‹ Les grands médecins du XIXe siècleChapitre 9 sur 12 · D LICHEN NE DE BOULOGNE · texte numérisé non relu

D LICHEN NE DE BOULOGNE

paralysie atrophique musculaire et osseuse de l’enfance, la paralysie pseudo-hypertrophique dans laquelle les muscles paralysés, loin d’être atrophiés, sont au contraire augmentés de volume. Enfin, Duchenne avait cru découvrir V ataxie locomotrice, et, quand il publia sa description en 1 858, tout le monde en France le crut avec lui. Mais, en i85i, le P1' Romberg, de Berlin, en avait publié une relation très sommaire ; c’est bien à ce dernier que revient l’honneur de la découverte. Cependant Duchenne l’a amplement complétée, et ce n’est qu’après la publication de son mémoire que l’ataxie locomotrice fut véritablement connue de tout le corps médical ; il popularisa cette découverte restée presque inconnue ; ilia rendit classique.

Chacun connaît ou rencontre quelque malheureux malade qui, appuyé sur un bâton, projette sesjambes en avant en leur faisant décrire des mouvements latéraux très étendus en dehors de l’axe du corps, trébuchant à chaque pas en s’enchevêtrant les jambes l’une dans l’autre, et incapable

de marcher sur une surface lisse, comme est un trottoir

bituminé ; plus tard, les mouvements des membres supérieurs deviennent tellement saccadés lorsqu’il veut saisir un objet, que le plus souvent il le renverse ou le brise.

C’est à Duchenne que l’on doit la première description

de la paralysie dite labio-glosso-laryngée, dans laquelle les muscles des lèvres, de la langue et du larynx étant devenus impuissants à se mouvoir, les malades sont condamnés à un mutisme complet, et ont la plus grande difficulté à avaler même des bouillies.

L’électrisation localisée a rendu entre les mains des médecins les plus grands services dans toutes ces affections musculaires ou nerveuses réputées autrefois absolument incurables ; lorsqu'on ne les guérit pas complètement, on procure au moins au malade un soulagement bien précieux.

Par cette méthode créée par Duchenne de Boulogne, on peut arrêter l’électricité dans la peau, sans stimuler les organes qu elle protège, ou traverser ce tissu sans l’intéresser.

Telle fut l’œuvre de ce travailleur infatigable, qui a jeté un grand lustre sur la médecine française contemporaine. C’est lui qui a préparé tous les progrès effectués dans l’étude des affections nerveuses par l’Ecole de la Salpêtrière. Cette Ecole féconde a décrit les lésions produites dans le système nerveux par la plupart des maladies découvertes par Duchenne ; elle a donné à son œuvre une sanction nouvelle et définitive, celle des faits anatomo-pathologiques, mais elle n’a rien retranché ni ajouté d’essentiel aux tableaux cliniques qu’il avait tracés.

CHARCOT

Charcot fut un des plus illustres représentants de la médecine française, un de ces savants puissants dont le nom se fixe dans le souvenir des hommes et dont la renommée, en se répandant à travers le monde, contribue à la gloire collective de notre pays. Pendant vingt ans, Charcot fut considéré comme le grand clinicien français, aussi bien en France qu’en Allemagne, en Angleterre et en Russie. En 1 88 1 , au Congrès international de Londres, pendant la itàe donnée au Cristal-Palace, les pièces d'artifice représentèrent les trois grandes figures de Pasteur, de Charcot et de Virchow.

Charcot, comme Virchow, appartenait à la grande école anatomo-pathologique qui fit progresser les études médicales jusqu’à l’arrivée de Pasteur dans l’arène scientifique. Pasteur a révolutionné la médecine et la chirurgie en fouillant, jusque dans des dédales encore inexplorés, l’origine des maladies. Il jeta sur la pathologie un éblouissant

rayon de lumière en découvrant le monde des microbes, de ces êtres infiniment petits qui guettent sans cesse l’occasion de nous envahir. Mais pour résister à cette invasion toujours menaçante, il faut savoir quels désordres provoque dans notre organisme l’envahissement de ces ennemis néfastes, et par quels moyens notre corps peut réveiller ses forces endormies, afin que le géant ne soit pas dévoré par les pygmées. Aussi la science qui dévoile les premiers agents des maladies n’exclut pas la science qui étudie pas à pas les ravages de ces intrus. La microbiologie et la clinique en se frottant l’une contre l'autre font de la lumière, toujours plus de lumière. S’il nous faut des Pasteur, il nous faut aussi des Charcot, il nous faut aussi des Virchow, il nous les faut tous et bien d’autres encore, pour lutter contre la mort brutale.

Charcot a mis de l’ordre et de la précision dans une foule de questions médicales qui n’étaient que désordre avant lui. C’est lui qui sépara nettement le rhumatisme chronique, la goutte et le rhumatisme articulaire aigu. C’est lui qui apporta un peu de clarté dans l’étude des maladies du foie qui constituaient un véritable chaos indéchiffrable.

C’est lui encore qui fit ces mémorables travaux sur les fluxions de poitrine chez les vieillards, qui se rapprochent si singulièrement des lluxions de poitrine des

CHARCOT

enfants. C’est lui aussi qui montra que les pneumonies d’ordinaire aiguës, lorsqu’elles deviennent chroniques, quelle que soit leur cause, rougeole, coqueluche, tuberculose, fièvre typhoïde, évoluent toujours delà même façon, en dilatant les bronches et en provoquant l’épaississement des cloisons qui entourent les lobules pulmonaires. La microbiologie a donné plus tard raison à l’anatomie pathologique ; elle a montré que la pneumonie chronique, quelle que soit son origine, est toujours causée par l’invasion de deux microbes assez généralement répandus dans notre bouche, le staphylocoque et le streptocoque.

