GÉRICAULT
frappante des épisodes militaires où nos soldats ont été parfaitement observés en leur pittoresque accoutrement de guerriers héroïques et simples. Croquis, notes, sorte d'écriture qui semble pressentir la grandeur d'un RalYet.
Mais ne voilà-t-il pas que notre peintre, toujours possédé de l'amour des chevaux, cède à la singulière tentation d'entrer dans le corps des mousquetaires rouges, que l'on venait déformer, rien que pour le bonheur de vivre au milieu non seulement des chevaux, mais dans la fièvre des exercices militaires!
Fort heureusement, le désenchantement rapidement a raison de cette fantaisie, qui risquait pour le moins de briser le crayon de son auteur et, un voyage en Italie remet l'idéal en place chez notre guerrier occasionnel.
A Rome, l'artiste entreprend un grand tableau représentant des courses de chevaux qu'il n'achève pas, son père l'ayant rappelé à Paris.
Géricault est un fils respectueux, tout comme son père est un profane, les deux hommes au surplus devant se passer mutuellement leurs caprices, car si le peintre souffre certaines fois de l'incompétence paternelle et de son joug égoïste, le jurisconsulte ne cesse de subir les singuliers écarts de son fils.
Témoin cet autre engouement de l'artiste pour les costumes orientaux l
489 iKf« r.nANhf maItiim nr. i/art
Knp)ii(>mriit qui rnm^'nc à prendre un duincH li(|up liiro, ignorant totalcincfit nuire iau^ue < t cuiiHo iliini' Hnit4; do huvut'H ut (|ui|iro({iiob aux- (|jii«U lo p^ri» (i/^ricaiilt vivant avec ik;u lilb, eut heaucoiij) d»' peiiie à h'hahilijii
Voici donc notra artiste à Paris; cVst là que sa j;loire va ^tre consacn'-e, l'idée du liadcau de la Mi'duse naîtra du liawird. Un M. Corréard, victime du fumeux nauirii^e, fait au peintre le récit de son infortune, et dès lorg l'idée de représenter un épisode de ce drame germe dans son cerveau.
Il se prépare à son œuvre par une grande quantité d'esquisses ; l'hospice Beaujon, voisin de l'atelier de (iéricault lui envoie tous ses morts. Jamais tableau ne fut conçu avec [>lus d'amour de la vérité.
Où étiez-vous, monsieur Guérin, maître ultraclassique, tandis que votre prodigieux élève s'affranchissait du dogme antique en copiant tout siruplement des cadavres? Combien cela était plus aisé de copier tout « bêlement >> des modèles vivants qui poseraient des morts I
Et qui eùtdit que Géricault innovait à ce moment l'ère du romantisme rien qu'en étant sincère î
Il est vrai que le résultat de ce chef-d'œuvrexécuté en six mois, à la confection duquel des monceaux de cadavres avaient présidé, fut négatif. Mal placé au Salon de 1819, la foule l'accueil-
GÉKICAULT AH'A
lit dédaigneusement. Toujours l'horreur do la vérité qui fait peur !
Aussi bien GéricauU était habitué à ces déboires, puisque ses précédentes toiles n'avaient pas davantage convaincu le public, et il fallut que l'amitié d'un M. Dedreux-Dorcy triomphât de l'injustice du moment, cette même injustice qui salue les génies à sa manière.
M. Dedreux-Dorcy, efTectivement, acheta à son ami Géricault, pour 6.000 francs, le Naufrage de la Méduse qui, exposé à Londres — non dans un désir de spéculation, parce que son acquéreur est aussi riche dans sa bourse que dans son cœur, mais par esprit de justice — eut un éclatant succès.
Pour une fois, avouons-le, la lumière nous vint d'Angleterre, sans toutefois que le propriétaire du tableau acclamé se laissât attendrir par une offre de 23.000 francs, qui eût béatifié cette « clairvoyance » au pays du brouillard. La preuve en est que pour les 6.000 francs qu'elle avait coûté, la page maîtresse de Géricault fut cédée au Musée du Louvre par l'ami fidèle du maître.
Mais poursuivons, le bénéfice que Géricault a relire de l'exhibition de Londres, 17.000 francs, lui est un garant que les spéculateurs organisateurs de ladite « n'y ont point perdu », et c*est dans cette pensée que notre artiste va se fixer quelque temps en ce pays, où il fera des lithogra-
484 »>•" *'HANi*»i maIthk» de l art
phies i»our (♦•nx qtii. (\<*s pn*miTS, apprécièrent
son ^^'i\\*'
MiillM'urrii^riiHMil il «-^l malinie h l.on<]r<'s<lurant nualrc longs mois, «ît le «îtiarnie de la reconnaissance s'évanouit «ians l'inaction et la solitude.
AnssiUM rétabli, nous le voyons accourir à Paris, où il sr remet au travail avec une nouvelle ur<l<'iir jns(|n":i l'acc^identqui devait li.'lav! pn^ripiter sa fin liii}:ique...
Voici la pénible anecdote : (jéricault asait trois beaux chevaux difficilesà monter; or, en rentrant d'une promenade, àsa porte môme, il fit uno chuti' qui parut d'abord peu dangereuse, mais un n(r*ud de la ceinture de son pantalon ayant porté rontr.la colonne vertébrale, détermina un abcès dont le malheureux artiste devait être bientôt victime.
EtVectivement, ses forces déclinèrent insensiblement à la suite de ce mal et, un jour qui! montait son cheval favori au Champ de Mars, lancé au galop, Géricault heurta un autre cavalier. Le choc fit percer l'abcès et dès lors il ne lui fut plus possible de sortir.
Malgré ses souffrances, le malheureux artisten'abandonna point tout d'abord son art. il ne dut s'y résoudre que peu à peu, lorsque sa douleur eut raison de son énergie morale.
L'iiistoire nous le montre alors, couché, peignant encore, appuyé sur des oreillers sur lesquels des
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amis le hissent et le maintiennent tandis qu'il les console entre deux faiblesses, entre deux ébauches oii la vie veut sourire quand même à celui qui va mourir.
Il montre sa main à ceux qui fidèlement l'entourent, en leur disant : « Voyez donc ! quel peintre, quel sculpteur a jamais rendu une main aussi souple que celle-là. » Il s'extasie sur toute la beauté qui déjà s'étiole autour de lui dans sa vision affaiblie et défaillante.
