MÉDECINE EXPÉRIMENTALE
JENNER ET LA VACCINE
La variole est, avec la phtisie pulmonaire, la maladie qui a produit les plus grands ravages dans le monde. Elle a dépeuplé l’Asie et, en Chine, on trouve ses traces meurtrières dans les âges les plus reculés. L’époque de son apparition en Europe est encore discutée. Quelques auteurs prétendent que la peste d’Athènes, racontée par Thucydide, et la peste Antonine, décrite par Galien, étaient des épidémies varioliques, mais les descriptions de ces observateurs si scrupuleux ne concordent aucunement avec nos connaissances actuelles, et la variole présente un ensemble symptomatique tellement caractéristique, qu’il était impossible à de tels hommes de ne pas l’observer exactement. Au sixième siècle de notre ère, nous
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trouvons les premières descriptions du terrible fléau; elles nous ont été laissées par deux évêques, Marius d’Avenches et Grégoire de Tours.
Dès lors, le doute n’est plus possible, la variole a élu domicile sur notre sol; elle marche avec une rapidité foudroyante et semble se partager, avec la peste, le champ de la mort. Elle nous suit partout, au Pérou et sur les bords du fleuve des Amazones, au Kamtchatka, au Groenland, à File de France. En une seule année, plus de iooooo Indiens périrent dans la province de Quito et Woodville raconte que la maladie importée en 1793 à Bourbon fit mourir 5o 4oo personnes en six semaines. La variole tuait jusqu’au sixième de la population. Daniel Bernouilli écrivait en 1760, à l’Académie des Sciences, que chaque année la variole tuait 600 000 personnes, et, quelques années plus tard, Lettson prouvait par des statistiques qu’elle tuait annuellement 210000 individus en Europe. La maladie atteignait presque tous les habitants. La Condamine disait qu’il n’y avait d’exemple d’immunité que parmi ceux qui ne vivaient pas assez pour attendre la variole. Et Hufeland écrivait : « Quand le malade survit à une variole qui a atteint le maximum de la malignité, son état est déplorable. Il n’y a pas de maladie qui, en si peu de temps, épuise autant les forces et les humeurs, et sature si profondément l’organisme de son
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venin. » Ceux qui n’étaient pas tués étaient à jamais affaiblis ou atrocement défigurés. Cette puissance du mal entraînait une terreur invincible. Cette terreur était si grande que, chez les peuples barbares, dès qu’un individu était atteint, on l’abandonnait ou on le brûlait dans sa maison.
Ce sombre tableau s’est singulièrement éclairci, et ce bienfait est dû à Jenner, qui a découvert et propagé la vaccine. C’est à l’aide de recherches persévérantes que Jenner a conçu, démontré et propagé sa découverte. La légende voudrait nous faire croire que la vaccine a été inventée par un merveilleux hasard, et que l’œuvre du célèbre médecin anglais est due à une révélation subite. Mais notre admiration pour Jenner doit être raisonnée. Les découvertes ne se font pas par le jeu du hasard; elles surgissent par la puissance du raisonnement et par la méthode de l’observation. Cette vérité, bien loin de rabaisser la valeur des hommes de génie, la porte, au contraire, à son comble. Ne vaut-il pas mieux être un grand savant, plutôt qu’un illuminé ou un visionnaire? L’invention, cette plante rare, ne peut germer et s’accroître que dans une intelligence préparée par une culture vigoureuse, et si elle vient à apparaître dans une terre mal cultivée, elle meurt bientôt, car elle ne trouve pas autour d’elle les éléments nécessaires à sa vie ; c’est là 1 histoire de tous les
inventeurs incompris. On ne les a pas compris parce qu’ils n’ont pas pu se faire comprendre.
On ne fait pas des inventions sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose; pour arriver à fonder une véritable découverte, il faut observer un fait nouveau, l’établir par des preuves irréfutables d’emblée, et en montrer immédiatement les applications utiles. Voilà ce qu’a fait Jenner pour la vaccine.
A peine sa découverte a-t-elle été mise au jour que de nombreux détracteurs vinrent prétendre que cette panacée avait été trouvée avant lui. Il est certain que plusieurs personnes avaient constaté que les servantes d’étables atteintes de l’éruption des vaches, appelée picote ou Cowpox , étaient préservées de la petite vérole. Ces faits avaient été observés, même par des médecins, et cependant aucun d’eux n’avait su en reconnaître l’importance. Jenner seul le sut, car le génie de l’inventeur, c’est la conviction, la foi dues à un raisonnement mûri par une longue observation. On avait trouvé la vaccine avant Jenner ; mais Jenner l’a découverte parce que le premier il l’a imposée à ses concitoyens.
La priorité de toutes les découvertes a été contestée; mais les historiens multiplieront en vain leurs recherches, l’opinion publique aura toujours raison. C’est elle qui sait reconnaître les vrais inventeurs, parce qu’elle ne
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regarde comme tels que ceux qui lui ont fait comprendre tous les bienfaits d’une découverte. Et Ton ne peut pas dire qu’il manquait à certains inventeurs le don de vulgariser leur œuvre. La foi, raisonnée par la vérité, sait l’imposer. Ce que l’on conçoit bien s’exprime clairement.
Avant Lavoisier, Jean Rey, Robert Boyle, Jean Magow avaient entrevu le phénomène de la combustion ; mais la science ne pénètre pas à travers une porte entre-bâillée. Lavoisier l’a ouverte largement, et personne ne peut lui contester la découverte de la nature de la combustion. Les Jésuites nous ont rapporté l’écorce du Pérou; mais l’action du quinquina n’a été réellement découverte que lorsque Torti et Sydenham nous ont indiqué la méthode selon laquelle ce médicament devait être administré. Chaque jour, dans toutes les parties du monde, on observe des faits inconnus ; mais ils passent inaperçus parce que ceux qui les voient ne savent ni les juger ni les interpréter. Alfred de Musset, dans son imprécation à Voltaire, s’écrie :
Ton siècle fut, dit-on, trop jeune pour te lire.
