HACHETTE ET C". — PARIS. MCMIH
HENRI DE NOUSSANNE
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Iniiitii il* ti*<liKtJu» ft 4t If |^w44«tm4i fiiti^M
Il faut que la France crée un peuple de marins qui voué d'avance à son mélier héroïque, le préfère à loul; qui, dès les premières années, bercé par la Mer, n'aime que celle f^rande nourrice el ne la dislingue pas de la Pairie elle-même.
M|(:hi:i-et.
t^Uii cJJee/efir^
flotn^ miroir des Dieux!
(lIOMBRR.)
T a mer est la maîtresse qui enseigne le mieux la réflexion, le -^^ sang-froid, Vhéroïstne.
Le marin, son élève, se hausse par elle à une hauteur morale que le reste des hommes atteint rarement. Sa vie est un perpétuel défi à tous les périls dont le menacent les forces de la nature, et lui seul, pourtant, avec tranquillité, s'abandonne à la traîtrise du flot.
Sur le bâtiment qui l'emporte, humhle barque de pèche ou fier transatlantique, il n'est bientôt plus qu'un point dans l'espace. Atome pensant, perdu sur un atome flottant entre l'immensité du ciel et l'immensité des eaux, il est à la merci d'une toile que le vent arrache, dune chaudière qui éclate, d'un gouvernail qui se rompt, et rien ne l'effraye ni ne l'arrête. Il est parti : A Dieu vatf
Il avance, les yewv fuvés sur l'extrême horizon, vers l'au delà de la mer, ou sur le ciel, vers l'an delà de la terre. Il a, pour se guider dans sa course à l'inconnu, l'observation des astres et une étoile ou l'aiguille d'un cadran, qui, par l'effet d'un prodige inexpliqué, lui désignent sans cesse le \ord. ine loi mystérieuse dirige sur la mer le marin que si souvent menacent de mystérieux hasards. Le mystère l'entoure, le domine et lui plait. Il s'y absorbe et, dans
II AU LECTEUli
l'abinie ctcr/iellenient ouvert sous sa marc/te, il veut voir, il ne voit que le reflet du ciel.
Sa foi et son courage lui valent de remplir un rôle d'une importance unique dans la destinée des nations y et de vivre avec une âme agrandie par des spectacles dont il sent rincomparahle beauté.
Sur son bâtiment
Enveloppé (le vonls, de vajifues cl d'éloiles,
// va prendre aux fies ècpiatoriales, aux continents étranf(ers, les épiées, les aromates, les métaux de prix, les soieries rares ; il déploie sous des deux nouveaux le pavillon de sa nation ; il porte aux pays lointains la langue et la pensée de sa race.
Et, pour lui, la route est libre et Vliorizon Vinvite. Il fait bon vivre. La terre natale est loin... Qu'importe!... Quelle quiétude .sur l'eau maternelle !
Mais condfien peu durent les li cures de paix! Ce calme n'est que d'un jour. Le vent se lève, mue les flots berceurs en vaf(ues dédiai nées et cingle son vi.sage du .souffle terrifiant du lar^rc,
La* marin, l'être minuscule, affrippé à quelques plandies ballottées par la mer dé/non tée, est inaccessible à l'épouvante. Il lutte et résiste. En vain le ciel et l'eau .se rejoiffnent pour l'anéantir : il tient bon et, le plus .souvent, triomphe. La tempête est à bout. Le marin reprend sa route avec .sérénité.
Vainqueur des éléments, il demeure modeste. L'orgueil des faciles victoires sur terre n'est pas en lui. Il .sait que le co/nbat de .sa vie est sans fin j — con.stant et enivrant vertige qin le met si haut, audessus de lOrdlnalrc humanité, face à face avec l infini, l Inconnu et la mort!...
Un jour vient oit II .succombe.
Rarenunit II .s'engouffre .seul. Des familles, parfois une foute, une armée, .sombrent e/ise/nble. iiie nation est en deulL et l histoire Inscrit un sinistre de ])lus dans ses ainudes tragiques.
AU LECTEUR m
Ce sont 1rs feuillets princîpau.v de ees annales que nous avons réunis dans les pa^es qui suivent.
Deux drames maritimes d'une ampleur formidable dominent riiistoire des naufrages dans tous les temps et en sont la plus émouvante synthèse :
Avant notre ère, la perte d'une partie de rinno/nhrahle (lotto de Xorxos, anéantie près delà (irèce queles Perses pensaient conquérir; au XVr siècle, la destruction de rinviii(*il)l(* Arniîula, la ffif^antesque armée navale lancée par VEspa^j^ne contre V Angleterre. D'une part, l'Orient contre l'Occident, la Barbarie contre la Civilisation ; de l'autre, le Catholicisme contre le Protestantisme, l'Orthodoxie contre l'Hérésie.
A deux mille ans de distance, les deux entreprises les plus vastes tentées par les hommes sur les flots ont le même sort et sont le jouet de la tempête, comme si la nature, dans l'instant même que nous croyons, par un effort démesuré, manifester notre toutepuissance, se plaisait à briser l'orgueil de nos dessei/fs.
De nos Jours, point de désastres semblables à ceux-ci.
De combien leur est inférieur même Aboukir, et que sont ces naufrages déjà vieux dont pourtant nous gardons le souvenir effrayé : la perte de la Méduse, la perte de la Sémillante, comparés à ceux qui firent frémir les siècles passés ?
Mais, pour être d'un effet d'en.se/nble /noi/is grandiose et moins terrible, les naufrages, aujourd'hui, font cepeiulant plus de victimes qu'autrefois.
Depuis un demi-siècle, l'e.s.sor prodigieux des tran.sactions commerciales et le génie de l'ho/nme ont ouvert des routes /louvelles à travers les mers, et, malgré les précautions que Vexpériencc inspire, les perfectionnements (pie le progrès apporte, les naufrages se sont multipliés avec une émouvante diversité de circonstances que les navigateurs de l'antiquité n'ont point connue.
Xous présentons, dans les pages qui suivent , plus de quarante scènes
AU LECTEUH
(le naufrages, embrassant des réeits de toutes les époifues, dressant les fastes de eette tragédie éternelle, qui, depuis les eommeneenients du monde, ehaque jour se renouvelle sur les tners du glohe.
Un tel sujet méritait un livre d émotion or/ l'on sente vivre et eonihattre l'ànie humaine, eonquérante des mers au prix de res héro'i'smes qui sont la plus haute et la plus forte leeon d énergie (pie r homme puisse donner à lliomme!
Trois jours et trois nuits sans tréve^ sans augmentation ni diminution^ ce fut la même fureur et rien ne changea^ dans Vhorrible.
(MiCHELBT.)
MiciiELET, rincomparable écrivain de la Mer, passait plusieurs mois, chaque année, au déclin de sa vie, sur les rivages méditerranéens. Il se plaisait, ainsi qu'en témoignent sa correspondance et les souvenirs de ses fidèles, à évoquer au bord de la « mer bleue » les luttes immortelles dont elle a été le théâtre dans la suite des âges.
A Hyères, il avait coutume de monter, à la fin du jour, jusqu'au pied du château fort en ruines qui domine Tancienne ville des comtes de Provence, et là, le plus souvent seul, il regardait, songeur, au loin, les Iles d'or et les flots empourprés par le soleil couchant.
Et, sans doute, le temps et l'espace n'existaient plus pour lui ; sa pensée, se délivrant, dans le rêve, des obstacles terrestres, franchissait d'un élan la Corse voisine, dépassait, d'un coup d'aile, la mer Tyrrhénienne, évitait à Messine les goufl'res et les écueils, et parvenait à la mer d'Ionie.
