‹ Les grands naufrages drames de la merChapitre 49 sur 63 · PREMIEB NAUFRAGE DE GUEURE DU -VA» SIECLE · texte numérisé non relu

PREMIEB NAUFRAGE DE GUEURE DU -VA» SIECLE

Un paquel de iniiraille iieHoic le j)onl, puis une seconde bordée crève les chaudières.

DémAlée ol perforée, la canonnière oscille, se couche, découvrant son liane aux pièces allemandes dont le lir se concentre sur la soute i\ poudre de Tavant (|ui saule enfin, broyant le bsUinient [)irale.

Un remous, el c'est fini. La Crête à Pierrot vient de disparaître dans Tabîme en entraînant Tamiral rebelle et ses hommes.

Après celle affaire, les firministes lancèn*nt de violenles [)roclamalions relatives ;\ la mort du brav(* Killick, et accusèrent les j)arlisans du président Canal d'avoir délerminé rAllemafriie à cond)allre.

Les négociants et industriels allemands supportèrent des représailles; leurs magasins et leurs usines furent pillés et incendiés.

Toutefois, la perte de la canonnière haïtienne enlevait aux insurgés un important élément d\iction, et Tincident eut pour [)remier avantage de les amener à composer. Le conirain» aurait délerminé les nations civilisées à s'entendre pour supprimer la République d'ilaïli, et soumettre l'ancienne colonie française à la tutelle des Llats-Unis ou à un contrôle international, comparable à celui qui fut naguère institué en (Irète.

le.y ^éâaô/res die^ la y/uiràmaiie,^

Le destin ment bien rarement quand il nous pronostique des malheurs; il est aussi certain dans le mal^ qu'il est douteux dans le bien. Ah ! quel fameux astrologue serait celui qui se bornerait à prédire toujours de tristes événements !

(CALDKnopr, Le Songe de la Vie,)

ILE enchantée, ont dit longtemps les voyageurs qui abordent à la Martinique pour le plaisir de la visiter.

Ile maudite, ont répondu les marins dont le navire jette Tancre auprès des ruines lamentables, amoncelées par quelque cataclysme : éruption volcanique, tremblement de terre ou cyclone.

Les boulevcrs(Mn(Mits de la nalure, les catastrophes, seinl>lent, en cfTet, s'abaltn» de préférence sur c(» coin de paradis t(»rrestn\ comme si la douceur de son climal, Tindescriptible richesse <l(» sa végélation et jusqu'ù lVxul)ébéranlc» gaieté de s(»s enfanis, exaspéraicMit la haine jalouse d'une puissance infernale».

Le steauK^r (pii, avani la calaslrophe d(* 190*2, arrivait, de jour, à la Martinique, ralenlissait sa marche à ra[)proche de la baie de Saint-Pierre, et alors, sous l'intense clarté d'un soleil llandioyant, il y avait, parmi les passagers, une explosion d'admiration, d'enlhousiasmc, une sensation de boiilnnir, une ivresse, un (Michanlement !

A la mélancolicpie impression (pie donne Tétendue des espaces océaniens, succédai!, sans Iransilion, la vision inoubliable de cette île hérissée de pointes i et creusé(» de» baies, ap|)araissanl, de loin, comme une étofTe verte, trt^s i soyeuse, ([ue des mains géantes auraieni froissée avant de la laisser flotter | sur les llols.

Telle élail la Mai'linicpie... Telle elle esl encore, mais notre imagination ne

voit que la désolation qui, sur un point de Tîle, fémoigne du plus épouvantable cataclysme des teni[)s modernes.

Et pourtant, les chaînes de collines boisées, bizarrement crevassées, présentant, de place en place, des affleurements rocheux d'une tonalité métallique et crue, descendent toujours par échelons, du massif central. Elles viennent toujours se perdre sur le rivage de la mer, parmi les cocotiers, les goyaviers, les balisiers gigantesques aux fleurs énormcvs, et les palmiers dont le tronc élancé est couronné d'une gerbe folle de f(*uilles géantes, aux folioles étrangement aiguës et longues.

Toute cette végétation puissante, entremêlée de lianes enlaçantes, escalade les pitons, comble les ravins et les goufl^res, et crève, dirait-on parfois, les rochers d'où s'échappent des poussées de verdure retombant, comme d'étonnants saules pleureurs, du sommet jusqu'au pied des falaises taillées h pic.