De même une vérité peut naître dans un cerveau trop jeune pour la recueillir. Elle ne mûrit que dans une terre convenablement préparée : tel fut le cas de la
vaccine.
Jenner, en effet, était un grand savant. Élève chéri de Hunter, il avait appris la médecine expérimentale à l’école de cet illustre médecin, qui fut aussi brillant dans la chirurgie que dans l’histoire naturelle. Sans cesse il correspondait avec le maître sur les phénomènes les plus ardus de la science, et jamais Hunter n’entreprenait un travail sans demander l’avis de son disciple favori. Jenner lui-même publia plusieurs travaux importants sur les animaux hibernants et sur les mœurs des oiseaux. Lorsqu’on lit ses mémoires, on est frappé de cette patience, de cette sagacité, de cette pénétration qui seront mises tant de fois à l’épreuve pour faire triompher sa grande idée. Ce n’est pas en un jour qu’il conçut la découverte de la vaccine. Celle-ci fut le fruit de longues et laborieuses recherches. Etant encore écolier, Jenner vit une jeune fille qui criait, à qui voulait l’entendre, qu’elle était inaccessible à la petite vérole, parce qu’elle avait eu la variole de vache. Jenner l’entendit comme les autres, mais il retint cette parole, tandis que les autres l’oublièrent. On ne saurait vraiment dire que cette jeune fille découvrit la vaccine, car la science veut des hommes qui fécondent une idée. « Il ne faut pas croire et supposer, disait Hunter, il faut expérimenter et faire la preuve. » Jenner la fit.
Pendant vingt ans il pensa au Cow-pox ; il profita de
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toutes les occasions qui se présentaient à lui d’aller observer les pustules développées sur les mains des vachers qui trayaient les vaches atteintes de la même éruption. 11 dessina les boutons de vaccin à leurs différentes périodes; il se livra à une longue enquête à la suite de laquelle il acquit la preuve que les personnes ayant eu la petite vérole des vaches, depuis plus de trente ans, n’avaient pu contracter la variole naturelle. Fort des enseignements acquis par ses patientes recherches, Jenner tenta, le i4 mai 1796, la première vaccination. Ce jour-là, il prit du vaccin sur la main d’une jeune vachère, nommée Sara Nelmes, infectée par la vache de son maître, et il le fit pénétrer par deux petites incisions dans le hras de James Phipps, gros garçon de huit ans. L’opération réussit parfaitement, et le vaccin de cet enfant servit à plusieurs autres inoculations. James Phipps, soumis, deux mois plus tard, à l’inoculation de la variole, y fut réfractaire. La découverte était consommée ; la preuve scientifique était faite.
Cependant elle avait à triompher de nombreuses et puissantes résistances, car au moment où Jenner proposait la vaccine comme préservatif de la variole, un autre préservatif était déjà fort en honneur. Tandis qu’il préconisait l’inoculation de la variole modifiée, ses contemporains pratiquaient l’inoculation de la variole non modifiée.
c’est-à-dire de la variole humaine. Cette méthode s’appelait Y inoculation . En 1721, lady Montaigu vint annoncer à l’Angleterre qu’elle avait été témoin, à Constantinople, d’une pratique grâce à laquelle ceux qui s’y soumettaient restaient pour toujours à l’abri de la variole. Elle consistait à donner la maladie à des individus bien portants. Lady Montaigu avait foi en cette pratique, et dans son salon de Londres, où se rencontraient les hommes les plus illustres de la Cour et les plus lettrés de la ville, elle ne craignit pas de faire publiquement inoculer la variole à sa petite fille. L’assistance fut vivement frappée de cette singulière expérience, on en fit grand bruit dans les salons, et l’opinion fut désormais conquise à la méthode nouvelle. La princesse de Galles, désirant mettre ses enfants à l’abri des attaques de la petite vérole, fit inoculer des condamnés à mort : l’opération réussit. La même expérience fut répétée avec le même succès sur cinq enfants pauvres. Alors la princesse, complètement rassurée, fit inoculer ses propres enfants, et l’exemple, venu d’en haut, trouva de nombreux imitateurs.
L’inoculation conquit rapidement l’Angleterre, puis l’Europe, et même l’Amérique. La France fut assez longtemps réfractaire à la nouvelle découverte, et ce fut seulement en 1764 que la Faculté de Médecine toléra cette pratique. Au moment où Jenner découvrit la vaccine,
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l’inoculation avait atteint son apogée. Cependant le sagace observateur n avait pas été sans reconnaître de grands inconvénients à cette méthode préservatrice. Souvent l’éruption, ainsi produite artificiellement, causait des phénomènes graves, aussi graves que ceux de la variole naturelle. Les individus inoculés pouvaient transmettre la variole et entretenaient ainsi un foyer perpétuel de contagion.
Les médecins éclairés ne méconnaissaient pas ces désavantages et ils expérimentèrent le nouveau procédé indiqué par Jenner. Leurs essais réussirent parfaitement et furent aussitôt répétés dans toute l’Europe. On découvrit même que la vache n’était pas seule à être atteinte de la petite vérole; on constata cette éruption sur le cheval, le mouton et la chèvre. En Lombardie et en Autriche, on ne vaccinait pas, on équinait . L’origine du liquide préservateur n’était plus seulement dans le cow-pox, mais encore dans le horse-pox.
