébrer tell.' quelle avec amour.
Chardin nous émeut avec un chou au point f' réhabiliter le dicton : « hHe comme un chou » * t Rembrandt nous t'ait rêver devant un quartier de bœuf; c'est là la poésie sublime et humble qt dégage l'art.
Où d'autres artistes se fussent crû déshonorparce qu'ils recherchent des soi-disant suje nobles, d'autres se sont ennoblis ; il n'y a que le résultat en somme qui justiûe les visées haut» et, le plus souvent, le sommet des intentions altières est singulièrement abaissé au-dessous d' prétentions.
La platitude d'un sujet s'annonce avant tout par
LU
l'absence du sentiment et ensuite par la facture prépondérante; or ces deux pires défauts ne vont point l'un sans l'autre, l'exclusive facture tuant le sentiment: parfum fugitif et insaisissable.
Aussi bien il y a des peintres de « morceaux » sans émotion, des peintres émotifs médiocres exécutants et des peintres sans aucune autre valeur que celle qu'ils se croient, parce qu'ils remplacent la technique par du verbiage littéraire.
Il y a donc un milieu entre la technique excessive (Rembrandt cependant, à la fois virtuose de la facture et de la pensée, est entre autres, une exceptioi^), et la négation du métier — point d'art sans formule, — et, c'est entre ces d(mx écueils, que vogue la maîtrise de J.-F. Millet.
Jean-François Millet fait passer son rêve avant tout, mais il dessine et peint son rêve naïvement comme il est ému au simple spectacle de la Vie.
Il ignore le brio de la facture, il ne vise qu'à l'intensité du sentiment par les moyens les plus calmes, et la ligne chez lui est de môme que le sujet, sans emphase.
Quant à Feffet dans son œuvre, il se borne à celui du jour à travers les variations de l'aube et du crépuscule qui sont autant de francs et de vrais sourires.
Ah! Millet n'évoque ni le grec ni le romain, il a enfoui le casque de David dans son champ, et
n.'iH LEH r;flANDH MAtThEii DE l'aHT
Koii hori/on ent c«*liii hciil derrière U*<|uel wi lève ou hecouclie lustre d'or ou bifu de pourpre ban-
glantc.
Sîi Muse, non plus, n'est pas guerrière, ses cheveux senltfit l.i terre, et elle sème le biè de ce» niènn's hras noueux «jui bottelleront les g«*rlieb rousses, eninia^^usinées ensuite au grenier dans la paix bleue du soir.
L'estlH'li(|ue de Mill«*l c'«'^t lavr*rité; sa Vénus est une paysanne, et son Apollon voûté herse des pommes de terre. Ses règles de composition? Celles encore de la Nature, qui compose admirablement son décor, qu'elle meuble à merveille pareillement, d'êtres ap[)ropriés.
«Vos vaches sentent l'écurie, disait un marchand de tableaux, ne pourriez-vous les faire un peu plus propres? On dirait qu'elles sortent du fumier. » J.-F'. Millet ri'pliqua: « Eli! d'où voulez-vous qu'elles sortent? d'un salon? Mes vaches ne vont point dans le monde. Klles ne vont qu'à l'écurie et aux champs. »
Et Millet s'assoit sur un tertre, loin du bruit de la ville, loin des ambitions et des haines et, avec la molle insouciance de l'artiste égoïste en sa foi, il n'a qu'à copier, ses tableaux sont tout faits.
Mais aussi quelle copie î Quelle poésie il donne à ces tètes de mâles abêtis ! Quel charme idéal flotte sur les euveloppes lourdes des femelles qu'il
ca
traduit, au point qu'elles semblent des femmes qui pensent et font penser!
Car le paysan de Millet n*est pas le paysan d'opéra-comique cher à un Léopold Robert, par exemple, et ses bergères point davantage n'empruntent à celles du petit Trianon leurs falbalas et leurs artifices.
L'atelier de notre artiste est dans les champs oii il prend exclusivement ses modèles; s'il se repose, entre deux coups de pinceau, son regard ne croise dans le ciel que le vol éperdu des oiseaux, et c'est ime boudée d'air pur qui rafraîchit son front lourd lorsqu'il a terminé sa « journée ».
Il est venu au travail vêtu comme un paysan et, le soir venu, la soupe fumante des paysans l'accueille dans sa buée appétissante.
