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PALESTRINA (Giovanni Pierluïgi de)
Giovanni Pierluigi naquit en 1524 à Palcstrina, l'ancienne Préneste, petite ville des États Romains, du nom de laquelle on a rhabitude de l'appeler. Cet illustre compositeur occupe une des premières places dans l'histoire de la musique. Une grande obscurité plane sur sa jeunesse ; on sait seulement que ses parenis étaient pauvres et que c'est comme enfant de chœur qu'il apprit les éléments de la littérature et de la musique. On remarquera que c'est là le début ordinaire des plus grands compositeurs. En 1540 ri se rendit à Borne, où il étudia la musique religieuse dans la fameuse école fondée par Goudimel. Onze ans plus tard, en 1551, sous le pontificat de Jules III, nous retrouvons Palestrina maître des enfants de chœur de la chapelle Giulia. Il avait alors Vingt-sept ans. Trois ans après, il Dubliait son premier recueil de composilions, dans lequel on lingue quatre messes à quatre voix et une à cinq, 'ules III accepta la dédicace de ce recueil et conçut une telle me pour son auteur, qu'il le fit entrer parmi les chantres de
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sa chapelle pontificale, sans exarïi.en, malgré ses propres statuts, à rexécution desquels il veillait avec une grande sévérité et par un ordre exprès signifié à ses chapelains-chantres. Ceux-ci accueillirent avec froideur le nouveau collègue qui devait jeter tant d'éclat sur leur compagnie et consignèrent dans le journal de la chapelle, à la date du 13 janvier 1555, que c^tte admission s'était faite sans leur consentement. Le pape Jules III mourut cinq semaines après, et son successeur, le pape Marcel II, ne conserva que vingt-trois jours le pouvoir pontificah C'est de cette époque que date la fameuse messe connue sous le nom àéMesse du pape Marcel.
Paul IV déploya une grande ardeur dans la réforme de son clergé et de sa cour. Il comm nça par s'occuper de la chapelle pontificale et par remellre en vigueur l'article du règlement interdisant à tout laïque les fonctions de chantre. Palestrina, marié jeune à une femme dont on ne connaît que le prénom de Lucrezia, avait alors quatre fils; les chantres, malgré leur jalousie contre Palestrina, plaidèrent sa cause; Paul IV fut inftexible, il accorda au disgracié une pension de six écqs par mois à titre d'indemnité. /
Palestrina ne put supporter un pareil coup, auquel il était loin de s'atten dre; il tomba gravement malade; on vit alors ses anciens collègues liii prodiguer une affection toute fraternelle et lui donner des preuves d'un parfait dévouement. Heureusement pour Palestrina, les offres avantageuses ne lui manquèrent pas, etle 4" octobre i 555, deux mois après son exclusion de la chapelle pontificale, il devenait maître de chapelle de Saint-Jean de Lalran.
Pendant les cinq années que Palestrina conserva cette fonction très honorable , mais fort peu rétribuée, il consacra ses loisirs à composer plusieurs ouvrages remarquables, parmi lesquels je citerai les célèbres Improperii de l'office de la semaine sainte.
Le 1" mars 1561, il quitta Saint-Jean de Latran pour entrer
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PâLESTRIMà. 9
à la chapelle de Sainte-Marie-Majeure, où il resta jusqu*au 31 mars 1571 : dix années qui comptent parmi les plus brillantes de la carrière de rillustré compositeur.
En 1569, Palestrina publia le deuxième livre de ses messes, suivi en 1570 du troisième livre, dédiés tous deux au roi d'Espagne Philippe II et un livre de motets sous le patronage du cardinal Hippolyle d'Esté. A partir de cette époque, ses ouvrages se succédèrent rapidement et obtinrent le plus brillant succès. Après la mort d'Animuccia, en mars 1571, Palestrina fut nommé maître de chapelle de Saint-Pierre du Vatican, directeur de la musique de l'Oratoire et de l'école de contrepoint fondée par Jean-Marie Nanini. Lorsque le pape Grégoire XIII songea à réformerle chant religieux, il en chargea spécialement Palestrina, qui s'adjoignit son élève Guidetti.