C’est Charcot quia démontré que le tubercule, l’attribut anatomique de la phtisie, ne contient aucun élément spécifique visible à l’œil nu ; que la tuberculose qui suppure, ou pneumonie caséeuse, ne diffère pas de la phtisie vulgaire qui ne suppure pas ; ce ne sont que deux formes différentes de la même dégénérescence. La microbiologie vint encore confirmer les assertions de l’anatomie pathologique, quand Robert Koch démontra que le bacille spécifique se rencontrait aussi bien dans la pneumonie caséeuse que dans la phtisie vulgaire.

La grande œuvre de Charcot fut son étude des maladies nerveuses. Il a fait pour les affections du système nerveux ce que Laënnec a fait pour les maladies du poumon, ce que Bouillaud fit pour les maladies du cœur. Il plaça le

i/jo LES CRÉATEURS DE LA PATHOLOGIE NERVEUSE

souvenir des symptômes observés pendant la vie en face de la réalité des lésions constatées après la mort, superposa les uns sur les autres, expliqua le mécanisme des premiers et la progression des secondes, fit servir les débris de la mort à l’étude de la perversion des actes vitaux, reliant ainsi à l’aide du scalpel deux chaînons isolés de l’histoire de l’évolution des cellules nerveuses.

Le monde savant tout entier sait quelle part importante Charcot prit à la création de la théorie des localisations cérébrales, et par quels travaux patients il accumula les faits qui la firent généralement accepter, malgré les objections si savantes et si ingénieuses de Brown-Séquard. Il démontra que le cerveau n’est pas un organe homogène, unitaire, mais bien une association, une fédération constituée par un certain nombre d’organes divers. A chacun de ces organes se rattachent des propriétés, des fonctions, des facultés diverses. Les nombreuses autopsies de malades de la clinique de la Salpêtrière fournirent les preuves de ces vues si originales. Il montra quelles parties du cerveau sont nécessaires au maintien de la motilité des membres, quelles autres parties sont chargées de répandre la sensibilité dans ces mêmes membres, et dans chacun des quatre membres, quelles sont les autres portions du cerveau qui président aux fonctions du nerf optique, c’est-à-dire à la source de la vue. De l’ensemble de ces études, il conclut

CHARCOT

que le cerveau devait être divisé en deux zones : l’une, la zone motrice ; l’autre, la zone non motrice ; que tous les cas de lésion destructive de la zone motrice du cerveau s’étaient manifestés pendant la vie par une paralysie musculaire du côté opposé du corps, et que, réciproquement, aucun cas de lésion destructive de la zone non motrice du cerveau ne s’était manifesté pendant la vie par une paralysie musculaire.

Charcot a démontré que les lésions de la zone motrice de l’écorce, c’est-à-dire de la partie superficielle du cerveau, provoquent secondairement des lésions de la moelle épinière, c’est-à-dire de la partie inférieure de l’axe cérébrospinal contenue dans la colonne vertébrale. La découverte de ce fait indiquait le mécanisme par lequel les faisceaux de fibres nerveuses passent du cerveau dans la moelle épinière.

C’est Charcot qui établit nettement la nature et la marche des lésions dans les différentes maladies nerveuses étudiées par Duchenne, de Boulogne, l’ataxie locomotrice, la sclérose en plaques, la paralysie agitante, l’atrophie musculaire progressive, la paralysie labio-glosso-laryngée, la paralysie infantile, apportant dans la détermination des localisations des lésions dans la moelle épinière les mêmes idées de netteté et de précision qui l’avaient guidé dans la détermination des localisations des lésions dans le cerveau.

i4a LES CRÉATEURS DE LA PATHOLOGIE NERVEUSE

Charcot étudia avec beaucoup de précision les lésions des os et des articulations qui accompagnent les maladies nerveuses, telles que l’ataxie locomotrice, et les différencia définitivement des maladies de nature rhumatismale ou scrofuleuse.

Parmi les travaux de Charcot, ceux que le public connaît le mieux sont ses patientes et sagaces recherches sur l’hystérie. Avant lui, on disait que l’hystérie était une maladie si variable, si changeante, qu’on ne pouvait saisir aucune de ses mille formes diverses. Charcot démontra, dans sa clinique de la Salpêtrière, que cette maladie a ses formes classiques, ordinaires, fréquentes ; que presque toutes les hystériques présentaient sur le corps des points ou des plaques d’insensibilité ou d’exagération de la sensibilité ; que la perte de la sensibilité d’un membre peut passer à l’autre membre spontanément ou par des manœuvres provocatrices ; que les hystériques ont en même temps des troubles fréquents de la vue. qu elles sont souvent capables d’être hypnotisées, de se contracturer et de voir un de leurs membres ou tout leur corps tomber en catalepsie. C’est lui qui a démontré que lorsqu’on voit dans de telles conditions survenir une attaque qui a toute les apparences de l’attaque d’épilepsie, il faut étudier la malade, et on verra qu’elle est en proie à des attaques de grande hystérie, dont le maître de la Salpêtrière a observé

CHARCOT

méticuleusement toutes les phases successives. Ces études si profondes n’ont pas été stériles pour la cure des malades. Elles ont démontré qu’une foule d’accidents bizarres de paralysies, de douleurs, de convulsions, de contractions, de perte de la vue, du goût, de l’ouïe, de gonflements des membres, de la figure et de la poitrine étaient de nature hystérique. En même temps, il affirmait que l’hystérie est une maladie cérébrale, et que le meilleur moyen de la guérir est de faire sortir les malades du milieu dans lequel ils ont vu leur affection paraître et se développer. Les cures d’hystérie grave par l’hygiène physique et cérébrale sont maintenant innombrables.

