CRUVEILHIER
Jean Cruveilhier a été, de l’aveu des savants de tous les pays, le père et le patriarche de l’anatomie pathologique, cette science si précise qui a eu une immense influence sur les tendances médicales du xixe siècle.
Cruveilhier était né à Limoges en 1791 . Il vint à Paris étudier la médecine dans le service de son compatriote Dupu^tren, et, en suivant les cours de son maître sur l’anatomie pathologique comparée, il fut entraîné dans la voie qu’il devait plus tard illustrer par son génie. Sa vocation était décidée et il passa sa thèse de doctorat sur l’anatomie pathologique générale. Quelque temps après, il refondit ce travail et publia un ouvrage en deux volumes, intitulé : Essai sur l’anatomie pathologique en général , sur
io6 LES CRÉATEURS DE L’ ANATOMIE PATHOLOGIQUE
les transformations et les produits organiques en particulier.
Ce livre, fort remarqué, avait déjà attiré l’attention sur le jeune savant, lorsque celui-ci quitte brusquement Paris et va exercer la médecine dans sa ville natale ; cependant il ne perd pas les loisirs que lui laisse sa profession, envoie des Mémoires à l’Académie des Sciences et publie en 1822 un Traité de médecine pratique. Mais Cruveilhier ne devait pas déserter longtemps l’Ecole de Paris, ce centre des études et des luttes brillantes. Il revient en 1823 et est nommé, au concours, agrégé de la Faculté de Médecine. Presque aussitôt après, il est envoyé à l’école de Montpellier pour professer la clinique. Ce nouvel éloignement ne devait être que de peu de durée, et le 21 mai 1825, il est appelé à remplir la chaire d’anatomie normale, précédemment illustrée par Béclard. Cette nomination fut regardée à cette époque comme un véritable scandale ; en effet, la recherche du mérite scientifique n’intervint pas seule en cette occasion. L’instruction publique était livrée au clergé; Mffr de Frayssinous, évêque d’Hermopolis, était grand-maître de l’Université, et le parti dirigeant de l’École lui était absolument dévoué. Aussi les opinions religieuses de Cruveilhier le firent préférer à ses deux concurrents, Brescbet et Jules Cloquet, qui avaient déjà conquis une grande réputation.
CR UVEILHIER
Quel qu’ait été le mobile de cette nomination, elle fut heureuse pour la science, et la Faculté de Médecine a depuis longtemps oublié qu’un évêque lui avait imposé Cruveilhier. Du reste, le nouveau professeur d’anatomie regarda la faveur dont il était l’objet bien moins comme une récompense que comme l’obligation d une immense tâche à remplir. Accueilli d’abord par les bruyantes protestations des élèves, il subjugua bientôt son auditoire par le charme de sa parole, la netteté de son exposition, la clarté et la variété de ses descriptions. Aussi son cours fut-il des plus suivis, car de tout temps les étudiants en médecine ont su reconnaître les efforts qu’un maître faisait pour leur faciliter l’étude si longue et si compliquée de notre art. Cruveilhier ne ménageait pas sa peine, il passait ses journées à l’École pratique, disséquant sans cesse, observant toujours. Ce n’est qu’après avoir décrit chaque organe d’après ses propres recherches qu’il consultait les ouvrages des grands anatomistes du xvme siècle et du commencement du xixe, dont 1 importante autorité ne pouvait plus enchaîner sa pensee, mais appelait toujours de nouveaux travaux de sa part dans les cas de dissidence. Un cours professé avec une telle méthode devait avoir un grand retentissement, et il eut ete fâcheux qu’il ne pût profiter qu à ceux qui pouvaient le suivre. Le professeur l’a compris et il a rédigé son Traité d anatomie
io8 LES CRÉATEURS DE V ANATOMIE PATHOLOGIQUE
descriptive qui a eu cinq éditions. Ce livre classique est le monument sur lequel pendant quarante ans les générations médicales ont établi leurs connaissances.
L’étude de l’anatomie pure ne suffisait pas à cet esprit puissant, et il s’adonna avec ardeur aux recherches d’anatomie pathologique. Cette science, créée par Morgagni, était à cette époque en grand honneur, grâce à l’impulsion donnée par Bichat, Dupuytren et Laënnec. Un grand nombre de jeunes savants, et parmi les plus remarquables Andral, Rayer, Bouillaud, Rostan, Chomel, la cultivaient avec fruit. Mais leurs travaux, si remarquables qu’ils fussent, ne présentaient pas encore dans leur ensemble cette précision sans laquelle une science ne peut être définitivement établie. On attendait un homme qui contrôlât, vérifiât et étendit les connaissances déjà acquises ; cet homme fut Cruveilhier.