Il semble que la nature, émue a la vue des cicatrices profondes, restées comme les stigmates des cataclysmes préhistoriques de c(î centre volcanique, a jeté sur elles son plus riche numteau d'émeraude, diapré des couleurs aveuglantes d'une flore luxuriante jusqu'à l'invraisemblance.

La Montagne Pelée, colosse mystérieux, volcan éteint, disait-on encore peu de temps avant sa dernière manifestation, domine le nord de l'île, non loin de l'étendue de terre où fut Saint-Pierre.

Elle paraît être, comme autrefois, une pyramide au sommet arrondi, flanquée d'excroissances monstrueuses, comparables à des tourelles adossées à sa base.

En tout temps, on n'apercevait que très rarement, du large, la cime du volcan, autour de laquelle un brouillard pcr[)étuel formait une couronne de vapeurs lourdes, tenaces, immobiles — sinistre présage !

Le navire entrait dans la rade foraine de Saint-Pierre. Depuis longtemps déjà, les passagers distinguaient les maisons pittorescpiement groupées à flanc de coteau de la ville haute, app(*lée le Fort, en souvenir des ouvrages derrière lesquels, vn IfiliT), d'Enambuc, fondateur de la cité, re[)Oussa les attaques furieuses des (Caraïbes.

Petit à petit, ils découvraient d'autres maisons s'étageantjuscju'à la rivièn» Roxelane, puis c'était l'étalement à plat, le long du rivage, au pied d'une muraille de '200 mètres de haut, tapissée d'arbres et di; lianes, du Mouillage, centre commerçant de Saint-Pierre.

Ici les habitations, très basses, très grises, systématiquement rangées, bordaient des rues larges, droites, symétrupies, dont l'aspect eût paru monotone ; mais une foule, toujours animée, les sillonnait du matin au soir.

Quelle activité, quel inouvoment, quelle vie !

Les quais bruyants, tumultueux, eneombrés de marchandises : balles de café, barils de tafia, « boucauts » de sucre, etc., fourmillaient de monde. Les négociants, les planteurs, les marins y coudoyaient tout un peuple d'ouvriers créoles ou nègres, actifs et laborieu.

La rade, parsemée de voiles lilanches évoluant gracieusement dans Taveuglante clarté du soleil, était comme hérissée des mâts qui piquaient hardiment vers le ciel leurs pointes rangées en longue file auprès des appontcments.

Tout cela donnait l'impression d'une activité commerciale intense, le spectacle, rare sous les tropiques, d'un peuple producteur et travailleur.

Le steamer abordait. Le pont était envahi [)ar une nuée de ces portefaix qu'on rencontre à toutes les trscales et par d'alertes et gaies mulûtresses, les mains pleines de fruits.

Là, plus que partout ailleurs, l'accueil était franchement cordial. L'hospitalité faisait partie de la nature, du tempérament des habitants et s'exerçait de la façon la plus large.

Ne cite-t-on pas l'histoire de ce voyageur qu'une promenade dans l'intérieur conduisit, quelques jours après son débarquement, dans une habitation créole et qui, séduit par l'accueil qu'il y reçut, demeura là, fêté, choyé, instruisant les enfants, jouissant de toutes les prérogatives d'un ami de la famille, pendant quinze années, sans que personne eût jamais songé à lui demander son nom, si bien qu'à sa mort, survenue brusquement, nul ne fut capable de marquer la place où on l'enterra, autrement que par cette épitaphe :

Ci-gît un voyageur.

Et vous auriez pu quitter Saint-Pierre, longer la rive verdoyante jusqu'à Fort-de-France, ou bien vous enfoncer dans les vallées, hérissées de mornes recouverts de pommiers et de bégonias roses, parmi les vastes massifs de myosotis, les jasmins, les verveines et les rosiers toujours fleuris ; vous auriez pu parcourir celte île de 80 kilomètres de long sur 37 de large, dans tous les sens ; visiter tous ses bourgs nichés aux flancs des collines ou pi3rdus dans les vallées sous les bambous, partout vous auriez retrouvé cette belle insouciance, cette joie de vivre, cette cordialité accueillante des hommes, des plantes, de la terre, de l'air, de tout enfin.... La joie, la beauté, la vie intense, le sourire perpétuel !