Je sais bien que, pour accentuer le côté poétique de cette rusticité, on a poussé au noir la mélancolie de la carrière qui nous occupe. On a parlé de la misère de Millet avec complaisance sans que sa gloire en somme, s'en soit trouvée agrandie, mais ne fallait-il p.as protester contre une autre exagération : celle d'un Angélus adjugé plus d'un million à la mort d'un artiste sans fortune, sa vie durant?
Aussi bien ce contraste stupide a excité la verve des écrivains d*art sans profiter ni h V Angélus tii à sou pcintrCi sufFisammeut beaux l'un et Tautre
640 LBS GRANbA maItrcs ns L*Airr
tans 11* taiii tarri <Je la r^*claii)e, du ftnobi<^m«> ftde l'injuslice du nort. Kt beau, Millet l«* fut par sa conviction (i<'*Hint<''n'Hsée, par ses lutte» Hans roncessions «'t r/t/4/7/'/M.v, pour ne parUT que de c«*lte œuvre, <»st ('•fçaleiiHMit beau par hch qualit/;» vengeresses couvertes d'or, exag<'*rément peut-^lre, mais triomphantes de la bAtise bumaine.
Allez donc dire maintenant auxsots qui napn^r» se détournèrent de VAtifjelus que ce tableau n a pas de valeur!
Bref, la If^gende vraie ou fausse de la misère d» Millet importe peu à l'œuvre, et certainement si la légende broda, il n'en demeure pas moins acquis que notre artiste accablé de famille, eût difficilement fait bombance avec son art, du moinavant sa mort, qui seule, par une amère dérision, lui apporta la fortune et la célébrité.
11 n'emp(^che que, pour complaire à rintér<'t dramatique, nous ne résisterons pas à détacher le récit suivant en sa teneur douteuse : « Il n'y a plus de pain chez Millet, la nuit lombe, les enfants ont faim, on se couche sans avoir mangé.
« Tout à coup le père se lève, il aenlcnJu le bruit d'une jambe de bois sur la terre durcie : « C'est lui! » La porte s'ouvre : « De la lumière! » s'écrie une voix forte. La chandelle est allumée : dans la porte se dessine la silhouette d'un homme de haute taille qui, avec un éclat de rire retentissant, montre J
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Un énorme pain qu'il jette ensuite sur la table en s'écriant : « Allons, les enfants, venez souper ! »
« Ce sauveur c'est Diaz. A Paris, il a vendu pour soixante francs trois dessins de son ami Millet!
« Au milieu de la joie de la maisonnée, Millet seul demeure grave, car il pense au lendemain, mais Diaz le rassure: « Patience I Ils y viendront « doucement! Rousseau a vendu un paysage pour « cinq cents francs; moi j'ai vendu une vue de « Fontainebleau pour soixante-quinze francs. Et « je suis chargé de te demander le pendant de tes « dessins ! Au lieu de vingt francs, cette fois, ce « sera vingt-cinq francs! »
« Ce î\ quoi Millet résigné répondit : « Si je « pouvais seulement vendre deux dessins par « semaine dans ces prix-là, tout irait bien! »
« Et Diaz, lançant d'énormes bouffées de fumées de sa pipe :
« Tu n'es pas dégoûté, toi ! Cinquante francs « par semaine! Va donc, financier! » (A. WoltT.)
Voyez, d'autre part, combien le sentiment simple qui émane de VAngelus a été interprété, dans l'imagination populaire américaine ! C'est encore la revanche de cette œuvre à l'égard des profanes, qui, faute d'en saisir l'émotion naïve, s'ingénièrent à en détruire banalement la pensée haute.
Ainsi VAngelus fut baptisée dans le Nouveau
M2 I.Bfl GflAND» MaItrEB DK l'aRT
M(>ih1«ï : la Mort du prt'fiïier-hé t Ainsi tè t>ÀyKan et <'(*tte paysAïUH! inclinas àu soir, dans la prii'fre, h rhnnro vi*sj>drale où linle l'Angelus, ont su\c\:/*rA cette sottise!
IV)nr cos profaîU'S. cf» roiipl»» recueilli fc lamente en plein cliafiip sur une tombe, avectraulant plii^ do convi(!tion que riniaginatlon simple voit dans un panier placé au milieu du groupe, le petit cadavre iiniispensable k son énioliou...