Il touchait enfin aux rives de la Grèce, il apercevait Athènes, il errait sur la mer Egée, parmi les îles chères aux divinités antiques, Chio, Samos et les autres, jadis le domaine des prétresses, vouées au culte de la beauté.
Nulle part mieux que près de la mer de Provence, son génie ne pouvait se sentir à l'aise. Latin passionné d'éloquence et de couleur, conteur inspiré des fastes de l'histoire, ne devait-il pas, sur ces rivages, saluer d'un souvenir ému les ancêtres venus de Phocée, pour apporter à la Gaule barbare le premier rayon de l'art et de la civilisation?
Nous savons que lorsqu'il se trouvait dans ces heures de rêve, non plus ^eul, mais accompagné de ses intimes, il évoquait volontiers les fastes du passé hellénique. C'est ainsi que plus d'une fois, au bord de la Méditer-
ranée, il conta, comme il savait conter, la tragédie sans seconde qui, au temps des guerres médiques, se déroula sur la terre grecque et sur les eaux de la mer Egée.
Voici quelle fut Timmortelle aventure, que Michelet citait comme la plus prodigieuse de Thistoire des guerres : la perte, rapportée en détail par Hérodote, inventif et crédule, et chantée par Eschyle dans les Perses^ de la formidable flotte de Xerxès.
On peut regrelter qu'il n'en ait point lui-môme écrit le récil.
Deux mille quatre cents ans avant ce siècle, hanté par le souvenir de Darius qui lui avait légué son implacable haine contre les Grecs, Xerxès, « le plus grand des rois par la puissance et par l'orgueil », dit Hérodote qu'aucune exagération n'effraye, réunit des forces supérieures h celles connues jusqu'alors, supérieures même à celles de Darius contre les Scythes, des Atrides contre Ilion, et, tandis que sa flotte composée de vaisseaux à rames^ et à voiles, trirèmes et quinquérèmes, barques de transport pour les chevaux et pour les hommes, longs navires pour les ponts, se réunissait à Éléonte, dans la presqu'île de Chersonèse, il s'arrêta à Sardes, en Lydie, « avec une armée d'un million sept cent mille hommes, sans compter les femmes et les enfants ».
Mais les dieux étaient contre lui et, d'abord, les présages furent néfastes. La veille du jour où l'armée devait se remettre en marche, le soleil disparut, subitement, dans un ciel aussi pur que le « regard des vierges ». Sa lumière diminua d'une façon progressive jusqu'à ce que la nuit fût complète. Les soldats, le roi et ses conseillers se sentirent envahis de terreur.... Les chevaux, rompant leurs entraves, couraient de tous côtés, éperdus.
Le soleil, père des divinités, se retirant des cieux, semblait condamner le Grand Roi.
Les Mages, consultés, déclarèrent que la disparition du soleil n'était d'aucune importance, « car spuls les mouvements de la lune avaient de rinllucnce sur la destinée des Perses ».
Xerxès les remercia de leur oracle et, comme pour le confirmer, le soleil reparut juste h ce moment à l'endroit même où il avait disparu.
Quelques jours plus tard, le Roi des Rois arrivait dans les plaines d'ilion
La fatigue commençait à se faire sentir dans Tarmce. Les troupes se déclaraient sans courage, quand, un matin, Tavant-garde aperçut à l'horizon, par un clair soleil de printemps, les lignes bleues de la mer. Un cri immense s'éleva de toute cette multitude, « et le Roi s'enorgueillit de cette clameur ».
Arrivés à Abydos, les Perses découvraient un horizon magnifique : d'abord, le détroit de l'IIellespont, aux eaux agitées, large de sept stades; au delà, l'Europe tant désirée; la Ghersonèse de Thracc et ses montagnes bleuâtres; à droite, la vue s'étendait au Nord-Est jusqu'à Lampsaque, célèbre par ses vins, et à gauche, au Sud, jusqu'à la mer Egée et la pointe de Sigée.
On construisit un pont de bateaux qui reliait Abydos à Sestos, pour permettre à l'armée de terre de traverser le détroit. Une double rangée de grandes barques allongées formait le passage qui avait sept stades de longueur. Mais une tempête, occasionnée par les vents de l'Euxin, s'éleva pendant la nuit et rompit les cordages qui liaient ensemble les vaisseaux.
A cette nouvelle, la colère de Xerxès éclate, au grand effroi de ses familiers. L'onde perfide sera punie par le Roi des Rois !
« ^)ue la mer reçoive trois cents coups de verges de la main terrible des bourreaux de Lybie; qu'ils l'enchaînent d'entraves jetées dans les flots; qu'ils marquent les vagues écumantes du fer rouge des criminels.... »
Un héraut descend jusqu'au bord de la grève et clame, superbe, les imprécations suivantes, rapportées par Hérodote :
a Ondes arrières, ondes tratlresses! mon Maître immortel et sacréy Xerxès, fils de Darius, lioi des Rois, vous punit pour lui avoir nui^ sans quil vous ait fait aucune offense. Flots révoltés! le plus puissant des souverains et le plus grand des hommes vous franchira, en dépit de vos efforts. Et, à juste raison, nul sacrifice ne vous sera offert, eaux trompeuses et souillées. »
Le héraut ayant ainsi parlé, le grand Roi manda devant lui ceux qui avaient présidé à la construction du pont, leur fit trancher la lélc et leurs corps furent jetés dans les flots.
Le pont recommencé, l'ouvrage se fit, celte fois, avec plus de soin. On mit <lu côté de l'Euxin trois cents vaisseaux à cinquante rames cl trois cent quatorze trirèmes de l'autre côté, obliquement par rapport à l'Euxin, et droit par rapport aux rives de l'Hellespont, pour que son courant aidât à la tension des câbles.
Les soldais des diverses nalions qui composaient les troupes de Xerxès mirent trois jours à passer sur le pont de baleaux, de telle sorte que lorsque Tavant-garde avait déjà établi son camp en Europe, le centre de Tannée n'avait pas quitté TAsie.
Derrière le gros de Tinvasion, s'avançaient les troupes d'élite qui n'étaient composées que de Perses. C'étaient les dix mille Immortels, vêtus d'ornements et de tiares d'or. Précédés de mille cavaliers perses, porteurs de lances, venaient dix chevaux niséens qui étaient des animaux sacrés ; puis le char de Jupiter, inaccessible à tout mortel, traîné par huit chevaux blancs et conduit par les écuycrs à pied ; enfin le Roi des Rois, Xerxès, sur un char attelé de chevaux niséens, entouré de ses écuyers, de sa famille et .des officiers de sa cour. Derrière lui, encore, mille cavaliers d'élite, porteurs de lances, puis dix mille autres ; enfin, quelques troupes semblables à celles de l'avant-garde, les chameaux et les bagages, et toute une tourbe, sans nombre et sans nom.
Dès que l'armée entière eut passé rilellespont, Xerxès donna congé à la flotte, qui mit à la voile pour le golfe de Thernia, et lui-même, îïvec les troupes de terre, prit sa marche vers la Macédoine et la Thessalie. Tout en passant dans ces provinces, il recrutait de nouvelles troupes.
Lorsqu'il arriva à Therma, où il reprit contact avec l'aimée navale, il avait sous ses ordres une multitude que l'on peut évaluer à « cinq millions d'hommes », au dire d'Hérodote.
Il prescrivit un double mouvement vers la Grèce. L'armée de terre dut longer les côtes du golfe Thermaïque, sans perdre de vue la flotte qui cinglait vers le Sud, dans la direction de Magnésie.
Ce fut là que, sur un signal de Xerxès qui voulait pasi^er une revue navale, l'armée de mer s'arrêta entre le promontoir de Sepias et la ville de (^asthanée.