Partout se fondaient des Sociétés qui recherchaient le précieux liquide et propageaient la nouvelle méthode. L’Angleterre envoya des vaccinateurs dans toutes ses colonies. En 1802, on vaccina 128782 personnes, à Geylan, et l’on n’observa pas un seul cas de variole dans l’île, de février 1808 à octobre 1809, époque à laquelle le navire venant du Malabar apporta de nouveau la
maladie. En Suède, les vaccinations furent conduites avec une vigueur extrême, et pendant trente ans la variole y fut inconnue. En Prusse, avant la vaccination, il mourait 4o ooo varioleux par an; après son introduction, 3 ooo seulement succombèrent.
En France, la vaccination, comme F inoculation, fut lente à pénétrer ; le blocus continental rendait toute communication difficile avec l’Angleterre. Malgré les efforts de Valentin, médecin de Nancy et de M. de la Rochefoucauld, de Lucien Bonaparte, ministre de l’Intérieur, le public et les médecins n’avaient pas foi dans la vaccine. Cependant, en i8o4, Napoléon envoya à Jenner une grande médaille et lui accorda la liberté de trois de ses concitoyens faits prisonniers par les Français. Voilà un exemple des bienfaits de la science : un modeste savant est plus puissant que les plus grands diplomates.
Jenner eut le bonheur d’assister au triomphe complet de sa découverte. Partout, sous l’influence de la vaccine, la variole décroissait; ses bienfaits étaient reconnus de toutes parts. Et l’illustre inventeur était comblé d’honneurs. En 1802, le Chambre des Communes lui votait 1 o ooo livres sterling à titre de récompense nationale ; les aldermen de Londres lui décernèrent le droit de cité et le diplôme lui fut remis dans une boîte enrichie de diamants ; la ville de Gheltenham le nomma son maire ; enfin,
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les médecins de la marine royale firent frapper une médaille commémorative des services rendus par la vaccine à la flotte. Les honneurs n’enivraient pas Jenner ; pendant toute sa vie, il resta sur la brèche pour réfuter les objections qu’on lui adressait, et surtout pour enseigner les moyens propres à faire prospérer la vaccine. Il avait reconnu que l’action du vaccin n’avait pas une durée éternelle, et que, pour lui donner une efficacité complète, il fallait le choisir avec grand soin. Il indiquait ces règles pour le choix et le transport du vaccin. Sa tâche était accomplie lorsqu’il mourut, le 16 janvier 18^3, à l’âge de soixante-treize ans.
Cependant la vaccine eut encore de rudes assauts à subir après la mort de Jenner. On a d’abord accusé la nouvelle méthode d’engendrer les maladies les plus graves, telles que la fièvre typhoïde. On disait : la vaccine diminue bien la mortalité par la variole, mais elle a augmenté la mortalité par les autres maladies. C’est là un raisonnement puéril. La vaccine n’a jamais eu la prétention de supprimer la mort ; elle veut seulement soustraire les populations à une cause de mort prématurée. c( En fermant la porte à la mort, a dit Villermé, le préservatif d’une maladie ouvre les autres plus larges, en ce sens que plus de personnes passent par les dernières. »
On a même prétendu que le vaccin pourrait produire la
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variole. C’est une grossière erreur. Il suffît de savoir que le bénéfice d’une vaccination n’arrive qu’au neuvième jour. Jusqu’à cette époque, l’individu vacciné peut être atteint de la petite vérole et, si on le revaccine, de nouvelles pustules apparaissent. Il n’est pas encore préservé.
Mais une objection plus grave a été faite à la vaccine. Un grand nombre de personnes vaccinées avaient éprouvé les atteintes de la petite vérole. Le vaccin n’était donc pas un préservatif absolu. Cette assertion était à la fois vraie et fausse. Le vaccin n’a qu’une action momentanée; au bout d’un nombre d’années variant, suivant les auteurs, de cinq à quinze, le vaccin a perdu son efficacité ; il faut procéder à une revaccination. Et encore faut-il opérer cette nouvelle inoculation avec une lymphe vaccinale convenablement choisie. 11 y a du bon et du mauvais vaccin. On peut même dire que l’on a laissé dégénérer ce liquide préservateur, au milieu du siècle dernier. On n’a pas cherché à recourir à la source, c est- à- dire au cow-pox ; on s’est contenté de vacciner de bras à bras, sans se borner à choisir exclusivement les belles pustules. Puis ne trouvant pas de cow-pox naturel, on a produit un cowpox artificiel en inoculant la vaccine humaine à des vaches ; mais on ne reconstituait pas ainsi une vraie source de vaccin.
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De plus, on prenait la lymphe sur les boutons apparus chez les individus revaccinés: or, refïicacité de ce liquide est très faible. M. Blot a, en effet, démontré qu’il perd ses propriétés après la sixième inoculation. Les négligences d’un grand nombre de médecins ont produit vers 1860 une véritable dégénérescence du vaccin. Ce fait fut tellement vrai que, d’après des observations que nous a communiquées, en 1875, M. Letulle, alors interne à l’bôpital des Enfants-trouvés, on a vu des enfants, vaccinés à leur naissance, mourir de la variole à l’âge de deux ou trois ans ; on a vu aussi la revaccination produire des pustules à l’âge de quatre ans ; l’action du premier vaccin était déjà épuisée. Il fut nécessaire de régénérer le liquide vaccinal, de rechercher le cow-pox qui en est la vraie source et le transplanter sur les individus présentant les conditions les plus favorables à son développement. O11 eut ainsi une pépinière toujours florissante.
Depuis vingt ans le vaccin Jennerien a été régénéré en France. On ne vaccine plus de bras à bras, on se sert d un vaccin recueilli avec toutes les précautions aseptiques dans de fins tubes, au centre des pustules développées sur le ventre des génisses inoculées avec du cow-pox. Et on n’utilise ce vaccin animal qu’après avoir autopsié la génisse et reconnu qu elle était parfaitement saine. Le vaccin Jennerien est donc aujourd hui à 1 abri de tout repro-
Daremberg.