Pareillement le snbhisine, — authe ignorance, mais celle-ci, pr(1lentieuse, — n'alla-t-il pas jusqti'îi chercher de nos jours des symboles, jusque dans les paroles les plus banales du célèbre dramaturge norvégien llcnrik Ibsen, à son grand étonnement ?
Mais entamons la biographie de notre person-
nage.
Jean-Fran(;ois Millet naquit à Gréville (Manche , en 1815. Son père, tin paysan, l'emmène tôt aux champs, l'iniliant à son rude labeur. Entre temps, l'enfant garde aussi les moutons, besogne plus propice à ses distractions, car, dans l'inertie où le corps se repose, la pensée croit, et les moutons du jeune berger galopent comme ses pensées dans la nature.
Jamais moutons ne furent siéparsque l'intellect qui les mène, et c'est dans cette distraction du mauvais berger que germa sa sublime vocation.
JI s'qji ouvre à sou père qui le renvoie sans comprendre, à la charrue, et le sillon creusé par ce soc est tout désorienté. En vérité, le grain germera aussi sans entrain, dans un sillon si capricieux, de telle sorte que notre paysan n'est plus guère bon que pour faire de l'art !....
Le voici donc à Cherbourg en 1836, chez le professeur JVJouchel, puis nous le retrouvons dans l'atelierde Paul Delarocho, deux ans après.
« Au piilieu des jeunes gens qui étudiaient avec ce maître, Millet se distinguait par une austérjtf^'qui contrastait singulièrement avecsajeuijesse.
«C'est que sa pensée était obsédée parla distai^pe entre l'art qu'on lui enseignait et celui qu'il entrevoyait dans son cerveau. Sans doute il fallait apprendre l'anatomie et étudier la structure de riiomii^e; mais ceci l'ait, on ne devait pas passer sa vie à peindre des modèles travestis etdans desposes affectées, mais saisir l'homme sur le vif, dans son ipilieu ordinaire, dans son labeur. Les paysans d'opéra-comique surtout, que la peinture exploitait, ces pfiysans endimanchés avec leurs vêtements sortis de chez le costumier, l'irritaient... »
Aussi bien Millet n'était point né pour la peinture d'histoire, ni pour aucun mensonge imaginatif, quelle que soit la beauté de ce mensonge puisé dans l'irréalité même la plus somptueuse
ftW LEII GRANDH MaItMKH DF. i/aHT
vl 1 iniverî»ité «levait •>•; <:liar^«r cruellement de rarracher de l'atelier I)elarorJie.
La virtuosité du métier classicjue, ge» vi!j<''e», son idéal, jcttéreiit d(»nr. hi^ntot Millet dan» une misère sans pitié.
Il peint des [>()rtraits h ba^ prix, brosse des enseif^nes pour des maj^asins et même une grande composition : Le Maréchal liuytaud à la batniUf d'islif pour un»* ijaracjue foraine.
Tout cela pour apprendre à trouver sa voie dans l'art adranclii (ju'il devait illustrer!
Mais l'expérience du génie est longue et l'erreur a des entêtements qui font d autant goûter la saveur de la réussite.
Voici la raison pour laquelle nous verrons .Millet rôder encore en ville, au Havre notamment(1842), où il cherche fortune et à Paris où l'artiste revient, pour exécuter dans l'atelier de Diaz des Symplits endormies, des Baigneuses sans pitié pour leur auteur.
Le jury du Salon de 1843 refuse au surplus une Tentation de saint Jérôme qui avait sans doute autant de mérites impersonnels que certaine Leçon déquitation reçue l'année suivante en même temps que sa Laitière, qualifiée par Thoré de « petite esquisse dans le genre de Boucher ».
Il n'empôche que Millet tâte du romantisme dans un OEdipe détaché de larbre, dans une
Captivité des Juifs à Babylone et s'enferme dans des sujets grandiloquents jusqu'à son Vanneur^ qui lui dessille enfin les yeux.
Il faut dire que l'approbation unanime, malgré ses aberrations fréquentes, sert beaucoup les directionsde l'art en conseilianlefficacementrartiste, c'est le cas de la plupart qui, en somme, sont sacrés dans leur genre par la réussite sanctionnée par le seul public.