Cette flotte magnifique se composait de douze cenis trirèmes, appartenant, en majorité, aux Phéniciens, les meilleurs navigateurs connus alors, et aux Syriens ; plus encore, des navires à trente rîunc^s, à cinquante rames et des chaloupes, des l)arqiies à chevaux, en tout trois mille enihareîitions. Les généraux de la Hotte étaient Arial)i<::ne, (ils de Darius, (|ui eoniniandait les escadres de l'ionie et de la (^arie ; Achenièiie, frère de Xerxès, celle de l'Egypte; enfin Nigohaze, et surtout Artémise, reine d'IIalicarnasse, qui « commandait elle-même cinq de ses vaiss(»aux ». Tous ces hAtimc^nts divers portaient environ « r)17G10 matelots, rameurs et serviteurs; sur chaque vaisseau, outre l'équipage, il y avait trente Perses ».
Par un splendide soleil, le Roi se prépara à passer la revue navale. Il
monta sur une trirème appartenant aux Sidoniens, les meilleurs marins d'entre les Phéniciens. On y avait élevé une tente ornée d'étoffes d'or. Comme la baie n'était pas étendue, la flotte s'échelonna par lignes de huit vaisseaux et le Roi passa lentement entre chaque ligne. Il s'arrêtait de temps en temps et posait des questions aux officiers et aux matelots. Il faisait consigner les réponses par des scribes attachés à sa personne et promettait d'en tenir compte.
Le soir de ce jour inoubliable, l'armée entière s'endormit, émerveillée du spectacle de la revue, el confiante dans l'avenir.
La nuit fut d'un calme absolu. La lune éclairait les hautes cimes du Pélion qui fuyaient vers le Nord jusqu'à celles du mont Ossa, et de lOlympe tant vanté. Pas un souffle dans Tair. A bord des vaisseaux tout reposait, sauf la vigie qui maintenait allumés les feux de veille.
Peu à peu, le jour vint, mais avec une lenteur inaccoutumée et comme s'il avait peine à percer les nuages qui s'étaient accumulés vers le Nord-Est.
De ce côté du ciel, le vent hellespontin, redouté entre tous, amenait, rapides, d'épaisses et noires nuées. La mer devint houleuse ; des crêtes blanches émergeaient au-dessus des vagues, et l'eau, la veille si pure, paraissait boueuse.
Les marins, soucieux, se préparaient à recevoir la tempête, en supposant, d'ailleurs, qu'elle ne serait que passagère.
L'aube n'avait pas fait place au jour, lorsqu'une brusque rafale bouleversa la mer et souleva les vagues violemment. Quelques vaisseaux furent lancés les uns contre les autres. Deux sombrèrent avec leurs équipages, dont très peu d'hommes furent sauvés à grand'peine.
Une deuxième rafale survint, puis une troisième, puis d'autres, plus furieuses, qui transformaient les ondes « en une suite ininterrompue de montagnes et d'abîmes, également redoutables ».
Xerxès était accouru au rivage. Il se demandait s'il allait assister à la ruine de sa flotte et si les destins contraires allaient l'accabler, quand il touchait au but. Il invoquait les Divinités, interpellait les vents et les flots; el ses familiers, sous son regard furieux, se prosternaient, pleins d'épouvante.
(Cependant, les Grecs qui étaient en vigie, à Chalcis de l'Kubée, bénissaient la tempête ; ils imploraient Neptune et Borée, le dieu de la mer el le dieu des vents, et leur promettaient de somptueux sacrifices, si la flotte des Perses était détruite.
La tempête redoublait de rage ; el, vers le soir, l'ordre fut donné de hAler h terre le plus de navires que l'on pourrait. Les trirèmes, bûtiments à peu de
saillie, se prêtaient à cette opération, mais encore fallait-il qu'elles pussent venir s échouer jusqu'au rivage. Il arriva qu'un si grand nombre tentèrent ce mouvement en même temps qu'il y eut des collisions effroyables, au moment même où elles approchaient de terre. Et comme les flancs de ces trirèmes étaient garnis de trois rangées de rames superposées, il advint, dans la confusion du désastre et au milieu de l'obscurité revenue, que des lignes -entières de rames se brisèrent contre Tétrave du vaisseau qu'elles heurtaient ou même contre des rames plus i)uissantes.
Dépourvus de leur principal moyen d'action, les navires allaient alors à la dérive; il était impossible d'employer la voile, et le gouvernail à l'arrière ne suffisait plus à maintenir la direction. Les trirèmes désemparées flottaient en tournoyant et ne tardaient pas à se briser contre les rochers de la côte.
La nuit fut horrible. Les cris éperdus des marins impuissants dominaient les rafales; les feux des navires oscillaient en détresse au gré des vagues qui les cachaient par instants pour les laisser reparaître ensuite, mais parfois aussi plus rien ne reparaissait.
Déjà, des cadavres de naufragés affluaient à la côte. L'armée de terre <lemeurait impuissante, assistant du rivage à ce drame effroyable. Les troupes se mêlaient, confondues et muettes. Une seule voix, dans l'ombre, répondait à la tempête : c'était celle du Roi des Rois qui clamait sa douleur furieuse devant les flots qui, pour la seconde fois, se jouaient de sa puissance.
Lorsque le jour parut, la mer n'était pas encore apaisée et plus de cent vaisseaux étaient anéantis avec leurs équipages.
Les coques défoncées couvraient la grève d'épaves lamentables; une trirème brisée était restée incrustée en quelque sorte sur un rocher de plus de 40 pieds au-dessus de la mer. Elle était remplie de cadavres, les membres rompus, la poitrine défoncée. Un mousse, accroché sur le chAteau d'arrière, faisait des signaux désespérés.
Quant aux corj)s des naufragés, ils arrivaient maintenant par milliers au rivage, formant des monceaux hideux que les oiseaux de i)roie allaquaicnl. On prit le parli de les l)iiiIo]- sur place pour les préserver des outrages, el, pendant la nuit suivante, la lueur de ces bûchers sinistres éclaira, à perle de vue, les cotes et les navires qui luttaient encore contre les éléments, inlassables dans leur fureur.
Au large, quelques trirèmes phéniciennes, les mieux bâties et les mieux dirigées, résistaient toujours. Plusieurs, bien gréées et bien commandées, purent fuir devant la tempête ; elles allèrent s'abriter çà et là dans les ports
des îles avoisinantes et dans ceux de la Grèce. D'autres navires se perdirent sur les grottes de Pélion, d'autres au cap Sépios, d'autres s'échouèrent vers^ Mélibée, vers Magnésie ou vers Calhanée. Enfin, le troisième jour, la tempête ne désarmant point, les Mages offrirent des sacrifices magnifiques^ aux vents, h Thétis, déesse de la mer, et aux Néréides et, le quatrième jour, la tempête cessa.
Quatre cents vaisseaux, la plupart des trirèmes, avaient disparu avec leurséquipages; on compta environ « quatre vingt-mille victimes ».
L'armée de terre passa des journées entières à leur rendre les derniers devoirs ; les Mages firent de longues et solennelles incantations en leur honneur, car les Perses avaient appris des Egyptiens à honorer les morts.
Informés de ce désastre, les Grecs louèrent les Dieux avec exaltation et, de ce jour, ils appelèrent Neptune « le sauveur de rilellade ».
Cependant, Xerxès restait pour eux un ennemi formidable. Sa flotte comptait encore à peu près 800 voiles, quand, aveuglé par le destin, il reprit sa route vers Athènes.
Mais il était écrit que les Barbares ne vaincraient point. La défaite attendait les Perses et leurs alliés à Salamine, et Xerxès, Roi des Rois, parti pour conquérir l'Europe et emplir à jamais l'Histoire de son impérissable renommée, devait trouver à peine une barque pour regagner l'Asie^ vaincu et fugitif.