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che et on a pu imposer l’obligation de la vaccination etde la revaccination dans toutes nos écoles et dans les armées de terre et de mer. La variole est aujourd’hui vaincue et elle disparaîtra de France, quand les ouvriers italiens, qui nous envahissent, ne seront plus réfractaires à cette pratique hygiénique.
CLAUDE BERNARD
En 1878, la France rendait pour la première fois à un homme de science les honneurs réservés aux grands capitaines et aux hommes d’Etat. Claude Bernard n’était pas seulement le plus grand physiologiste, il était aussi l’expression la plus complète du génie scientifique de cette époque. Son rôle dans l’histoire se rattachera éternellement à la conception féconde d’une méthode précise, applicable à l’étude de toutes les sciences expérimentales. Aussi l’Europe et le nouveau monde, qui avaient comblé Claude Bernard de leurs faveurs les plus recherchées, se sont-ils associés avec une émotion inusitée au deuil qui affligeait notre pays. La science perdait un de ses plus illustres représentants, dans la plénitude de sa puissance intellectuelle.
Claude Bernard, né à Saint- Julien, près de Villefranche, le 12 juillet 1 8 1 3 , eut, comme tous les savants, des débuts difficiles. Il s’adonna d’abord à la pharmacie dans
les eirsdrons de son pays. Puis, fatigué d’un travail qui ne satisfaisait aucun des désirs de son esprit inquiet, il arriva à Paris pour présenter à Saint-Marc Girardin, une tragédie et un vaudeville, quia cette époque constituaient tout son bagage intellectuel. Il semble qu’il était bien léger, car le suppléant de Guizot à la Sorbonne lui conseilla d’apprendre un métier pour vivre. Il ne se doutait certes pas que, trente-cinq ans plus tard, il coudoierait à l’Académie française cet auteur dramatique incompris. Claude Bernard prit un métier et choisit celui de médecin. Il fit de bonnes études médicales, devint l’interne du physiologiste Magendie et entra dans son laboratoire du Collège de France. A l’école de ce maître illustre il fut initié aux secrets de l’expérimentation. Il avait trouvé sa voie. En i843, il publia plusieurs mémoires qui frappèrent d’étonnement ses camarades et le monde scientifique.
Il venait de se révéler grand physiologiste et la célébrité ne tarda pas à s’attacher à sonnom. Nommé d’abord suppléant de Magendie au Collège de France en i854, on crée pour lui la Chaire de physiologie générale de la Sorbonne, et F Académie des Sciences lui ouvre ses portes. L’année suivante, il succède définitivement à Magendie. En 1868, il remplace Flourens au Muséum et à l’Académie française, et le Sénat est honoré de le compter parmi ses membres.
CL A UDE BERNARD
Pendant ce temps, toutes les grandes Académies de l’Europe s’empressaient de l’accueillir parmi leurs associés étrangers et lui décernaient leurs plus hautes récompenses. Au milieu de tous les honneurs dont il était comblé, Claude Bernard restait toujours le savant modeste et affable que nous avons eu le bonheur de connaître. Il ne se servait de sa haute situation scientifique que pour contraindre les pouvoirs publics à donner à la physiologie la place qui lui est due dans la hiérarchie scientifique. Il était le grand maître de la physiologie en France, si bien qu’on a pu dire de lui: « Il n’est point seulement un physiologiste, il est la physiologie. »
Est-ce à dire qu’avant Claude Bernard la physiologie n’existait pas ? Certes non. Depuis Galien jusqu’à Magendie, en passant par Harvey, Haller et Bichat, on avait exécuté une multitude d’expériences. Mais les expériences ne suffisent pas à fonder une science, il faut aussi savoir les juger sainement. Et c’est Claude Bernard qui a véritablement créé la critique expérimentale. Cette critique qu’il a magistralement exposée dans la magnifique Introduction à la médecine expérimentale, restera la grande œuvre de sa vie. En lisant tous ses ouvrages, on le voit pénétré de la nécessité de fonder une méthode rigoureuse d’investigation scientifique. Et dans un livre dont il corrigeait encore les épreuves quelques jours avant sa mort,
il nous montre qu’il importe bien moins d’augmenter le nombre des expériences que de les réduire à quelques épreuves décisives. Avant lui tout était désordre, confusion et contradiction dans le domaine physiologique. Il arrive, et avec son jugement puissant, il fait voir que l’exactitude est aussi grande dans les phénomènes de la vie que dans les réactions des corps bruts. Si les résultats ne se ressemblent pas, il est alors certain que les expérimentateurs ne se sont pas placés dans les mêmes conditions expérimentales. Il en est de même pour la physique, la chimie et la physiologie. Les phénomènes observés sont du même ordre ; mais dans les études biologiques ils sont plus difficiles à saisir, à préciser, à interpréter, non pas parce qu’un agent mystérieux, comme le principe vital, les complique, mais à cause de la complexité des réactions qui s’entremêlent à tout moment dans l’organisme.
Claude Bernard combattit toujours le principe vital inventé par les animistes et les vitalistes et définitivement introduit dans la science par Bichat. Jusqu’à lui, la plupart des physiologistes comptaient avec cette puissance capricieuse qui transformait en une série de miracles toute la suite des actes accomplis par les êtres vivants. D’après Stahl, le père du vitalisme, le principe vital était une force immatérielle, spontanée, volontaire qui luttait sans cesse contre les forces physiques tendant à envahir et à dé-
CLAUDE BERNARD
truire l’organisme. Ainsi l’homme, dans le cours de sa vie, ne remplit pas le rôle d’un acteur, mais celui d’un simple spectateur. Pour l’étude de la vie, cette doctrine paresseuse ne fournit aucune certitude et abandonne l’esprit aux conjectures les plus hasardées.