Le 21 juillet 1580, la femme de Palestrina mourut. La perte d'une compagne qu'il chérissait tendrement causa le plus profond chagrin au grand réformateur de la musique religieuse. On trouve même des marques de découragement dans le passage suivant de la dédicace qu'il fit au pape Sixte Y du premier livre de ses Lamentations. « Très Saint-Père (dit-il), l'étude et les soucis ne purent jamais s'accorder, surtout lorsque ceux-ci viennent de la misère. Quand on possède le nécessaire, demander davantage est manquer de modération et de tempérance; on peut facilement se délivrer des autres soins, et celui qui ne s'en contente point ne peut que s'accuser lui-même. Mais ceux qui l'ont éprouvé savent seuls combien il est pénible de travailler pour maintenir honorablement soi et les siens, et combien cette obligation éloigne Tesprit de l'étude des scientfes et des arts libéraux. J'en ai toujours fait la triste expérience, et maintenant plus que jamais. Toutefois je rends grâces à la bonté divine qui a permis que, malgré mes plus grands embarras, je n'aie jamais interrompu l'étude de la musique (où j*aî trouvé aussi une utile diversion à mes chagrins), dans la carrière que j'ai parcourue el dont le terme
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approche. J'ai publié un grand nombre de mes compositions, et j'en ai beaucoup d'autres dont l'impression n'est retardée que par ma pauvreté ; car c'est une dépense considérable, parliçulièrement à cause des gros caractères de notes et des lettres nécessaires pour que l'usage en soit commode dans les églises. >
Les dernières années de la vie de Palestrina furent des plus tristes. La maladie dont il était atteint depuis la mort de sa f^me, ayant fait de rapides progrès', il ne put se dissimuler que sa fm approchait; il fit alors venir le seul fils qui lui restât, . Hygino, et lui adressa ces dernières paroles : « Mon fils, je vous laisse un grand nombre d'ouvrages inédits; grâce au père abbé dé Baume, au cardinal Aldobrandini et au grand-duc de Toscane, je vous laisse aussi ce qui est nécessaire pour les faire imprimer; je vous recommande que cela se fasse au plus tôt pour la gloire du Tout-Puissant, et pour la célébration de son culte dans les saints temples. 3>.Le 2 février 1594, le pieux maître de chapelle rendait son âme à Dieu.
On fit à Palestrina des obsèques dignes du rôle important qu'il avait rempli; tous les musiciens de Rome eurent à cœur de concourir â l'éclat du service célébré en son honneur. Il fut inhumé dans le Vatican.
L'ensemble de ses deux cents compositions est une des plus étonnantes productions de l'esprit humain. Sous sa plume, l'harmonie consonanle a atteint le plus haut degré de la perfection. On peut dire que l'art était aux yeux de Palestrina la splendeur de V ordre. Tout y est harmonie, équilibre, pondération; c'est une architecture parfaite.
Les deslins de la musique sont plus changeants que ceux des autres arts ; quelques amateurs seulement connaissent aujourd'hui les œuvres lyriques de Lulli, ces compositions déclarées inimitables au teitipsoù elles parurent et qui se distinguent par la gi'âce, la noblesse et une déclamation pleine de goût. Le maître florentin a été de fait presque Tunique musicien habile qu'il y eût en France au dix-septième siècle, et la postérité n*oubliera jamais l'homme qui a pris l'opéra français des mains de Cambert pour le porter au point de perfection où il est resté jusqu'à Rameau.
Jean-Baptiste de Lulli naquit à Florence, en 1633. Il ne semble pas que sa famille se trouvât dans une grande aisance, car son père n'hésita pas à s'en débarrasser, lorsque, en 1646, le chevalier de Guise, qui voyageait alors en Italie, lui proposa l'emmener l'enfant pour en faire cadeau à mademoiselle de Montpensier. L'instruction de Lulli, puisée dans les leçons d'un vieux eordelier, se réduisait à savoir lire, écrire, et jouer delà guitare ; mais son intelligence, manifestée par de spirituelles saillies, le rendait très propre au rôle qu'on lui destinait, celui l'amuser les loisirs de la Grande Mademoiselle y en attendant [uc la Fronde offrît d'autres distractions à cette princesse.
Le jeune Italien plut d'abord à mademoiselle de Montpen-
sier, qu'il égayait autant par son divertissant esprit que par son baragouin mélangé de toscan et de français. Mais les agré-* ments de sa position ne durèrent pas longtemps. Lorsqu'il sut assez bien notre langue pour s'exprimer à peu près comme tout le monde, on ne lui trouva plus le même attrait : il eut le cha grin de se voir réformé et employé dans les cuisines de l'hôtel. Les marmitons de la princesse ne purent qu'être charmés de compter parmi eux un mélomane qui, dans les intervalles de ses occupations, leur donnait des concerts improvisés, en raclant un mauvais violon. C'est pendant qu'il se trouvait dans ce milieu vulgaire qu'il composa, dit-on, l'air Au clair de la lune.