Nul n’était mieux que lui préparé à cette grande œuvre. Il savait admirablement quelle était la disposition et la conformation des organes, et il pouvait sans crainte aborder l’étude de leurs transformations morbides. « Le corps humain, a dit Bacon, par son organisation délicate et compliquée, ressemble à un instrument de musique très parfait, qui se dérange avec la plus grande facilité. » Aussi toute la science du médecin se réduit à savoir accorder et toucher la lyre humaine, de manière qu elle
C RU V El LU 1ER
rende des sons justes et harmonieux. L’anatomie normale forme donc le premier anneau de la chaîne dont se composent les sciences médicales. La connaissance précise qu en possédait Cruveilhier lui permit de donner à l’anatomie pathologique un degré de netteté que ses devanciers n’avaient pu atteindre. Dès qu’il fut appelé aux fonctions de médecin des hôpitaux, il rechercha sans relâche la liaison qui existe entre les symptômes et les lésions. Le théâtre de son activité fut tour à tour la Maternité, la Salpêtrière, la Charité. Comme il était un clinicien consommé et qu’il observait ses malades avec cette sûreté de coup d’œil que donne une grande pratique, il pouvait comparer les manifestations de la maladie qu’il avait observées pendant la vie, aux altérations qu’il constatait après la mort. Cette méthode, qui a toujours guidé Cruveilhier dans ses travaux, est la seule bonne. Car si l’on ne sait quels désordres fonctionnels les lésions ont produits, on ne peut faire surgir de ces descriptions purement platoniques aucune lumière propre à éclairer le pronostic ou le traitement des affection s.
Fort de ses principes féconds, Cruveilhier a construit le plus beau monument qui ait été édifié à la gloire de 1 anatomie pathologique : V Anatomie pathologique du corps humain. Ce magnifique ouvrage (2 vol. in-folio avec 23o planches) a été commencé en 1828. Les planches ont ete
1 1 o LES CRÉATEURS DE L’ANATOMIE PATHOLOGIQUE
dessinées et gravées par Chazal, et Cruveilhier passait chaque jour deux heures chez son dessinateur. Tout ce qu’il a décrit est encore aujourd’hui d’une exactitude parfaite. Il n’y a pas un mot, pas une figure à retrancher de son travail. Les micrographes, les bactériologues et les chimistes ont étendu son œuvre ; mais tout ce qu’il a fait reste intact, comme le type le plus parfait de la sagace observation. C’est lui qui, le premier, a décrit une affection inconnuejusqu’alors, l’ulcère chronique de l’estomac, qui avait été confondue avec le cancer ou avec les empoisonnements ; c’est ainsi que l’on avait cru voir dans la mort rapide d’Henriette d’Angleterre, belle-sœur de Louis XIV, l’effet d’un empoisonnement criminel; mais Littré a prouvé dans une étude rétrospective que cette princesse avait succombé à une ulcération simple de l’estomac. Cruveilhier a aussi établi la différence des tumeurs bénignes et des tumeurs malignes du sein. Ses travaux sur la consolidation des fractures, sur les varices, les anévrismes, les cancers, les lésions du système nerveux sont encore aujourd’hui des descriptions classiques.
L’anatomie pathologique ainsi exposée par Cruveilhier a eu la plus heureuse influence sur la médecine ; elle l’a définitivement débarrassée de ces entités morbides contre lesquelles on essayait au hasard tous les remèdes. Grâce à l’impulsion donnée par lui à la science, le médecin peut
CRUVEILHIEB
in
retrouver sur un corps inanimé l’explication des phénomènes qu’il a constatés pendant la vie ; il confirme ainsi ou redresse son diagnostic par l’examen méthodique des lésions qui caractérisent la maladie. Il connaît le siège et la nature de l’altération morbide qui a causé les manifestations pathologiques observées chez son malade, et dans ses recherches il puise pour l’avenir des indications thérapeutiques d’une précision plus absolue. Quand le praticien connaît le lieu où son ennemi, la lésion, exerce ses ravages, il peut avec sûreté l’attaquer, limiter et circonscrire son action. Sans anatomie pathologique, la médecine roulera sans cesse dans le même cercle d’erreurs et s’assujettira à tous les caprices de la mode ou de la routine. Aussi, dans l’étude des organes malades, chaque connaissance que l’homme de l’art acquiert est une conquête faite pour le soulagement de l’humanité souffrante.
Malgré les belles découvertes de Gruveilhier, l’anatomie pathologique a bien encore quelques détracteurs, et ceux qui ne veulent pas prendre la peiné de l’étudier croient la ruiner en lui lançant ce sarcasme : Médecine des morts. Ces gens-là, il faut les plaindre et leur faire lire cette spirituelle parole de Morgagni : « Chacun juge, d’après ce qu’il n’a pas lui-même, que ce qui existe chez un autre est superflu. »
La publication de son traité d’anatomie pathologique,
appelait naturellement Gruveilhier à remplir la chaire qui porte ce titre, et que Dupuytren fonda en i835 par un legs généreux. Pendant trente ans il lit son cours avec le même succès et il a résumé son enseignement dans un ouvrage didactique en cinq volumes : le Traité d’anatomie pathologique générale . Gruveilhier a aussi donné une vive impulsion à la science qu’il professait en reconstituant dès 1826 la Société anatomique qu’il a présidée depuis cette époque jusqu’en 1870. Dans cette Société, chaque semaine les médecins et les internes des hôpitaux venaient apporter le résultat des autopsies accompagnées d’une étude clinique du malade, et, après chaque présentation, le maître faisait des observations pleines de tact et toujours instructives. Il continuait ainsi son enseignement de la Faculté.
Gruveilhier ne fut pas seulement un grand savant : il lut un homme de bien. Equitable, juste, bienveillant envers ses collègues et ses élèves, il était d’une charité inépuisable. Chaque dimanche, les pauvres pouvaient aller le consulter dans son cabinet ; il soulageait bien des infortunes par sa science et souvent aussi par sa bourse.
Épuisé par ce travail si pénible de l’amphithéâtre, où au milieu des pièces anatomiques son scalpel avait défriché tout un monde de vérités que la nature avait tenues cachées jusqu’à lui, cet homme de génie avait été con-