« Moatse^ combien sont-Us de navires sar la mer^ et combien vois-ta de grands pavillons ? — Maître^ ils sont aalanl que les moales sur le rocher, et il y a chez eux plus de pavillons de soie que de bonnets de matelots sur notre flotte,
« Mousse^ que vois-tu maintenant sur Vocéan ? — Maître^ je vois les débris des navires espagnols qui fument^ comme des mottes de terre quon brûle dans les champs ; je vois les flots qui roulent des pavil^ Ions de soie^ des canons et des matelots^ au teint de cuir. — Et plus loin^ plus loin ? — Plus /oi/i, maître^ je vois le drapeau de la glorieuse Angleterre qui se promène seul sur la mer, comme le soleil dans les deux. »
(Ballades mahitimbs de L'AifOLBTeRRE.)
SI, reculant d'un peu plus de trois siècles, on se reporte au temps des guerres religieuses, on voit deux figures se dresser au premier plan de rhistoire : Philippe II d'Espagne, Elisabeth d'Angleterre, le fils de Charles- Quint et la fille d'Henry VIII.
Leur haine réciproque, encore plus que l'éclat de leurs trônes et de leurs noms, les grandit. Entre eux, la lutte est sans merci ; sur terre, c'est le bûcher et l'échafaud; sur mer, le brûlot et la canonnade.
Pas de duel plus atroce que celui de l'Eglise anglicane et de l'Église catholique, et dans celte lutte, les menaces, les violences, les massacres, que la fureur religieuse semble inspirer, ont en réalité, le j)lus souvent, pour cause les intérêts matériels compromis, (l'est déjVi la guerre économique entre Latins et Anglo-Saxons. L'Angleterre protestante, afïamée de conquêtes et d'argent, frappe rEsj)agne catholique maîtresse des trésors du Nouveau-Monde.
L'amiral anglais Drake, hardi et prompt, n'a-t-il pas osé canonner Lisbonne, et couler i\ Cadix les transports de 8a Majesté très chrétienne"; Philippe 11 ne rêve que représailles. Sa fureur seml)le à son paroxysme, quand survient un événement qui ne peut (|u'ajouter à sa haine et précipiter
ESPAGXE CONTRE ANGLETERRE - « VINVINCIRLE ARMADA » « 9
sa vengeance. Elisabeth fait tomber la lôlc de Marie Sluart, qui, déshéritanl son fils, a transmis par testament au roi d'Espagne, veuf de Marie Tudor, ses droits sur la couronne d'Angleterre.
Ce souverain, le plus puissant prince qui soit, répondra au meurtre politique de l'infortunée reine d'Ecosse en soulevant le monde latin. Pour se venger « d'Elisabeth et de l'Enfer », il portera la défaite et la ruine sur le sol anglais. Et voilà Y Invincible Armada, jusqu'alors en projet, définitivement décidée et organisée. L'Espagne, aidée du Portugal, son esclave, et soutenue par la France et l'Italie, ses alliées, couvrira la merde vaisseaux de guerre, et, cette fois, l'Anglais sera forcé jusque dans son repaire.
La victoire pouvait sembler certaine aux catholiques. L'hérétique anglosaxon était affaibli. Il n'avait guère à compter que sur une centaine de bAtiments légers. Son i)lus redoutable navire était armé seulement de 40 canons ; il est vrai que les Hollandais préj)araient un secours de 90 vaisseaux, mais faibles aussi pour la plupart.
(Juc pourraient d'efficace ces coquilles de noix contre plus de 100 bâtiments de haut bord, chargés de voiles, de rames, de canons et de défenseurs?
Qui eût prédit que V Invincible Armada périrait impuissante, traquée par Drake et ses lieutenants? Les vents et les Ilots allaient l'assaillir et aider au triomphe de « l'impie ».
Quand on lit aujourd'hui dans l'histoire les tragiques détails de l'odyssée lamentable de cette flotte magnifique, les tableaux qu'ils évoquent sont d'un si poignant relief, qu'on en voudrait pouvoir embrasser d'un coup d'œil jusqu'aux moindres péripéties. La carte en main, on cherche sur la mer un point imaginaire, d'où l'immense champ de bataille se découvre aux regards.
Le théâtre de la perte de V Invincible Armada s'étend des îles Sorlingues, à l'ouest du pays de Cornouailles, jusqu'à l'embouchure de l'Escaut, et, par delà l'Angleterre, atteint et dépasse l'Irlande. Le point d'observation le meilleur, théoriquement, est Jersey.
Jersey ! tout de suite ce nom fait naître le souvenir d'un poète illustre qui, à l'exemple de Michelet rôvanl de la Grèce et de l'Asie anciennes au bord de la Méditerranée, eut souvent — de l'aveu même de ses familiers — devant la Manche, alors qu'il était exilé dans la plus grande des îles françaises, restées anglo-normandes, la vision du désastre de YArmada^ qu'il se plaisait d'ailleurs à rappeler.
Victor Hugo avait été nourri, dès son enfance, des choses d'Espagne.
Homme, il écrivit Marie Tudor, et vieillard, il devait donner Torquemada : ces deux noms résument Philippe II.
Témoin attentif et ému des tempêtes poussant à Tassant les flots en fureur contre les falaises de Jersey, que de fois il a dû songer à VInvincible Armada et revivre par Tidée Tépouvantable drame de sa perte.
Et Ton se prend à regretter que cet immortel génie ne nous en ait point laissé le récit; c'est à peine si, dans la Légende des Siècles, la « Rose de rinfante » évoque Tombre de Philippe II et le souvenir du désastre.
Qui, mieux que Victor Hugo, eût dit d'abord TEscurial farouche, Tétrange et sombre palais construit par Tennemi d'Elisabeth et rappelant d ns sa forme le « gril de saint Laurent » en mémoire de ce martyr, protecteur céleste des Espagnols à la bataille de Saint-Quentin ?
Il faut entrer avec Victor Hugo :
« Dans le vaste palais calholiquc romain
Dont chaque ogive semble au soleil une mitre. Quelqu'un de formidable est derrière la vitre ; On voit d'en bas une ombre, au fond d'une vapeur. De fenêtre en fenêtre, errer, et Ton a peur
Philippe H était une chose terrible
Il tenait l'Amérique et l'Inde, il s'appuyait Sur l'Afrique, il régnait sur l'Europe, inquiet Seulement, du côté de la sombre Angleterre ; Sa bouche était silence et son âme mystère...
Chose inouïe ! Il vient de grincer un sourire. Un sourire insondable, impénétrable, amer; C'est que la vision de son armée en mer Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée ; C'est qu'il la voit voguer, par son dessein poussée.
Voici chaque galère avec son gastadour ; Voilà ceux de l'Escaut, voilà ceux de l'Adour, Les cent mestres de camp et les deux connétables ; L'Allemagne a donné ses ourqucs redoutables, Naples ses brigantins, Cadix ses galions, Lisbonne ses marins, car il faut des lions
Les voiles font un vaslc et sourd hallement d'ailes
Et le lugubre roi sourit de voir ^^roupées,
Sur (jualro cents vaisseaux, qualre-vin^t mille épéos. »
Mais le poète ne suit pas V Armada au large. Victor Hugo revient à l'Infante et à sa rose :
« Sur le bord du bassin, en silence,
L'Infante lient toujours sa rose gravemenl,
Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment.
Soudain^ le vent
Effeuille brusquement la fleur dans le bassin
Toute la pauvre rose est éparse sur Tonde,
Ses cent feuilles que noie et roule l'eau profonde,
Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés
En mille petits flots par la brise irrités;
On croit voir dans un goufl're une floUe qui sombre.