Peut-être l’Ecole de la Salpêtrière s’est-elle un peu trop attardée à l’étude des manifestations théâtrales de cette névrose : l’extase, le somnambulisme, la léthargie, la catalepsie. Le motif de ces recherches était louable, il fallait montrer que ces acrobaties psychiques n’avaient rien de merveilleux, et que la pathologie et l’expérimentation pouvaient à volonté faire naître ces prétendues possessions qui avaient causé tant d’erreurs et de ravages au moyen âge et au commencement des temps modernes. Ces démonstrations historiques sont aujourd’hui parfaitement acquises.

L’hystérie, on la voit un peu partout aujourd’hui ; on décore du nom d’hystériques toutes les femmes exaltées,

Itxlx LES CRÉA T EU RS DE LA PATHOLOGIE NERVEUSE

déséquilibrées, fantasques, toutes celles que le public appelle des détraquées. Des romanciers, des historiens, n’ont pas craint de dire que le génie et toutes les grandes passions, comme l’héroïsme, sont des névroses qui frisent l’hystérie. Bientôt on dira, on l’a même dit, je crois, que le général qui fascine ses soldats par sa hardiesse et son prestige, que l’orateur qui subjugue ses auditeurs par son éloquence passionnée est un hystérique qui hypnotise par contagion ceux qui l’entourent. Eh bien ! non ; nous ne serons pas obligés de regarder Jeanne d’Arc, Napoléon Ier ou Mirabeau comme de simples magnétiseurs. Nous pouvons avoir une meilleure opinion d’eux et de leurs contemporains. Cette irruption intempestive de la pathologie dans l’histoire est déplorable, et tous les médecins verraient avec une véritable tristesse que l’on pût croire que l’histoire de l’humanité est en dernière analyse l’histoire des maladies nerveuses. La médecine a des devoirs plus élevés, plus utiles ; si l’on prétend la respecter, on ne doit pas lui faire jouer un rôle aussi envahissant que grotesque. Il importe peu de savoir si Jeanne d’Arc était hystérique, Napoléon Ier et Mirabeau épileptiques, puisque nous sommes bien certains que l’épilepsie ne produit pas le génie militaire, et que l’hystérie ne fait pas naître l’enthousiasme national. Si des savants l’ont cru sincèrement, pourquoi n’ont-ils pas proposé en 1870 de confier le

CHARCOT

recrutement et le commandement de nos armées aux échappés de la Salpêtrière et de Bicêtre ? Si l’on ne réagissait pas contre ces billevesées, on arriverait vraiment à croire que les émules de M. Prudhomme ont seuls un cerveau sain.

Qu’est-ce donc alors que l’hystérie ? L’hystérie a deux formes : la forme convulsive, avec des spasmes et des attaques ; la forme torpide, que l’on appelle aussi nervosisme, état nerveux, neurasthénie. Ces deux formes peuvent s’unir chez une même personne ; mais elles peuvent aussi exister chacune séparément. En tout cas, toutes les hystériques, et nous pourrions dire : tous les hystériques, car les hommes sont aussi quelquefois tributaires de cette grande névrose, ont un système nerveux en rupture d’équilibre ; ils rentrent dans la grande classe des impondérés, que Lasègue appelait des cérébraux.

Charcot a fait une étude approfondie du caractère et des mœurs de ces malades. L’hystérique est une grande enfant mal élevée, charmante quelquefois, désagréable souvent, pleurant d'un œil et riant de l’autre, passionnée dans l'affection qui demain sera de l’aversion, de la haine ou de l’indifférence, passant en un instant de l’exercice insatiable à l’apathie la plus obstinée, du bavardage le plus brillant au mutisme absolu; mobilité intellectuelle, ataxie morale, c’est là le trait principal de leur caractère.

Daremberg.

io

i46 LES CRÉATEURS DE LA PATHOLOGIE NERVEUSE

Il est utile de l’observer dans le monde, car, si on la découvre chez quelque personne de son entourage, on pourra éviter bien des erreurs, bien des déceptions. Ne plaisantez pas trop avec ces femmes charmantes qui vous témoignent à première vue une sympathie exagérée ; si, un beau jour, elles ont leurs nerfs, comme on dit vulgairement, le moindre mot plaisant sera interprété comme une offense. Celle que vous regardiez comme une amie gaie et enjouée fondra en larmes, éclatera en reproches et vous aurez en elle une ennemie acharnée. Méfiez-vous des femmes trop charmantes, demeurez sur la réserve avant de savoir si elles le sont toujours. Méfiez-vous de leur affection et aussi de leur discrétion ; les hystériques ont une véritable ataxie de la langue. A certains moments, malgré les meilleures résolutions, il faut qu elles parlent à tort et à travers et alors leurs paroles indisciplinées sautent par-dessus le mur des secrets, renversant l'honneur des uns, les intérêts des autres, la sécurité de tous, comme une foule en révolte qui brise tout sur son passage.

Quelques minutes après, cette pauvre hystérique sera désolée du mal qu’elle a fait. Elle est bonne au fond de lame ; elle est pleine de dévouement, d’abnégation quand elle peut se retenir sur la pente du mal où elle est entraînée malgré elle. C’est une cavale indomptée qui mord la main qu’elle vient de lécher, qui sans raison s’élance au

CHARCOT 1&7

hasard dans une course folle, comme les machines dont le frein est brisé.