La veille de sa mort, il prononça ces paroles déchirantes : « N'est-il pas triste de mourir à trente-trois ans, avec le regret de n'avoir encore rien fait de ce que Ton a senti ! »
Enfin, anéanti par ses souffrances, Géricault succomba dans les bras de son ami Dedreux-Dorcy en 1824.
Géricault, au résumé, malgré sa courte carrière, nous a laissé non seulement des chefs-d'œuvre, mais encore la réputation d'un chef d'école, son nom doit vivre dans la reconnaissance des artistes, pour avoir secoué le joug routinier et rendu hommage, l'un des premiers, à la nature telle quelle. C'est ainsi que, grâce à Géricault et à ceux qui suivirent, l'humanité s'est affranchie peu à peu de l'erreur et du dogme de voir.
iNor^ns
Celui qui a <^rritan fronton de sa doririne: « le [)essin est la probité de l'Art >», était nn artiste extraordinairement beau par rent^tern«,*nt de son crayon h vouloir subonloniior la coub-ur.
b]t Delacroix valait tout autant en beauté obstinée, parla prédominance objective de son pinceau sur le dessin.
Celte admirable lutte du célèbre clas«iqii' contre le non moins célèbre romantique, non valut deux essences de cbefs-d'auivre, et il faut >■ iéjouir,à notre époque « de sport», d'évoquer cf- ([uerelles nobles où deux idéals seulement étaient aux prises.
Si Ingres refroidissait la ligne de tout l'effort de son génit, Delacroix lui, l'embrasait de tout^* sa flamme de coloriste et, tandis que l'auteur de la Source ne décolérait pas de voir sa ligne honteusement sacrifiée, l'auteur de la Barque du Dante s'emportait pareillement au spectacle de sa couleur affreusement glacée.
Mais, en réalité, ces maîtres s'estimaient chacun
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de leur côté, couchant seulement sur leurs positions respectives, au nom de leur gloire distincte. Ingres cependant était plus intransigeant, mais ne metlait-il point quelque coquetterie à « plastronner » devant l'antique? Lisez plutôt ce qui suit :
On raconte que Delacroix étant entré en cachette dans la salle où était là toile de Ingres, avant Touverture de la grande exposition de 1855, déclara : a J'ai pu examiner de près, par terre, le plafond d'Homère; je n'ai jamais vu exécution pareille; c'est fait comme les maîtres, avec rien ; et de loin tout y est. »
Mais aussi, on prétend que Ingres étant survenu pendant cette furtive visite, répondit froidement au salut de Delacroix et que, dès que fut sorti le peintre de /a Barque du Dante, le représentant du classicisme appelant uû garçon s'écria : « Ouvrez toutes lès fenêtres, ça sent le soufre ici ! »
Combien cette saillie reflète plutôt l'esprit « pour la galerie » que l'accent sincère !
Et certain juré qui dira un jour : « moi, d'abord, je refuse tous les Ingres! » ne fera-t-il pas preuve d'une injustice autrement cruelle? N'avait-il point d'ailleurs tant soit peu versé dans le romantisme avec un Vœu de Louis XII!, le peintre de ï Apothéose? Et ne fut-il point encore coloriste quand il voulait ? Témoin la Chapelle Sixtine, la Stratonice et divers portraits 1 Aussi bien le maître
4AR t.KM r;nANi>K maItreu t>E t\nt
s'insurgea contre « cette calomnie n, et noim le voyon*^ pn'iirlre soudain au tragique la mif^sioii acjiilriniijiK' au nom <!«• Ia<ju**llo il va comballn-
Le voici ♦n toute sa t»<*aul<^*, ce petit homm» an |)liysi(|iir ^riiN-iuent, (|u«î l'anecdote suivanhdépi'int si parfaitement. Quelqu'un, en regardant un portrait de Ingres, sVeria : " Je ne crois pas que Rapliai'l ait tait un plus heau portrait que cela... » L'artiste fait d'abord un bond, pivote un instant sur lui-mônie, et s'adressant au quidam : « Je ne permets pas qu'on prononce de pareil< noms devant un ouvrage de moi, qu'on ose me comparer à cet homme divin, ni à aucun autr^* de ces grands maîtres ! Je ne suis rien, Monsieur, à côté de ces colosses... Je suis... (et, se baissant il approchait la main du parquet), je suis haut comme ça... (et il baissait toujours la main . Enfin, on ne me voit pas, Monsieur... ; quant aux contemporains... c'est autre chose. » Et se redressant pour ne pas perdre une ligne de sa petite taille, en frappant le sol de ses deux talons : « Je suis solide sur mes ergots... Je ne les crains pas! » [U A te lier d'ï/igres, par A. Duval.)
En cet orgueil et cette modestie tout à la fois, Ingres s'inscrit tout entier, et nous entrons pleinement maintenant dans notre sujet.
L'art académique de Ingres est. à vrai dire, original, il ne faudrait point le confondre avec
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l'expression rigide de David, par exemple, car la pureté de l'un n'est point celle de l'autre.
Le style de Ingres, d'autre part, serait plutôt virginal, tandis que celui de David était héroïque, et les deux maîtres ne communient guère que par l'entêtement de la foi... ou de la doctrine.
Nous vîmes David se ressaisir après quelque génial écart, et nous donner par exemple le Portirait de M"" Récamier^ si indépendant de vision, après les Sabines, œuvre doctrinale, au génie contraint; tandis que, de son côté, Ingres ne se fera pas faute de se montrer coloriste, comme à la dérobée, et de négliger parfois volontairement même, la couleur.
Mais il n'empêche que l'œuvre typique du maître qui nous occupe ne vise rien moins qu'à la perfection du dessin et que si Delacroix (dessinateur non sans reproche) au sens exact du mot est un peintre^ parla facture ou cuisine de la palette, par la virulence des harmonies et leur contraste, Ingres n'est qu'un merveilleux dessinateur enlumineur.