— Madame, dit la duègne avec sa face d'ombre,
A la petite fille étonnée et rêvant,
Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent. »
C'est tout. Victor Hugo ne va pas plus loin. Le poète érudit et passionné, hante par d'autres rêves, délaisse YArmada, Il esquisse seulement, errant dans Tombre du cloître royal, le front plissé, la lèvre blême, le soupçonneux et taciturne souverain des Espagnes ; il n'a pas peuplé sa solitude de ces fantômes impressionnants et connus de lui : le. duc d'Albe, Ruy Gomez de Silva, don Juan d'Autriche! Et cependant, que d'ombres illustres et de souvenirs émouvants à évoquer dans l'âpre décor où Phrlii)pe II, les poings serrés, médite la perte d'Elisabeth et de l'Angleterre.
A distance, les courtisans observent, muets, et, au delà des murailles royales, l'Espagne attend, la Chrétienté écoute, le monde épie!
Pauvre terre ibérique, elle est déjà épuisée. Si elle a Cervantes et Lope de Vega, elle n'en est pas moins, au dire des Anglais, « une fontaine d'orgueil dans une vallée de misère ». Et, forte dans son île, Elisabeth injurie, bafoue, méprise Philippe II et les Espagnes. Ses femmes et ses courtisans font chorus avec elle. Aussi bien, toute l'Angleterre est aux genoux de cette reine instruite, violente et avare, mais qui est si énergiquement la fille du sol et du sang anglais.
Viennent le « démon du Midi », ses flottes et ses soldats, l'Angleterre sera prête : Elisabeth, courant d'un bout à l'autre du pays, aura excité son patriotisme et exalté sa foi.
Cependant, au fond de l'Escurial, Philippe II a fait un sign'e!... A pas graves, un homme s'est approché du roi. Il porte au cou la Toison d'Or; il est grand d'Espagne et reste couvert; Philippe II lui parle. L'autre s'incline; il approuve, courtisan accompli.
Il a respectueusement porté à ses lèvres la main que le roi lui tendait, et, après les révérences d'usage, il a disparu !
Voilà parti pour la côte portugaise le chef de V Invincible Armada, le duc de Médina-Sidonia, « homme exact, dressé aux rigueurs de l'étiquette », capitaine général de la mer Océaac.
L'armée navale, confiée aux soins de ce marin de cour, se réunit au printemps de l'année 1588, à Lisbonne. Elle comprenait 129 navires de guerre, divisés en 10 escadres : notamment celle de Portugal, commandée par
Iî2 LES GBANDS NAUFRAGES
ramiralduc lui-mc^nie, cl composée de 10 galions, 2 corvettes ou zabras, 1 300 marins, 3300 soldats, et 300 canons ; celles de Castille, d'Andalousie, de Biscaye, commandée, cette dernière, par don Miguel de Oquendo ; celle d'Italie, commandée par don Martin de Bertendona; celle encore de don Antonio Hurtado de Mendoza, composée de 22 pataclies, corvettes et caravelles * .
. Don Diego de Bobadilla commandait les troupes de débarquement, qui comprenaient les régiments de Sicile, de Naples, des Indes, etc. ; plus, des compagnies franches de la Castillc-Vieille. Alexandre Farnèse, gouverneur des Pays-Bas, avait déclaré qu'il considérait ces troupes comme le < nerf principal » de l'expédition. Il devait, en outre, faire partir de Flandre une flottille de pleytas ou bélandres, vaisseaux plats, commandée par le marquis de Reuty ; celte flottille rejoindrait la grande armée navale en temps opportun, quand elle serait proche des eûtes anglaises.
Le 30 mai 1588, après deux ans de i)réparalifs, deux ans pendant lesquels, pour le malheur de TEspagne, le chef primitivement choisi, le marquis de Santa-Cruz, véritable marin, était mort, V Invincible Armada quitta Lisbonne au matin; mais, surprise par une première tempête au sortir du port, — fâcheux présage, — elle fut contrainte de chercher refuge au Ferrol. Là, Médina-Sidonia s'attarda encore en modifications et remaniements divers, puis en hésitations et en discussions puériles. De vingt conseils de guerre, il ne sortit rien de bon, par suite de l'incapacité du capitaine-général de la mer Océane. Le marquis de Santa-Cruz avait projeté de s'assurer quelque port de refuge vers les Pays-Bas en cas <le tempête ou d'insuccès dans la Manche ou la Mer du Nord, et le duc de Parme conseillait de s'emparer de Flessingue, à l'embouchure de l'Kscaut. L'amiral-courtisan ne voulut point, par orgueil, approuver ces sages mesures, et, le 22 juillet, il quitta définitivement l'Espagne, cinglant droit vers les côtes anglaises, dédaigneux de toute lactique de préparation*.
Après six jours de traversée, Y Invincible Armada arrivait en vue des îles Sorlingues, tout au sud do la Cirande-Bretagno, j)ar -17) brasses de profon-
\, Tous cos navires, pour phis de la moitié, étaient eonipaïahles à nos ^n-andes fréj^ates à voile d\'»vanl la Révolution et leurs eoques se renforeaient de cuirasses en bois au-dessus de la li^ne de lloltaison. Ils emportaient au total de 2 0i0 pièces de canon, ajjprovisionnées de i24 OOO f:c<i''îî^"^^^-S-
2. D'après l'amiral Jurien de la Gravière, le plus j^rand bâtiment de Vlnvincihle Armada, était de 1 500 tonneaux. C'était le seul de cette Hotte ayant un tonnap^e aussi important j)our l'époque. Aujourd'hui nos j^rands bâtiments de {guerre ont de COOO à 12 000 tonnes. A la fin du XVI* siècle les plus foites dimensions des naves et «»alions étaient ordinairement de 90 pieds de longs, iiO pieds d(î lar^^e et 1!) pieds de creux, de la (juille à la seconde « couverte ». De telles mesures donnaient des bâtiments d'environ 800 à 1 000 tonneaux.
deur, avec un vent frais du sud-ouest. Médina-Sidonia avait l'intention de débarquer à Margate; mais, sans aucun pilote habile, il en ignorait complètement la route.
Au large de Plymouth, Tamiral espagnol compte ses vaisseaux et s'aperçoit, non sans terreur, qu'il lui en manque 43, apparemment égarés. Il envoie 3 pataches au cap Lizard, pour essayer de les rallier, et perd deiix jours entiers à les attendre.
Tous ces relards servent les Anglais, qui ont réuni leurs vaisseaux de guerre et de course à Plymouth, travaillant nuit et jour, chantant des psaumes pour obtenir du Dieu des chrétiens d'anéantir les « idolâtres » espagnols.
L'Angleterre était loin « des quarante navires qu'Elisabeth pouvait au plus armer », selon le mot d'Alexandre Farnèse. Pendant que la reine, ménagère de ses deniers, dépensait plus de paroles que d'argent, rationnait ses matelots de poisson et d'huile et emprisonnait le plus possible de catholiques pour répondre aux armements de Philippe II, le peuple anglais, le peuple des côtes, admirable en cela, joignait ses efforts à ceux des marins d'Elisabeth : on saborda les navires de commerce pour braquer des canons, on mit en commun les armes et l'argent; Londres convertit à ses frais trente bâtiments marchands en vaisseaux de guerre ; l'aristocratie anglaise acheta des navires et les arma de pièces d'artillerie venues de Hollande.
Et malgré tant de sacrifices et de peines, la poudre manquait sur les côtes anglaises. Si Médina-Sidonia, au lieu de perdre du temps, avait improvisé quelque manœuvre foudroyante, risqué quelque débarquement hardi, Philippe II, peut-être, eût conquis l'Angleterre.
