VIRCHOW
microbiologistes. Il ne s’insurgea pas contre les recherches géniales de Pasteur, de Davaine, de Villemin, de Laveran, de Koch, de Behring, de Lôfïler, de Roux, de Yersin, qui donnaient à la médecine une impulsion nouvelle et sûre, en démontrant que, dans les organes et les tissus, les lésions locales étaient les manifestations diverses des maladies infectieuses : tuberculose, grippe, fièvre typhoïde, fièvres éruptives, malaria, peste, etc.
Si Virchow fut juste envers les nouvelles phalanges médicales, nous devons être équitable envers lui et ne pas oublier qu’il a su combattre la génération spontanée; qu’il a découvert la structure du tissu conjonctif réunissant les différentes parties du corps entre elles ; la nature spéciale de la substance amyloïde, sorte de graisse amylacée constituant la trame de certaines dégénérescences d’origine tuberculeuse ; l’origine et la nature des caillots sanguins qui constituent les thromboses et les embolies; qu’il a éclairé l’histoire pathologique de la trichinose, du cancer, des maladies des veines et des artères, etc.
Seul en Allemagne, il protesta contre la fameuse et néfaste tuberculine, inventée par Koch, et qui a terrassé tant de tuberculeux susceptibles de guérison. Seul aussi, en Allemagne, il osa dire que le même P1 Koch se trompait en disant que jamais la tuberculose bovine n’était transmissible à l’homme, que jamais le lait des vaches
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tuberculeuses ne pouvait rendre le jeune enfant tuberculeux.
Virchow était un homme courageux. Respectueux des traditions, il savait honorer les grands et les puissants de la terre, comme il savait honorer ses émules scientifiques. Défenseur ardent de la vérité, des idées que ses réflexions ou ses observations avaient revêtues du cachet de la certitude, il ne craignit pas de faire de l’opposition aux deux plus grandes figures de l’Allemagne contemporaine, Bismarck et Koch. Mais s’il fut tantôt victime, tantôt un coryphée de la politique, il ne la considéra jamais que comme une distraction. Le 26 septembre 1 863 , il écrit dans la préface de la Pathologie des tumeurs : (( Le travail silencieux et souvent inaperçu du savant demande une plus grande dépense de force et d’application que l’activité plus bruyante et moins méconnue de l’homme politique, qui m’est souvent apparue comme un délassement. » Quelques Allemands seuls connaissent le rôle politique de Virchow, tandis que les médecins et les naturalistes du monde entier connaissent ses belles études sur la structure intime des tissus sains et malades. L’œuvre des savants, des penseurs, des expérimentateurs dure plus longtemps que celle des politiciens.
ALFRED DONNÉ
Alfred Donné était né à Noyon le 1 3 septembre 1 80 1 . Il vint à Paris à lage de vingt ans, et d’après la volonté de sa famille s’adonna à l’étude du droit malgré une répulsion manifeste pour ce genre de travail. Aussi à vingt-cinq ans se livra-t-il passionnément à l’étude de la médecine qui avait toujours attiré son esprit ingénieux et chercheur. Parmi les différentes branches des sciences médicales, il pouvait choisir celle qui lui plaisait le plus. Aucune considération spéciale ne l’engageait à pratiquer notre art ; il avait dès sa jeunesse une grande aisance et il était probablement le seul étudiant de son temps qui vînt à l’école dans sa voiture. Aussi put-il tout à loisir fixer son attention sur les recherches de pathologie pure. Il étudia spécialement la composition microscopique et chimique des liquides de l’économie. Grâce à lui, celle du lait fut complètement connue, et les usages thérapeutiques de ce liquide bienfaisant reçurent une nouvelle impulsion.
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Donné avait le culte du lait, mais seulement du bon lait, et il sauva de nombreux enfants en leur rendant leur nourriture de prédilection. L’un des fils de Saint-Marc Girardin lui dut ainsi la vie. Après cette cure heureuse il en eut une bien plus merveilleuse encore, celle du comte de Paris. Ce jeune prince, âgé de deux ans, était atteint d’une affection qui avait résisté aux traitements de tous les grands médecins de Paris. Saint-Marc Girardin raconta au duc d’Orléans la guérison inattendue de son fils, et le docteur Donné fut appelé aux Tuileries. On lui donna une liberté entière ; l’enfant était abandonné de ses médecins qui le croyaient infailliblement perdu, et toutes les expériences valaient encore mieux que l’inaction. Le régime lacté fit merveille, et malgré quelques plaisanteries de l’entourage, auxquelles Mme la duchesse d’Orléans prenait part ellemême quelquefois, le comte de Paris recouvra la santé, et l’on ne plaisanta plus.
La famille d’Orléans eut pour Donné une bien juste reconnaissance. Il resta le médecin et l’ami intime de ses membres. Et lorsqu’il quitta les Tuileries, on créa pour lui les fonctions nouvelles d’inspecteur général de la médecine en France. En 1 848 , le gouvernement républicain le destitua ; mais en 1849 d reprit ses fonctions. Puis lorsqu’on rétablit les recteurs provinciaux, il fut nommé recteur à Strasbourg où il resta deux ans, et passa de là à
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Montpellier où il se maintint à son poste pendant dix-neuf ans. A Montpellier, tous les professeurs, même les plus illustres, obéissaient volontiers à l’autorité bienveillante de leur chef; tous aimaient la douceur de son caractère, l’étendue de ses connaissances et la finesse de son esprit. Aussi le départ de Donné fut-il accompagné de nombreux et sincères regrets. Ce départ n’était pas volontaire ; l’ancien inspecteur général était encore dans toute la vigueur intellectuelle et physique. Toujours alerte dans ces courses pittoresques qu’il racontait avec tant de verve, il pensait avec raison que sa lourde tâche n’était pas encore au-dessus de ses forces . Mais il dut céder à un décret du ministre Balbie qui fixait la retraite des recteurs à soixante- dix ans. Ce décret, lancé pour frapper le recteur voisin, de la cité des Capitouls, atteignit en passant Donné. Il vint à Paris, mais ne tarda pas à devenir malade et resta souffrant jusqu’au moment où la mort vint l’enlever à l’affection des siens et de ses nombreux et fidèles amis.