Et ne croyez pas qu'en alliant le génie incomplet de l'un au génie incomplet de l'autre, on eût pu réaliser le génie complet, l'erreur serait grossière. Un élève de Ingres, précisément, Th. Ghassériau, tenta de réunir les deux précieuses qualités du dessin et de la couleur, et son art est bien indécis l
41H) i.rn GnANDK maItkra dr i.*art
D'ailUiiirH, nouH ttavoiih ({iifî l'impormliililA rontredit .m ^<'>nie le plu» Houvenl, (ft qii« lo tnlr^it \t» mioux diri^<': n'ft rien do commun av**c la llarnbée imprévue d«i K^^^nie, presque toujoum incomplet, faute de n'être point digne de ce d/*mon favorable.
Or David, comme injures, par deux voies parallèles, ont atteint au génie de la convention, de l'idcal irrc^'el et, de môme qu'ils peignirent d'après leur âme, comme Claude (iel<^e par exemple, reproduisait le paysafîe qui était en lui. il ne s'enguit pas que leur idéal hors nature, '< plus beau que nature », n'égale pas l'idéal naturel choisi.
Toujours est-il que ces maîtres n'étaient point dans l'erreur, ils nous l'ont bien prouvé par leurs chefs-d'œuvre qui seront de tous b*s temps, malgré les acceptions nouvelles de Tart.
L'éclectisme artistique va de Injures à Delacroix avec un pareil enthousiasme; la science froide de Tun est aussi admirable à approfondir que la
furia » de l'autre, le régal est divers, simplement.
Chez Ingres, donc, pour nous en tenir à ce maître, le génie s'est fait une loi d'idéal qui repose en l'amour de Raphaël, et sans revenir désormais sur une couleur maussade et sacrifiée, nous vanterons en revanche l'attrait merveilleux du dessin, qui a surtout élevé le nom de son auteur jusqu'à la gloire.
Est- ce à dire que les compositions du peintre de la Stratonice sont indifférentes? Que non point, elles sont d'une symétrie, d'un arrangement peutêtre trop convenu ; mais elles sont toujours remarquables de recherche et de volonté épurée dans un effet très rationnel.
Est-ce à dire que le peintrede l Odalisque ignore les ressources de l'harmonie? que non point, mais il tempère cette harmonie, cache la facture de son pinceau et en subordonne les accents à la vertu éminente d'un trait que le peintre juge suffisamment expressif.
11 est sage, il est calme, tout l'esprit est dans son dessin ; il n'est point un peintre décidément, à moins qu'il se défende d'en être un... Et quel esprit dans ce trait! L'examen de l'œuvre dessiné de Ingres est en vérité une joie pour l'œil et l'intellect. Gela n'est pas de l'impeccable, c'est du savant, avec des réticences dans la ligne, des finesses, des précisions, toute une force de la vision aiguë extérieure et intérieure.
Suivez l'éloquence persuasive de cette ligne dont la vérité scrupuleuse s'améliore d'un style si net, et vous serez saisi de respect et d'admiration pour tant de vie emprisonnée dans un simple graphique.
Gela n'est point de la patience et du soin, c'est de la synthèse et du caractère; cela n'est point du
A\lî I.F.h CHANDI» MAlrflKS DE i/aNT
galbe, « du (hir », mais de In forme et de la tournure exalt<''es.
i/ciïet encore, dans ce dessin que Houvent F^apha^l «mM pris pour Ir» sif n propre, n'e»l point tapageur ni violent; il n'existe pour ainsi dire que dan» l'accentuation du trait, <\\\>' dans sa si^niliration variée, suivant qu'il est dans la lumière ou l'omtire.
Ft quelle grâce fine et nerveuse! (juelle aristocratie ! Avec quelle horreur ce trait lier se détourne du laid !
Au reste, Ingres fuit dans la vie comme dans son art, instinctivement, l'image de la laideur.
G^est ainsi que l'Histoire nous le montre se couvrant la face de son manteau pour ne pas voir le masque hideux d'un mendiant qui s'avance vers lui, et voici encore une anecdote relative à cette aversion.
« Ingres est à l'Opéra où chante le célèbre ténor Dupré; tout à coup il se rejette violemment en arrière et se voile les yeux. On le questionne : « Qu'avez-vous? C'est la voix de Dupré qui vous cause cet émoi? — Mais non, mais non, répond le peintre, Dupré a une voix superbe, mais c'est sa bouche... avez-vous vu sa bouche ! »
Cette soif de perfection fait douter le maître de lui-même : ^< Un jour, conte Th. de Banville, ayant un carton sous le bras, comme un écolier. Ingres s'abandonnait à une colère furibonde à la porte
d'un musée qu'il trouvait fermée. Un de ses anciens élèves l'aborde, et cherchant à le calmer : « Oui, monsieur Ingres, dit-il, le musée est fermé « pour les remaniements indispensables ; mais qu'y « alliez-vous faire ? — Apprendre à dessiner ! » dit le grand homme, avec sa naïveté de conquérant têtu ; car, en effet, il n'avait pas d'autre idée que celle-là, et elle lui suffisait. »
Une autre fois, Ingres cherche chicane à la statuaire h propos de la peinture.
<( La belle affaire, dit-il au sculpteur Duret, de représenter une bossé par une bosse, un trou par un trou ! Il ne s'agit que d'établir la proportion des bosses et des trous. Voilà tout ! tandis que lorsqu'on veut peindre, il faut rendre ce qu'on voit par des lignes droites ou courbes, des artifices, une science profonde ! »
Et voici la réponse de Duret : « Mais alors la peinture n'est qu'un art de convention, puisqu'il faut tant de combinaisons pour mettre le public dedans ! — Un art de convention ! conclut Ingres, le visage empourpré, pourquoi ne dites-vous pas un art faux ? » Puis, se retournant indigné vers Duret, qui portait perruque : a C'est votre toupet qui est faux ! » [Causerie sur quelques artistes^ Philippe Gilles.)
Toujours la conviction l'anime, lorsqu'il ne « fanfaronne » pas sur un ton gouailleur.
491 t.RA ghandh maIthkh dp. t.*Afit
L'homiTH' dont nous allons niaiult^iiaoi eolaincf 1h biogiaplni?, ('M un inaitro superbe, nltiercornmc ru'uvro iju'il drf«*ncl; il eht uu«*si un >• type n dan>^ riiihtiiirc de l'art.
Jcnn-Au^uslc-Douiinique Ingres naquit à Montuiihan rn IT-SO,
Son père, à la foi» peintre, sculptour, architecte et musicien, lui enseij^na va^nrmrnt l'enHemble de ses connaissances encyclopédiques, et dès l'Af:e 1<' plus tendre, l'enfant épris de la lieauté, court éperdumrnl après tous les papillons de l'idéal.