Les hystériques déraillent bien souvent dans la vie. Les motifs les plus futiles les pousseront aux actes les plus pervers. Les unes, n’ayant pas trouvé dans leur mari l’idéal qu’elles ont rêvé, le tromperont avec le premier faux idéal venu qui ne vaudra certainement pas le premier ; ou, si elles ne le trompent pas, elles lui rendent la vie odieuse pour obtenir une séparation. Faisant bon marché de leur honneur et de leur dignité, elles simuleront des aventures légères purement imaginaires. Elles simuleront aussi un suicide qui sera préparé avec une grande ostentation, mais s’arrêtera toujours aux justes limites d’une habile comédie. La simulation est la véritable manie des hystériques ; bien souvent, elles mentent pour le plaisir de mentir ou de se mettre en scène, et elles trompent tout aussi bien leur mari et leurs parents que leur médecin. Nous savons tous quelle faible attention il faut donner aux récits que les hystériques nous font de leurs maux passés et présents ; elles exagèrent tout, parce qu’elles voient tout avec des verres grossissants et astigmatiques, qui ne savent rien mettre au point. Quelquefois leurs mensonges ont des conséquences graves. Nous ne parlons pas de ces hystériques qui trompent la crédulité publique et annoncent à des populations ignorantes et

superstitieuses des apparitions miraculeuses imaginaires, mais nous voulons signaler celles qui lancent de véritables accusations mensongères. Souvent les tribunaux ont entendu de ces tristes débats, dans lesquels les récits les plus pervers et les mieux inventés étaient absolument faux. Dans ces cas les hystériques deviennent de véritables aliénés dangereux. Maintenant les médecins légistes savent facilement les dévoiler ; mais autrefois, on les écoutait, on les croyait, et bien des crimes judiciaires furent commis d’après leur récit mensonger. On connaît la lamentable histoire de ce malheureux prêtre, Urbain Grandier, qui, accusé par les Ursulines de Loudun de venir les visiter pendant la nuit, expia sur le bûcher des fautes imaginaires.

Fort heureusement, ces cas extrêmes sont rares, et la plupart des hystériques se contentent d’être des êtres faibles, fantasques, capricieux, que l’on peut maîtriser.

Charcot dit très justement que le médecin dispose d’une action psychique très salutaire sur de tels malades. Son autorité douce, mais éclairée, peut avoir les plus heureux effets sur la saine direction de leur imagination vagabonde. Là où les remèdes ont tous échoué, une parole énergique et expérimentée produit de vrais miracles, tout comme l’eau de Lourdes de nos jours, ou la châsse de saint Louis au xni* siècle. C’est le traitement moral qu’il faut surtout employer chez ces malheureux névropathes

CHARCOT

qui, sans avoir un organe attaqué, éprouvent des souffrances vagues générales : non morbus, sed morborum cohors. Plus que tout autre, ils sont sensibles aux encouragements, aux bonnes paroles, à l’intérêt affectueux qu’on leur témoigne. Souvent on obtient plus d’adoucissement aux maux de l’hystérique par un coup d’œil, par une pression de main, par une pensée charitable, que par toutes les drogues que nous faisons distiller, cristalliser, bouillir ou filtrer. Mais Charcot pensait que la douceur du médecin ne doit pas lui faire oublier que les hystériques sont des enfants, et que de temps en temps il faut avoir le courage de les fouetter moralement.

Charcot a établi la fréquence de l’hystérie chez le sexe masculin et démontré qu’un homme hystérique qui reçoit un coup ou une commotion devient facilement paralysé : c'est l’hystérie traumatique qui doit être recherchée chez les ouvriers victimes des accidents du travail.

Charcot n’a pas seulement fait des découvertes médicales. Il a fait des élèves et il a créé une école, l’école de la Salpêtrière, qui a répandu dans le monde médical français et étranger, avec ses puissantes découvertes, un véritable flot de savants, fidèles au souvenir du maître.

LES CLINICIENS

ANDRAL ET BROUSSAIS

Pour apprécier l’œuvre d’Andral, nous devons nous identifier avec le monde passionné au milieu duquel il vivait, et auquel son autorité respectée a su imposer des vérités également attaquées dans les deux camps opposés.

En 1820, régnaient à Paris deux grandes doctrines médicales : celle du Val-de-Grâce, représentée par le fougueux Broussais ; celle de l’Ecole de Médecine, patronnée par le dédaigneux Laënnec. A ce moment, l’Ecole du Val-de-Grâce, la plus nouvelle, la plus bruyante, dominait la scène. En 1816, Broussais avait publié un pamphlet incendiaire, l 'Examen de la doctrine médicale généralement adoptée. Cet incendie se propageait chaque our ; que voulait donc brûler ce hardi réformateur ?

LES CLINICIENS

C’était bien simple, il voulait brûler tout, absolument tout.

A chaque instant, il répétait : La médecine , c'est moi !.. Il fallait faire table rase de l’œuvre patiente des siècles et fonder une médecine nouvelle sur une seule colonne : l’inflammation des organes. Tout le reste était bon à jeter aux gémonies. Cette exagération était-elle due à l’impétuosité irrésistible de tous les révolutionnaires qui, dans la crainte de laisser subsister quelques abus de l’ancien régime, abattent indistinctement toutes les têtes en lesquelles se personnifie la réaction ? Ou bien était-elle causée par cet orgueil impitoyable qui perce à chaque ligne dans les écrits de Broussais, orgueil qui ne lui permettait pas de souffrir des rivaux dans le présent comme dans le passé ? Il était aussi offusqué de la gloire d’Hippocrate que de la renommée de Laënnec et, plus tard, de la résistance tenace d'Andral.