Ile enchantée, alors.

Hélas! non. Ile maudite! Et son histoire l'atteste.

Que de tristesses dans ces d(irnières années seulement !

Peiulaiîl la jounioo du 19 aoùl 1891, un ciel bas, lourd, charge de nuages presque immobiles, une brume épaisse rétrécissant 1 horizon, une atmosphère humidtî et chaude, accablèrent la Martinique.

Le baromètre tomba tout d'un coup à 73G; il devait descendre jusqu'à 731.

Derrière le rideau de brume le mascpumt traitreusement, arrivait un cyclone. Par coups brefs, répétés, créj)ilants, le tonnerre retentissait. A huit heures du soir, le météore atteignit la Martinique, et, jusqu'à dix heures, sévit avec une intensité inimaginabK\ changeant brusquement de direction et revenant sur sa route vers le milieu de sa durée, comme s'il eût voulu demeurer plus longtemps au-dessus de la malheureuse contrée qu'il ravageait. Cinq cents victimes hununnes, quarante bourgades rasées, les récoltes et les plantations am'»anties, l'île complètement ravagée, telles fun^nt, sur terre, les conséquences de ce [)hénomène dont les ravages rappelèrent à de très vieilles gens de la Martinique», les récits que leur avaient fiiits, jadis, leurs grandsparents, des é[)isodes du terribh* cyclone de 17G().

Sur mer, le désastre lut terrillant. Ouelques vapeurs d'un moyen ou fort tonnag<» purent lever l'ancre et gagner le large. Certains d'entre eux et, notannnent, deux steamers de la Compagnie générale Transatlantique, subirent des avaries, mais (»nlln ils furent saufs, tandis que les voiliers, lents à fuir, les petits caboteurs ancrés près du rivage, furent tous jetés à la côte ou engloutis par un raz de marée formidable.

Douze voiliers français jaugeant de 181 à 665 tonneaux nets, ïEmmay VAlphonsine-Zélie, Iq H. el L,, V Emmanuel- Auget\ le Souverainy\c Nanlès, la Berlhe-Collety le Bienfaileurj VArmay le Persévérant, le Zaphir ella Marguerile, se perdirent corps et biens.

Un voilier italien, l'/lm/c/r/a, de l'i<^ tonnr^aux et un voilier américain, le Aed'While, de 5*23 tonneaux, périrent de même, ainsi cpie les caboteurs Mariiny Perle, Audacieux et le remor(|ueur Colonel, de la conq)agnie Girard.

Ce jour-là, ce fut la rade de Saint-Pi(»rre <pii oITrit l'abri le moins incertain, et il semble aujourd'hui pres(pî<* ironique» de dire (|U(* la protection de la Montagne INdée lui valut cette sécurité relative, pendant la première phase du phénomène, en raison de la direction nord-est di» la tourmente.

Ainsi, le volcan protégea alors la ville et le port qu'il devait anéantir onze ans plus tard, sous un ouragan de feu et de gaz as|)hyxiants.

La Montagne Pelée, dont la dernière éruption, d'ailleurs peu considérable, remontait à 18r)l, commençai à fumer dans les premiers jours d'avril 1902.

270 LES GRAXDS NAUFRAGES

Tous les phénomènes précurseurs des manifeslalions de raclivité volcaniq*ie se déroulèrent jusqu'au T) mai, date à laquelle Tancien cratère laissa i^chapper une immense coulée de houe el de lave incandescente qui détruisit une rhumerie au hord de la mer et ensevelit une centaine de personnes.

La population de Saint-Pierre et des environs s'afTola. On redoutait surtout un tremhlement de terre, comme celui qui ravajçea Tile en 1839.

Les hahitanls voulaient fuir et déploraient le petit nomhre des navires sur rade, lorsque le Grappler aiïecté à la réparation du càhle, et le steamer américain Roraïma entrèrent dans la haie. On s'exclama de joie à l'idée que de nouveaux moyens de secours arrivaient. En réalité, c'était un surcroît de victimes que la fatalité amenait au volcan.

Calmes au milieu de raffolement général, imperturhables comme ils le sont en présence des fureurs de TOcéan, les équipages vaquaient à leurs travaux de débarquement ou d'emharquement.

