L’ANATOMIE PATHOLOGIQUE
CRUVEILHIER
Jean Cruveilhier a été, de l’aveu des savants de tous les pays, le père et le patriarche de l’anatomie pathologique, cette science si précise qui a eu une immense influence sur les tendances médicales du xixe siècle.
Cruveilhier était né à Limoges en 1791 . Il vint à Paris étudier la médecine dans le service de son compatriote Dupuytren, et, en suivant les cours de son maître sur l’anatomie pathologique comparée, il fut entraîné dans la voie qu’il devait plus tard illustrer par son génie. Sa vocation était décidée et il passa sa thèse de doctorat sur l’anatomie pathologique générale. Quelque temps après, il refondit ce travail et publia un ouvrage en deux volumes, intitulé : Essai sur l’anatomie pathologique en général , sur
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les transformations et les produits organiques en particulier.
Ce livre, fort remarqué, avait déjà attiré l'attention sur le jeune savant, lorsque celui-ci quitte brusquement Paris et va exercer la médecine dans sa ville natale ; cependant il ne perd pas les loisirs que lui laisse sa profession, envoie des Mémoires à l’Académie des Sciences etpublieen 1822 un Traité de médecine pratique. Mais Cruveilhier ne devait pas déserter longtemps l’Ecole de Paris, ce centre des études et des luttes brillantes. Il revient en 1823 et est nommé, au concours, agrégé de la Faculté de Médecine. Presque aussitôt après, il est envoyé à l’école de Montpellier pour professer la clinique. Ce nouvel éloignement ne devait être que de peu de durée, et le 21 mai 1825, il est appelé à remplir la chaire d’anatomie normale, précédemment illustrée par Béclard. Cette nomination fut regardée à cette époque comme un véritable scandale ; en effet, la recherche du mérite scientifique n’intervint pas seule en cette occasion. L'instruction publique était livrée au clergé; M6r de Frayssinous, évêque d'Hermopolis, était grand-maître de l’Université, et le parti dirigeant de l’Ecole lui était absolument dévoué. Aussi les opinions religieuses de Cruveilhier le firent préférer à ses deux concurrents, Breschet et Jules Cloquet, qui avaient déjà conquis une grande réputation.
CRUVEILHIER
Quel qu’ait été le mobile de cette nomination, elle fut heureuse pour la science, et la Faculté de Médecine a depuis longtemps oublié qu’un évêque lui avait imposé Cruveilhier. Du reste, le nouveau professeur d’anatomie regarda la faveur dont il était l’objet bien moins comme une récompense que comme l’obligation d’une immense tâche à remplir. Accueilli d’abord par les bruyantes protestations des élèves, il subjugua bientôt son auditoire par le charme de sa parole, la netteté de son exposition, la clarté et la variété de ses descriptions. Aussi son cours fut-il des plus suivis, car de tout temps les étudiants en médecine ont su reconnaître les efforts qu’un maître faisait pour leur faciliter l'étude si longue et si compliquée de notre art. Cruveilhier ne ménageait pas sa peine, il passait ses journées à l’Ecole pratique, disséquant sans cesse, observant toujours. Ce n’est qu’après avoir décrit chaque organe d’après ses propres recherches qu’il consultait les ouvrages des grands anatomistes du xviii® siècle et du commencement du xixe, dont l’importante autorité ne pouvait plus enchaîner sa pensée, mais appelait toujours de nouveaux travaux de sa part dans les cas de dissidence. Un cours professé avec une telle méthode devait avoir un grand retentissement, et il eût été fâcheux qu’il ne pût profiter qu’à ceux qui pouvaient le suivre. Le professeur l’a compris et il a rédigé son Traité d’anatomie
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descriptive qui a eu cinq éditions. Ce livre classique est le monument sur lequel pendant quarante ans les générations médicales ont établi leurs connaissances.
L’étude de l anatomie pure ne suffisait pas à cet esprit puissant, et il s’adonna avec ardeur aux recherches d’anatomie pathologique. Cette science, créée par Morgagni, était à cette époque en grand honneur, grâce à l’impulsion donnée par Bicliat, Dupuytren et Laënnec. Un grand nombre de jeunes savants, et parmi les plus remarquables Andral, Rayer, Bouillaud, Rostan, Chomel, la cultivaient avec fruit. Mais leurs travaux, si remarquables qu’ils fussent, ne présentaient pas encore dans leur ensemble cette précision sans laquelle une science ne peut être définitivement établie. On attendait un homme qui contrôlât, vérifiât et étendit les connaissances déjà acquises ; cet homme fut Cruveilhier.