Ce fut aussi le cas de Millet qui revint à la charrue aiguillé par l'opinion de la foule autant sans doute que par ses préférences personnelles. Mais, cette fois, la charrue a trouvé son poète; c'est un idéal qui la pousse dans la terre grasse et, le paysan de* naguère va chanter supérieurement ses frères d'hier dans le cadre champêtre où il rêve d'art.
Pour notre contraste favorable, nous retrouvons le grand peintre dans le calme d'un village, à Barbizon près de Fontainebleau, lorsque les rumeurs de la Révolution de 1848 se sont tues.
Malheureusement il nous faut dire que l'opinion de la foule, si elle mit Millet sur le chemin de la gloire, fut impitoyable à la lui cacher de son vivant, c'est l'auréole du martyr dont on exagérera, à plaisir nous l'avons dit, l'envergure.
Car, si Millet fut pauvre, il fut considéré hautement de son vivant, par d'illustres artistes qui
54A I.W GRANDH MAtTfiF.<« DF. i/aRT
parta^Arj'nlHa nuMliorrit*'* p/'*c uni aire, et l'injustice sfiil»' (les lîirgfs r«^rnun('rations accor(J«'eh ttnx tnili's (If rnnloiir de V Angélus — ces in^meft t^iil*-^ obtenue» anjonul Inii " pour une houch^;ede pain — aj^fçravent 1rs dérisions d'une existence ln*s uiod(vsl<'.
Dia/JioussfMii I Ml jm^aulros maîtres de Barbi/on [>onriMi< ni joiinfr»' h'iirs doléances û celles de h'ur ami ; il ost vrai «jii»- leurs toiles, si largemc*nt payées qu'elh'S furent .\ leurmort, ne dépassèrent pas par unilé, le million !...
Brc^f, la cote des marchands de tahlfaux, l'enthousiasme (h' l'amateur « éclairé »> subissent, il fautl'avouer, des lluoluations au moins singulières que le snobisme fait d'autant valoir.
Mais passons, et ce qu'il fallait dégager, après avoir d'autre part absous Terreur de certain jnrv peu clairvoyant ou obstiné par un académi-me étroit, c'est la considération que les vrais artistes montrèrent pour Millet, considération que Millot ne se fit pas faute de reverser sur des compagnons d'infortune aussi illustres que lui, du moins par la suite.
Et la considération, si elle ne nourrit pas son homme, adoucit au moins le mal de sa faim.
Bref, après une incursion impersonnelle dans l'attirail académique, historique et mythologique
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qui s'adaptait mal à ses destinées, Mjllet aboutit à la nature dépouillée d'artifices e^ la traduction de laquelle il excella.
Ah ! le peintre des Glaneuses (cette toile vendue par son auteur pour douze pièces de cent sous!) se moqua bien du « morceau » qu'il avait appris jadis à « ficeler » à l'atelier!
Le sentiment pénétrant l'emporta toujours chez lui sur la perfection du métier, et son dessin cotonneux et sa pâte presque malhabile, disent seulement ce quils veulent dire de grand sans emphase.
Son paysan est vrai comme sa terre non fardée. Où le paysage historique se fût attardé, Millet passe inditîérent; il n'arrange j)as la nature, elle s'en charge, il la lit amoureusement, c'est tout.
Botteleurs, semeurs, bergers, moissonneurs, tondeurs de moutons etc., passent dans son œuvre tels qu'ils sont en réalité, et il n'en faut pas davantage pour que la convention se blesse de cette exactitude.
L'art officiel offensé mène le mauvais combat et, à sa remorque, irrité par la franchise à la place des mensonges accoutumés, le public passe dédaigneux, jusqu'à ce qu'enfin, touché par les accents de cette franchise, tôt ou ttrd il lui fasse fête, sans cependant délier spontanément les cordons de sa bourse.
rii8 LES GRAfTDS MaTtMKH DE i/aRT
« Nous n'uvioriH jamais le sou, a cont^ quelque pnri Houssf^HU, cet autre méconnu ; rnaif nous ne parlions jamais <l'arg<înt, car il ircntrait pour n<?[i dans notrf^ ambition. »
Fort h«*ureusem(înt pour ces maitret, dont furent encore le ^rand sculpteur Barye longtemps dédaigné, et Delacroix et Corot!
« Avant de mourir. Millet |)nt voir s'avancer vers lui la Justice, éternelle mais souvent tardive. Quand, à TExposition universelle de 4867, on vit pour la première fois un grand nombre de ses œuvres réunies sur un m<^me j>oint, on fut frappé de la variété de cet art que jusqu'alors on avait trouvé monotone.