Les cahoteurs effectuaient leur parcours ordinaire, transportant dePorl-de- France à Saint-Pierre les autorités, et, à leur léte, le gouverneur, M. Moulct, qui devait payer de sa vie son excessive obstination à rassurer la population, à Tempêcher de fuir.

Le volcan continuait à faire pleuvoir des cendres et de la terre durcie. Des détonations formidables retentissaient. ()uaiul le soleil avait disparu dans le ciel obscurci de vapeurs, des lueurs sinistres incendiaient jusqu'au matin la cime de la montagne en travail éruptif.

Dans la nuit du au 7 mai, un viohMil orage s'aballit sur l'île. Les cours d'eau débordèrent. Les habitants des environs de Sainl-Pierre, terrifiés, abandonnaient leurs demeures |)our s(* réfugier dans la ville, (»t ainsi s'ag^Lcloméraienl ceux que le destin avaient marqués pour la fin la plus épouvantable qui se puisse imaginer.

La lave et la boue coulaient à Ilots dans le lit des torrents qui descendent de la Montagne* Pelée.

On redoulail tout, hormis le lléau caché, l'ouragan qui se i)réparaitî

Le 8 mai, le jour paraît dans réliuccllemenl d'une belle matinée tropicale. 11 seml)Ie qu'une radieuse journée s'annonce. Le volcan est toujours en travail, mais la pluie de cendres a cessé. On voit, de Saint-Pierrt», des colonnes de llanimes cît de fumée s'élever par bouffées au-dessus du cratère, et de sourdes détonations viennent de la montagne. C'est terrifiant, mais enfin voilà des jours que cela dure.... On s'habitue à tout, même à 1 épouvante. Au début (le la journée du S mai, la ville est dans l'angoisse, mais comme la veille, connue ravanl-veille, ni plus ni moins. Kt on attend.... Quoi? On ne sait pas. (Jue la mort vienne ou (juc la montagne cesse de gronder, de

LA PART DE LA AfEH A LA MARTINIQUE 27«

freml)lor, do flamber, de projeter des matières en fusion. El, au fond, on espère une accalmie prochaine. Oui, on espère.... Et c'est la mort qui va venir, d'un élan, et balayer d'un coup d'aile près de 40000 vies !

Cependant, au port, les choses vont leurlrain habituel. 11 y a là, au milieu des barques de Saint-Pierre, 8 bAtiments de quelque importance : \q Roraïma, vapeur américain ; le Grappler, vapeur anji:lais, le petit vapeur martiniquais. Diamant; les voiliers Tamaya, de Nantes; Biscaye, de Rayonne; Teresa-la- Vico, Sacro-Corne, de Naples, et Nord-America, de Sorrente.

Vers sept heures, un vapeur anglais, le Roddam, entre dans la rade foraine de Saint-Pierre et s'amarre à une bouée, à environ 1 mille des quais. Il échange avec la terre quelques signaux; le capitaine salue amicalement, de loin, le Grappler et le JRoraïma, ])uis se prépare à se rendre en ville. A ce moment, une barque se dirige vers le Ftoddam; elle amène un agent d'armateurs, M. Joseph Plissonneau, qui doit s'entretenir, pour afl'aires, sans retard, avec le commandant du Boddam, Celui-ci s'accoude au bastingage ; M. Plissonneau reste dans sa barque doucement secouée par la houle, et la conversation commence entre les deux hommc^s.

Ils s'entretiennent d'abord du volcan.

Le troisième quart, après sept heures, sonne dans Saint-Pierre. M. Plissonneau et le capitaine n'ont pas encore eu le temps de ])arler commerce.... Il est exactement huit heures moins dix minutes, quand, soudain, une détonation cent fois plus forte que le coup de tonnerre le ])lus terrible qu'il soit possible d'entendre sur terre, ébranle l'atmosphère, et, delà montagne qui vient de s'ouvrir, de sauter comme une chaudière de l'enfer explosant, arrive en quelques secondes, sur la ville de Saint-Pierre déjà recouverte d'un linceul de cendres, un ouragan de feu.