Cette méthode brutale avait subjugué, fanatisé les esprits, car, à ces périodes d’hésitation pendant lesquelles les peuples ou les sciences cherchent leur voie, il importe peu de frapper juste, il suffit de frapper fort, et l’on a la foule pour soi. Les intelligences affolées se jettent à la merci du maître qui s’éloigne le plus des maîtres antérieurs. Elles ne veulent même pas qu’on discute la valeur de la nouvelle doctrine ; leur enthou-

ANDRAL ET BROUSSAIS

siasme est aveugle. En 1820, cet enthousiasme et cet aveuglement étaient à leur comble. La multitude des médecins et des élèves, rompant avec un passé méprisé, proclamaient bien haut qu’il n’y a pas de maladies proprement dites ; il n'y a que les cris clés organes souffrants, ou plutôt il n’y a que le grand cri d’un seul organe qui remplit de ses clameurs toute la scène pathologique : c'est le cri de l’estomac.

Toutes les maladies sont causées par la gastrite, la terrible gastrite. Elle a régné quinze ans sur le monde médical; chacun l’avait vue; et aujourd’hui qu’est-elle devenue, cette pauvre gastrite P Elle a été rejoindre, dans le fatras des erreurs oubliées, tous les systèmes inféconds par leur exclusivisme. Personne ne la voit plus, personne n’y pense plus.

Nous pardonnerions volontiers à Broussais, si sa tyrannie s’était bornée à la direction des théories ; mais par malheur pour la vie humaine, elle a régné despotiquement sur le traitement des maladies. Tous les malades: hommes, femmes, jeunes, vieux, forts, faibles, tous étaient traités de la même façon. A cette hydre malfaisante qui poursuivait partout le médecin, à cette inflammation de l’estomac, il fallait couper les vivres. Aussi la diète, l’eau de gomme et les saignées étaient les seuls instruments thérapeutiques de l’école du Val-de-Grâce, et

LES CLINICIENS

même de tous les médecins de cette époque qui, involontairement, sacrifiaient à l'idole du jour. Dans les hôpitaux militaires, on calculait et on préparait d’avance le nombre des sangsues d’après le nombre des malades nouvellement arrivés. — Combien d’entrants? demandait à la visite du soir un chef de service. — Dix, lui répondait-on. — C’est bien, cela fait trois cents sangsues. Ainsi, c’était très simple : trente pour chacun. De cette façon, l’infirmier aurait pu sans difficulté remplacer le chef dans son service. La médecine était, dès lors, mise à la portée des intelligences les plus humbles. Et pour la diète, il en était de même. Elle était si rigoureuse, que les patients qui n’étaient pas très malades ne pensaient qu’à se procurer des vivres en cachette. Telle était cette pratique aveugle et routinière qui proscrivait le vin et le quinquina comme des poisons, qui jugulait la maladie à sa naissance comme on arrache une mauvaise herbe.

Quelle fatuité et quelle présomption ! Ses adeptes jugulaient la maladie, et le plus souvent le malade en même temps. Toute une génération a porté la marque fatale de cette routine abusive, et les générations suivantes en subissent aujourd'hui les tristes conséquences. Si nos pères avaient été moins saignés et moins débilités, peutêtre serions-nous moins anémiques, moins faibles, moins

nerveux.

ANDBAL ET BROUSSAIS

Nous venons de dévoiler le mal avec Broussais ; voyons le bien, le vrai, avec Andral, que ces brillantes théories n’éblouissent pas. Avec lui nous ne trouvons plus cette fougue, cette impétuosité, qui renversait tout sur son passage. Au contraire, la douceur, l'aménité, la conciliation ennoblissent l’œuvre délicate et patiente d’Andral. Tant il est vrai que la violence est inutile au succès des bonnes causes !

A toutes les déclamations de Broussais, Andral oppose l’observation positive, les faits scrupuleusement et judicieusement exposés. A la stérilité de l'école dite physiologique, mais qui aurait mieux été appelée hypothésique, Andral oppose toutes les recherches fécondes de cette école anatomo-pathologique qu’il a illustrée avec Bayle, Laënnec et Cruveilhier, conduite à travers l’étude minutieuse des symptômes, correspondant à des lésions d'organes scrupuleusement déterminées, et qui sera la mère de la grande école clinique de Paris.

Dans son premier ouvrage, il déclare nettement la guerre au système de Broussais et à tous les systèmes en général ; il érige en système une méthode sage et prudente, sous le nom d 'éclectisme. Ce nom, il l’avait emprunté à son ami, le chef de l’école philosophique de la Sorbonne, Victor Cousin. A peine ce signe de ralliement fut-il adopté, qu’il devint le point de mire de toutes

LES CLINICIENS

les attaques du clan de l’inflammation. Le journal de Broussais s’écriait avec indignation : « Votre éclectisme, c’est un paravent derrière lequel vous voulez échapper à l’esprit de critique et vous préparer des moyens de retraite et de conciliation pour b avenir, lorsque vous voudrez vous faire pardonner le passé. » A ces invectives, Andral répondait par de nouveaux travaux, et démontrait ainsi que l’éclectisme n’avait qu’un but : délivrer les intelligences opprimées par une doctrine étroite et despotique, et vouée ainsi à une infécondité absolue.

