PREMIER NAUFRAGE DE GUERRE DU A'A'« SIÈCLE
Celait là un équilibre ethnique trop instable pour durer.
Le 1" janvier 1804, Haïti proclamait son indépendance.
Tour à tour colonie soumise, empire, monarchie, république, c'est à ce dernier régime de gouvernement que les Haïtiens se sont arrêtés.
Les constitutions d'Haïti se sont succédé si fréquemment et les partis en lutte les ont si souvent modifiées au gré de leurs inlércMs et de leurs caprices que, là-bas, en appeler aux articles constitutionnels passe pour une ironie.
Ainsi gouvernés, les Haïtiens se divisent en catégories de partisans dont les représentants, soit à la Chambre, soit au Sénat, entretiennent des querelles dont le dénouement est d'ordinaire la guerre civile et l'insurrection.
Les chefs se recrutent parmi les centaines de généraux qui commandent à une armée de huit mille hommes dispersés dans les cinq départements qui forment la division administrative du pays.
Le Haïtien adore le changement, et se jette avec ardeur dans les luttes politiques, qui finiront tôt ou tard par amener l'intervention d'une grande puissance désireuse d'assurer une fois pour toutes la tranquillité de ses nationaux.
Et c'est peut-être vers cette solution que la révolution de 1902 a conduit ces turbulents insulaires.
Maître de la Hotte nationale réduite à deux canonnières, le général Firmin, ancien ambassadeur à Paris, (|ue suivaient quelques milliers de partisans, s'insurgea contre h» gouvernement du président Canal.
Kn quelques semaines la colonie fut à feu et à sang. Le sac, le pillage et l'incendie portèrent sur toute l'étendue du territoire haïtien la désolation et la misère.
Les deux partis passèrent par les mêmes alternatives de succès et de revers, sans qu'aucun pût s<» dire victorieux.
Les rebelles tenaient les deux villes de Gonaïves et de Saint-Marc, après avoir détruit la pittoresque cité de IVtit-Goave.
Kn mer, l'amiral insurgé Killick croisait dans les eaux haïtiennes à bord de la canonnière Créle à Pierrolj bien pourvue et fortement armée.
I/équipage avait été déclaré « pirate » par le gouvernement provisoire de Port-au-Prince, qui fit même saisir ^."^^O tonnes de charbon amenées de New-York par le bAtiment révolutionnaire.
Les représailles ne se firent jmint attendre, et la (^réle à Pierrot bombarda Cap-Haïtien, défendue par le général Nord, et fit le blocus des côtes, de Port-au-Prince aux Gonaïves et au Cap.
On assista alors à ce curieux spcclaclc d'une petite nation d'un million d'hommes, terrorisée et mise en échec par le seul navire de sa flotte!
Se croyant invincible, l'audacieux Killick, pensant ainsi servir l'inlérôt de la révolution, donna môme la chasse aux navires étrangers.
En août 1902, il sommait le navire américain Paloma d'amener son pavillon, mais n'insistait pas davantage devant l'attitude de la canonnière des États-Unis, Machias.
La Crêle à Pierrot fut plus heureuse avec le vapeur allemand Marcomannia, dont elle confisqua la cargaison au nom de la doctrine de Monroë.
11 devait lui en coûter cher.
Les puissances n'ayant point reconnu belligérants les partis aux prises, ne reconnaissaient pas davantage le blocus des côtes, et, dès lors, étaient en droit de commercer librement et d'accéder aux ports.
Après l'affaire du Marcomannia, le capitaine de corvette Eckcrmann, commandant la canonnière allemande la Panthère^ mouillée à Port-au- Prince, reçut l'ordre de capturer la Crête à Pierrot,
Et la chasse commença.
Les deux bâtiments étaient sensiblement de même force.
La Panthère, canonnière en bois et acier avec entrepont blindé, portait deux canons de 10 à tir rapide et six mitrailleuses.
La Crête à Pierrot, plus vieille de cinq ans, possédait un armement de deux canons de 16 et de 12, quatre canons de 10 et six mitrailleuses.
Le capitaine Eckermann avait mis le cap sur les Gonaïves où le corsaire était signalé.
Le jour déclinait lorsque la Crête à Pierrot apparut.
La Panthère exécute aussitôt le branle-bas de combat, s'approche de l'adversaire et lui signifie par signaux cet ultimatum :
« Je vous accorde un quart d'heure })our amener votre pavillon. Evacuez votre bord et prenez note que je vous attaque immédiatement à la moindre tentative de dispositions de combat. »
Dix minutes s'écoulent. Le pavillon du navire haïtien est amené, et la Panthère s'approche sans méfiance dans le but de remorquer sa caj>ture.
Soudain, une épouvantable explosion soulève l'arrière du corsaire. La soute ft poudre vient de sauter, et, sans doute, l'avant va à son tour exploser.
L'acte d'hostilité paraît suffisant au commandant de la Panthère, II vire de bord, prend du champ et — à 500 mètres environ — envoie dix obus dans la coque de la Crête à Pierrot,