Ainsi que le dira plus tard le commandant du Suchel, sauveur des rares survivants, qu'on imagine la poussée d'air d'un coup de canon fabuleux, et on aura une idée de celte trombe mort(»lle, qui charrie au milieu d'un nuage de fumée un mélange épouvantable de gaz asphyxiants, de scories incandescentes et de cendres brûlantes.

Le cyclone de feu faucln*, renverse, écrase, broie, pulvérise tout à une certaine hauteur, vl les cendres, les scories, les gaz achèvent l'œuvre de destruction au ras du sol.

Tout est anéanti, étoulTé, brûlé; la ville flambe; sur rade, les navires et les barcpies pr(*nnent feu et coulent.

Le Roddam, bAtiment le plus éloigné des quais d<» Saint-Pierre, est enveloppé dans la nuée dévorante, mais moins din*ctement atteint que les navires plus rapprochés du rivag«». Il |)leut du feu à bord, (»t, autour du navire, la mer se soulève, bouillonnante, M. Plissonneau n'a eu que le temps de se

272 lES GRAXDS NAUFRAGES

hisser sur le ])ont à In force des poif^nels; sous ses pieds sa chaloupe et le malelol qui s'y trouvait disparaissent. Le caj)ilaine du Boddam hurle, des ordres et, dans sa bouche ouverte, il sent entrer des flammes.

Autour de lui, ses niAts craciuent, les i\^vcs tombent calcines, des marins s'afTaissent, asphyxiés, incendiés ou sautent dans l'eau et se noient. Mais d'autres de ses hommes sont encore vivants et l'entendent.... A sa voix, ils ont coupé les amarres, et enfin l'hélice tourne.... Les machines étaient encore sous pression. Le capitaine a saisi la l^arre, le navire fuit ce ciel enflammé, ce rivage embrasé, cette mer bouillonnante.

Aveuglé, étouffé, brûlé, le commandant du Rodclam a distingué à travers un voile rouge, dans la fumée et l'incendie, le Roraïma prenant feu ainsi que tous les autres bAtiments en rade. Sur la passerelle du Roraïma le capitaine était debout et a fait un geste d'adieu !...

Neuf heures après, le Roddam arrivait à Port-C.astries (Sainte-Lucie), ayant perdu 17 honnnes de son équipage, et couvert de cendres, dévasté, misérable, ne portant que des vivants muets d'horreur, tous blessés, noircis, brûlés, le capitaine plus que les autres, admirable de force et de courage jusqu'au bout.

Cej)endant, devant Saint-Pierre, h huit heuroë et quart environ, le schooner Océan Traveller arrivait en vue de la rade et s'arrêtait, [^'équipage tout entier se crut le jouet d'un épouvantable cauchemar.... Un gigantesque brasier occupait l'étendue de la plus importante ville de la Martinique. Le capitaine fit mettre une chaloupe à la mer: Elle s'approcha du port et assista à l'explosion d'un grand navire — probablement le Roraïma — où tout paraissait mort et qui achevait de s'abîmer dans les flots.

Terrifiés par le spectacle horrible de cette ville en feu, les matelots de V Océan Traveller, respirant à peine un air brûlant chargé de cendres, jugèrent qu'aucune puissance humaine ne pouvait sauver qui que ce fût des malheureux habitants de Saint-Pierre, et regagnèrent leur bord. U Océan Traveller reprit le large, épouvanté.

Le Tek, vapeur anglais, passant un j)eu aj)rcs dans les mêmes parages, s'approcha le plus possible et fit résonner ses sirènes.

Rien, absolument rien ne donna signe de vie sur les quais de Saint-Pierre. Tout paraissait mort à terre, hormis, à l'horizon, la rnontagne infernale d'où le feu et la lave continuaient de jaillir.

Quand le croiseur stationnaire le Suchel arriva, venant de Fort-de-France, dans l'après-midi du 8 mai, la chaleur dégagée par le foyer de 5 kilomètres

de large einpOclia d'accoster a Saint-Pierre, (*t le coiniiiandant Le Bris ne j)ul que recueillir quelques survivants des navires qui s'étaient réfugiés sur des épaves.

Le lendemain seulement, on parvint à débarquer des escouades de marins qui dé[>loyèrent le courage» (»t le dévouement traditionnels dans notre flotte. Ils réussirent ainsi à retirer des décombres encore fumants une trentaine de malheureux, presque tous appartenant aux navires perdus.