Dans sa Clinique médicale, il prend le taureau par les cornes, et, pour saper l’édifice de Broussais à sa base même, il démontre surabondamment que, dans les fièvres, les lésions de l’estomac ne sont pas constantes, et qu’en tout cas ces lésions localisées ne peuvent être la cause et l’essence de la maladie tout entière. Il ruine cette assertion fantaisiste, empruntée par Broussais aux anciens auteurs : que la langue est le miroir fidèle de l’estomac ; il démontre que l’état de la muqueuse de la bouclie n’offre aucun rapport constant avec l’état de la muqueuse des organes digestifs profonds. Aujourd’hui nous sourions en pensant que de telles puérilités ont pu être érigées en un système glorieux ; mais à cette époque il fallait un grand courage pour faire le siège de ce brillant château de cartes. 11 fallait ne craindre

ANDRAL ET BROUSSAIS

ni 1 injure, ni la calomnie ; et les adeptes de Broussais savaient se servir avec habileté, et même avec esprit, de ces armes dangereuses. La conversion de la jeune génération médicale fut difficile à obtenir. L’erreur a toujours raison, quand elle flatte la paresse de l’esprit.

Andral, loin de simplifier outre mesure la doctrine médicale, la ramenait à sa vraie complexité : « 11 faut, dit-il, prendre également en considération les solides qui entrent dans la composition du corps humain, les liquides dont il est si abondamment pourvu et les forces qui le régissent. » C’était le retour aux saines traditions professées par Hippocrate. Mais si Andral avait le culte des vérités traditionnelles, il ne sacrifiait pas aveuglément au passé, il en repoussait toutes les erreurs et travaillait toujours à étendre les limites de l’horizon scientifique. Parmi toutes ces fructueuses recherches nous citerons son travail encore classique sur la composition du sang dans les maladies, fait en commun avec Gavarret. C’était là un sujet tout nouveau et inattendu, car à cette époque on s’occupait bien des lésions des tissus solides, mais on ne prêtait plus aucune attention aux liquides de l’économie. Le solidis/ne régnait sans partage avec Broussais ; aussi fut-il frappé d’épouvante en voyant Andral relever le drapeau déchiré de Y humorisme.

En 1829, on lisait dans les Annales de la médecine

LES CLINICIENS

physiologique : « Les morts, dit-on, ne reviennent pas; cela est vrai pour les êtres organisés qui ont peuplé l’univers, mais il n’en est pas de même des idées, des hypothèses, des systèmes qui ont eu de la vogue dans les sciences. L’humorisme avait été combattu, réfuté, proscrit des écoles ; on le croyait détruit pour toujours, on n’osait même plus en prononcer le nom sans craindre d’exciter la nausée et le dégoût.

« Eh bien ! voilà que cette hydre aux cent têtes essaie de renaître de nos jours et menace d’envahir encore le domaine de la médecine, où elle n’avait laissé que d’épaisses ténèbres. » Voilà les insanités qui faisaient la joie des partisans de Broussais et leur procuraient une douce quiétude.

Les recherches consignées dans le Traité d'hématologie sont la véritable base de la chimie pathologique. Jusquelà, les médecins, les savants avaient limité le champ de leurs investigations à l'étude des modifications morbides éprouvées par les éléments solides de l’organisme. Andral et Gavarret, illuminés par un véritable éclair de génie, poussent à l’infini le cycle des études anatomo-pathologiques en y faisant entrer ces humeurs chargées de la nutrition de tous nos tissus. Ils ont créé la physiologie pathologique et à ce litre leur nom est à jamais inscrit dans l’histoire des sciences médicales. Quelle époque mémorable !

ANDRAL ET BROUSSAIS

C’est sur nous que l’Europe entière jette les regards, c’est chez nous qu’elle vient prendre ses aspirations. La grande école de Vienne répand nos doctrines dans toute l’Allemagne par les voix puissantes de Rokitansky, d’Oppolzer, de Koda.

Andral travaillait sans relâche, il démontrait que le sang est bien, suivant le mot de Bordeu, « une chair coulante » ; que, comme les autres tissus, il subit des altérations dans la maladie, et qu’ainsi doivent cesser les disputes entre les humoristes et les solidistes, et que l’organisme est un ensemble indivisible dans l’état de santé comme dans l’état de maladie. C’est là une vérité qui nous semble banale ; et cependant il a fallu dix années d’efforts incessants pour la faire triompher. En i83o, Broussais était vaincu sans ressources ; et, lorsque, un an plus tard, on créa pour lui à la Faculté de Paris la chaire de pathologie générale, sa voix puissante vint se perdre dans le vide d'un amphithéâtre désert. Telle fut la triste fin de ce brillant rénovateur, qui remplit le monde d’un tel fracas, qu’on en entend encore l’écho lointain de nos jours.

Mais, tandis que le bruit de la gloire de Broussais allait sans cesse en s’affaiblissant, celui de la renommée d’Andral et de son école croissait paisiblement à l’ombre d’un travail fécond.

LES CLINICIENS

La foule se portait à son cours de pathologie où sa parole sobre, grave, bienveillante savait fixer l’attention et imposer l’autorité. C’est là qu’il professait les méthodes sévères qui ont arraché la science à ces systèmes hypothétiques qui l’encombraient. Il a déraciné les ronces qui étouffaient le jeune chêne, et l’arbre puissant, délivré de ses entraves, a pu fièrement porter sa tête dans l’espace.

Andral ne s’est pas contenté d être clinicien et anatomopathologiste dans le sens le plus large de cette expression, il a été aussi historien.