Si Claude Bernard n’admettait pas une force miraculeuse venant à tout moment déranger l’ordre naturel des phénomènes organiques, il reconnaissait l’existence d’une idée directrice qui a ordonné la succession des changements accomplis par le germe depuis son origine jusqu’à lafin de sa vie. Mais il ajoutait immédiatement que c’est là une conception ne devant pas sortir du domaine intellectuel, pour réagir sur les phénomènes physico-chimiques. Cette force purement métaphysique est absolument indifférente à la science, parce qu’étant en dehors des forces physiques, elle ne peut exercer aucune influence sur elle. C’est une pure création de l’esprit. Mais elle est une hypothèse rationnelle et qui ne contrarie en rien l’étude des phénomènes matériels. Cette idée n’était pas nouvelle et Leibnitz avait déjà dit : « Chaque chose s’exécute dans le corps vivant comme s’il n’y avait pas de force vitale . »
De ce principe est née une doctrine scientifique générale que Claude Bernard a appelée le déterminisme. Cette nouvelle doctrine peut concilier le spiritualisme, le maté-
rialisme et le positivisme sur le terrain neutre de la science pure. Le déterminisme, nous dit son fondateur, interdit la recherche des causes premières dans les phénomènes de la vie ; ceux-ci évoluent dans une succession constante ; nous le savons, et cela nous suffît. D’après lui, tout en sentant qu’il y a quelque chose au delà de notre prudence scientifique, il faut se jeter dans le déterminisme, qui ne nous rend pas compte de la nature, mais nous en rend maîtres. En un mot, le déterminisme est une sorte de positivisme qui est adopté par tous les savants désireux de n’avoir affaire qu’aux lois de la matière, et complètement indifférents à la recherche des causes premières.
Claude Bernard voulait introduire le déterminisme physiologique dans toutes les sciences. Le monde psychique, disait-il, ne se passe point du monde physicochimique. Les phénomènes de l’âme ont besoin de conditions matérielles déterminées pour se manifester. Partout il voyait une succession, une évolution naturelle des phénomènes ; et grâce à cette idée, il voulait, ainsi qu’il le disait dans son discours de réception à l’Académie française, que la physiologie formât un trait d’union entre les sciences physiques de la nature et les sciences philosophiques de l’esprit. L’illustre physiologiste a pu voir son désir commencer à se réaliser. Partout les études de psychologie physiologique sont en grand honneur. Cette
CL A UDE BERNARD
nouvelle école a déjà produit des œuvres remarquables, et nous sommes heureux de compter parmi nous un de ses représentants les plus éminents, Taine.
Nous venons de voir Claude Bernard atteindre les plus hauts sommets de la philosophie et s’y établir victorieusement. Mais nous aimons mieux encore l’admirer dans son laboratoire, démontrant la perfection de la méthode expérimentale, comme Diogène démontrait le mouvement, selon l’heureuse expression de Paul Bert. De quelle ardeur, de quelle patience, de quel puissant génie il faisait preuve dans cette chasse aux découvertes, livrée chaque jour, et chaque jour recommencée ! Il nous dévoile un phénomène complètement inconnu jusque-là, la production du sucre par le foie, aux dépens du sang qui traverse cet organe ; il montre que ce sucre est formé par une sorte de fermentation, et qu’il se produit surtout lorsqu’on lèse un point limité des organes cérébraux, appelé le quatrième ventricule. Sur ces faits il édifie une théorie du diabète sucré et montre que souvent cette glycosurie est due à une altération du système nerveux. Cette théorie médicale commence à être acceptée, et nous en avons constaté l’exactitude absolue, en donnant nos soins à un des collègues les plus estimés de Cl. Bernard à l’Académie française qui n’a point tardé à le suivre dans le tombeau.
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C’est encore Claude Bernard qui a découvert les nerfs vaso-moteurs. En coupant le nerf grand-sympathique au cou, il détermine une congestion et une élévation de température dans toute la moitié correspondante de la face. Il nous dévoile ainsi l’action puissante du système nerveux sur les vaisseaux sanguins et sur la distribution de la chaleur dans l’économie animale. Dans cette expérience, les vaisseaux capillaires étaient dilatés, grâce à la paralysie des nerfs vaso-moteurs, et l’apport du sang étant plus considérable, les combustions augmentaient et la chaleur avec elles. Cette découverte a eu une immense influence sur l’étude de la physiologie pathologique.
La découverte de Cl. Bernard qui a rendu le plus grand service à la médecine, c’est celle de l’action intime du curare et des différents poisons. On peut dire que ces admirables études ont fondé la thérapeutique scientifique. Elles sont la première pierre d’un monument qui s’appelle la médecine rationnelle . Bien des adeptes croyaient cet édifice établi ; mais le fin sourire du maître les rappelait à la réalité. La physiologie est une science qui naît ; quand elle aura grandi, elle pourra permettre à la médecine de chercher à devenir une science aussi exacte que le sont la physique et la chimie. Jusque-là, nous autres médecins, nous ferons bien de demeurer humbles et modestes.
CLAUDE BERNARD
Dans tous ces travaux, l’illustre physiologiste du Collège de France rapproche toujours les phénomènes physiologiques observés chez l’animal sain, des phénomènes pathologiques observés chez l’homme malade. Il n’existe pas deux sciences distinctes, une physiologie et une médecine. 11 n’y a qu’une seule science, la biologie, qui étudie les fonctions normales de la vie et leurs modifications dans l’état pathologique.