Le comte de Nogent vint à connaître par hasard les heureuses dispositions du jeune Lulli et en parla à mademoiselle de Montpensier. Celle-ci fit donner des leçons de musique au futur compositeur, qui ne tarda pas à figurerau nombre de ses musiciens. Lulli apprit le clavecin et la composition sous la direction de Metru, Roberdet et Gigault, organistes de Saint- Nicolas-des-Champs. Malheureusement, la patronne dont le sort l'avait gratifié prêtait par plus d'un côté au ridicule ; incapable de contenir son humeur caustique, il trouva plaisant de se mettre du côté des rieurs. Une chanson satirique contre sa bienfaitrice, chanson qu'il mit étourdiment en musique, lui valut son congé. Ayant déjà acquis quelque réputation par son talent, Lulli put entrer dans la grande bande des violons du roi. Louis XIV eut l'occasion d'apprécier personnellement sa valeur, et, non content de lui donner en 1652 l'inspection générale de ses violons, il le mit à la tête d'une seconde bande d'artistes organisée lout exprès pour lui et qu'on appela les petits violons. Ces derniers devinrent bientôt, grâce aux soins habiles de leur directeur, les meilleurs exécutants de France.
Les seuls divertissements lyriques que connût alors la cour se réduisaient à des ballets ou mascarades; le ballet d'Alci-
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dione (1658), celui des Arts (4663), celui de V Amour déguisé (1664), d'aptres encore doat LuUi fit la partie musicale, établirent d'autant plus facilement sa renommée dans l'entourage du monarque, que la France se trouvait alors vis-à-vis de ^l'Italie dans un état honteux d'infériorité artistique/ Le compositeur se lia avec Molière en 1664, et, à partir de la Princesse d^ÉlidCy il collabora à toutes celles de ses pièces où une place est réservée à la musique.
Tout maestro qu'il fût, Lulli figura parmi les danseurs de la cour jusqu'en 1660, et depuis on le vit plus d'une fois reparaître sur le théâtre pour jouer des rôles dans dés comédies de Molière, notamment dans M. de Pourceaugnac et dans le Bourgeois gentilhomrnis. Le rôle du Mufti enjolivé de force cascades, comme on dit maintenant, fit tant de plaisir à Louis XIV, qu'il réconcilia un jour le monarque avec le musicien menacé d'une disgrâce. Le roi, qui avait sur le cœur quelque peccadille de notre artiste, ne put garder son sérieux ni sa rancune quand il le vit, dans le rôle du Mufti, se dérober à la poursuite de M. Jourdain en se précipitant dans l'orchestre, où il tomba jusqu'à mi-corps dans le clavecin, qu'il défonça. Ne jugeons pas de la condition des esprits au dix-septième siècle, d'après celle que leur ont faite les habitudes de notre temps. On a pu déplorer que Molière ait été à la fois acteur et Molière, mais on n'a jamais songé à le lui reprocher, puisque c'était alors le seul moyen de donner une existence aux productions de son génie, dont il avait certainement conscience. Shakespeare n'a-t-il point aussi paru sur les planches ?
Lulli avait déjà composé de nombreux morceaux pour la chambre et la chapelle du roi, quand, profitant de sa faveur croissante auprès du maître, il obtint que le privilège de l'Académie royale de musique fût retiré à l'abbé Perrin et à Cambert, pour lui être octroyé à lui-même (1672).
Cette année 1672 marque en effet l'entrée de Lulli dans la carrière qu'il a parcourue avec tant d'éclat et pour l'honneur
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éternel de notre scène lyrique. Son premier opéra, les Fêles de r Amour et de BacchuSf est une pastorale en trois actes et un prologue, dont les paroles sont de plusieurs auteurs, entre autres, Molière^ Benserade et Quinault. Cet ojuvrage fut représenté au théâtre de Bel- Air, rue de Vaugirard, par l'Académie royale de musique, le 45 novembre 4672. On y a remarqué l'introduction de personnages contemporains au milieu des habitants de TOlympe, et, par suite de ce mélange, le passage fréquent du ton épique au dialogue familier.
L'année suivante (4673), l'Académie royale de musique donna Cadmuset Hermione, tragédie-lyrique en cinq actes et un prologue. Qilinault, qui était pour un cinquième dans le livret des Fêtes de V Amour et de Bacchus^ devint depuis Cadmus et Hermione le collaborateur assidu de LuUi, à raison de 4000 livres par pièce. Féconde association où, quoi qu'en ait dit Boileau, le poète ne se montra pas au-dessous de sa lâche. Il a d'ailleurs été hautement réhabilité par Voltaire, aussi bon juge des choses de goût que l'étroit régulateur du Parnasse. Quant au style du compositeur, empreint de cette noblesse soutenue qui semble la marque distinctive du grand siècle dans les œuvres d'art, il ne lui manque peut-être, pour charmer encore nos oreilles, que d'être relevé par une orehestration plus forte.