Nul n’était mieux que lui préparé à cette grande œuvre. Il savait admirablement quelle était la disposition et la conformation des organes, et il pouvait sans crainte aborder l'étude de leurs transformations morbides. « Le corps humain, a dit Bacon, par son organisation délicate et compliquée, ressemble à un instrument de musique très parfait, qui se dérange avec la plus grande facilité. » Aussi toute la science du médecin se réduit à savoir accorder et loucher la lyre humaine, de manière qu elle
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rende des sons justes et harmonieux. L’anatomie normale forme donc le premier anneau de la chaîne dont se composent les sciences médicales. La connaissance précise qu’en possédait Cruveilhier lui permit de donner à l’anatomie pathologique un degré de netteté que ses devanciers n’avaient pu atteindre. Dès qu il fut appelé auxfonctions de médecin des hôpitaux, il rechercha sans relâche la liaison qui existe entre les symptômes et les lésions. Le théâtre de son activité fut tour à tour la Maternité, la Salpêtrière, la Charité. Comme il était un clinicien consommé et qu’il observait ses malades avec celte sûreté de coup d’œil que donne une grande pratique, il pouvait comparer les manifestations de la maladie qu’il avait observées pendant la vie, aux altérations qu il constatait après la mort. Cette méthode, qui a toujours guidé Cruveilhier dans ses travaux, est la seule bonne. Car si l’on ne sait quels désordres fonctionnels les lésions ont produits, on ne peut faire surgir de ces descriptions purement platoniques aucune lumière propre à éclairer le pronostic ou le traitement des affections.
Fort de ses principes féconds, Cruveilhier a construit le plus beau monument qui ait été édifié à la gloire de l’anatomie pathologique : 1 Anatomie pathologique du corps humain. Ce magnifique ouvrage (2 vol. in-folio avec 233 planches) a été commencé en 1828. Les planches ont été
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dessinées et gravées par Chazal, et Cruveilhier passait chaque jour deux heures chez son dessinateur. Tout ce qu'il a décrit est encore aujourd’hui d’une exactitude parfaite. Il n’y a pas un mot, pas une figure à retrancher de son travail. Les micrographes, les bactériologues et les chimistes ont étendu son œuvre ; mais tout ce qu’il a fait reste intact, comme le type le plus parfait de la sagace observation. C’est lui qui, le premier, a décrit une affection inconnue jusqu’alors, l’ulcère chronique de l’estomac, qui avait été confondue avec le cancer ou avec les empoisonnements ; c’est ainsi que l’on avait cru voir dans la mort rapide d’Henriette d’Angleterre, belle-sœur de Louis XIV, l’effet d’un empoisonnement criminel ; mais Littré a prouvé dans une étude rétrospective que cette princesse avait succombé à une ulcération simple de l’estomac. Cruveilhier a aussi établi la différence des tumeurs bénignes et des tumeurs malignes du sein. Ses travaux sur la consolidation des fractures, sur les varices, les anévrismes, les cancers, les lésions du système nerveux sont encore aujourd’hui des descriptions classiques.
L’anatomie pathologique ainsi exposée par Cruveilhier a eu la plus heureuse influence sur la médecine ; elle l’a définitivement débarrassée de ces entités morbides contre lesquelles on essayait au hasard tous les remèdes. Grâce à l’impulsion donnée par lui à la science, le médecin peut
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retrouver sur un corps inanimé l'explication des phénomènes qu’il a constatés pendant la vie ; il confirme ainsi ou redresse son diagnostic par l’examen méthodique des lésions qui caractérisent la maladie. Il connaît le siège et la nature de l'altération morbide qui a causé les manifestations pathologiques observées chez son malade, et dans ses recherches il puise pour l’avenir des indications thérapeutiques d’une précision plus absolue. Quand le praticien connaît le lieu où son ennemi, la lésion, exerce ses ravages, il peut avec sûreté l’attaquer, limiter et circonscrire son action . Sans anatomie pathologique, la médecine roulera sans cesse dans le même cercle d’erreurs et s'assujettira à tous les caprices de la mode ou de la routine. Aussi, dans l’étude des organes malades, chaque connaissance que l’homme de l’art acquiert est une conquête faite pour le soulagement de l’humanité souffrante.