« On daigna décerner une petite médaille à ce grand génie, qui, depuis le Salon de 1853, n'avait remporté aucune distinction officielle (mais aussi que signifient le plus souvent ces dernières? On est étonné de cette naïveté dans la bouche d'Albert Wolff à qui nous empruntons ces lignes); on y ajoute môme, pour la gloire de l'ordre, le ruban de la Légion d'honneur qui, après trente années du plus noble labeur, devait consoler cet illustre peintre de toutes ses tristesses. »
Bref, il est certain que le réalisme frappant de Millet ne fut appréciera sa valeur que tardivement et sans profit pécuniaire pour son créateur, alors qu'il est flagrant que les marchands de tableaux
ont fait des affaires d'or sur le dos d'un mort.
Mais cela n'ajoute rien au « martyre » de Millet ni à sa gloire qu'il regut en somme, de son vivant, de la bouche môme des vrais artistes aussi déshérités que lui devant la fortune. {)u'dni k ï An (/e lus, sa valeur artistique n'a pas augmenté de par le fait môme de son paiement fantastique, pas plus que les Glaneuses^ C Homme à La huue^ le Parc à moutons ne sont des chefs-d'œuvre moindres, parce qu'ils n'ont pas été payés aussi cher que VAiKjelus !
Non, la glpire de Millet est au-dessus de la légende et des coups de Bourse; son art fut simple comme sa vie modeste, très modeste seulement, étant donné qu'elle eût pu ôtre fastueuse, à en juger par les prix fantastiques atteints par cet art aujourd'hui, mais alors cet art simple ne se fût peut ôtre pas manifesté avec tant de force et de sincérité.
Qui dit aussi que les marchands de tableaux et les amateurs « éclairés » se fussent disputés l'œuvre de Millet si cet œuvre avait été conçu sans peine, normalement, bourgeoisement?
Au surplus, répétons-le, il y a beau jour que les artistes dignes de ce nom appréciaient l'auteur des Glaneuses à sa valeur ; mais ce n'est pas de leur faute si le peintre de Barbizon ne fut pas plus tôt coté à sa valeur... marchande.
550 iK«» CHAMPS vaItmk.^ dk i.'aut
Une àw*i'(U)Ut, mHinU*nHiil, avant Mp tfrminpr
Un jour un nornin('' S., paysan-li/'ilelier de Har bjiton, ré(>ut<^* pour I'amuHf*ment de tes soillios h la fois naïves et prétonliougf*8, pose un lahoiireur « Millet. Durant le repos, il critique le monvtumMit dndit lahounuir. <* D'abord on ne laboure pas avec le pied pancho... tel qu'il pbI, ce laboureur va se coupnr le pied, c'est une nia/«îlle I »
Millet rit de bon ccnur, non sans toutefois concilier la franchise de son modèle et l'exactilude du geste avec le caractère esthétique qu'il désire donner à son (inivre.
Or, à qiielque temps de là, S..., très fier d'avoir été écouté par Millet, ne craint pas de montrer l'auteur de VAngeluf en disant : a Voyez-vous, ce peintre-là, eh bien ! il n'envoie jamais un tableau à Pî^ris sans me consulter ! » if 'Éducation artistique par rimagppt F Anecdote, du même auteur.;
Citons encore, parnai les chefs-d'œuvre que nous a laissés l'un des plus grands maîtres de l'art français dans la seconde n^oitié du xix* siècle : r Attente, Bergère ramenant ses moutons, la Gardeuse d'oies, la Récolte des pommes de terre, la Femme à la baratte, le Mort çt le Bûcheron, etc.
Sans compter des pastels et des (jessins d'une saveur et d'un charme caractéristiques avec leur lourdeur, levir gaucherie si prenajite, toute la
poésie qui émane enfin de silhouettes rudimentaires, de découpures naïves imprégnées de vie, saturées de grand air.
Et toute Témotion enfin de cet œuvre achève la consécration d'un artiste supérieur, intensément personnel, toujours attardé avec amour à fixer un effet de la nature, aussi fugitif soit-il.
Jean-François Millet mourut à Barbizon en 1875. Ce jour-là, le soleil couchant dut voiler d'un gris ses rayons sanglants, tandis que les paysans se sentaient « tout chose ».