L'artiste avait révélé son génie dramatique dans Cadmus et Hermione; il manifesta les mêmes qualités dans son Alceste, jouée en 4674. Dans cet opéra, Straton et Lycas font diversion au dévouement d'Alceste, à la douleur conjugale d'Admète et au courage aventureux d'Hercule. Mais cette immixtion de la comédie dans le drame antique, médiocrement goûtée des lecteurs de Corneille et de Racine, resta le dernier essai tenté dans ce sens à l'Opéra. Thésée est un des meilleurs ouvrages de LuUi, au double point de vue de l'intérêt dramatique et de la musique. Les airs de soprano Revenez amour et Dépit mortel ont joui alors d'une grande vogue. L'année sui-
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vante (1676), le compositeur donna Atys, opéra qui fut regardé dans le temps comme son chef-d'œuvre. On remarqua beaucoup l'air chanté par la nymphe Sangaride : Atys est trop heureux. Louis XIV, le jour de son mariage avec madame de Maintenon, lui demanda quel était l'opéra qu'elle préférait; elleconnaissait legoût duroi : €Cesi Atys, i^ répondît-elle. € Madame, reprit le monarque, Atys est trop heureux. »
On avait appelé Atys l'opéra du roi ; on appela Isis l'opéra des musiciens. Le sujet de cette pièce, représentée le 5 janvier 1677, est l'aventure de la nymphe lo que l'amour de Jupiter expose à la jalousie de Junon, et gui finit par être placée parmi les divinités célestes sous le nom d'Isis. Ce qu'on applaudit le plus, ce fut le trio des Parques : le Fil de la vie. Tandis qu'on acclamait la partition, on faisait au livret un succès d'allusion, dont le pauvre Quinault se serait fort bien passé. Les mauvais plaisants affectaient de reconnaître la jalouse Montespan dans le personnage de Junon. Quoique, selon toute apparence, le poète n'y eût point entendu malice, la colère de l'altière Yasthi s'en prit à lui et le tint pendant deux ans éloigné du théâtre. LuUi, au désespoir, dut s'adresser, pour avoir des poèmes, à Corneille, à Boileau, à Fontenelle et à La Fontaine; mais ces auteurs, en dépit de tout leur talent, faisaient de détestables vers lyriques. Le compositeur exigeait ' qu'ils recommençassent leur besogne dramatique scène par scène, et il ne lui arrivait pas toujours d'être satisfait de la seconde épreuve. Qu'on juge de l'irritation des plus beaux esprits du temps, en se voyant soumis aux caprices d'un musicien étranger. Ils furent violents et sans pitié.
Vouée à l'animadversion des écrivains contemporains, la mémoire de LuUi n'est arrivée jusqu'à nous qu'à travers mille calomnies qui la déshonorent en la faussant/La plupart des biographes ont accepté, sans les discuter, ces imputations injurieuses que leur violence même aurait dû rendre suspecte à une critique judicieuse.
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Enfin le compositeur obtint qu'on lui rendît Quinault, et ce fut avec lui qu'il travailla à l'opéra de Proserpiney représenté en 1680. L'année suivante est une date mémorable dans l'histoire de la danse. Le Triomphe de V Amour , opéra-ballet donné à l'Académie royale de musique, le 6 mai 168+; est le premier où l'on «^it vu danser des femmes sur le théâtre. Jusque-là l'art chorégraphique était exercé par des hommes revêtus de costumes féminins. Lulli eut le mérite de sentir l'absurdité de cet usage et de le remplacer par une innovation qui fit fortune. A cet ouvrage succéda Persée, dont Quinault avait pris l'idée dans une tragédie de Thomas Corneille, intitulée Andromède.
L'entrée de Méduse, au commencement du troisième acte, est un morceau qui vaut la peine d'être reproduit, ne fût-ce que pour montrer le cas qu'on doit faire de certaines critiques dé Boileau :
J'ai perdu la beauté qui me rendait si vuiae;
Je n'ai plus ces cheveux si beaux
Dont autrefois le Dieu des eaux Sentit lier son cœur d'une si douce chaîna.
