‹ Les grands musiciensChapitre 9 sur 10 · GUILLAUME · texte numérisé non relu

GUILLAUME

Parler, &*est le frapper au cœur.

ARNOLD

Mon père ?

WALTER

Oui, ton père ! Mechtal, Fhonneur de nos hameaux» Ton père assassiné par la main des bourreaux,

ARNOLD

Qu*entendS'je I crime ! hélas, j*expire Ces jours qu'ils ont osé proscrire, Je ne les ai pas défendus !

Mon père, tu m'as dû maudire.

De remords mon cœur se déchire !

ciel^ je ne te verrai plus !

C'est une des situations les plus fortes et aussi une des plus belles qu'un compositeur ait eues à traiter. Rossini y a montré son génie, et lorsque cette scène était dite par Duprez, Barroilhet et Levasseur, c'est-à-dire par des interprètes d'un talent supérieur, j'ai vu des spectateurs verser des larmes, d'autres se lever à l'orchestre pour acclamer l'œuvre et les artistes, des dames agiter leurs mouchoirs dans les loges, enfin un enthousiasme indescriptible. Je ne sais si je reverrai de pareils succès, mais pour les hommes de ma génération c'était alors l'âge d'or de l'opéra français.

ROSSINI. i95 sji

WALTER

ffS LES GRANDS MUSICIENS.

A toute la soDorité de Torchestre a succédé un profond silence, bientôt discrètement troublé par Tarrivée des suisses conjurés ; ils débouchent dés forêts ou ils abordent sur la rive.

Une fuguette, pleine d'énergie, atteste les dispositions de ces montagnards vigoureux, tandis que des mélodies plaintives expriment le découragement d'autres bandes. Guillaume s'efforce d'échauffer leur courage. Puis on entend ce finale merveilleux :/ttroi»j>ar nos dangers, formé d'un échafaudage de quatre chœurs qui se réunissent dans un formidable unisson sur ce vers : Siparmi nous il est des traîtres j pour s'épa* nouir de nouveau et se disperser sur le cri : Aux armes !

Gessler entre en scène, accompagné par des fanfares chorales, et chante quelques phrases courtes et bien caractérisées. C'est dans la fête qu'il ordonne que Ton entend ces délicieux airs de ballet dont on ne se lasse pas d'admirer les mélodies gracieuses, la variété des rythmes et la finesse de l'instrumenlation. 11 est inutile de rappeler la tyrolienne chantée et dansée : Toi que Voiseau ne suivrait pas. L'air de ballet suivant se distingue par l'emploi ingénieux des deux flûtes, puis vient le pas de soldats mouvementé et rapide. La scène du chapeau est suivie d'un quatuor admirable, où la voix pathétique du père s'unit aux plus touchants accents de Jemmy.

Ce qui a contribué à la prédominance de l'opéra de Guillaume Tell sur tous les opéras modernes, c'est qu'on y trouve exprimés, avec le même bonheur, les sentiments les plus forts de la nature, je veux dire l'amour paternel, l'amour filial, la tendresse conjugale, la sainte amitié, la haine de l'injustice et enfin l'amour de la patrie.

Les stances guerrières avec chœur qu'Arnold adresse à ses compatriotes qu'il vient d'armer, ont le caractère qui convient à cette situation. C'est dans cette scène que Duprez a fait entendre pour la première fois ce fameux ut de poitrine qui depuis a été le point de mire de tous les ténors, et aussi une pierre d'achoppement pour beaucoup d'entre eux.

II me reste à signaler le trio de femmes eti canon à Tunisson, petit joyau presque oublié au milieu d'une rivière de diamants : Je rends à votre amour un fils digne de vous^ et la scène de la tempètCi traitée avec une maestria dans l'orchestration^ qui n'a pas encore été surpassée, quoi qu'en puissent dire les détracteurs du maître qui s'intitulent modestement € les musiciei^ de l'avenir i.

