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dernière heure fût consacrée à ses élèves, et que sa dernière parole fût une parole d’enseignement. Sa volonté a été accomplie.
Fils de ses œuvres, Béhier avait, dès le début de ses études médicales, la saine et légitime ambition de conquérir la gloire scientifique. Il sut se faire apprécier, estimer et aimer par ses maîtres dans les hôpitaux, Biett, le célèbre médecin de l’hôpital Saint-Louis, Guersant et Andral. Ceux-ci, et surtout le premier d’entre eux, devinrent ses protecteurs d’autant plus dévoués qu’ils n’avaient qu’à se louer de leur protégé, et que tous leurs efforts à son égard étaient couronnés de succès. Nommé interne à vingt et un ans, à trente et un ans il était agrégé de la Faculté et médecin des hôpitaux. En dix ans, il avait escaladé avec son ardeur impétueuse tous les degrés de la hiérarchie médicale offerts au concours. Dans cette lutte brillante il avait été secondé vigoureusement par Guizot, qui avait pour lui la plus vive affection. Comblé de bonne heure de hautes positions, il était devenu médecin du ministère des affaires étrangères, de plusieurs grandes administrations, de la maison du roi Louis-Philippe, inspecteur des aliénés, etc. Ces fonctions élevées et lucratives auraient pu contenter bien des ambitions moyennes. Mais Béhier avait une activité incessante et il voulait atteindre le sommet de la carrière médicale. Son rêve, c’était d’être pro-
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fesseur à la Faculté, et, ainsi que le répétait sur sa tombe le Pr Hardy, il voulait mourir avec la robe rouge sur son cercueil. Son vœu a été exaucé.
Mais au prix de quelles peines ! Au prix d’un travail acharné qui l’a tué. A vingt-cinq ans il faisait déjà des cours et il les continua soit à l’École pratique, soit à la Pitié, jusqu’au jour où il obtint cette chaire tant désirée, en i864- Son enseignement libre avait eu un grand succès ; il voulut que son enseignement officiel en eût un plus grand encore, et, pour atteindre ce but, rien ne lui coûta. Obligé de partager son temps entre le service hospitalier, les examens de l’Ecole, les exigences de ses fonctions administratives et de sa clientèle, il passait une partie des nuits à préparer ses leçons et à composer son grand traité de pathologie entrepris avec le P1 Hardy. En racontant cette vie si laborieuse, ce dernier a pu dire avec raison: (( Ceux qui envient notre position ne savent pas assez à quel prix et par quels sacrifices nous parvenons à l’obtenir. »
Ce grand labeur sera la gloire de Béhier. Chargé d’enseigner la médecine à des générations d’étudiants qui se renouvelaient chaque année au pied de sa chaire, il voulait que, chaque année, son enseignement fût au courant des plus récentes découvertes, et comme la science marchait à pas de géants, Béhier était obligé de la suivre de
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près, pour ne pas se trouver tout à coup très distancé. Trousseau, à la fin de sa vie, avouait qu’il était débordé par le flot envahissant, et il ne se sentait pas les forces nécessaires pour refaire complètement son éducation scientifique ; aussi dans ses moments de mauvaise humeur, il aimait mieux injurier les chimistes qu’étudier leurs travaux. Le courage qui a manqué à Trousseau, Béhier l’a eu. Trouvant parmi ses chefs de clinique Bouchard, Liouville et Straus, des auxiliaires instruits et dévoués, il voulut que dans ses leçons, la clinique fût toujours secondée par les recherches d’anatomie pathologique et de chimie médicale, qui ont pris une si grande place dans la médecine contemporaine. Et pour rendre cet enseignement plus fructueux, il consacra ses efforts pendant deux ans à la création d’un laboratoire annexé à sa chaire de clinique, laboratoire dirigé par Liouville et Ern. Hardy.
Cette ardeur était d’autant plus méritoire que Béhier n’avait pas toujours été un ardent défenseur de ces sciences nouvelles. Il avait toujours reconnu l’importance de la chimie, et en i864, dans l’introduction de ses Cliniques, il blâma les diatribes de Trousseau contre cette science. Mais il n’était pas très convaincu de l’utilité du microscope. Cependant les partisans des méthodes nouvelles ne désespéraient pas de convaincre un jour Béhier, parce que son esprit était exempt de toute obstination. En effet,
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cette conversion ne se fit pas attendre. En allant de la Pitié à l’Hôtel-Dieu, il passa par le chemin de Damas, et le miracle bien naturel fut achevé par le contact incessant qu’il eut avec les jeunes savants, ses chefs de clinique.