Enfin nos matelots recueillirent, sous la menace du volcan toujours crachant la flamme, la cendre et la mort, les populations des bourgs épargnés. Ils parvinrent, grt\ce à un travail opiniAtre de jour et de nuit, à assurer le ravitaillement des nond)reux réfugiés qui s'étaient dirigés ou avaient été transportés dans le sud de l'île, allant et venant sans répit, de Sainte-Lucie à la Guadeloupe, en quête de* vivres.

Le croiseur danois Valkyrie et le Poui/er-Qiierlier, de la Compagnie des câbles, prêtèrent aussi un concours dévoué î\ l'teuvre dr sauvetage et de ravitaillement.

Ainsi, dans cette catastrophe que Thistoire comptera au nombre des plus terribles de la vie de l'humanité, la marine eut ses victimes et ses héros.

Et maintenant, qui peut dire quel sera l'avenir de la Martinique"? Ne craint-on pas qu'elle ne sond)re tout entière? Elle est un vaisseau de terre et de roc au milieu de l'Océan. Elle lutte depuis des siècles et des siècles contn* la mer qui recouvrit, il y a des milliers d'anné<»s, l'Atlantide dont les Antilles sont peut-être les vestiges derniers, (le continent fut condamné. La nature n'achèvera-l-elle pas son (Puvre?

Vax attendant, [)armi la couche é|)aiss(» de cendres, au milieu des décombres, sous les mena<*es du volcan grondant encon» vi s'éclairant, la nuit, de sinistres lueurs, des pousses vert(\s s(» font jour, déjà, cpii, demain, auront recouvert l'horreur de ce champ de carnage» où la brutalité d(»s éléments a vaincu l'homme, — riiomme qui porte «mi lui les dons divins de l'intelligence, de l'amour et de l'espoir.

Par le sentier dévasté, escaladant péniblement les troncs abattus et

noircis, cheminent le créoh» <»t le nègre, à la recluMvhe du premier coin

de terre qu'ils jjourront de nouveau fertiliser, (lar ainsi va le; monde :

la mort passe», la vie suit, vi r'wn nr, change» sur terre». ('/e»st se»ule»menl

e»n ne)us méme»s epie, par le» pe»rfee*tionneme»nt moral, que'hpie» che)se peut

progre»sser, qui nous fait me»ille»urs, plus loris, plus granels — et plus

heure»ux.

S74 LË& on ANUS NAUFnAÙES

S'il y a un enseignement à tirer des récits que contiennent ce livre, c'est que, de la première à la dernière des catastrophes ici racontées, le même drame se poursuit, immuable, en ce monde.

Au début du xx* siècle les mômes scènes se renouvellent qui se déroulèrent, déjà, vingt siècles et beaucoup plus, avant notre ère.

Le navigateur a remplacé les coques de bois par les carcasses de fer, la voile par la vapeur, Tétoile par la boussole ; et Thomme croit avoir maîtrisé les flots, dompté les vents, vaincu l'espace. Un jour, la terre s'entr'ouvre, le vent se lève, la mer se gonfle : Thomme est détruit, englouti. Heureux quand, dans ces heures d'épouvante, la primitive sauvagerie ne vient pas, remontée h son cerveau de civilisé, ajouter à l'effroi de la tempête ou du cataclysme l'horreur des plus atroces lâchetés.

A quoi serrent à l'homme, dans ces instants terribles, les découvertes et les invention» dont il s'enorgueillit? Que peut-il de matériellement efficace contre le jeu des éléments et la volonté du Destin? Il ne peut rien; il est vaincu d'avance.

Mais, du moins, par l'esprit et le cœur, il a la ressource d'échapper à l'étreinte du sort, s'il a su élever son esprit et fortifier son cœur.

Ainsi fait le véritable marin qui triomphe, comme ce livre le montre, jusque dans sa défaite, en succombant sous le vaste ciel, la sérénité dans les yeux, Ihéroïsme dans l'âme, parce qu'il a conscience de la puissance de la Nature et du Destin et qu'il a, tout de même, travaillé, peiné, lutté, tant qu'il a pu, sans rien craindre, ni sans désespérer du sort.

Et c'est là la suprême sagesse.

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