Malgré les belles découvertes de Cruveilhier, l’anatomie pathologique a bien encore quelques détracteurs, et ceux qui ne veulent pas prendre la peiné de l’étudier croient la ruiner en lui lançant ce sarcasme : Médecine des morts. Ces gens-là, il faut les plaindre et leur faire lire cette spirituelle parole de Morgagni : « Chacun juge, d’après ce qu il n a pas lui-même, que ce qui existe chez un autre est superflu. »
La publication de son traité d’anatomie pathologique,
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appelait naturellement Cruveilhier à remplir la chaire qui porte ce titre, et que Dupuytren fonda en 1 835 par un legs généreux. Pendant trente ans il fit son cours avec le même succès et il a résumé son enseignement dans un ouvrage didactique en cinq volumes : le Traité d’anatomie pathologique générale. Cruveilhier a aussi donné une vive impulsion à la science qu’il professait en reconstituant dès 1826 la Société anatomique qu’il a présidée depuis cette époque jusqu’en 1870. Dans cette Société, chaque semaine les médecins et les internes des hôpitaux venaient apporter le résultat des autopsies accompagnées d’une étude clinique du malade, et, après chaque présentation, le maître faisait des observations pleines de tact et toujours instructives. Il continuait ainsi son enseignement de la Faculté.
Cruveilhier ne fut pas seulement un grand savant : il fut un homme de bien. Equitable, juste, bienveillant envers ses collègues et ses élèves, il était d’une charité inépuisable. Chaque dimanche, les pauvres pouvaient aller le consulter dans son cabinet ; il soulageait bien des infortunes par sa science et souvent aussi par sa bourse.
Epuisé par ce travail si pénible de l’amphithéâtre, où au milieu des pièces anatomiques son scalpel avait défriché tout un monde de vérités que la nature avait tenues cachées jusqu’à lui, cet homme de génie avait été con-
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traint de se retirer de la lutte. Il vivait heureux au milieu d’une nombreuse famille et fier d’avoir vu son fds suivre avec succès une carrière qu’il avait tant illustrée, lorsque la mort vint le frapper à l’âge de quatre-vingt- trois ans. Les générations médicales conserveront toujours le souvenir de son œuvre immense. Cruveilhier restera une des gloires de la médecine française et le type le plus parfait de ces observateurs intègres, judicieux, infatigables qui seront l’éternel honneur de notre profession.
Daremberg.
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Rddlp h VirchoAV, né en Poméranie en 1821, fut un grand savant, presque un encyclopédiste. Il remua une foule d’idées, les unes bonnes, les autres fausses, mais toutes fécondes. On ne peut appliquer à son nom aucune grande découverte géniale ; mais, grâce à d’innombrables petites découvertes, qu’il sut sertir au milieu de brillantes doctrines générales, il eut une immense influence sur la médecine de son temps.
Nous ne connaissons plus guère cette médecine de VirchoAV élaborée brillamment de i855à 1 865 , et quand nous relisons les vieux livres déjà jaunis, la Pathologie cellulaire, la Pathologie des tumeurs, qui furent autrefois les bréviaires de nos études médicales, nous sommes dépaysés et nous rencontrons beaucoup de scories au milieu de ces vieilles théories qui excitaient l'enthousiasme de nos vingt ans. La médecine scientifique, fondée sur l’étude microscopique des tissus sains et ma-
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ades, sur l’histologie pathologique, sur l’étude des cellules et des lésions locales des tissus et des organes, ouvrait des horizons nouveaux à la médecine et à la chirurgie pratique. Elle avait aussi l’avantage de détruire les théories humorales prétendant que toutes les maladies venaient du sang, de la lymphe, de la bile, des humeurs, des liquides de l’organisme. Or, on est toujours séduit par les hardiesses des démolisseurs. Mais Virchow avait un esprit trop avisé, trop prudent pour opposer un solidisme intransigeant à Y humorisme régnant. Il sut réserver au sang une place importante dans les études microscopiques ; la texture anatomique et chimique des globules sanguins fut fort habilement élucidée par lui. Aussi, dès 1860, fut-il regardé comme un véritable chef d’école, un maître incontesté, applaudi aussi bien par les humoristes tels qu Andralet Gavarret, et les solidistes tels que Gruveilhier et Rokitansky.