Béhier n’aimait qu’une chose, la vérité. Vivement épris d’elle, dès qu’il croyait la posséder, il la défendait avec une conviction passionnée. Mais il ne se croyait pas infaillible et n’était pas de ceux qui ne changent jamais. « Il était, nous dit Liouville, d’une ardeur si franche, qu’il déploie, dans la résistance même à des idées qu’il prônera plus tard, un enthousiasme qui surprend au premier abord et qui ferait croire que rien n’ébranlera plus cette conviction. Cependant, quand l’examen approfondi des faits lui a dicté la vérité, c’est ce même esprit honnête qui la proclame, et le premier, et le plus haut. Suivant son expression familière, pour lui, devant les théories, le protocole doit toujours rester ouvert. »
Les théories, Béhier en avait toujours fait peu de cas. Et si on lui avait demandé à quelle école il appartenait, il aurait répondu qu’il appartenait à l’école des faits. Sa doctrine était l’éclectisme; il prenait à chacun ses qualités et lui laissait ses défauts. Il ne s’attelait à aucun char, pour être libre de diriger ses pas. Les théories, disait-il souvent, sont des êtres factices, et elles disparaissent lorsqu’elles ont rendu leurs services. En groupant des faits
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épars, elles soulagent l’esprit et la mémoire. Mais si pompeuses, si brillantes, si dédaigneuses quelles soient, il faut toujours qu’ elles subissent le contrôle de la méthode expérimentale. Et en médecine, c’est aux pieds de la clinique que viennent expirer les opinions aventureuses et les hypothèses incapables de démonstration. Aussi Béhier, imbu de ces idées prudentes, restait-il sur la défensive devant les idées nouvelles, jusqu’à ce que des faits indubitables lui en eussent démontré la justesse. Mais alors il les acceptait avec enthousiasme, se mettait à leur tête, et en dirigeait la marche. On dirait qu’il s’est peint lui-même en nous montrant son maître et ami Grisolle (( mettant à défendre les acquisitions nouvelles la même ardeur qu’il avait employée à les contrôler et à les critiquer avant de les avoir acceptées. »
Il mit avec une libéralité absolue sa parole ardente et persuasive, sa plume facile et incisive au service des méthodes nouvelles. A la Faculté, à l’Hôtel-Dieu, à la tribune de l’Académie de Médecine, il était toujours sur la brèche. Il appliqua surtout ses qualités si brillantes à régler et à vulgariser quelques méthodes de traitement dont on n’avait pas su encore apprécier toute la valeur. C’est ainsi qu’il révéla à la France la méthode des injections sous-cutanées, qui permet de faire absorber rapidement des médicaments et de faire cesser presque instantanément
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quelques accidents, comme la douleur. Cette méthode avait été proposée en Angleterre, puis abandonnée. Béhier la reprit et la fit sienne. Aujourd’hui, elle court le monde. C’est lui qui réglementa l’emploi des boissons alcooliques dans les maladies adynamiques, et spécialement dans la fluxion de poitrine. Enfin, il a contribué pour une large part à l’adoption unanime de la ponction de la poitrine dans le traitement de la pleurésie avec épanchement. Il a fait aussi des études très importantes sur l’emploi de l’opium. On voit que l’œuvre thérapeutique de Béhier est considérable. En effet, il luttait constamment contre la tendance des habitudes germaniques, qui transforment le médecin en naturaliste et lui font oublier qu’il doit être un guérisseur.
Béhier avait toute la passion d’un professeur qui veut vulgariser. Aussi ses leçons étaient-elles très suivies. Dans son service, on avait peine à s’approcher de lui pour entendre ses observations si pratiques. Il aimait les étudiants, tout en étant fort sévère pour eux. On se méprenait souvent sur les causes de cette sévérité. Lorsqu’à l'Hôtel- Dieu on voyait le maître à lamarche lourde et pesante passer lentement d’un lit à l’autre et lancer brusquement des observations un peu brutales aux élèves, on se demandait si cette écorce rude ne recouvrait pas une grossièreté dédaigneuse. On s’arrêtait à cette pensée si l’on ne fré-
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quentait pas Béhier. Mais, en apprenant à le connaître, on voyait que cette rudesse apparente n’était qu’une manière familière de secouer ses élèves, qu’il ne trouvait jamais actifs à son gré. Cette enveloppe rugueuse cachait une grande délicatesse d’esprit et des trésors d’affection. Ses élèves, ses amis, ses malades leconnaissaientbien.il était entré dans le commerce intime des hommes les plus distingués de son temps, Guizot, le duc V. de Broglie, de Rémusat. La foule de ses élèves entourait sa dépouille mortelle, et ses malades ont gardé son souvenir dans leur cœur. Au cimetière, un ouvrier s’approcha de Liouville et lui dit : « C’est moi le 17 de la salle Sainte-Anne. Je ne l’oublierai jamais, votre pauvre cher maître. » Voilà le plus beau discours qu’un médecin puisse désirer. Aux vies laborieuses, aux grandes découvertes, succèdent les regrets sincères.
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