Sa dernière ambition avait été de rechercher depuis l’antiquité jusqu’à nos jours le fil conducteur qui a dirigé les générations médicales d’Hippocrate à l’époque moderne, à travers les doctrines les plus bizarres et les plus erronées.

BEHIER

Béhier fut un grand clinicien. Doue dune energie rare, il est mort à la peine, à l’âge de soixante-trois ans. Atteint d’une de ces terribles maladies qui poursuivent impitoyablement leur cours, il luttait sans cesse contre elle, ne prenant du repos que lorsque ses forces trahissaient complètement son courage. Quelques jours avant sa mort il allait à Caen prodiguer ses soins à un ami, et il revenait faire entendre sa parole si autorisée et si écoutée dans le grand amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu. Il se sentait profondément touché par le mal, mais il avait le feu sacré, et son plus grand bonheur était de taire sa le. çon de clinique. «. Je mourrai un jour sur un brancard à l’hôpital », disait-il à son ancien chef de clinique, son élève et son ami, le D‘ Henry Liouville. Cette parole peint Béhier, et tous ceux qui l’ont connu le reconnaîtront. Ses collègues lui adressaient chaque jour des reproches amicaux, il ne les écoutait pas ; il voulait que sa

Daremberg.

LES CLINICIENS

dernière heure fût consacrée à ses élèves, et que sa dernière parole fût une parole d’enseignement. Sa volonté a été accomplie.

Fils de ses œuvres, Béhier avait, dès le début de ses études médicales, la saine et légitime ambition de conquérir la gloire scientifique. Il sut se faire apprécier, estimer et aimer par ses maîtres dans les hôpitaux, Biett, le célèbre médecin de l’hôpital Saint-Louis, Guersant et Andral. Ceux-ci, et surtout le premier d’entre eux, devinrent ses protecteurs d’autant plus dévoués qu’ils n’avaient qu’à se louer de leur protégé, et que tous leurs efforts à son égard étaient couronnés de succès. Nommé interne à vingt et un ans, à trente et un ans il était agrégé de la Faculté et médecin des hôpitaux. En dix ans, il avait escaladé avec son ardeur impétueuse tous les degrés de la hiérarchie médicale offerts au concours. Dans cette lutte brillante il avait été secondé vigoureusement par Guizot, qui avait pour lui la plus vive affection. Comblé de bonne heure de hautes positions, il était devenu médecin du ministère des affaires étrangères, de plusieurs grandes administrations, de la maison du roi Louis-Philippe, inspecteur des aliénés, etc. Ces fonctions élevées et lucratives auraient pu contenter bien des ambitions moyennes. Mais Béhier avait une activité incessante et il voulait atteindre le sommet de la carrière médicale. Son rêve, c était d’être pro-

BÉHIER

fesseur à la Faculté, et, ainsi que le répétait sur sa tombe le Pr Hardy, il voulait mourir avec la robe rouge sur son cercueil. Son vœu a été exaucé.

Mais au prix de quelles peines ! Au prix d’un travail acharné qui l’a tué. A vingt-cinq ans il faisait déjà des cours et il les continua soit à l’Ecole pratique, soit à la Pitié, jusqu’au jour où il obtint cette chaire tant désirée, en 1 864- Son enseignement libre avait eu un grand succès ; il voulut que son enseignement officiel en eût un plus grand encore, et, pour atteindre ce but, rien ne lui coûta. Obligé de partager son temps entre le service hospitalier, les examens de l’Ecole, les exigences de ses fonctions administratives et de sa clientèle, il passait une partie des nuits à préparer ses leçons et à composer son grand traité de pathologie enti'epris avec le P1 Hardy. En racontant cette vie si laborieuse, ce dernier a pu dire avec raison: (( Ceux qui envient notre position ne savent pas assez à quel prix et par quels sacrifices nous parvenons à l’obtenir. »

Ce grand labeur sera la gloire de Béhier. Chargé d’enseigner la médecine à des générations d’étudiants qui se renouvelaient chaque année au pied de sa chaire, il voulait que, chaque année, son enseignement fût au courant des plus récentes découvertes, et comme la science marchait à pas de géants, Béhier était obligé de la suivre de

LES CLINICIENS

iGA

près, pour ne pas se trouver tout à coup très distancé. Trousseau, à la fin de sa vie, avouait qu’il était débordé par le flot envahissant, et il ne se sentait pas les forces nécessaires pour refaire complètement son éducation scientifique ; aussi dans ses moments de mauvaise humeur, il aimait mieux injurier les chimistes qu’étudier leurs travaux. Le courage qui a manqué à Trousseau, Béhier l’a eu. Trouvant parmi ses chefs de clinique Bouchard, Liouville et Straus, des auxiliaires instruits et dévoués, il voulut que dans ses leçons, la clinique fût toujours secondée par les recherches d’anatomie pathologique et de chimie médicale, qui ont pris une si grande place dans la médecine contemporaine. Et pour rendre cet enseignement plus fructueux, il consacra ses efforts pendant deux ans à la création d’un laboratoire annexé à sa chaire de clinique, laboratoire dirigé par Liouville et Ern. Hardy.

