‹ Les Grands Philosophes: KantChapitre 110 sur 139 · DENON EULS · texte numérisé non relu

DENON EULS

3. Kant avait écrit deux Introductions pour cet ouvrage. L'une, la première sans doute, fut laissée de côté à cause de son étendue excessive. Mais l'auteur en confia le manuscrit à Beck qui en publia des extraits dans son Extrait des ouvrages critiques de Kant, 1794. Ces extraits ont

Le prineipal résultat des deux premières critiques a été de séparer profondément la nature et la liberté, l’ordre de la connaissance et celui de l’action, l’entendement et la raison. Les principes de la nature sont ceux de l’entendement sans lesquels aucune connaissance objective n'est possible, le principe de la vie pratique est le concept rationnel de liberté. Entre les deux domaines, aucune communication, aucun échange ne semble possible. Cependant le sujet de la connaissance est, au fond, Je mème que celui de l’action. C’est la raison même de l'homme qui, dans son double usage, spéculatif et pratique, ne peut être qu’une seule et mème faculté. Bien plus, l’ordre naturel et l'ordre moral ne sont pas simplement juxtaposés et parallèles. Celui-ci doit exercer une influence sur le premier. En effet l'impératif catégorique oblige la volonté à réaliser dans la nature les lois de la liberté et l’on est contraint de concevoir la nature de telle facon que la rigueur des lois expérimentales admette au moins la « possibilité » d’une réalisation des fins de la liberté. La primauté de la raison pratique, déjà proclamée dans la seconde Critique!, implique l'existence d’un « principe d'unité », d’un moyen terme établissant

un passage de l'ordre de la liberté à celui de la nature?.

été publiés dans les éditions générales postérieures sous le titre : Ueber Philosophie überhaupt(t. 1, p. 137-172), et traduits par Tissor à la suite des Prolégomènes (Sur la Philosophie en général, p. 133-480). Le reste de cette préface a disparu. Barni n’a traduit que la seconde. Les idées sont sensiblement identiques de part et d'autre.

LEPINE SD NDe 3

2. Crit. de la fac. de juger, t. VIL, p. 13-14. (trad. Barni, t. I, p. 20-21).

Les lois naturelles sont des lois causales, celles de l’ordre moral des lois de finalité. La question revient done à se demander comment la causalité peut être subordonnée par la pensée à la finalité. Or un pareil acte de pensée est un jugement; car juger, c'est toujours concevoir la subordination d’une idée par rapportà une autre, et l’on comprend dès lors pourquoi la recherche d'un moyen terme entre la nature et la liberté implique une critique approfondie de la faculté de juger. Maisil ne saurait s'agir ici du jugement tel que l’a étudié la critique de la raison pure et que Kant appelle déterminant. Un pareil jugement, celui de causalité par exemple, consistait à subsumer un cas particulier sous un concept général donné. Il n’en est pas de même du jugement de finalité, ou jugement réfléchissant; dans ce cas, c’est Le particulier qui est donné et le jugement consiste à y trouver le général. La première sorte de jugements peut bien établir à priori les lois les plus générales du monde de l’expérience et fonder une métaphysique de la nature; la seconde seule peut déterminer les lois particulières, telles que celles, infiniment complexes, de la nature vivante, en s’élevant du fait concret à la règle générale, Cette nouvelle classe de jugements avait été laissée de côté par la critique de la raison pure; et cependant quelle valeur objective et nécessaire aurait-elle, si elle n’était, comme celle des jugements déterminants, fondée sur un principe transcendantal et à priori. A quelles conditions les jugements réfléchissants, ou de finalité, sont-ils possibles?

Tel est le problème propre de la troisième Critique 1.

Or le jugement de finalité est double. Tantôt l’entendement découvre un accord entre le détail de la nature etses propres facultés ; cette découverte est accompagnée d'un sentiment de plaisir très spécial, tandis que nous éprouverions un grand déplaisir à nous heurter à des lois hétérogènes et, par suite, impénétrables à notre entendement. Cet accord, envisagé à un point de vue purement formel et subjectif, provoque de notre part un jugement sur la beauté de la nature, un jugement esthétique, au sens usuel de ce terme.

D'autres fois, au contraire, c’est l'accord même des parties de la nature entre elles que nous cherchons à découvrir; nous arrivons alors à énoncer des jugements sur jes fins réelles, objectives de la nature, des jugements

téléologiques.

D'où la division de la Critique de la faculté de juger en critique du jugement esthétique, — et critique du

jugement téléologique*.

A. Critique du jugement esthétique.

La distinction du beau et du sublime remonte, dans l'esprit de Kant, à la période antécritique. Mais tandis que, dans les Observations de 176%, il s’est contenté de dé-

B) V, supra, p. 44.

crire les effets de ces deux formes du sentiment esthétique et d'énumérer les objets capables de le provoquer, il va reprendre, approfondir cette distinction et la fonder en raison.

$ 1. — Analytique du beau.