A douze ans, conduit par son père à Toulouse, nous le voyons un instant hésiter entre le dessin et la musique, car pour ^a^nc*r son pain, il joue du violon à l'orchestre du théâtre de celte ville où même, certain soir, son succès de soliste est tel que l'on se demande si décidément sa vocation ne tient pas au bout de son archet I
Mais, à la vue d'une copie de la Vierr/e à \n Chaise par Raphaël, le lils de Jean-Joseph In^rre^ s'étant subitement révélé supérieurement enthnnsiaste, le doute n'était plus possible, il serait un peintre !
Et dès lors, sans abandonner néanmoins son emploi de musicien, nous trouvons le jeune Ingres d'abord chez un peintre local. Joseph Roques, puis chez Vigan, professeur à l'Académie des Reaux- Arts de Toulouse et chez un nommé Rriant.
Cependant, quatre années de ce triple enseignement sans e'clat décident Jean-Joseph Ingres à emmener son fils à Paris, dans l'atelier de David, dont Le nom personnifie alors la renaissance du grand art.
Et c'est David qui sera, en résumé, le véritable maître du jeune homme. D'ailleurs, au bout de deux couples d'années, à l'âge de vingt et un ans, Ingres décrocha le grand prix de Rome, où l'Administration des Beaux-Arts, faute de fonds nécessaires, ne put l'envoyer qu'en 1806.
Au moment où notre personnage s'adonne aux études classiques, alors qu'il sort de chez David, nous dirons la conception académique de Ingres pour en détacher l'originalité.
Ingres, dès ce début, s'affranchit de l'idéal grec et romain de son maître; la beauté, pour lui, est issue directement de la nature, mais elle est filtrée, parée de noblesse et de grandeur, enorgueillie en sa ligne et son geste.
Si le souvenir des grands maîtres italiens hante dorénavant l'œuvre de notre artiste, ce souvenir s'imprègne d'une personnalité évidente; Ingres, en somme, communie seulement avec Raphaël par exemple, dans le souci de Beauté et de Pureté.
Nous allons retrouver maintenant l'artiste, tandis qu'il attend de partir à Rome.
4!ir> l.V.H GHA.MiS MAlinKi) 01: I.AltT
Il emploie fort bien non temp». C'eut d'abord le portrait en pic»! du PromiiT (Consul (Li^go\, c^lui de Napoir-on, ♦mi cosluriM' iriip«*rial invalides), pnis Mil t.iMrnii allé^orlcjut* : Sapolétm passant Ir jKHtf tir Krhl, sans coinptf»r do nombr^'ux portraits, ({iii prrparrnt lo futur pensionnaire à la rév(»lation de Hapli/Hi
.liis(jiie-l.'i il est quelcontjm; imi sa correction distinguée, en son savoir strict sans envol ; mai« lorsqu'en 1800 il verra les Chambres du Vatican, Ingres aura trouvé l'orientation de son (jénie !
Dès lors il « raphaelisera » avec l'appoint de sa personnalité fran(;aise, nourri des préceptes rigoureux de David, obéissant à Tidéal d'autrui sans jamais y sacrifier cependant, une parcelle de son soi.
Ingres demeura à Rome jusqu'en 1820. On lui doit à cette époque une Hair/ripuse, Œdipe et le Sphiî}x, Homulus vainqueur H'Acron, etc., et la valeur du maître se manifeste davantage dans le Songe cfOssian (peinture à la détrempe ,, dans Virgile lisant /' « Enéide », FArétin, la Chapel Sixtine, Raphaël et le cardinal Biùiena, l'Odalisque^ etc., etc.
Car la production de ce travailleur obstiné est extraordinaire; il passe d'un genre à un autre avec cette fièvre hautaine et celte indifférence qui prouvent un esprit pressé de choisir l'étoiïe de son
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génie, au mépris des œuvres, jusqu'au seul chefd'œuvre!
Cependant Ingres étant presque inconnu en France se décide à envoyer aux Expositions de 1812 et de 1829 son OEdipe et le Sphinx, VOdalisque et Thétis suppliant Jupiter. Toiles où la critique parisienne ne veut voir que des réminiscences gothiques et byzantines, au grand étonnement de leur auteur qui, sans découragement, va maintenant demander à Florence l'atlranchissement définitif de son art.
Dans cette ville il compose CAar/^5 V faisant son entrée à Paris (qui rappelle la Chapelle Sixtine) et le Vœu de Louis Xllf, commande du Gouvernement français, plus contraint sans doute que favorablement disposé à l'égard de son ex-pensionnaire.
Mais Ingres obtient avec ce tableau un tel succès qu'il est sacré du coup grand maître original par ses concitoyens.
L'artiste pourtant ne s'émeut guère de ce triomphe, que sa méthode rationnelle et progressive n'avait prévu qu'à son heure, c'est-à-dire lorsque la foule aurait reconnu et salué son autorité.
Ainsi le génie méthodique et fier de ce maître ne frappa-t-il qu'à coup sûr ; l'instant était propice pour la récolte de tant de labeur, de tant de foi %i de volonté*
408 LRA GRANDK MaItIiIH |)K i/aRT
Le pnhlir viMiuit à lui ; il irnitdoiicà sa r«*n('oritr4' Voici |Kmr«jin»i 1»' pftil liorniiic, He re(Jn*sHant tant (|n il |iiil, fut !•' ^rand liMiiiinc (jiK* l'on acclama à Paris, vers 18'^').
Solliiilé aussit«M d'ouvrir un at(dMfr cl élèves, il fui «ichordé. Sous la f« rule de ce probe dessin et de cclh* droit»' irnaj^'iuatioii, 1;« jeunesse s'empresse; c est à celle «'cole de Ingres que devait incomber la mission sacro-sainte de repousser, au nom du maître, l'assaut virulent des liomantiques commandt5s par E. l)elacruix.
On a conservé de Ingres professeur quelques clichés amusants et en nu^me temps très judicieux d'observation : L^ /<o;;//'/*.7 e^/ /'œiV^M torse Je lorse est un pivot y on ne saurait avoir trop de cou, foreille ne saurait être trop loin, sont eiïectivemenl des mots à méditer.