Cette ardeur était d’autant plus méritoire que Béhier n’avait pas toujours été un ardent défenseur de ces sciences nouvelles. Il avait toujours reconnu l’importance de la chimie, et en 1 864 » dans l’introduction de ses Cliniques, il blâma les diatribes de Trousseau contre cette science. Mais il n’était pas très convaincu de l’utilité du microscope. Cependant les partisans des méthodes nouvelles ne désespéraient pas de convaincre un jour Béhier, parce que son esprit était exempt de toute obstination. En effet,

BÉHIER

cette conversion ne se fit pas attendre. En allant de la Pitié à l’Hôtel-Dieu, il passa par le chemin de Damas, et le miracle bien naturel fut achevé par le contact incessant qu il eut avec les jeunes savants, ses chefs de clinique.

Béhier n’aimait qu'une chose, la vérité. Vivement épris d’elle, dès qu’il croyait la posséder, il la défendait avec une conviction passionnée. Mais il ne se croyait pas infaillible et n’était pas de ceux qui ne changent jamais. « Il était, nous dit Liouville, d’une ardeur si franche, qu’il déploie, dans la résistance même à des idées qu’il prônera plus tard, un enthousiasme qui surprend au premier abord et qui ferait croire que rien n’ébranlera plus cette conviction. Cependant, quand l’examen approfondi des faits lui a dicté la vérité, c’est ce même esprit honnête qui la proclame, et le premier, et le plus haut. Suivant son expression familière, pour lui, devant les théories, le protocole doit toujours rester ouvert. »

Les théories, Béhier en avait toujours fait peu de cas. Et si on lui avait demandé à quelle école il appartenait, il aurait répondu qu’il appartenait à l’école des faits. Sa doctrine était l’éclectisme; il prenait à chacun ses qualités et lui laissait ses défauts. Il ne s’attelait à aucun char, pour être libre de diriger ses pas. Les théories, disait-il souvent, sont des êtres factices, et elles disparaissent lorsqu elles ont rendu leurs services. En groupant des faits

LES CLINICIENS

épars, elles soulagent l’esprit et la mémoire. Mais si pompeuses, si brillantes, si dédaigneuses qu’elles soient, il faut toujours qu’elles subissent le contrôle de la méthode expérimentale. Et en médecine, c’est aux pieds de la clinique que viennent expirer les opinions aventureuses et les hypothèses incapables de démonstration. Aussi Béhier, imbu de ces idées prudentes, restait-il sur la défensive devant les idées nouvelles, jusqu’à ce que des faits indubitables lui en eussent démontré la justesse. Mais alors il les acceptait avec enthousiasme, se mettait à leur tête, et en dirigeait la marche. On dirait qu il s’est peint lui-même en nous montrant son maître et ami Grisolle « mettant à défendre les acquisitions nouvelles la même ardeur qu’il avait employée à les contrôler et à les critiquer avant de les avoir acceptées. »

Il mit avec une libéralité absolue sa parole ardente et persuasive, sa plume facile et incisive au service des méthodes nouvelles. A la Faculté, à l’Hôtel-Dieu, à la tribune de l’Académie de Médecine, il était toujours sur la brèche. Il appliqua surtout ses qualités si brillantes à régler et à vulgariser quelques méthodes de traitement dont on n’avait pas su encore apprécier toute la valeur. C'est ainsi qu’il révéla à la France la méthode des injections sous-cutanées, qui permet de faire absorber rapidement des médicaments et de faire cesser presque instantanément

BÉHIER

quelques accidents, comme la douleur. Cette méthode avait été proposée en Angleterre, puis abandonnée. Béhier la reprit et la fit sienne. Aujourd’hui, elle court le monde. C’est lui qui réglementa l’emploi des boissons alcooliques dans les maladies adynamiques, et spécialement dans la fluxion de poitrine. Enfin, il a contribué pour une large part à l’adoption unanime de la ponction de la poitrine dans le traitement de la pleurésie avec épanchement. Il a fait aussi des études très importantes sur l’emploi de l’opium. On voit que l’œuvre thérapeutique de Béhier est considérable. En effet, il luttait constamment contre la tendance des habitudes germaniques, qui transforment le médecin en naturaliste et lui font oublier qu’il doit être un guérisseur.

Béhier avait toute la passion d’un professeur qui veut vulgariser. Aussi ses leçons étaient-elles très suivies. Dans son service, on avait peine à s’approcher de lui pour entendre ses observations si pratiques. Il aimait les étudiants, tout en étant fort sévère pour eux. On se méprenait souvent sur les causes de cette sévérité. Lorsqu’à l’Hôtel- Dieu on voyait le maître à la marche lourde et pesante passer lentement d’un lit à l’autre et lancer brusquement des observations un peu brutales aux élèves, on se demandait si cette écorce rude ne recouvrait pas une grossièreté dédaigneuse. On s’arrêtait à cette pensée si l’on ne fré-

LES CLINICIENS

quentait pas Béhier. Mais, en apprenant à le connaître, on voyait que cette rudesse apparente n’était qu’une manière familière de secouer ses élèves, qu’il ne trouvait jamais actifs à son gré. Cette enveloppe rugueuse cachait une grande délicatesse d’esprit et des trésors d’affection. Ses élèves, ses amis, ses malades leconnaissaientbien.il était entré dans le commerce intime des hommes les plus distingués de son temps, Guizot, le duc V. de Broglie, de Bémusat. La foule de ses élèves entourait sa dépouille mortelle, et ses malades ont gardé son souvenir dans leur cœur. Au cimetière, un ouvrier s’approcha de Liouville et lui dit : « C’est moi le 17 de la salle Sainte-Anne. Je ne l’oublierai jamais, votre pauvre cher maître. » Voilà le plus beau discours qu’un médecin puisse désirer. Aux vies laborieuses, aux grandes découvertes, succèdent les regrets sincères.

LES OCULISTES

Page 1