Pallas, la barbare Pallas,
Fut jalouse de mes nppas Et me rendit affreuse autant que j'étais bellj - Mais l'excès étonnant de la difformité
Dont me punit sa cruauté,
Fera connaître en dépit d'elle
Quel fut Texcès de nia beauté.
Je ne puis trop montrer sa vengeance cruelle. Ma tête est fière encor d'avoir pour ornement
Des serpents dont le sifflement
Excite une frayeur mortelle.
Je porte répouvante et la mort en tous lieux ; Tout se change en rocher à mon aspect hori J)Io; Les traits que Jupiter tance du haut des cicux
N'ont rien de si terrible
Qu'un regard de mes yeux.
Les plus grands dieux du cie., delà terre et de l'o : b Du soin de se venger se reposent sur moi.
Si je perds la douceur d'être l'amour du monde, J'ai le plaisir nouveau d'en devenir l'effroi.
Nos compositeurs n*ont pas souvent de si bons vers à mettre en musique.
Quoique Phaéton (27 avril 4683) ait été surnommé l'opéra du peuple, sans doute à cause de la magnificence du spectacle, il ne mérite pas moins qu'/sis le titre d'opéra des musiciens pour les beautés d'un ordre élevé qu'il renferme. Parmi les parodies qui furent faites de cet ouvrage, on peut signaler comme l'une des plus amusantes celle intitulée le Cocher maladroit.
Après Phaétofiy Amadis (15 janvier 4684); après Amadis^ Roland (8 février 4685), celle de ses compositions que Lulli estimait le plus. Il est superflu de parler de succès à propos d'oj éras qui parurent des merveilles inouïes au sortir de la longue barbarie musicale dans laquelle la France était restée plongée.
Le jour où devait avoir lieu à Versailles la première audition d'Armidej des contretemps se produisirent au moment de la représentation. Le roi, s'impatientant de ne point voir lever le rideau, dépêcha à Lulli un officier des gardes pour lui témoigner son mécontentement. Ces mots : il Le roi attend » ne provoquèrent de la part du compositeur qu'une réponse aussi vive que peu respectueuse : t Le roi peut bien attendre, répondit-il, il est le maître ici, et personne n'a le droit de l'empêcher d'attendre tant qu'il voudra. ^ Parole imprudente dans sa brusquerie ingénieuse. Les courtisans crurent perdu celui qui avait osé la proférer, et quand l'opéra fut donné à fAcadémie royale de musique, le 45 fé rier 4686, les spectateurs, qui craignaient de se compromettre en applaudissant, firent à l'ouvrage l'accueil le plus froid. Convaincu du mérite de sa partition, Lulli la fit exécuter pour lui seul. Louis XIV 'apprit et se ravisa, car il ne pouvait croire qu'une œuvre que on musicien avait trouvée bonne ne le fût pas réellement. La dernière production dramatique de Lulli est Acis et alatée^ pastorale en trois actes, dont les paroles sont de Cam-
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pislron, et qui fut représentée en 1687. L'artiste s'était d'abord adressé à La Fontaine pour obtenir un livret, mais il ne put se servir de celui que le bonhomme lui fournit. Trois livrets refusés tour à tour, Daphnéj AslréCy Acîs et Galatée, excitèrent la bile du fabuliste. Il témoigna son humeur dans une satire contre le musicien:
Le Florentin Montre à la fin Ce qu'il sait faire.
Il ressemble à des loups qu*on nourrit, et fait bien; Car un loup doit toujours garder son caractère,
Comme un mouton garde le sien, etc.. .
Chacun voudrait qu'il fût dans le sein d*Abraham; Son architecte et son libraire, Et son voisin et son compère, Et son beau-père, Sa femme et ses enfants et tout le genre humain, Petits et grands dans leurs prières Disent, lie soir et le matin :
Seigneur, par vos bontés pour nous si singulières, Délivrez-nous du Florentin.
Lulli aimait passionnément son art, sa femme et ses enfants. Madame de Sévigné, cette .femme si franche qui ne savait ni ne voulait rien cacher j--^parle avec éloge et sympathie de Baptiste. Elle ne se serait pas fait faute de glisser quelque mot malicieux à son adresse si elle eût pensé le faire avec justesse. Racine et Molière se sont tenus à l'écart de toutes ces rancunes d'hommes de lettres, parce qu'ils ont compris et aimé la musique mieux que les autres poètes de cette pléiade glorieuse.