Les forces maritimes anglaises se trouvaient sous le commandement de Charles Howard, lord high-admiral ; il était secondé par tous les marins qui furent la gloire de l'Angleterre à cette époque, Ilaw Rins, Drake, Cumberland, Fral)isher et Walter Raleigh ; ce dernier, aussi célèbre courtisan que marin consommé, devait fonder plus tard, en Amérique, la Virginie,
Les amiraux de la reine disposaient de 21 navires de guerre, le Triumph, YÉlisabelh Jonas, le Xon-Pareil, le ftainbow, etc.; 9 pinasses, de 18 ù 60 tonneaux; et environ 150 barques; — le tout portant un armement de 500 canons environ.
L'ardeur et le patriotisme des sujets d'Elisabeth suppléaient à l'insuffisance de ces forces. Le pays tout entier semblait résolu à vaincre ou à mourir! « Les Espagnols, disait-on, amènent avec eux un biUiment chargé de cordes pour pendre les Anglais, et un autre rempli de verges pour frapper les Anglaises; — ils ont aussi 3 ou 4 000 nourrices pour élever les petits enfants
U LES GRANDS NAUFRAGES
qu'on emmènera comme esclaves; — tous ceux qui auront plus de dix ans seront marqués d'un fer rouge au visage... »
Le samedi soir, 30 juillet, une pluie fine tombant sur la mer, la flotte espagnole s'avançait lentement au large de Plymouth. Elle avait pu enfin rallier ses navires égarés ; la brume était assez intense, lorsque, à l'improviste, les vaisseaux anglais apparurent à une courte distance. La galère amirale signala aussitôt de mettre en panne et d'attendre. Au milieu de la nuit, vers deux heures du matin, la lune perçait enfin le brouillard ; les « hérétiques » étaient à une portée de canon des « idolAtres ».
La bataille s'engage sans plus tarder. Les navires anglais, rapides et légers, se couvrent de voiles, se lancent entre les majestueux. bâtiments espagnols, tirent leurs bordées toutes, et prennent la fuite. Les lourds vaisseaux de l Invincible Armada sont impuissants h se défendre, leurs canons portent trop haut, leurs mouvements sont trop lents. Pour virer de bord ou éviter et prendre chasse, il leur faut un siècle, — et les Anglais s'esquivent, insaisissables. C'est la lutte du « lion conlre le rat ».
L'amiral-duc n'ose engager une action décisive ; il essaie de se former en carré contre les ennemis qui reviennent à la charge ; il reçoit patiemment les boulets anglais.
L'amiral Miguel de Oquendo, furieux de l'impuissance des Espagnols et l'attribuant à l'infériorité du tir, se laisse emporter jusqu'à frapper son maître canonnier. Celui-ci, affolé de colère, descend dans la soute aux poudres, il y met le feu et le navire saute. La Santa-Caialina, montée par don Pedro de Valdès, se heurte à une galéasse et ne peut plus gouverner ; les navires Triumph et Viclory fondent sur elle et s'en emparent, trouvant t\ bord 200 barils de poudre.
Le mercredi (labatailledurait depuis quatre jours), les équipages étaientlas. Rien n'est plus dur que de tenir à la mer dans un état permanent d'alarme ; la fatigue brise et énerve les matelots. Avec du temps, des pygmées usent ainsi des colosses.
Médina-Sidonia était découragé. Inutilement exposé aux boulets anglais et aux vents tourbillonnants de la Manche, il ne sait quel parti prendre. Il s'exaspère soudain, et multiplie les signaux pour que sa llollo se jelte sur les Anglais, les écrase de son poids; et lui-même lance la galère amirale sur VArch Royal, commandée par lord Howard ; — mais dans cet instant, le vent fraîchit, Howard en profile pour s'esquiver.
Le soir, la flotte espagnole se trouvait dans les parages de l'île de \\'iglit, hésitante, désorientée, ayant perdu tout contact avec l'ennemi. Enfin, le lendemain, Médina-Sidonia se résout à quitter les côtes anglaises; il se
dirige vers Dunkerque pour s'y réfugier. Il compte trouver là Farnèse et les secours qu'il amène, qui lui permettront un débarquement en force.
La flotte anglaise n'avait plus de poudre, elle se contenta d'escorter de loin les vaisseaux espagnols. Après les avoir immobilisés, criblés de boulets pendant cinq jours, elle allait les suivre maintenant, et attendre une nouvelle occasion de les harceler dans d'autres parages, après s'être réapprovisionnée de munitions par le secours des Hollandais, ou simplement aux dépens des prises faites sur l'ennemi.
L'Invincible Armada est en vue de Calais. Elle se réfugie dans la rade, dont les Anglais, sur-le-champ, organisent le blocus.
Voilà l'immense flotte au port. Elle a plus soufl'ert de son impuissance que de la canonnade, elle n'a, au total, perdu que trois vaisseaux. Les équipages vont se refaire, se reposer, et, cette fois, on repartira droit à l'ennemi, jusqu'à son rivage. U Armada, bien accueillie par les Français, ne s'inquiète point de ces 200 barques minuscules qui s'agitent à l'horizon. Elle laisse écouler paisiblement le dimanche en louant à loisir le Seigneur. La nuit vient, V Armada s'endort
Brusquement, dans l'ombre, les hommes de quart voient surgir au large huit lueurs d'une efl'rayante intensité. Ces lueurs avancent lentement, mais sûrement vers le port. Elles illuminent la mer d'éclairs rougeâtres; elles montent et descendent dans la nuit au gré des vagues ; on dirait quelque flotte infernale que des démons amènent.
La marée se fait complice des Anglais : elle dirige des brûlots sur le centre môme de ï Armada, sur le point où les navires sont le plus serrés les uns contre les autres.
Le réveil de Médina est atroce. Au milieu de l'obscurité, il aperçoit l'incendie qui marche sur lui, sans qu'il ait aucun moyen de l'éteindre ou de l'arrêter. La panique s'empare de sa flotte. Ces brûlots ne sont-ils pas chargés de poudre, et ne vont-ils pas éclater, arrivés à leur but?
Un capitaine de galère, nommé Serano, s'est jeté dans une barque, et, au péril de sa vie, lutte contre un brûlot; d'autres l'imitent. Mais cette manœuvre est sans efl'et; repoussé d'un navire, le brûlot en menace un autre. La marée l'entraîne, inexorable, et c'est en vain que d'héroïques espagnols risquent leurs jours pour lutter contre cette masse flottante en combustion, qui les brûle et les dévore. L'amiral-duc juge la lutte inutile et donne l'ordre, par signaux, de lever l'ancre.
Au milieu de la manœuvre qui s'exécute dans un désordre général, le San Lorenzo engage son gouvernail dans l'ancre de la galère-capitane ; le gouvernail se brise, et le vaisseau désemparé se jette à la côte. Aussitôt
YArch Boyal, la Margarei andjoan se dirigent sur Tépavc et la canonnenl. La superbe galéasse, couchée sur le flanc, ne peut user de son artillerie; et les marins, les galériens qui étaient ù son bord Tabandonnent à la nage plutôt que de tomber aux mains des ennemis. Le capitaine Ugo de Moncadc reste seul à son banc de commandement, et il y meurt ! Les Anglais se mettent à piller l'épave ; mais M. de Gourdan, gouverneur de Calais, envoie une chaloupe de secours au San Lorenzo échoué sur la côte française. Celte chaloupe, les Anglais raccueillent à coups de mousquets et jettent nos marins à la mer.
Alors, comme Taube paraît, une volée de boulets français, tirée des batteries de Calais, riposte h la fusillade, et oblige les « hérétiques » à fuir précipitamment- Cependant, la Hotte espagnole, pour échapper aux brûlots, avait quitté tant bien que mal la rade de Calais. Dans sa liAte elle passa prés des bâtiments ennemis, sans même tirer un coup de canon. Et les Anglais, favorisés par le vent, continuèrent la bataille.