Aussi l’observation médicale doit-elle toujours s’aider de l’expérimentation physiologique. Les deux méthodes sont sœurs, sœurs ennemies pendant longtemps ; mais aujourd’hui la première a reconnu qu’elle ne pouvait se passer de la seconde. C’est à Claude Bernard que revient la gloire d’avoir établi cette union définitive. Quand pour la première fois il a expliqué l’action des médicaments sur l’organisme, il a jeté une lumière éblouissante là où il n’y avait que ténèbres. Ce grand événement scientifique ouvrit un horizon nouveau. A la suite du maître, une foule d’imitateurs se précipita sur ce terrain encore vierge, et il arriva ce qui arrive toujours en pareille circonstance. Au milieu de tous ces travailleurs pleins de bonne volonté, plusieurs publièrent des expériences inexactes ou formulèrent des conclusions erronées. Aussitôt les derniers champions de l’empirisme, de la routine, s’emparèrent de ces fautes, les exploitèrent et trouvèrent quelques au-
diteurs prêts à les applaudir quand ils proclamaient bien haut que l’expérimentation n’a aucune valeur, ni en ellemême, ni dans ses rapports avec la médecine.
Ces empiriques faisaient une démonstration destinée à un avortement prématuré. Ils ressemblaient fort à Guy- Patin qui malgré tout son esprit, niait la circulation du sang découverte par Harvey. Mais cette lutte ardente n’a pas été sans profit pour l’école moderne ; elle a stimulé le zèle de tous ses adeptes et cette émulation a fait naître un grand nombre de découvertes. Elle a surtout forcé les expérimentateurs, sans cesse harcelés par leurs détracteurs, à suivre la méthode circonspecte et précise exposée par Claude Bernard. Guidé par ces principes définitivement établis, on ne doit plus admettre un fait sans en avoir donné la preuve, sans en avoir discuté toutes les conditions qui peuvent le modifier, sans l’avoir soumis à la critique expérimentale. On peut dire que cette doctrine si sage, érigée en principe fondamental par Cl. Bernard, a sauvé l’expérimentation qui, sans lui, sortait du lit que la raison lui avait tracé, pour aller se jeter dans l’abîme de l’erreur et de la fantaisie.
Aidée d’une alliéie puissante, T observation a fait de rapides progrès. Quand, après avoir étudié une question par tous les moyens d’investigation qu’elle possède, elle se trouve en fac^a d’qn obstacle qu’elle ne peut franchir,
C LA UDE BERNARD
loin de se décourager, elle cherche dans V expérimentation l’explication d’un secret qu’elle ne pouvait dévoiler. Ce secours lui a surtout été utile dans l’étude des anesthésiques et l’empoisonnement par la vapeur du charbon qui a été si heureusement éclairée par Cl. Bernard.
On appelle anesthésiques les substances qui suppriment la faculté d’éprouver de la douleur et déterminent la résolution générale du corps. Par leur action, on rend les malades complètement insensibles pendant les opérations chirurgicales et absolument immobiles pendant les manœuvres opératoires. C’est pour obtenir ce dernier résultat que l’on anesthésie aussi les animaux sur lesquels on fait des expériences. L’usage méthodique des anesthésiques est une découverte moderne qui remonte à une soixantaine d’années. Avant cette époque, on avait tenté sans grand succès, de diminuer la souffrance pendant les opérations. Les Assyriens et plus tard les médecins du moyen âge comprimaient les artères du cou et produisaient ainsi une anémie cérébrale qui diminuait l’intensité de la perception de la douleur. Les Chinois se servent, depuis la plus haute antiquité, d’un extrait soporifique qui engourdit les malades, ainsi que l’a prouvé Stanislas Julien. Les Grecs et les Romains employaient la mandragore et la pierre de Memphis broyée dans du vinaigre. Littré pense que cette pierre de Memphis était formée de carbonate de
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chaux qui, mis en présence du vinaigre, contenant comme on le sait de l’acide acétique, laissait dégager son acide carbonique. Or, ce gaz, mis au contact d’un membre que l’on veut opérer, peut faire naître, dans une certaine mesure, une anesthésie locale. Mais aujourd’hui l’anesthésie locale est obtenue d’une façon rapide et complète par l’usage du froid produit à l’aide de la glace ou par le chlorure d’éthyle.
Dans les temps modernes, divers chirurgiens combattaient les douleurs par la compression des nerfs ou par l’opium. En 1799, Humphry Davy, directeur d’un Institut pneumatique fondé par le Dr Beddves aux environs de Bristol, remarqua que le gaz, nommé protoxyde d’azote, suspendait la douleur pendant la courte période nécessaire à l’extraction de dents. Les membres de ce même Institut pneumatique reconnurent encore l’action stupéfiante des vapeurs d’éther ; mais loin de les conseiller en chirurgie, ils en proscrivaient l’usage à cause de leur danger. Le premier, W.-C. Long, médecin d’Athènes, employa les inhalations d’éther pour insensibiliser les malades pendant les opérations ; mais il négligea d’appeler l’attention sur ces faits, et il fallut que cette découverte fût renouvelée pour qu’elle pût entrer définitivement dans la science.
C’est un médecin chimiste américain Jackson, qui, en
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1 846, a conseillé à un dentiste de Boston, Morton, de soumettre ses clients à des inhalations d’éther, après avoir expérimenté sur lui-même l’action de cet agent anesthésique. Morton obtint des résultats très satisfaisants, et, sur les conseils de Jackson, il proposa à divers chirurgiens l’emploi de son procédé, tenu secret, et qui réussit pleinement. Le médecin et le dentiste prirent alors un brevet d’invention en commun ; mais bientôt des dissentiments éclatèrent entre eux à cause des exigences mercantiles de Morton, et chacun des deux compétiteurs voulut s’attribuer à lui seul l’honneur de la découverte. Jackson est regardé comme le véritable inventeur de la méthode.