Le 8 janvier 1687, l'artiste faisait exécuter aux Feuillants de larueSaint-Honoréun TeDeum composé pour la convalescence de Louis XIV. Dans le feu de l'exécution, il se frappa le bout du pied avec sa canne qui lui servait de bâton de mesure. Un abcès de la nature la plus maligne en résulta. Le mal gagna rapidement tout le pied, puis la jambe. L'amputation aurait pu sauver le malade; mais Lulli, répugnant à l'opération
proposée par le chirurgien, préféra se remettre aux mains d'un empirique qui se faisait appeler le marquis de Carrette. Les soins de ce charlatan furent impuissants à combattre la gangrène de jour en jour plus effrayante, et le malheureux compositeur expira à Paris le 22 mars 1687.
Après la mort de son mari, madame Lulli demanda la chapelle de Saint-Jean-Baptiste dans l'église des Petits-Pères pour y établir sa sépulture et celle de sa famille. Elle lui fut accordée, et le contrat fut passé le 5 mars 4688. Nous avons la description du somptueux monument qu'elle fil ériger en 4693 par le sculpteur Gotlon. Le tombeau de Lulli fut enlevé en 4796 et placé dans le musée de la République française. Mais sousla Restauration, en 4847, il fut restitué à l'église et reconstruit deux chapelles plus loin que celle où il avait été primitivement; il subit alors divers changements regrettables. Cependant on a conservé la plaque de marbre sur laquelle a été gravée une cpitaphe due à la plume du poète Santeul.
Les ossements de Lulli étaient restés dans le caveau où ils avaient été déposés, ainsi que ceux de sa femme, Madeleine Lambert, de leurs enfants et de Michel Lambert, le musicien. Mais voilà que, les 47 et 48 mai 4874, des scélérats, non satisfaits d'avoir mis au pillage le sanctuaire vénéré de Notre- Dame des Victoires, violèrent les sépultures, retirèrent des souterrains les ossements, les étalèrent devant le portail de l'église, en formant des pyramides qu'ils couronnèrent de têtes de squDljttes, faisant croire à une populace stupide que c'étaient là les restes des victimes du clergé. Ce que la Terreur avait épargné fut dispersé à jamais par les fédérés de la Commune de Paris.
Rameau, le plus grand musicien français du dix-huitième siècle, domine son époque par la double gloire du théoricien et de l'arliste.
La patrie de Bossuet s*honore d'avoir aussi donné le jour à Jean-Philippe Rameau. L'illustre compositeur naquit à Dijon, le 25 septembre 1683. Son père et sa mère, qui aimaient la musique, lui en donnèrent les premières leçons, et si rapides furent ses progrès, qu'à Tâge de sept ans il n'était point de partition qu'il ne pût lire et exécuter a prima vista sur le clavecin : initiation excellente pour un futur artiste, mais mauvaise préparation pour entrer dans la magistrature, carrière à laquelle ses parents le destinaient. Lorsque Tenfant eut été mis au collège des jésuites, ses goûts natifs, loin de se modifier sous l'influence de VAppendi^ de diis et de YApollù neum opusy le portèrentà négliger les études classiques, tandis qu'il couvrait ses livres et ses cahiers de traits de solfège et de
fragments de sonates.
Las de garder un tel élève dans leur établissement, les bons
Pères prirent le parti de le rendre à sa famille, avant qu'il eût achevé sa quatrième. Reprenant les occupations de son enfance, il étudia le mécanisme du clavecin, de l'orgue et du violon, apprit de son père et de quelques organistes de la ville les éléments du contrepoint; bref, il s'attacha à épuiser au proflt
râmeâu. n
de son éducation musicale les maigres ressources que Dijon pouvait lui offrir.
Le père de Rameau envoya Jean-Philippe en Italie, avec Tespoir que son goût se formerait par l'audition des opéras de ce pays. Mais le jeune homme avait alors dix-huit ans (1704), son oreille était faite à la musique française ; aussi les mélodies de Scarlatli, de Lotti et de Caldara firent peu d'impression sur lui; peut-être eût-il retiré plus de fruit de son voyage s'il Teût poussé plus loin, mais il ne dépassa pas Milan : encore n'y fil-il qu'un séjour de peu de durée. Pour revenir, il s'engagea comme premier violon dans la troupe d'un directeur de théâtre en quête d'un orchestre; il parcourut ainsi les principales villes du Midi, entre autres Marseille, Lyon, Nîmes et Albi; ces tournées commencèrent sa réputation de claveciniste.