« Et puis, Messieurs, disait encore l'auteur de la Sourc€,\ç^ retlet, le chapeau à la main, doit toujours être prêt à sortir d'un tableau au moindre
signe. »
Et d'autre part : « Le reflet est indigne de la majesté de l'histoire! » En sa qualité de dessinateur, le reflet, d'etTet facile et mesquin, dont certains abusèrent au détriment de la masse d'ensemble, visible quand on cligne de l'œil sur les ; détails, n'était pas loin de mériter d'aussi augustes foudres.
C'est rheure OÙ apparaissent les admirables portraits de Charles X, de Bertin et r Apothéose d'Hoinere (Musée du Louvre) et le Martyre de saint Syniphorien (cathédrale d'Autun). Ces œuvres devant lesquelles les adversaires du maître eux-mêmes désarment un instant pour n'en reprendre que mieux après, tourmentés du démon de la couleur, leurs attaques contre un dessin superbe qu'ils estiment figé dans une harmonie morne.
Et Ingres résiste de toute la force de son génie méthodique, et il poursuit impassible les chefsd'œuvre de son genre.
Une anecdote à propos de l'admirable portrait de Bertin : Aussitôt que la pose seyante au portrait de M. Bertin fut arrêtée dans l'esprit de Ingres d'après la nature même de son modèle, comme le célèbre peintre allait commencer à dessiner, M. Bertin se récria : « ... Seulement, pour poser, je retirerai ce tricot que j'ai et qui m'épaissit encore. » Ingres fit alors un bond et s'y opposa véhémentement : « Gardez-vous-en bien ! C'est un caractère ! »
Bientôt les grandeurs d'une fonction parfaitement en rapport avec sa nature, l'appellent à la direction de l'Académie de France à Rome. Il continuera là à assurer le respect des principes classiques, parmi les artistes de l'avenir ; il sera l'apôtre du calme, presque du pensif, dans la révolution qui gronde^
fîOO î F« onAM»«« maIthfji or i. aut
Kt ma foi, la Stintonire^ que le dur d'Orléans avait conimfindj'f «m \hAi\\.t^, laVierge à f Hostie pi rihfn/isfjttc rt son Esrlare,i*\\ impo»#»nt aux novaiPiirs de ces temps, comme iU en impos^-nt d ailloiirs à tous Ips esprits sincères, quel que »oit leur ti'mpi'TaiiiPiit.
Tant de dil(i(ult<'*s vaincues, tant de science, doivent avoir raison des jugements le» plus sévères.
Les œuvres de Ingres méritant d Vitre m^diL-es autant qu'elles furent maries par I(*ur auteur, et jamais, malgré leur monotonie, parfois, malgré leur gf^nie froid, elles ne sont indifférentes à 1 observateur, qui apprendra toujours quelque chose en les approfondissant. j
Voyez le portrait de Chérubini, voyez tous ses dessins, voyez tout ce travail extraordinaire de la pensée, de Tu'il et de la main, vous serez émus de tant de persévérance dans la Beauté, de tant dardeur dans la foi, qualités que nos époques d'arrivisme ig:norent au point qu'elles ne peuvent arriver à convaincre.
Si Ingres avait peint relativement peu à Rome, de retour en France (1841) il reprendra la palette avec un nouvel enthousiasme. Le vieux lutteur empoigne ses pinceaux comme il brandirait un glaive, — l'hostilité des adversaires décuple ses forceSi —a Ah! lU vont voir lei Delacroix! »
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Et ils « voient » en effet, la Vénus Anadyo mène, r Apothéose de Napoléon /" (plafond de Tune des salles de l'ancien Hôtel de Ville de Paris), la Naissance des Muses, la Source, etc. , œuvres où se continuent les vertus extraordinaires d'un maître intransigeant, impassible et victorieux dans sa manière.
Nous faut-il encore citer Louis XIV et Molière, Jupiter et Antiope, Jésus ait milieu des docteurs, et tant d'autres cartons de vitraux (chapelle de Dreux, de Saint-Ferdinand à Sablonville, etc.)où jamais ce génie traditionnel et méthodique ne se départit des qualités essentielles qui sont la marque têtue de son système et de son émotion concentrée.
Mais Ingres, malgré tout, vivra à travers les siècles par son dessin. Son dessin ne peut être surpassé dans sa voie académique, sans cesser jamais d'être personnel.
Il est éblouissant de vie, d'acuité visuelle et sentimentale, ce dessin devant lequel se réconcilient tous les idéals lorsqu'ils se sont rendu compte d'une science inégalable !
Jean-Auguste-Dominique Ingres mourut à Paris en 1867.
Un mot maintenant pour finir à propos du violon de Ingres.
Ingres était un violoniste de mérite (nous savons qu'il débuta dans l'orchestre de Toulouse); mais
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l>ion qiir la gloiro lui fAt venue di? son pincoan ci non H»» son archot, le maître pointro acconlait une |)r<^f/TCîncc sinjrnli^rc à »on Ulcnt dfimnsicMîn. D'où l'jîxprfssion généralisée : » c'eî^t le violon de Ingres », caractérisant la pr/^dilection mal fomlr»* (juo crrtainos personnes ont pour un arl (jui n'est point précisément celui en lequel elles excellent.
A la suite des Géricault, les E. Delacroix, les Ary Schofl'er, les E. Devéria, les Léopold Robert dans la peinture et les David d'Angers dans la sculpture, enrichirent l'école romantique qu'ils opposèrent violemment au classicisme ressuscité par Ingres.
L'école classique de Ingres procédait de Raphaël et non de David, ses prétentions étaient la domination de la science du dessin sur la couleur à la façon type de V Apothéose d'Homère^ en opposition avec la Barricade de E. Delacroix.
Examinons maintenant l'œuvre et la vie de E. Delacroix, dont préalablement nous célébrerons la foi tout comme chez Ingres, en vue de chefsd'œuvre d'un idéal seulement opposé.
En vérité, il faut louer cette heure oii Ton se passionnait encore pour l'art dans l'unique intérêt de sa sublime irréalité ! Delacroix et Ingres furent deux génies robustes qui en imposeront toujours à la faiblesse présente de nos arguments. Ils bataillèrent en somme, à la suite de Géricault,
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avec (1h nolileH ariiieM cl d'anlmteK convictioiih au num d'un « métier » bu, tandi» que uouh brihoii de faihles lances, aciuellement, au nom de l'iguoruDce, contre ceux qui demeurent tidele» à la technique indispensable au génie.