A peine instituée en Amérique, la pratique de l’anesthésie par l’éthérisation se répandit rapidement en Europe. Et, l’année suivante, Flourens remarquait que le chloroforme avait des effets encore plus rapides et plus énergiques que l’éther. Mais il n’eut pas l’idée de répéter sur l’homme ses expériences faites sur les animaux. Ce n’est que quelques mois plus tard que Simpson, chirurgien d’Edimbourg, employa le chloroforme pour anesthésier ses malades. Il indiqua la supériorité de ce nouvel agent, et dès lors l’éther fut à peu près abandonné.
Telle est l’histoire de la découverte de l’anesthésie chirurgicale, immense bienfait qui épargne tant de souf-
frances aux patients. Aussi les chirurgiens ne font-ils plus sur l’homme une opération douloureuse sans administrer le chloroforme. Les vétérinaires anesthésient également les animaux excepté ceux qui sont destinés à la boucherie parce que la chair des animaux anesthésiés conserve un goût insupportable. Tous les animaux subissent les effets des anesthésiques ; on peut dire que ceux-ci impressionnent tous les êtres animés, car dans le règne végétal on voit qu’ils arrêtent les mouvements de la sensitive et ceux des anthères de l’épine-vinette.
Si les anesthésiques procurent un grand soulagement aux malades, ils peuvent quelquefois provoquer des accidents mortels. Pour les éviter, il fallait savoir comment ces agents agissaient sur notre organisme, et c’est ce mécanisme que Cl. Bernard a étudié avec cette précision qui l’a toujours mis à l’abri de l’erreur. Le chloroforme, à peine inspiré par les inhalations, pénètre dans le poumon, et là, il est absorbé par le sang qui vient se revivifier à la surface de cet organe. C’est alors que son action peut se faire sentir, car les substances toxiques, comme les agents thérapeutiques, ne peuvent agir que lorsqu’elles sont entrées dans le torrent circulatoire ; et encore n’agissent-elles que si elles s’y trouvent en quantité notable. Aussi, quand on fait tout d’abord respirer une forte dose de chloroforme, on obtient une résolution musculaire et
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une insensibilité complète. La conscience est absolument suspendue, et le malade, à son réveil, ne sait même pas qu’il a été endormi.
Mais il ne suffisait point de savoir que le chloroforme agit quand il se trouve en quantité suffisante dans le sang. Ce liquide emporte l’agent anesthésique à travers tout l’organisme ; il importait de connaître l’organe et le tissu sur lequel cette substance allait localiser son effet . Claude Bernard par une série d’expériences habilement combinées, a démontré que les centres nerveux étaient tout d’abord impressionnés par elle. C’était un grand progrès, que la démonstration absolue d’un fait jusqu’alors douteux, mais ce n’était qu’un premier pas : il fallait découvrir la modification fonctionnelle opérée par cet agent dans le tissu des centres nerveux. C’est encore l’expérimentation sagement discutée qui a permis à Cl. Bernard d’élucider cette question. Jusqu’ici on disait que le sommeil chloroformique était causé par une anémie cérébrale, comme le sommeil naturel ; et en effet par de petites fenêtres faites dans le crâne des animaux, on voyait dans ces deux états le cerveau perdre la teinte rose qu il possède pendant la vedle parce que le calibre des vaisseaux diminue. Mais cette explication n est pas suffisante, car le sommeil de l’anesthésie est bien plus profond que le sommeil naturel. Pendant la chloroformisation, 1 ané-
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g8 les fondateurs de la médecine expérimentale
mie cérébrale survient parce que le cerveau ne fonctionne pas, absolument comme on voit les glandes devenir exsangues pendant leur repos. C’est là un phénomène purement passif qui ne peut rien nous expliquer. Mais si le chloroforme n’agit pas sur les vaisseaux du cerveau, il faut qu’il agisse sur son tissu lui-même. C’est ce qui a lieu ; il localise son effet sur les cellules nerveuses du cerveau et de la moelle. Ces organes, troublés dans leur fonctionnement normal, provoquent de proche en proche la mort naturelle et passagère des nerfs sensitifs qui naissent de ces centres nerveux.
Cl. Bernard n’est pas encore arrivé au terme de ses investigations ; il a localisé l’action du chloroforme sur le tissu nerveux, mas il veut connaître la nature intime de cette action et, pour la rechercher, il examine les phénomènes qui se passent dans les autres tissus sous son influence. Il voit, que sous l’influence du chloroforme, le tissu des muscles devient rigide, parce que le liquide contenu dans la fibre musculaire s’est coagulé comme du blanc d’œuf. Mais cette coagulation est momentanée ; si l’on arrête l’action de l’anesthésique, la rigidité musculaire disparaît.
Guidé par ce phénomène, Cl. Bernard a soumis un nerf isolé à l’action du chloroforme ; et il a vu que ce nerf perdait sa transparence parce que le liquide contenu dans
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les éléments nerveux se coagulait comme le liquide des fibres musculaires. Il survient donc, par la chloroformisation, une mort apparente et momentanée des éléments nerveux qui président à la sensibilité. Et il n’est pas étonnant de voir des éléments anatomiques perdre pour un instant leurs propriétés vitales, quand on voit des animaux infusoires être dans un état de mort apparente lorsqu’on les dessèche, et renaître à la vie lorsqu’on leur rend un peu d’eau.