Aujourd’hui, le solidisme et l’humorisme sont tombés dans un juste oubli ; ils sont remplacés parle microbisme, surtout par la doctrine du microbisme toxique, qui pourrait réconcilier le solidisme et l’humorisme, en donnant à chacun d’eux la juste part qui leur convient. Aujourd’hui, nous disons : les tissus et les cellules sont envahis par les microbes (tuberculose, fièvre typhoïde, etc.), par les coccidies (fièvre intermittente), par les champignons (pied de
Madura, actinomycose). Les liquides de l’organisme sont infectés par les poisons expulsés ou créés autour d’eux par les microbes, coccidies ou champignons infectieux ou infectants.
Dans cette nouvelle doctrine, les cellules des différents organes, des différents tissus sont trop oubliées. Elles n’ont pas toujours un rôle purement passif. Il faut rappeler aux microbiologistes que les cellules plus ou moins saines, plus ou moins altérées, sont plus ou moins capables de se défendre contre les parasites envahissants, que l’étude des envahisseurs n’exclut pas l’étude des envahis, et que la puissance, l’énergie vitale des cellules, si habilement, si vaillamment imposée par Virchow vers 1860, reste une vérité incontestable; car si les doctrines passent, les faits demeurent. Et tous les faits bien observés démontrent que les cellules du corps humain se défendent très souvent avec succès contre l’attaque des microbes et autres parasites. Le P' Bouchard a su, depuis vingt ans, défendre cette sage doctrine avec un grand art et une science sagace.
Virchow, qui avait été l’un des plus éminents créateurs de l’étude locale des maladies, de cette médecine qui n’admettait que des maladies localisées dans le foie, le poumon, le cœur, l’estomac, l’intestin, le système nerveux, la peau, sut apprécier les merveilleuses découvertes des
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microbiologistes. Il ne s’insurgea pas contre les recherches géniales de Pasteur, de Davaine, de Villemin, de Laveran, de Koch, de Behring, de Lôffler, de Roux, de Yersin, qui donnaient à la médecine une impulsion nouvelle et sûre, en démontrant que, dans les organes et les tissus, les lésions locales étaient les manifestations diverses des maladies infectieuses : tuberculose, grippe, fièvre ty-
phoïde, fièvres éruptives, malaria, peste, etc.
Si Virchow fut juste envers les nouvelles phalanges médicales, nous devons être équitable envers lui et ne pas oublier qu’il a su combattre la génération spontanée; qu’il a découvert la structure du tissu conjonctif réunissant les différentes parties du corps entre elles ; la nature spéciale de la substance amyloïde, sorte de graisse amylacée constituant la trame de certaines dégénérescences d’origine tuberculeuse ; l’origine et la nature des caillots sanguins qui constituent les thromboses et les embolies; qu’il a éclairé l’histoire pathologique de la trichinose, du cancer, des maladies des veines et des artères, etc.
Seul en Allemagne, il protesta contre la fameuse et néfaste tuberculine, inventée par Koch, et qui a terrassé tant de tuberculeux susceptibles de guérison. Seul aussi, en Allemagne, il osa dire que le même Pr Koch se trompait en disant que jamais la tuberculose bovine n’était transmissible à l’homme, que jamais le lait des vaches
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tuberculeuses ne pouvait rendre le jeune enfant tuberculeux.
Virchow était un homme courageux. Respectueux des traditions, il savait honorer les grands et les puissants de la terre, comme il savait honorer ses émules scientifiques. Défenseur ardent de la vérité, des idées que ses réflexions ou ses observations avaient revêtues du cachet de la certitude, il ne craignit pas de faire de l’opposition aux deux plus grandes figures de l’Allemagne contemporaine, Bismarck et Koch. Mais s il fut tantôt victime, tantôt un coryphée de la politique, il ne la considéra jamais que comme une distraction. Le 26 septembre 1 863 , il écrit dans la préface de la Pathologie des tumeurs : « Le travail silencieux et souvent inaperçu du savant demande une plus grande dépense de force et d'application que l’activité plus bruyante et moins méconnue de l’homme politique, qui m'est souvent apparue comme un délassement. » Quelques Allemands seuls connaissent le rôle politique de Virchow, tandis que les médecins et les naturalistes du monde entier connaissent ses belles études sur la structure intime des tissus sains et malades. L’œuvre des savants, des penseurs, des expérimentateurs dure plus longtemps que celle des politiciens.