Mais passons, li. l)elacroix va h'irriter maintenant davantage encore devant la froideur classique. Autre Pyginalion, il veut animer le marbre des sérénités précédentes dans la manière indi«|uée par Fauteur du Naufraije de la Métlitse, et nouallons assister à une superbe querelle — nous allions dire — homérique!
L'allirail grec et romain va « passer un mauvais quart d'iieure Ojliembrandt ne Taimait déjàguère et le geste de révolte qui va briser glaives, bou- cliers, casques, etc., s'enhardira avec Delacroix 1 jusqu'à la négation.
Avec Delacroix nous allons décidément voir de la vérité et de la vie conformément à la nature.
Le mouvement de l'être s'énoncera tel qu'il se présente réellement avec une éloquence française. L'art retlétera l'époque enfin, où il fut conçu, au point de rappeler un temps vécu.
Plus de savante reconstitution antique sous prétexte de respectueux hommage rendu à une brillante et lointaine manifestation d'art. Au lieu de piétiner sur le sol étranger où des chefsd'œuvre naquirent naguère, on va en faire
éclore de nouveaux sur le sol que l'on foule vraiment.
Et ma foi, le résultat de cette révolution sera logique et orientera l'art selon la personnalité de chacun, vers ses destinées et émanations véritables. Chacun parlera enfin sa langue et pensera selon sa mentalité propre.
Héritier direct de Géricault, Delacroix se devait donc d'accentuer encore la pensée de celui que la moft avait fauché si prématurément, et il n'y manqua pas. « Tu seras un maître, avait dit un jour, à l'auteur de la Barque du Dante^ l'auteur du Cuirassier blessé en l'embrassant tendrement, et, Delacroix aurait mis un genou en terre pour offrir à Géricault son œuvre qu'il venait de louer « comme eût fait un mortel devant son dieu ».
C'est ainsi qu'à vingt-trois ans Delacroix était réellement le maître deviné par Géricault et son pieux continuateur.
Mais entamons la notice biographique de ce maître.
Ferd inand" Victor- ^i^^ènff Delacroix naquit à Saint-Maurice (Seine), en 1799.
Fort heureusement pour l'accomplissement parfait de ses destinées, le jeune artiste trouva en son père un auxiliaire puissant, tant dans les relations que celui-ci s'était créées dans l'Administration et la diplomatie que dans le patrimoine qu'il lui laissa.
BOfï LE» cnANDH maItrrk df- i.'art
(Juin/*' iinllf livK's «le ronle — fortune lr^s ini[K»rl:inl»* pour i'riKwjiH» — fioiitinrr*iit «-n «'fFet efTn;Hiiiniit . Ii»ft r<^Vf»« «lu «k-lmlant <iont Ip» fçoiMs au surplus tr^s simplPH, et U* fteul besoin crindf^poiulance, sr lrMii\ aient cxlrêrnement conl('nl(^s.
Mais prenons l'artiste «U*s le lycée où — sin^ulirTC coïncidence — il se rencontre avec (jéricaultî
C'est en piochant les classiques que ces maîtres futurs appr«'n(lr()nt à « n«* pas les voir en peinture », tandis qn ils les admireront d'autre part avec tant de foi, intellectuellement!
Nous passerons sur l'enfance accidentée de notre personnage, successivement arraché aux flammes, son berceau ayant pris feu ; au poison, parce qu'il avait porté à ses lèvres un pinceau chargé de vert-de-gris destiné à laver des cartes géographiques; noyé k la suite d'une chute dans le port , de Marseille ; étranglé enfin... par un grain de
raisin...
El nous voulons bien, pourl'auréole de ce génie, * applaudir à l'intervention miraculeuse de quelque
fée.
Bref, on donne Bordeaux comme pays natal à Delacroix, c\ cause qu'il y sentit naître ses dons d'artiste en voyant peindre des camaïeux. Camaïeux tristes et monotones, aux tons sur ton.
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VOUS donnâtes ainsi au prestigieux dispensateur des harmonies multiples le signal de sa vocation ! L'ironie est au moins plaisante, tout autant d'ailleurs, que ce hasard qui mène notre débutant chez Guérin, l'austère Guérin.
Aussi bien Guérin ne tarde pas à accabler du plus profond mépris son élève récalcitrant, tandis que ce dernier amasse urte salutaire rancune au contact négatif de ce maître poncif.
L'enfant opprimé lève les yeux au ciel où une vision consolante semble lui garantir des jours meilleurs, et nous aimons à évoquer le regard éperdu du jeune Delacroix, lorsque l'auteur du Mardis Sextus s'évertuait à ramener le génie de son élève dans les bornes étroites de la convention...
Mais notre personnage échappe bientôt à la férule, il préfère vagabonder au Louvre oii son rêve s'accorde directement avec le génie Dieu plutôt que d'avoir à faire à ses saints. De telle sorte que ce furent les maîtres et non son maître, qui développèrent chez Delacroix sa flamme originale.
Cette flamme brille subitement dans le Dante et Virgile aux enfers^ avec la vingt-troisième année de son auteur !
La toile en question fait scandale d'ailleurs ; les pontifes lèvent les bras au ciel, tandis que
50A LF.ft GBA!«n^ MAtTIlR^I DK l.*AIIT
I lin'is, (Jans If Cnnsiiifiiiffnnr/^winiin* «leLirlair voyanc»» <*n saluant le gi'îiiiif du nouveau v^'im «lont désormais il sera h» d<'fcn«eur.
Car l)placrf)ix s»Ta loii^(l<'nips m^^connii, ain-i s»rc^'aliscTa m tain horoscope tin-, dit-on, par un fou, qui, alors «jik* notre ^ran<l homme «Hait enfant, avait (l«''clar6 ()ii il deviendrait ci-Jèhre, mais que sa vie serait des plu» lahorieuscs et des plus tourmentées... » î
Et avec (iiiolle ^^randrur Delacroix répudiait « tout air de famille avec ses contemporains . Combien superbement il trnait t(^te à l'orage Combien il raillait les présages et se refusait à toute concession!