Cl. Bernard est donc arrivé victorieusement au terme de cette laborieuse investigation, qui ne laisse plus aucune incertitude à l’esprit. Nous n’en sommes plus au temps où l’on disait qu’un poison agit sur la vie, et un médicament sur une diathèse. On sait que la vie n’est que l’harmonie des fonctions des différents éléments de nos organes qui possèdent tous des propriétés distinctes. Nos tissus une fois formés agissent selon les lois de la physique et de la chimie. Aussi pour connaître faction d’une substance il faut arriver à déterminer la modification opérée par elle dans les propriétés physiques ou dans la composition chimique des éléments primordiaux de notre organisme. Sinon, nous restons dans le vague, c est-adire dans l’empirisme.
Cl. Bernard par l’étude des anesthésiques nous a fourni le modèle d’une investigation scientifique poussée à son
extrême limite. Il en a donné un autre exemple tout aussi remarquable dans l’étude de l’asphyxie par la vapeur de charbon. Ce genre d’asphyxie est très fréquent ; chaque jour quelque insensé se suicide par ce moyen ; et souvent il se produit des accidents mortels dans des appartements communiquant avec une cheminée voisine par une fissure dans la muraille. On comprend combien il importait que le médecin légiste pût constater par un examen microscopique la véritable cause de cette mort. C’est encore la physiologie expérimentale qui a permis d’atteindre ce but.
Depuis longtemps on avait recherché le mécanisme de l’asphyxie par la vapeur de charbon. Galien, Erasistrate, et au siècle dernier, Portai, Trojas, avaient essayé d’élucider ce problème ; mais l’état de la science avait fait avorter leurs tentatives. Il fallait d’abord connaître la composition chimique de cette vapeur de charbon ; les chimistes ont démontré qu elle est essentiellement formée de deux gaz produits par l’union du charbon avec l’oxygène de l’air : l’acide carbonique et l’oxyde de carbone. Ce dernier est moins oxydé que l’acide carbonique. C’est un produit de combustion incomplète, et c’est lui qui est le gaz vraiment toxique dans ce mélange, comme l’ont prouvé les expériences comparatives faites avec l’acide carbonique seul et la vapeur de charbon. Cet oxyde de carbone ne se produit pas seulement dans un milieu con-
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roi
fine où I on brûle du charbon, mais aussi dans une chambre chauffée par un poêle en fonte, car la perméabilité de la fonte pour ce gaz lui permet de passer de l’intérieur du foyer à l’extérieur, et il cause alors une asphyxie lente. Alphonse XII, roi d’Espagne, faillit être victime d’un semblable accident en 1876.
Puisque l’on connaissait l’agent toxique de cette vapeur, on pouvait plus facilement étudier son action intime. Quand on ouvrait le cadavre des animaux ainsi empoisonnés, on voyait que le sang de leurs veines, qui aurait dû être noir, était rouge comme celui de leurs artères. Ce fait indiquait déjà que le sang était attaqué par l’oxyde de carbone. Contrairement à l’opinion émise par Nysten en 1811, Cl. Bernard remarqua que le sang mis au contact de l’oxyde de carbone avait perdu une de ses propriétés fondamentales, celle d’absorber l’oxygène de l’air. Or, dans le sang, les éléments chargés de cette fonction sont les globules rouges, petits corpuscules présentant la forme d’une pièce de monnaie, visibles seulement au microscope et constitués en partie par une matière colorante rouge que l’on appelle hémoglobine. Cette matière colorante, qui donne sa couleur au sang, a la propriété de fixer l’oxygène de l’air ; c’est par son intermédiaire que le globule sanguin a pour fonction de transporter à travers toute l’économie ce gaz revivifiant. S appuyant sur
ces principes, Gl. Bernard vit que l’oxyde de carbone localisait ses effets sur l’hémoglobine des globules sanguins. Et en effet, il démontra expérimentalement que mis en contact avec le sang, l’oxyde de carbone déplace l’oxygène combiné avec l’hémoglobine et prend sa place dans cette combinaison, que l’oxyhémoglobine est remplacée par l’hémoglobine oxy carbonée, combinaison très stable et très difficile à détruire. L’asphyxie par l’oxyde de carbone était ramenée à une asphyxie par manque d’oxygène, à la suite de la mort momentanée des globules. C’est une véri table anémie qui peut devenir mortelle lorsqu’elle est brusque et intense, mais qui rentre dans le cas des autres anémies lorsqu’elle est lente : par exemple, chez les cuisiniers qui, toujours placés autour des fourneaux, sont pris d’un ensemble de troubles fonctionnels appelés « anémie des cuisiniers ».
Les recherches de Cl. Bernard ont aussi jeté une vive lumière sur la méthode de traitement de cet accident si grave. C’est ainsi que l’on pratique les inhalations d’oxygène, la respiration artificielle, la transfusion du sang. Grâce à l’illustre physiologiste nous voyons en quoi consiste la véritable expérimentation et combien de difficultés il faut surmonter pour éclairer le moindre point de la science. Cl. Bernard est le fondateur de la méthode qui permet de triompher de ces difficultés.
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Pendant toute sa vie, Cl. Bernard a rigoureusement établi la limite entre les sciences expérimentales et les sciences d’observation, entre la physiologie et la médecine. Mais dans cette campagne il ne mettait aucune amertume, aucune âpreté. Partout, toujours, on voyait en lui un collègue affable, un maître doux, aimable, patient, aimant à donner aux jeunes travailleurs des conseils et des exhortations amicales, et ne dédaignant pas de leur demander des renseignements sur les travaux les plus récents. Son esprit était un livre ouvert où chacun pouvait tracer une ligne. Nous aimons à nous rappeler le souvenir de Cl. Bernard, au milieu de la Société de biologie dont il était le président à vie. Chaque samedi, jusqu’à la veille de sa dernière maladie, il venait encourager les jeunes savants en écoutant et en commentant leurs lectures.
LES CRÉATEURS
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