La galère San Felipe y San Maleo, hachée de boulels, ne peut plus gouverner, elle est jetée sur les côtes de Zélande, où le liéal, tout aussi désemparé, vient bientôt la rejoindre. L'/l rmarfa, qui s'acharne à tenter des abordages, n'a pu encore en réussir un seul. Mais la bataille prend (in; les Anglais se retirent une fois encore : ils n'ont |)lus de poudre.
La flotte espagnole va reprendre haleine.... Elle n'en aura pas le loisir; voici la tempête.
La mer, plus rapidement que les Anglais, devait anéantir cette flotte immense que l'Espagne avait surnommée Vlnvincible.
On était au mercredi 10 août, jour de la Saint-Laurent, ce même patron — coïncidence étrange — si cher à Philippe II, et protecteur des Espagnols à Saint-Quentin. Point d'ennemis en vue; ils sonti)rudemment rentrés chez eux. Plus rien « que la mer, qui déferle bruyamment sur la proue des navires », et le vent du sud qui sounie dans les mAlures et pousse les Esj)agnols vers les rivages inconnus de la Mer du Nord.
Les chefs liennenl conseil abord du vaisseau-amiral : on demande au brave O(|uendo, qui a survécu à l'explosion de son galion, si loul est perdu ? — « Hien n'est perdu, répoiid-il, puisqu'il nous reste encore à combattre! » Et tous alors sont décidés à lutter contre les vents, à n(* pas s'éloigner davantage de l'Espagne en fuyant devant la temj)(Me. L'aniiral-duc, lui, n'admet ([u'une idée : rentrer à Lisbonne, mais en se laissant j^orler vers \c nord d'abord, quitte à contourner l'Ecosse et à redescendre entre l'Irlande et l'Angleterre, par le canal Saint-Georges.
Celte décision fait frémir Tétat-major; mais comment lutter à la fois contre Médina-Sidonia et contre les vents déchaînés? On obéit. L'Armada se laisse porter au nord. La tempête va redoubler; elle continuera pendant onze jours et dispersera aux quatre vents du ciel l'invincible armée navale du souverain des Espagnes.
Dès le début, la brume s'en mêla. Toujours sans pilote, on allait au hasard, ignorant à quelle distance pouvaient être les côtes d'Ecosse. La flotte errait, perdue, sur la mer démontée. Elle allait dans une direction, et une saule de vent la rejetait dans une autre ; les niAts craquaient sous Touragan, et les galériens se couL^haient sur les bancs, insensibles aux menaces de la chiourme ; ils ne pouvaient plus lutter, ils préféraient mourir.
Les vivres manquent, pas d'autre eau que de l'eau de pluie ; les blessés, les malades encombrent les bâtiments.
L'amiral-duc ne transmet plus d'autre signal que de « trouver les remèdes qu'on pourra p. C'est alors la débAcle ; chaque navire est abandonné à luimôme. Certains sombrent dans la tourmente, et, bientôt, sur les côtes de Belgique des épaves et des noyés affluent.
Plus de 1300 Espagnols arrachés à la mer sont recueillis par les soldats de Farnèse. Ils parlent avec épouvante des artilleurs anglais, des privations à bord et de leur échouement tragique. Quelques vaisseaux sont jetés à la côte, plus au nord, et leur équipage tombe aux mains des Hollandais.
Un sort plus terrible était réservé aux infortunés entraînés par l'ouragan au delà des Iles Britanniques. A travers la brume, ils reconnaissaient les Orcades, les Shetland et les Feroë, îles ténébreuses et sans abri; ils atteignaient jusqu'au 03" degré. Enfin, le 8 septembre, le vent sauta au nord-ouest et ces malheureux purent mettre le cap sur le canal Saint- Georges. Là, du moins, ils trouveraient des alliés dans la catholique Irlande et ils auraient enfin de l'eau douce, des vivres et quelque repos.
Lorsqu'après de longues souffrances, ils aperçurent les côtes de la verte Erin, les Espagnols décimés n'avaient plus la force de manœuvrer ou d'aborder. Que faire ? Ils prennent le seul parti qui leur reste à prendre : ils laissent leurs vaisseaux se jeter à la côte; ils se traînent, faméliques, sur ce rivage si ardemment cherché. Mais juste dans l'instant où ils croient loucher au salut et à la délivrance, ils trouvent devant eux leurs implacables ennemis : des officiers anglais occupent le littoral et les font prisonniers. Puis, unanimes dans l'opinion que le seul secours qu'on doive à des naufragés errants est de les passer au fil de Tépée, il les font massacrer jusqu'au dernier.
Leur sort n'eût pas été plus affreux, s'ils avaient abordé dans quelque île océanienne peuplée de cannibales.
Sir Richard Bingham, gouverneur de Connaught, rendant compte à la reine de cette affreuse tuerie, écrit ceci : « Après les avoir de la sorte proprement dépêchés, nous avons consacré la journée entière du dimanche à glorifier et à remercier le Dieu Tout-Puissant. »
Les massacreurs avaient eu bien soin de déshabiller les moribonds avant de les achever, pour tirer ensuite bénéfice de leurs vêtements ainsi ménagés. Les corps furent abandonnés sur la plage, comme en témoigne le passage suivant d'une lettre d'un Anglais : « Quand j'étais à Sligo, j'ai compté sur la grève, dans une étendue d'un peu moins de 5 milles, 1 100 cadavres ; les gens du pays m'ont assuré qu'on en trouvait également aux autres endroits, mais en moins grande quantité. »
Les habitants de la côte, bien que catholiques, ne se privèrent pas de leur part de butin, dans les richesses apportées par la mer. « Leur opinion était très douteuse avant la victoire, dit un rapport d'un officier anglais ; mais quand ils ont vu le complet dénûment et l'épuisement de nos ennemis, ils en ont égorgé le plus grand nombre qu'ils ont pu... La détresse des naufragés était telle qu'un seul homme en a assommé 80 avec sa hache. »
On peut évaluer à 4 000 environ le nombre des Espagnols noyés dans le canal Saint-Georges; et le nombre des tués sur les côtes fut à peu près équivalent.
Une galéasse, la Cuniga, eut un sort plus heureux. Elle avait été rejetée si loin au nord, qu'elle n'avait pu aborder l'Irlande que très tardivement. Avertie à temps des massacres organisés sur la côte, elle reprit le large et rencontra un bâtiment français qui la convoya au Havre, où chacun lui fit « bon accueil et joyeux traitement ».
Les débris de Tcxpédilion abordèrent enfin à Sanlander ; .53 navires seulement, sur 129, revinrent un à un dans le courant de septembre. Les i)rivations et les angoisses avaient clé si cruelles que les survivants succonibaienl successivement en touchant la terre.
L'Espagne entière était en deuil. On espéra longtemps que d'autres navires reparaîtraient; aucun ne revint. Médina-Sidonia était sauf, mais don Alonso de Leyva avait fait naufrage avec les héritiers des plus nobles familles d'Espagne. Gonzalez de Caslillo et sa suite, avec la hourque San Pedro el Mayor, étaient tombés aux mains d'Elisabeth, qui les garda un an dans ses
prisons, puis en fît cadeau ù ses favoris. Après deux ans de captivité, ces malheureux furent menés en Bretagne et vendus au duc de Mercœur, qui les lit reconduire dans leur pays.
En six mois, V Invincible Armada avait été détruite, laissant dans riiistoire le souvenir impérissable du plus grand danger que TAngleterre ait couru, et du plus étonnant concours de circonstances fatales qui ait jamais accablé TEspagne.
Philippe II se consola de sa défaite, en disant, non sans grandeur : « J'avais envoyé une flotte contre les hommes, non contre les vents et la mer. »
Et il accepta ce désastre comme une épreuve de la Providence.
5j/ me secourez, ce ne sera pas pour conquester aveuglément^ mais pour establir doulcement la, France.