Après plusieurs années d'absence. Rameau revit sa ville natale, où on lui offrit la place d'organiste de la Sainte-Chapelle. Son intention n'était pas de vivre obscurément en province, et, persuadé qu'un plus vaste théâtre était réservé à ses talents, il refusa les fonctions qu'on lui proposait pour aller chercher la gloire à Paris, Quand il y arriva, en 1717, il était âgé déjà de trente-quatre ans, et aucune production ne recommandait encore son nom à l'attention publique. Marchand faisait alors les beaux jours de l'église des Grands-Gordeliers ; il y avait foule chaque fois qu'il y touchait de l'orgue. I/arliste dijonnais ne fut pas un des moins assidus â aller l'entendre; il étudia son jeu, se lia avec lui et put croire un moment avoir gagné son appui ; en quoi il se trompait. Le célèbre organiste, après quelques leçons données au musicien provincial, devina en lui un futur rival, et se garda d'encourager ses efforts. Ce fut lui qui, appelé à juger le concours ouvert entre Daquin et Rameau pour la place d'organiste de Saint-Paul, décida en '^aveurdu premier, bien qu'il fût de beaucoup inférieur à )n concurrent. Celui-ci, privé par un acte d'insigne partialité
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des ressources qui auraient pu le soulenirà Paris, dut ajourner la réalisation de ses rêves ambitieux et accepter Torgue de Saint-Étienne à Lille. Au surplus, cette situation ne fut que transitoire, car son frère Claude Rameau, qui était organiste de la cathédrale de Glermont-Ferrand, étant venu à se démettre des fonctions qu'il remplissait, il ne tarda pas à lui succéder dans celte place.
Nul doute que quatre années passées dans le silence, le recueillement et la solitude n'aient eu une heureuse influence sur les élucubrations de notre musicien. Sa pensée appliquée à la recherche des lois de l'harmonie n'était point distraite par ces mille circonstances extérieures qui nous arrachent à nous-mêmes et rendent le travail intellectuel si difticile dans les centres populeux et bruyants. C'est un fait digne^de remarque, qu'un des plus importants ouvrages scientifiques sur la musique ait été conçu et élaboré dans les lieux où était né le géomètre Pascal.
L'œuvre achevée, il fallait la produire, la faire apprécier par les gens du métier, et pour cela aller à Paris. Mais un engagement à long terme liait Rameau au chapitre. Ni i'évèque ni ses chanoines ne tenaient à se séparer d'un organiste habile dont on admirait les motets et dont les pièces de clavecin étaient déjà fort estimées par les amateui's de la ville, c Puisqu'ils ne veulent pas me laisser partir, se dit-il, je les forcerai à me chasser. » De 5 ce moment, l'orgue de la cathédrale ne rendit plus sous ses doigts que des sons barbares qui écorchaient les oreilles au lieu de les charmer. On se montra de facile composition avec Orphée depuis qu'Orphée s'était déguisé en Marsyas. Heureux de recouvrer sa liberté, Rameau ne voulait point cependant que sa considération d'artiste reçût aucune atteinte de la supercherie à laquelle il avait dû recourir; aussi, la dernière fois qu'il se ûl entendre à Clermont, il joua de manière à laisser de vifs regrets chez tous les assistants.
11 arriva à Paris en 1721, et publia Tannée suivante le Traité de Vharmonie réduite à ses principes naturels. C'était une science nouvelle qui faisait son apparition. Il se révéla comme artiste par la publication de quelques cantates et de ses sonates de clavecin, après s'être fait connaître comme théoricien par son savant traité. Les élèves accoururent, et sa réputation grandit par les disciples qu'il forma. Enfin la place d'organiste de l'église Sainte-Groix-de-la-Bretonnerie acheva de le mettre au-dessus du besoin et lui permit de se livrer à ses études favorites, Piron, son compatriote, se distinguait par le débraillé des mœurs et l'amour de la dive bouteille. Si différent que fût le caractère de ces deux hommes, le théâtre les rapprocha. Le poète écrivait des comédies pour la foire Saint-Germain; le musicien y introduisit des chants et des danses.
Au nombre des élèves de Rameau figurait la femme du fermier général La Popelinière. L'artiste se trouva heureux de cette circonstance, car il devint l'ami du mari, qui mit à son service un excellent orchestre. Possesseur d'une immense fortune, La Popelinière aimait les arts et son principal plaisir consistait à faire exécuter de la musique par les meilleurs virtuoses, soit dans son hôtel à Paris, soit dans sa maison de campagne de Passy. Là étaient réunis, grâce aux soins d'un amateur aussi éclairé qu'opulent, les chanteurs et les symphonistes les plus capables de faire valoir une œuvre ; protégé par un tel Mécène, Rameau qui touchait à sa cinquantième année, pouvait maintenant écrire des partitions : si ses opéras n'arrivaient point immédiatement à la scène, du moins seraientils représentés devant une société choisie et avec le concours d'une troupe d'élite.