ALFRED DONNÉ
Alfred Donné était né à Noyon le 1 3 septembre 1 80 1 . Il vint à Paris à l’âge de vingt ans, et d’après la volonté de sa famille s'adonna à l’étude du droit malgré une répulsion manifeste pour ce genre de travail. Aussi à vingt-cinq ans se livra-t-il passionnément à l’étude de la médecine qui avait toujours attiré son esprit ingénieux et chercheur. Parmi les différentes branches des sciences médicales, il pouvait choisir celle qui lui plaisait le plus. Aucune considération spéciale ne l'engageait à pratiquer notre art ; il avait dès sa jeunesse une grande aisance et il était probablement le seul étudiant de son temps qui vînt à l’école dans sa voiture. Aussi put-il tout à loisir fixer son attention sur les recherches de pathologie pure. Il étudia spécialement la composition microscopique et chimique des liquides de l’économie. Grâce à lui, celle du lait fut complètement connue, et les usages thérapeutiques de ce liquide bienfaisant reçurent une nouvelle impulsion.
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Donné avait le culte du lait, mais seulement du bon lait, et il sauva de nombreux enfants en leur rendant leur nourriture de prédilection. L’un des fds de Saint-Marc Girardin lui dut ainsi la vie. Après cette cure heureuse il en eut une bien plus merveilleuse encore, celle du comte de Paris. Ce jeune prince, âgé de deux ans, était atteint d’une affection qui avait résisté aux traitements de tous les grands médecins de Paris. Saint-Marc Girardin raconta au duc d’Orléans la guérison inattendue de son fils, et le docteur Donné fut appelé aux Tuileries. On lui donna une liberté entière ; l’enfant était abandonné de ses médecins qui le croyaient infailliblement perdu, et toutes les expériences valaient encore mieux que l’inaction. Le régime lacté fit merveille, et malgré quelques plaisanteries de l’entourage, auxquelles Mrae la duchesse d’Orléans prenait part ellemême quelquefois, le comte de Paris recouvra la santé, et l’on ne plaisanta plus.
La famille d’Orléans eut pour Donné une bien juste reconnaissance. Il resta le médecin et l’ami intime de ses membres. Et lorsqu’il quitta les Tuileries, on créa pour lui les fonctions nouvelles d’inspecteur général de la médecine en France. En i848, le gouvernement républicain le destitua ; mais en 1 8 A 9 il reprit ses fonctions. Puis lorsqu’on rétablit les recteurs provinciaux, il fut nommé recteur à Strasbourg où il resta deux ans, et passa de là à
ALFRED DONNÉ
Montpellier où il se maintint à son poste pendant dix-neuf ans. A Montpellier, tous les professeurs, même les plus illustres, obéissaient volontiers à l’autorité bienveillante de leur chef : tous aimaient la douceur de son caractère, l’étendue de ses connaissances et la finesse de son esprit. Aussi le départ de Donné fut-il accompagné de nombreux et sincères regrets. Ce départ n’était pas volontaire ; l’ancien inspecteur général était encore dans toute la vigueur intellectuelle et physique. Toujours alerte dans ces courses pittoresques qu’il racontait avec tant de verve, il pensait avec raison que sa lourde tâche n'était pas encore au-dessus de ses forces . Mais il dut céder à un décret du ministre Balbie qui fixait la retraite des recteurs à soixante- dix ans. Ce décret, lancé pour frapper le recteur voisin, de la cité des Capitouls, atteignit en passant Donné. Il vint à Paris, mais ne tarda pas à devenir malade et resta souffrant jusqu’au moment où la mort vint l’enlever à l’affection des siens et de ses nombreux et fidèles amis.
Le nom de Donné arrivera à la postérité par deux voies. Le grand public lira longtemps encore deux ouvrages qu’il a composés pour lui : les Conseils aux familles sur la manière d’élever les enfants, et Y Hygiène des gens du monde. Le public plus restreint des hommes de science consultera toujours son Cours de microscopie. Ce n’est certes plus dans ce livre qu’on ira apprendre aujourd’hui l’histologie ;
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depuis i844. la science a marché à pas de géant, et tous les dix ans il faut renouveler sa bibliothèque ; cependant, le Cours de microscopie restera parmi les livres de fond, ces vieux amis auxquels on va rendre quelquefois une bonne et longue visite. On cause avec eux du temps passé, et souvent on s’aperçoit qu’il valait bien autant que le temps présent. Ce livre fit époque lors de son apparition, et bien des chapitres pourraient entrer entièrement dans un traité classique de nos jours.