Le nom de Donné arrivera à la postérité par deux voies. Le grand public lira longtemps encore deux ouvrages qu’il a composés pour lui : les Conseils aux familles sur la manière d’élever les enfants, et Y Hygiène des gens du monde. Le public plus restreint des hommes de science consultera toujours son Cours de microscopie. Ce n’est certes plus dans ce livre qu’on ira apprendre aujourd hui 1 histologie ;
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depuis i844, la science a marché à pas de géant, et tous les dix ans il faut renouveler sa bibliothèque ; cependant, le Cours de microscopie restera parmi les livres de fond, ces vieux amis auxquels on va rendre quelquefois une bonne et longue visite. On cause avec eux du temps passé, et souvent on s’aperçoit qu’il valait bien autant que le temps présent. Ce livre fit époque lors de son apparition, et bien des chapitres pourraient entrer entièrement dans un traité classique de nos jours.
On ne parlera jamais du lait sans citer le nom de Donné. C est lui qui a reconnu la véritable nature des globules de ce liquide. Avant lui, Raspail considérait ces corps comme des éléments figurés analogues aux globules du sang. Donné a prouvé que ces globules n’avaient aucune structure organique et qu’ils étaient simplement formés par des matières grasses agglomérées. C’est encore lui qui a démontré que le lait est toujours alcalin quand il est frais. Il a aussi découvert dans le colostrum, liquide qui précède l’apparition du lait, des corps granuleux qui le distinguent de tous les autres liquides de l’économie ; dans ses cours il montrait aussi que le colostrum se prend en une gelée visqueuse quand on le traite par l’ammoniaque, tandis que le lait normal reste insensible à l’influence de ce réactif. Et ce fait le mit sur la voie d’un autre fait bien plus important au point de vue de l’hygiène générale : c’est que
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cette réaction apparaît dans le lait dès que l’organe de la lactation est malade. Dans ces cas, le lait retourne à l’état de colostrum ; les enfants nourris avec ce liquide peu nutritif maigrissent sans raison apparente. Versez de l’ammoniaque dans le lait, vous verrez la cause de cet amaigrissement, vous changerez la nourrice, vous sauverez un enfant ou vous arracherez une victime au rachitisme, à la scrofule ou à la phtisie.
Donné rendit aussi un grand service aux enfants en faisant voir que le lait des vaches atteintes de la fièvre aphteuse vulgairement appelée cocotte avait les mêmes caractères chimiques et qu’il était absolument impropre à l’alimentation. C’est lui aussi qui le premier construisit un appareil destiné à reconnaître la qualité du lait. Son lactoscope mesurait l’opacité du lait, et par conséquent la quantité d’éléments solides en suspension dans ce liquide. Cet instrument très approximatif a servi de type à plusieurs autres, tout aussi appproximatifs que lui.
Donné a fait aussi des études fort intéressantes sur les autres liquides de l’organisme. Le premier il fit un cours pratique de microscopie. Ce cours eut un immense succès. On courait voir la démonstration de la circulation du sang rendue sensible à un nombreux public par les projections du microscope solaire ou du microscope éclairé par la lumière oxhydrique. Le premier aussi il fit de la photo-micro-
graphie, procédé nouveau qui permettait de reproduire indéfiniment des figures difficiles à dessiner dans tous leurs détails. On voit quels services Donné rendit à la microscopie. Mais il lui en rendit peut-être un plus grand encore quand il engagea les micrographes à rester dans les limites de leur science. Jamais il ne cessa de s’opposer aux applications indiscrètes du microscope. Cette modestie de l’histologie à son début a certainement eu une grande influence sur son développement ultérieur. On a eu confiance en elle.
A côté du Cours de microscopie il faut placer les Conseils aux mères de famille. Si Donné avait le culte du lait, il avait aussi l’amour des enfants. Laquelle de ces deux affections précéda l’autre ? nous ne le savons pas ; car dans ses écrits elles vont toujours ensemble. Aussi dans ce manuel général de l’enfance le chapitre de l’allaitement tient-il la plus large place. Il n’est pas une mère de famille qui ne devrait lire et relire ce charmant ouvrage. Que de bons conseils elle y trouverait ! Il en est un qui devrait être inscrit dans l’alcôve de chaque chambre nuptiale : Ne nourrissez pas votre enfant vous-même quand vous ne le pouvez pas ! Et malheureusement, la moitié des femmes ne peuvent nourrir leurs enfants parce qu’elles sont trop faibles, ou parce que leur genre de vie ne leur permet pas d’être à tout moment à la merci d’un petit être extrême-
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ment exigeant. Malgré ces impossibilités, un grand nombre de mères veulent absolument allaiter. « La vanité de la mamelle, a dit un homme d’esprit, détermine plus de jeunes femmes à nourrir elles-mêmes, que le dévouement sincère et la tendresse éclairée. » Nous livrons cet aphorisme à la méditation des philanthropes exagérés qui voudraient décréter l’allaitement maternel obligatoire.
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