Enfin, pour clot*e cette analyse incomplète de l'opéra des opéras modernes, comme Don Juan est l'opéra des opéras anciens, j'appellerai l'attention des amateurs sur les effets de sonorité du dernier tableau, où les harpes et les triolets des hautbois à l'aigu donnent à l'hymne de délivrance des Suisses les teintes d'une aurore qui se lève radieuse et triomphante.

Cet opéra, écrit par un homme qui n'avait encore que trentesept ans, semblait ouvrir une seconde carrière pour le moins aussi éclatante que l'avait été celle qui venait de se fermer. C'était, paraissait-il, le point de départ d'une nouvelle ère musicale dans la vie du grand artiste. Hélas !c' était la promesse sans l'accomplissement ; Rossini n'avait fait entrevoir à ses admirateurs une longue suite possible de jouissances musicales que pour les condamner à d'éternels regrets. Depuis cette date mémorable du 3 août 1829, il n'a plus rien donné à la scène. Sa gloire acquise lui a suffi, et aussi la fortune que lui avaient procurée indirectement tant de travaux éclatants.

La révolution de 1830 ayant fait perdre au compositeur les sinécures qu'il tenait de la munificence de Charles X, il réclama des liquidateurs de la liste civile la pension de 6000 francs^ stipulée pour le cas où des circonstances imprévues auraient fait cesser ses fonctions. Ces circonstances imprévues, c'étaient les événements de juillet. Après cinq ou six ans de contestations la question fut décidée en faveur du demandeur.

Le silence de Rossini n'a pas peu contribué à établir cette sotte réputation de paresse contre laquelle nous avons déjà protesté et que dément une série de trente-sept opéras. Dans

la retraite où il a yëcu après avoir obtenu les plus grands succès auxquels un compositeur puisse prétendre, Rossini a toujours aimé la musique; il a continué à composer ; seulement il a cultivé son art pour son plaisir et celui de quelques intimes assez heureux pour être admis aui^ soirées musicales du maître. Un Stabat Mater y écrit en 1841, et une Messe solennelle^ exécutée en 1864, et depuis dans divers concerts, plusieurs morceaux de piano, quelques chœurs et morceaux de chant, telles sont à peu près les seules compositions que l'on connaisse de lui depuis Guillaume Tell.

Deux ans après la mort de sa première femme, Elisabeth Coi" bran (7 octobre 1845), Rossini épousa M"* Olympe Descuillers.

Élisabetta Colbran était une femme d'une grande beauté, et douée d'un cœur excellent. Elle avait été la première cantatrice de la troupe de Barbaja. Rossini avait écrit pour elle plusieurs ouvrages sérieux. Ce fut elle qui, touchée de la pauvreté de ce jeune compositeur dont elle avait deviné le génie, lui proposa de rompre ses engagements avilissants et stériles avec les directeurs des théâtres italiens, et d'associer sa destinée à la sienne. Cette artiste, douée d'un grand talent de tragédienne lyrique, semble avoir exercé sur le jeune maestro une sorte de fascination. Elle lui inspira ses grands rôles si caractérisés d'Armide, d'Elisabeth, de Desdémone, deSémiramis, et elle lui laissa en mourant toute sa fortune. La seconde union de Ros-^ sini a offert jusqu'aux derniers moments du maître tous les caractères du bonheur domestique. Rossini a été calomnié par bien des pharisiens qui valaient moins que lui, qui se sont montrés indifférents en présence de la prostitution de l'art, et quelquefois complices des plus audacieuses profanations. C'est ce que Rossini n'a jamais fait. Ouvrez ses partitions les plus bouffonnes, celle du Turc en Italie^ de V Italienne à Alger j lisez les scènes les plus comiques du Barbier de Sévilky vous y trouverez toujours et partout, avec la verve et l'esprit, le respect de soi-même et de la langue de l'art musical. Les idées^

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