C'est ainsi que le duc de La Rochefoucauld, intendant des Beaux-Arts, ayant tenté de le ramener dans la voie consacrée, il s'emporta : » Qui prouve que ce n'est pas moi qui vois juste? — Tout le monde. — Eh ! bien, tout le monde voit
faux. »
Il n'empAcbe que Delacroix dut attendre un quart de siècle pour que l'on se décidât à reconnaître son génie!
Dire qu'il fallut toute une série de chefsd'œuvre pour que l'on en vînt à acclamer le chef de l'école coloriste !
Quand on pense que le duc d'Orléans fut fêté par tous les journaux comme le plus généreux
des Mécènes, pour avoir payé à Eugène Delacroix 1.500 imncs, r Amende honorable , qui maintenant vaut jusqu'à 100.000 francs entre commissairespriseurs, on ne sait comment qualifier de tels transports !
Gomment résista-t-on si aveuglément à l'exécution large de ce pinceau, à la volonté de ce crayon, à cette pâte grasse, si enveloppante, à ce dessin si expressif, d'un modelé tellement vigoureux, où la vie et la puissance s'entendaient si parfaitement à servir la passion du drame !
Après Le Dante et Virgile^ ce furent encore le Massacre de Scio, le Christ au jardin des Oliviers^ Marina Faliero^ Mil ton aveugle dictant « le Paradis perdu », la Mort de Sardanapale, etc.
Chefs-d'œuvre impassibles et résignés devant la haine qu'ils soulevaient, aussi résignés que leur auteur, qui attendait l'heure de la justice en dessinant des lithographies, une illustration de Faust^ notamment, de laquelle le vieux Goethe disait « qu'elle lui rappelait toutes les impressions de sa jeunesse ».
« Delacroix envoya pour la première fois au Salon de 1822 {la Barque du Dante). L'artiste devait mettre un cadre à son tableau, sous peine de n'être pas admis à l'examen des juges ; mais acheter un cadre de cette dimension était p^^^ lui, à ce moment, une dépense impossible-
AIO LCff r.nAND» maItiikh de l\iit
'< Dans lu iiuii.Hon tte trouvait un charpentier (|in avait paru s'intérehSi^r ^i lui. C« brave fioiunu; lit pr4s«>iil uu JQune peintre de quatre latte» de bois bliiiK^
« (Jehii-(-i n •ut houin (juc d'un |»eu de colle de poisson poiii- pusspr sur ws lattrs une couche sur laquelle il tamisa une sorte de poussière qui lui parut faire un joli sablé. Ainbi eiuborduré, i tabbîuu lut envoyé au Louvre. » Ch. Blanc. ^ Grâce au baron Gros, enthousiaste de l'œuvre, la Barque du Dante ligurait dans le f^rond salon carré av(^c un cadre ma^ni(i(|ue que l auteur d< Pestiférés de Ja/fa avait fait niettre par l'administration, l'autre étant arrivé en morceaux.
Delacroix, ivre de joie et de reconnaissance, accourut aussitôt à latclier de Gros: «Je vienh. Monsieur, vous remercier. — Me remercier de quoi? — D'avoir faitmetlre uncadre à mon tableau. — Ah ! c'est vous, jeune homme, qui avez peint... ce tableau? Eh bien, vousavez faitunchef-d'œuvre : c'est du Rubens réformé... Mais vous ne savei: pas dessiner, il faut venir chez nous. »
Ch. Blanc conte encore l'admiration de Delacroix devant les pages superbes qui ornaient l'atelier de Gros : « S'aperce vant que le jeune artiste les î dévorait des yeux, Gros lui dit brusquement : « J'ai « à sortir; si vous voulez, regardez toutes ces choses « à votre aise ; restez ici le temps qu'il voua
E. DELACROIX 5ll
« plaira; vous n'aurez, en vous retirant, qu'à re- « mettre la clef au concierge. » Lorsque Gros revint, au bout de trois heures, Delacroix était encore en extase. »
11 est vrai que, deux ans après, E. Delacroix, avec le Massacre de Scio, encourut les foudres de ceux-là môme qui l'avaient acclamé à ses débuts : « C'est le massacre de la peinture », disait Gros. « C'est un homme qui court sur les toits! » disait Gérard.
11 n'empêche que le grand peintre fut désigné pour devenir le chef de la nouvelle école, à la mort de Géricault.
« Quand on lui parlait des attaques passionnées
contre son œuvre, écrit d'autre part A. Wolff, il
arrêtait les flatteurs par un sourire glacialement poli et peu encourageant. Au fond, il souffrait beaucoup de se voir méconnu, mais il était trop fier pour le laisser voir... »
Aussi bien il fallait à ce génie une éclatante revanche, et progressivement son art s'infiltra dans les masses, émouvant de son drame humain, de son ardente conviction, la contemplation glaciale, figée sur les bas-reliefs ou les fresques antiques.
L'heure de Delacroix allait sonner, elle devait sonner dans la tourmente du romantisme exalté d'abord par la littérature, avec Victor Hugo chef de la nouvelle école l
Et cela u't'Ht \ms iino de» moindre gloire» • du " peintre des portes <îl du [)oèted('H peintres » d'avoir étéabsocié dans la bataille des idée» avec le poète
des (^hfifif/tffits !
Naiss«'nt alors dans !<• mouvement romanti(|iie : la Lihfrtt' sur 1rs hniriKifles^f Assassinat de révt'fpie de Lif't/f, Cromwe/ dans le château df Windsor^ Uaplidil ddiLs son a/r/irr^ Mèdêe^ etc.
Le premier, notre peintre va au Maroc et il rapporte de ce pays ens(ileillé le$ Convulsionrwires de Tanger, le (iiaour, la (liasse au lion, le Cavalier^ etc.; sa palette s'embrase encore davantage.
En tous les j^enres Delacroix s'impose par la franchise et la liberté de ses attitudes, par la nouveauté de son coloris qui chante si harmonieusement. « Poète avec Virgile, Dante et Byron, romancier avec Walter Scott, historien à Versailles », on acclame en lui le Shakespeare de la peinture!
« On peut dire aussi que chez Delacroix l'ordre est le désordre, parce que le désordre, c'est la vie. Il ne mesure pas les ténèbres avec un compas, mais avec une torche enflammée. »
Delacroix enfin, c'est lui-môme, avec ses imperfections, avec ses faiblesses que rachètent toujours une qualité superbe, éblouissante, au point de triompher des défauts.