Rameau reprit confiance et se résolut à écrire un opéra '•ur un livret de l'abbé Pellegrin. Le famélique personnage,
Qui, dévot le matin et le soir idolâtre.
Déjeunait de Tautel et soupait du théâtre.
consentit difficilement à collaborer avec un inconnu, pis que cela, avec un compositeur déjà refusé une première fois. Il exigea que son associé lui souscrivit un billet de cinq cents livres, payable dans le cas d'insuccès. Force fut à Rameau, pour obtenir le poème d'Hippolyte et Ariciey de passer par ces Fourches Caudines. Mais quand on fit l'essai de l'ouvrage chez La Popelinière, Pellegrin n*eut pas plutôt entendu les premières scènes que, saisi d'admiration, il déchira son billet en s'écriant qu'un pareil musicien n'avait pas besoin de caution. L'abbc avait raison, ce qui n'empêcha pas lepublicd'êlred'un avis contraire. Lorsque eut lieu la représentation à l'Académie royale de musique (1" octobre 1733), les esprits routiniers — c'est toujours la majorité — décochèrent aux novateurs une foule de traits mordants et de couplets satiriques; en voici un que Ton a conservé :
Si l& difficile est le beau, C'est un grand homme que Ràmeaa Mais si le beau, par aventure, N*était que la simple nature.
Quel petit homme que Rameau !
Ce n'est pas Rameau qui est un petit hoiu ne, mais bien l'auteur de cette sotte épigramme. Le beau n'est jamais dans les arts la simple nature. Le beau dans l'art est la découverte et la manifestation, par un effort du génie humain ou par un acte de la sensibilité humaine, des beautés qui existent dans la nature à rétat latent^ et encore n'est-ce pas tout. Le jugement précipité rendu sur Hippolyte et Aricie fut revisé à la suite d'une étude plusattentive. On découvrit dans cet opéra de belles parties, des chœurs d'une harmonie originale et saisissante, des airs gracieux, entre autres le rondeau charmant : A V amour rendez les armes. < Il y a dans cette partition, dit Campra, de q uoi faire dix opéras : cet homme nous éclipsera tous. >
La réputation du maître français atteignit le comble avec Castor et Polliix^ tragédie lyrique en cinq actes avec un pro-
logue, représentée le 24 octobre 1737. S'il y eut jamais versification pâle et décolorée, ce fut celle de Gentil Bernard. Le mérite seul de la musique valut à cet opéra un succès éclatant et prolongé : trente-quatre ans après son apparition, Griram écrivait : « C'est aujourd'hui le seul pivot sur lequel repose la gloire de la musique française. Quand cette gloire est aux abois, et cela lui arrive â tout moment, on descend à TOpéra la châsse des frères d'Hélène, comme à Sainte-Geneviève celle de la paysanne de Nanlerre. » Le-réperloîre de l'Académie s'enrichit d'un nouveau chef-d'œuvre, Dardanm, tragédie- opéra en cinq actes, qu'on doit compter parmi les meilleures partitions du compositeur. Entre autres morceaux, on a applaudi l'air d'Iphise : Arrachez de mon cœur le trait qui le déchire.
Quoique Rameau ait abordé la scène fort tard, à l'âge de cinquante ans, il n'en composa pas moins trente-six ouvrages dramatiques. Le dernier qu'il ait fait représenter, les Paladins (12 février 1760), fut écrit par Fauteur à l'âge de soixanle-dixsept ans. Cette énergique vitalité, qui s'était conservée dans un corps d'une apparence frêle et débile, l'artiste la devait à la sobriété de son régime, à la tempérance dont il se fit toujours une loi.
D'un état de comptes présenté par Fauteur de Dardamis au prévôt des marchands, il résulte qu'après avoir en dix-neuf ans fait entrer 978,000 livres dans la caisse de l'Opéra, il n'en avait touché que 23000, soit environ 1157 francs par an. Sans les profits de son enseignement et la vente de ses pièces de clavecin, le grand Rameau n'aurait pu vivre.
Au demeurant. Rameau était un honnête homme, dont le seul défaut consistait en une humeur sombre et taciturne, que sa famille ne parvenait pas toujours à égayer. Il mourut à plus de quatre-vingts ans, le 12 septembre 1764. Les obsèques magnifiques qui lui furent faites à Féglise de Saint-Eustache témoignèrent de l'estime qu'on avait pour son talent et des regrets que causait sa perte.