VODYSSEE DU « CORBIN » ET DU « CROISSANT
passer sous le vent du vaisseau de son amiral pour prendre ses ordres sur la marche à suivre durant la nuit et lui souhaiter le bonsoir. Le maître d'équipage du Corbin, se trouvant à portée de voix, en profita pour demander une dernière fois à la Bardelière de la part de Jean du Clos-Neuf s'il était bien certain que la route fût libre, les parages sûrs et si en vérité on pouvait naviguer sans crainte. L'amiral fut un peu ébranlé dans son espérance et répondit qu'assurément on n'était pas en vue des Maldives, mais que néanmoins il ne connaissait pas la mer dans ces parages et qu'évidemment, dans tous les cas, il convenait de naviguer avec prudence. En conséquence, il faudrait, à la nuit close, « mettre le cap à Tautre bord, courir à l'ouest jusqu'à minuit, puis revirer et courir à l'est comme auparavant pour se retrouver et se reconnaître au même point au lever du jour ».
Le Corbin prit du champ et se prépara h obéir à cet ordre. Cependant l'infortuné Jean du Clos-Neuf, son œil de moribond toujours fixé sur ses cartes marines, soutenait que le Croissant et le Corbin étaient en vue des Maldives, ces mêmes fourbes îles qui avaient autrefois trompé Jean Parmentier dans son second voyage à Sumatra. Il recommanda de ne point se fier aveuglément à l'opinion de l'amiral et de redoubler de prudence. Mais à bord du Corbin, l'équipage mettant à profit le manque de surveillance du capitaine jugé expirant, en profita pour s'enivrer. Le pilote lui-même suivit l'exemple du maître, du contre-maître, des malelots.
Le Corbin voguait au caprice des flots, lorsqu'un épouvantable choc, suivi presque aussitôt d'un second, réveilla tout l'équipage lourdement endormi dans l'ivresse. Les matelots se dressent, mais au même instant le navire talonne une troisième fois avec un craquement terrible et se renverse. Il était sur un banc. A la terreur muette de la première minute succéda une explosion de cris et de gémissements. Au milieu du tumulte, apparaît sur le pont un spectre en chemise, un fantôme squelette : c'est le capitaine, c'est du Clos-Neuf sorti du lit où il agonisait. Il a retrouvé des forces pour venir secourir son équipage dans l'extrême péril où il s'est jeté par sa propre faute.
Ils se croyaient tous sur le i)oint de disparaître avec le navire coulé bas. Des vagues énormes passaient et repassaient, le couvrant à chaque fois. (Cependant le Corbin ne s'enfonçait pas davantage. Quelques hommes des plus hardis réagirent et cherchèrent des moyens de sauvetage ; d'abord, ils abattirent les niAts pour alléger le bûliment, puis tirèrent un coup de canon dans le but d'avertir le Croissant et de le préserver du sort qui était le leur. Mais le Croissant n'était pas en danger; il se tenait ù une assez grande distance, et faisait bonne veille sous l'œil de son commandant. Le jour vint, et les naufragés reconnurent, au delà du banc sur lequel ils étaient, plusieurs
2t LES GRANDS NAUFRAGES
îles, à cinq ou six lieues de distance. Ils virent aussi le Croissant qui passait à un quart de lieue du Corbin sans qu il lui fût possible de le secourir.
La Bardelière ne pouvait songer à sauver le navire naufragé. Quelle aide efficace, dans un temps où la marine disposait de moyens si rudimentaires, était-il à môme d'apporter au Corbin^] Il hésitait cependant à s'éloigner et louvoyait autant que Tétat de la mer le permettait, ne sachant que faire, quand il vit le mût de misaine du Corbin s'abattre. Il ne pensa pas que l'équipage faisait lui-même ce sacrifice pour alléger le bâtiment et le faire tenir plus longtemps à demi couché. 11 se persuada que c'en était fait entièrement du Corbin et des gens qui le montaient, et s'éloigna, désespéré d'avoir perdu la moitié de ses compagnons.
Le Corbin n'en tint pas moins ferme contre la mer et ses assauts. Le banc sur lequel il s'était échoué était de roc et non de sable, il ne pouvait s'y enliser.
Les naufragés ne voyaient pas leur situation emj)irer, et, malgré que le Croissant eût disparu, ils ne se considérèrent pas comme irrémédiablement perdus et avisèrent au moyen de sauver leur vie en gagnant la terre. Mais la terre était loin et, quand on y serait, qu'y trouverait-on? Quel serait l'accueil des habitants? En dépit de tant d'appréhensions, les naufragés construisirent un radeau pour les porter tous avec leurs bagages et marchandises. Malheureusement, lorsque le radeau fut construit, on reconnut qu'il était impossible de franchir avec lui les bancs qui entouraient le roc sur lequel le Corbin était échoué. Enfin, après différentes alternatives d'espoir et de désespoir et de nouvelles heures de disputes et d'orgies ; après avoir cru une fois de plus tout perdu et une fois encore jugé possible de se sauver, l'équipage s'avisa de remettre en état, au prix de mille peines, le grand canot du Corbin, aux trois quarts fracassé et qui était la seule embarcation qui restait. La mer s'étant calmée, ils se dirigèrent vers la côte dans cet esquif tout radoubé de pièces et de morceaux et parvinrent à terre après des heures et des heures de luttes où, à chaque instant, ils se croyaient définitivement perdus.
Grou du Clos-Neuf vivait encore ou, du moins, son agonie n'était pas terminée. Le naufrage de son navire avait réveillé chez lui un semblant de forces. Il n'expira que près d'un mois plus tard, prisonnier, avec son é([uipaii:o, des sauvages habitants des Maldives. Presque tous ses compagnons i)ériront à à leur tour par suite de [)ri val ions et de mauvais traitements.
Trois seulement échappèrent, après des aventures, dont tout ce que Ton peut concevoir de plus extraordinaire et de plus romanesque en pareille matière ne saurait donner qu'une faible idée.