Gérard Dow, a-t-on dit, est parfait, fîiais qu'estce que Gérard Dow quand Rubens est là?
Et notre conclusion, à ce propos, sera qu'il n'y a rien d'odieux et d'insupportable en art comme la monotonie de l'impeccable !
Bref, voici le génie de E. Delacroix acclamé officiellement, et l'Etat lui commande les peintures de la bibliothèque du palais du Luxembourg et celles de la bibliothèque de la Chambre des députés; notre grand artiste orne aussi d'un Apollon vainqueur du serpent Python le plafond de la galerie d'Apollon au Louvre.
En outre de nombreuses toiles, Delacroix peint encore dans le salon de la Paix, à l'hôtel de ville de Paris, une grande décoration circulaire représentant la Paix venant consoler les hommes^ sans compter huit caissons où Vénus, Mars, Bacchus, la Muse, Neptune, Cérès et Minerve, nous sourient en leur sereine consécration.
Cette nouvelle série de pages grandioses décida de l'entrée de leur auteur à l'Institut. Les portes de la routine allaient enfin tourner sur leurs gonds rouilles...
« L'Institut, qui l'avait bafoué, comprit qu'il fallait transiger avec le maître qui le dédaignait (et pourtant l'admission de Delacroix fut la plus grande joie de sa vie). Et voici Témeutier, le révolté, l'insurgé, qui va entrer à l'Académie, Annibal ad portas ! »
Delacroix, enfin, entreprit plutôt le siège de
'Acadi'riii** <|n il iip lûclia de l'attendrir, jamais il ne cons<înlit aux visites d'usage avant l'élfclioii et, lorsqu 1! vint s'asseoir tout souriant au mili«Mi de ses eiimmis qui n*avai<*nt guère désarmé, il put savourer à l'aise la satisfaction de succéder à Paul Dolarociie.
Aussitôt le résultat du scrutin connu, M. Ingres s'était écrié tout haut : «< Voilà le loup dan*» la bergerie, » et il ne dut pas déplaire à lielacroix (IMre le lnii[) perturbateur du fastidieux paysage d'Arcadie où, depuis tant de temps, paissaient des troupeaux de moutons en carton...
Les (l'uvres de notre académicien, par la suite : Ovide chez les Scythes, saint Séhastim, le Chri au tombeau, ses deux peintures murales pour l'église Saint-Sulpice, ne devaient pas davantage transiger avec l'esprit classique, bien que leur auteur ne se défendît point de son admiration pour Ingres. L'auteur de V Apothéose, d'ailleurs. ^ au fond de lui-même, n'apprécia-t-il pas à sa valeui . l'art de son adversaire?
L'homme, chez Delacroix, était froid et réservé: une haute culture intellectuelle avait fait de lui un esprit délicat, pensant, dont les œuvres littéraires tardent la saveur et le souvenir.
11 sut parfaitement écrire sur la peinture, en dehors du parti pris et de la phraséologie creuse qui sont la monnaie de l'ignorance; il fut, au sur-
plus, un musicien dilettante parce qu'il voulait ajouter davantage de charme à la puissance de sa palette, amoureuse à la fois de toutes les harmonies.
« Delacroix avait causé à Diaz une vive impression dès ses débuts.
« Or, un soir, dans un dîner où il y avait Delacroix, Decamps, Franc^ais, etc., Diaz survint au dessert et Français, toujours bon garçon, courut le recevoir pour lui dire vivement : a Delacroix est ici ! »
a Diaz, qui ne le connaissait pas encore personnellement, fit alors le signe de la croix en se découvrant et en disant en aparté : « Quelle chance ! » Là-dessus, il prit une chaise mais il parla très peu de la soirée.
(( Toutefois, à la fin, quand Delacroix se levait « pour partir, l'autre se leva aussi et lui dit : « Je « vous ai déjà vu rue Taitbout, devant un magasin « de foulards ; je vous ai laissé partir, mais je suis u entré admirer les foulards; ils étaient d'un joli « ton ! » [Causerie sur les artistes de mon temps^ J. Gigoux.)
C'est là un des nombreux exemples de la fascination extraordinaire que le maître avait exercée sur ses admirateurs; ce maître qui, selon une expression heureuse, « sut franchir victorieusement la iane invisible qui sépare le génie du talent » et
^ï'^ TT« CnANDB MAtTRRS DR L*AIIT
(Itiiil r.iu.l.icc (J«;t:i(ia (lu f<<<nie héHifant de tout*' une <'|)«)(|iie, pour lo ^rund bienfait aussi i\t» toute» les éjxxjiios à venir.
Kt, avant d'en arriver A la mort du maître, nons conterons ce qui suit, relativement à la magie de» couleurs en la(juidle son (çénie excella.
« On pirleiid (jue sVtant acliarn»» à peindre une draperie jaune dont il n»? parvenait h rendre ni réélu l ni lljarmonie désirés, Delacroix se rendit en voiture au Musée du Louvre pour y étudier les tons jaunes employés par Iiiihens dans certaines de ses draperies.
« Or, le iiacre que le célèbre peintre avait arrêté, d'un jaune serin éclatant selon la mode d'alors, l'avait fortornont surprisavant qu'il y montât, parce qn'aprr^ l'avoir lixé un instant, tous les ol.i.-t^ d'alentour semblaient colorés en violet.
« Ce fHt une révélation pour Delacroix qui congédia aussitôt sa voiture et rentra dans son atelier pour expérimenter son observation.
« En glissant des tons violets dans les ombres et dans les demi-teintes de sa draperie jaune, il obtint, effectivement, une ricbesse de ton et lumière incomparables. Simple elTet des couleurs complémentaires. » [L Education artistique ^ fj??ia(/t <;t r Anecdote, du même auteur.)
« La mort de Delacroix, qui advint à Paris en 1S63, est un drame imposant.
« Quant il sentit le dénouement suprême approcher, il s'enferma chez lui, défendit à sa fidèle gouvernante de recevoir qui que ce fût, manda un notaire et lui dicta ses dernières volontés sans un tressaillement, sansune plainte, sans un reproche. »
C'est bien là la digne fin de ce grand maître s'éteignant comme un grand feu, doucement, dans le crépitement de sa gloire sereine.