On ne parlera jamais du lait sans citer le nom de Donné. C’est lui qui a reconnu la véritable nature des globules de ce liquide. Avant lui, Raspail considérait ces corps comme des éléments figurés analogues aux globules du sang. Donné a prouvé que ces globules n’avaient aucune structure organique et qu’ils étaient simplement formés par des matières grasses agglomérées. C’est encore lui qui a démontré que le lait est toujours alcalin quand il est frais. Il a aussi découvert dans le colostrum, liquide qui précède l’apparition du lait, des corps granuleux qui le distinguent de tous les autres liquides de l’économie ; dans ses cours il montrait aussi que le colostrum se prend en une gelée visqueuse quand on le traite par l’ammoniaque, tandis que le lait normal reste insensible à l’influence de ce réactif. Et ce fait le mit sur la voie d’un autre fait bien plus important au point de vue de l'hygiène générale : c’est que
ALFRED DONNÉ
cette réaction apparaît dans le lait dès que l’organe de la lactation est malade. Dans ces cas, le lait retourne à l’état de colostrum ; les enfants nourris avec ce liquide peu nutritif maigrissent sans raison apparente. Versez de l’ammoniaque dans le lait, vous verrez la cause de cet amaigrissement, vous changerez la nourrice, vous sauverez un enfant ou vous arracherez une victime au rachitisme, à la scrofule ou à la phtisie.
Donné rendit aussi un grand service aux enfants en faisant voir que le lait des vaches atteintes de la fièvre aphteuse vulgairement appelée cocotte avait les mêmes caractères chimiques et qu’il était absolument impropre à l’alimentation. C est lui aussi qui le premier construisit un appareil destiné à reconnaître la qualité du lait. Son lactoscope mesurait l’opacité du lait, et par conséquent la quantité d’éléments solides en suspension dans ce liquide. Cet instrument très approximatif a servi de type à plusieurs autres, tout aussi appproximatifs que lui.
Donné a fait aussi des études fort intéressantes sur les autres liquides de l’organisme. Le premier il fit un cours pratique de microscopie. Ce cours eut un immense succès. On courait voir la démonstration de la circulation du sangrendue sensible à un nombreux public par les projections du microscope solaire ou du microscope éclairé par la lumière oxhydrique. Le premier aussi il fit de la photo-micro-
graphie, procédé nouveau qui permettait de reproduire indéfiniment des figures difficiles à dessiner dans tous leurs détails. On voit quels services Donné rendit à la microscopie. Mais il lui en rendit peut-être un plus grand encore quand il engagea les micrographes à rester dans les limites de leur science. Jamais il ne cessa de s’opposer aux applications indiscrètes du microscope. Cette modestie de l’histologie à son début a certainement eu une grande influence sur son développement ultérieur. On a eu confiance en elle.
A côté du Cours de microscopie il faut placer les Conseils aux mères de famille. Si Donné avait le culte du lait, il avait aussi l’amour des enfants. Laquelle de ces deux affections précéda l'autre ? nous ne le savons pas ; car dans ses écrits elles vont toujours ensemble. Aussi dans ce manuel général de l’enfance le chapitre de l’allaitement tient-il la plus large place. Il n’est pas une mère de famille qui ne devrait lire et relire ce charmant ouvrage. Que de bons conseils elle y trouverait ! Il en est un qui devrait être inscrit dans l'alcôve de chaque chambre nuptiale : Ne nourrissez pas votre enfant vous-même quand vous ne le pouvez pas ! Et malheureusement, la moitié des femmes ne peuvent nourrir leurs enfants parce qu’elles sont trop faibles, ou parce que leur genre de vie ne leur permet pas d’être à tout moment à la merci d'un petit être extrême-
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ment exigeant. Malgré ces impossibilités, un grand nombre de mères veulent absolument allaiter. « La vanité de la mamelle, a dit un homme d’esprit, détermine plus de jeunes femmes à nourrir elles-mêmes, que le dévouement sincère et la tendresse éclairée. » Nous livrons cet aphorisme à la méditation des philanthropes exagérés qui voudraient décréter l’allaitement maternel obligatoire.