Jacques Cartier.
COMBIEN y a-l-il dans le passé d'hommes aventureux qui risquèrent leur fortune et leur vie pour établir, par delà les mers, Tinfluence de la France et qui sont aujourd'hui oubliés? Parmi tant de Normands qui, à l'exemple des Jacques Cartier, des Parmentier, allèrent au loin chercher des terres nouvelles pour planter le drapeau fleurdelisé de la monarchie, il en est dont l'admirable existence, totalement ignorée de nous, fut même inconnue de la plupart de leurs contemporains. Qu'on nous permette de rendre hommage dans ce livre à deux de ces navigateurs disparus avec leurs navires et qui tracèrent au prix de leur vie, pour d'autres plus heureux et plus illustres, la voie brillante des glorieuses découvertes.
Les Français semblaient avoir oublié, après la mort des frères Parmentier, la disparition de Paulmier de Gonneville, le chemin des Indes orientales et des mers du Sud, quand une compagnie de marchands de Sainl-Malo, de Laval cl de Vitré, s'organisa dans le but de ramoner les navigateurs fran^-ais sur la roule des Indes et d'y disputer aux Portugais le monopole du commerce de rOrienl.
11 fut en elîet un temps où, par riiiiliative des Normands, la F'rance voyait son pavillon triompher sur toutes les mers. Ils créaient des comptoiis, organisaient des colonies, et fondaient par des efl^orls et des sacrifices individuels le magnifique domaine colonial que le Hégent et Louis W devaient laisser péricliter et anéantir. Nous ne saurions trop nous remémorer les exemples de ces malouins fameux qui avaient conii)ris quel devait être le
VODYSSÉE DU u CORBIN n ET DU «CROISSANT» 21
rôle de la France sur les mers et dans les pays lointains, ce rôle que nos fautes et nos faiblesses ne nous ont pas permis pendant longtemps de remplir et que TAnglelerre accaparait.
Or donc, deux navires, auxquels le deslin réservait la fin la plus tragique, furent, en 1601, armés à Saint-Malo pour se rendre aux Indes. L'un, de quatre cents tonneaux, fut baptisé le Croissant; Tautre, de deux cents tonneaux, le Corbin, Aucune aide du roi ni de TÉtat ne vint seconder les Malouînsdans leur entreprise. La compagnie privée formée pour cette affaire choisit parmi ses membres les conducteurs de rexj)édition. Elle élut un amiral et un vice-amiral. Le premier, bourgeois de la ville de Saint-Malo, devait monter le Croissant et i^e nommait Michel Frotlet, sieur de la Bardelière. Le second, commandant du Corbin, s'appelait Franç^ois Grou, sieur du Clos-Neuf, et portait antérieurement le titre de connétable de Saint- Malo. Chacun prit à son bord un lieutenant, un premier et second pilote, un maître et un contre-maître, un premier et second facteur, un écrivain, deux € dépensiers », deux chirurgiens, un maître canonnier avec cinq ou six artilleurs, deux cuisiniers et deux maîtres valets.
Tel était alors, en dehors des simples mariniers, le personnel d'un navire français.
Le Croissant et le Corbin partirent de Saint-Malo le 18 du mois de mai IGOl. Le 21, ils rencontrèrent neuf gros bâtiments liollandais avec lesquels ils faillirent se battre, quoique à ce moment la France et la Hollande fussent en excellents termes, mais, en rendant les honneurs, un canonnier hollandais ivre avait tiré un coup de canon à balles dans les voiles du Corbin. Aussitôt alerte, branle-bas; il s'en fallut de peu qu'une bataille navale ne mît aux prises les Français et les Hollandais. Heureusement tout s'expliqua, tout s'arrangea, et le Corbin et le Croissant, après avoir fraternisé avec les bAtiments que, pendant un moment, ils voulaient détruin*, s'en croyant attaqués, continuèrent i)aisiblement leurroute; ils passèrent aux Canaries sans y aborder, aperçurent, le 12 juin, les îles du Cap Vert et se trouvèrent, le 14 juillet, en vue de la Guinée. Fn août, ils relâchèrent à l'île d'Anobonoù ils eurent à combattre les Portugais; puis, en octobre, ils étaient à Sainte-Hélène. Sur la fin de jiovembre, le Corbin et le Croissant se dirigeaient vers le cap de Bonne-Espérance. Ils le doublèrent, le 27 décembre, dans la nuit, sans trop se rendre compte qu'ils y passaient. Leur intejition était de faire voile c par le dehors de l'île Madagascar », mais ils étaient incertains de leur route. Les pilotes qu'ils avaient manquaient d'expérience, et la Bardelière et Grou du Clos-Neuf se dirigeaient surtout à l'aide des
cartes marines fort primitives alors. Par suite d'une erreur d'orientation, il» se trouvèrent au début de février dans le canal de Mozambique; ils arrivèrent jusqu'à la terre de Natal et là furent surpris par une effroyable tempête.
La principale embarcation du Corbin revenait du Croissant où elle avait pris les ordres de l'amiral. Elle eut juste le temps d'arriver au Corbin ; les gens qui la montaient ne furent sauvés qu'à l'aide d'un cûble qu'on leur jeta fort à propos. Sous leurs pieds mêmes l'embarcation s'emplit d'eau et coula contre la muraille de leur bâtiment. Ce fut une grande perte pour le Corbin.
La tempête devenait de plus en plus horrible, dit l'historien de leur dramatique odyssée, Léon Guérin ; une obscurité profonde couvrait le ciel en plein midi ; les deux navires se perdirent de vue et s'éloignèrent Tun de l'autre, tout en se cherchant. « En un instant les voiles, frappées par des. tourbillons impétueux, n'agitèrent plus que des lambeaux; une pluie ballante blessait et meurtrissait les visages des matelots comme eussent fait des^ coups de verges, la lame jetait parfois d'énormes masses d'eau qui passaient par-dessus les navires et semblaient devoir les engloutir à jamais. Les pompes étaient continuellement en jeu, et les capitaines étaient les premiers à y mettre la main ; elles ne purent néanmoins préserver ni les provisions ni les marchandises. »
Le Croissant commençait à s'ouvrir en plusieurs endroils, et le Corbin était menacé de perdre son gouvernail. Enfin, après quatre jours et quatre nuits de durée, la tourmente cessa, et les deux navires, chacun de son coté, cherchèrent à gagner la côte de Madagascar pour s'y réparer.
Ils y parvinrent. Ils ne repartirent que le 7 juin 1G02, à peu près remis en état, mais avec beaucoup de malades des fièvres de Madagascar. Le plus atteint fut Grou du Clos-Neuf, mis dans l'impossibilité de commander le Corbin. Le 21 du même mois, les deux bAliments malouins repassèrent la ligne « vers le nord et le pôle arctique ». L'intention de la Bardelière était de cingler « entre la cùle de l'Inde et la tête des Maldives ».
C'est dans le voisinage de ces îles que le Corbin devait périr.
La Bardelière ne se croyait pas aussi rapproché des })arages dangereux que l'on trouve aux Maldives. Grou du Clos-Neuf, quoique à peu près moribond, lui lit dire (|ue In direelion cpTil suivait élait pleine* de périls. Mais lamii-al ne Téroula point,
El cependant il pouvait distinguer entre des îlols et des bancs (pfil apercevait (le son bord, des petites l)arques qui s'avançaient comme pour piloter les d(Hix navires. La Bardelière n'ajouta aucune* importance à Tappaiition de ces pirogues et aux signaux des sauvages qui les montaient. Le jour baissait. Le Croissant ei le Corbin continuèrent à vogufM* de eonservi*, rapprochés l'un de l'autre, jusqu'à ce (jue le Corbin, selon la coutume quotidienne, alUU