Le jugement esthétique, comme toute affirmation, peut être envisagé au quadruple point de vue de Ja qualité, de la quantité, de la relation et de la modalité.

Placons-nous d’abord au point de vue de la qualité. Le jugement porté sur la beauté est toujours l'affirmation d'une satisfaction (Wohlgefallen). Mais cette satisfaction diffère de celle que procurent l’agréable, le bien ou l'utile. L'agréable n'est que le plaisir ressenti par nos sens; il est purement subjectif. L'utile et le bien ont sans doute une valeur objective : le bien une valeur en soi, l’utile la valeur de la fin qu'il permet de réaliser. Mais ces trois formes de satisfaction offrent ce caractère commun d'être liées à un certain 2ntérét, à une fin de notre nature; il ne nous suffit pas de nous représenter l’agréable, l’utile, le bien; nous cherchons (begehren) à jouir du premier, à nous servir du second, à réaliser le troisième. Tel est, au contraire, le caractère de la satisfaction esthétique de n'être liée à aucun intérêt. Je dois, pour juger de la beauté d’un palais, faire abstraction de tout jugement sur le plaisir qu'il pro-

cure à mes sens, sur sa commodité ou sur la vanité des

grands qui gaspillent en édifices somptueux la richesse publique. « Il ne faut pas avoir à s'inquiéter le moins du monde de l'existence de la chose, mais rester tout à faitindifférent à cet égard, pour jouer le rôle de juge en matière de goùt!. »

De ce point de vue nous passons, par une transition facile, à celui de la quantité. Tandis que les hommes se divisent, d'après la diversité des tempéraments, sur ce qui leur offre un intérêt, un jugement désintéressé ne peut être qu'universel. Un homme de goût ne peut vouloir sans absurdité qu'une chose soit belle pour lui. Mais cette universalité est bien distincte de l’universalité logique du jugement. En logique, c’est l’universalité du concept qui constitue et impose à tous les esprits celle du jugement. Or on ne peut concevoir que d’un concept, c’est-à-dire d’un produit de l’entendement, on puisse passer au plaisir esthétique, c’est-à-dire, en définitive, à un état de la sensibilité. D'ailleurs, si le jugement esthétique était réductible à un jugement logique, ilaurait pour fin la connaissance, il cesserait d'être libre et désintéressé. Au reste, comme toute affirmation, le jugement esthétique est soumis à la loi logique de la quantité; à ce point de vue, tout jugement porté sur la beauté est singulier, puisqu'il exprime un sentiment du sujet. Comment done un jugement peut-il être à la fois singulier et universel, valable pour le sujet seul et pour

tous les esprits ? C'est à la condition d'entendre ici l'uni-

versalité en un sens purement subjectif. Logiquement, le jugement par lequel j'affirme qu’une rose est belle est singulier ; mais, en l’'énonçant, je suis convaincu que mon sentiment, soumis au jugement d’autrui, obtiendrait une adhésion universelle !. L’universalité affirmée par le jugement du goût n’est pas celle d’un concept, mais celle d’une disposition subjective; et l’on peut ainsi définir le beau « ce qui plait universellement sans concept !. »

Sur quoi donc repose cette conviction qu'un plaisir peut être « communiqué universellement »? La solution de ce problème, « clef de la critique du goût », résulte de la distinction établie entre l'agréable et le beau. Le plaisir provoqué par un objetagréable procède immédiatement de la perception de cet objet; tout jugement porté sur l’agrément de l’objet suit le plaisir et en dérive; aussi ce jugement reste-il individuel, incommunicable comme le plaisir même des sens. Au contraire, le jugement esthétique précède le plaisir et le détermine. Et puisque ce jugement est « désintéressé », puisqu'il ne doit pas même énoncer une connaissance et n'exprime qu'une disposition purement subjective, les deux facultés qui concourent à former tout jugement, Timagination et l’entendement, « y sont dans un libre jeu, parce que nul concept déterminé ne les astreint à une règle particulière de connaissance, » En d'autres

termes, dans le jugement du goût nous sentons (emp/inden) un accord, une harmonie entre notre faculté sensible de connaître et notre faculté intellectuelle, mais un accord spontané « dans une relation qui n’a point de concept pour fondement!, » Nous appelons beaux les objets en présence desquels, sans affirmer aucune liaison objective par concepts, nous sentons notre imagination s'harmoniser d'elle-même avec notre entendement. Or, si le sentiment de plaisir que suscite en nous ce rapport est subjectif, nous avons conscience que ce « libre jeu » est possible pour tous les esprits; notre plaisir peut être universellement partagé, puisqu'il procède d’une relation entre deux facultés communes à tous les esprits.

Quelle est, en troisième lieu, au point de vue de la relation, la nature du jugement esthétique? Tout plaisir suppose la direction d’une tendance vers une fin; le jugement du goût est donc essentiellement un jugement de finalité; mais, à ce point de vue encore, il diffère des jugements provoqués par l’agréable. Car la recherche de l’agréable suppose le concept d’un objet que l’activité se propose d'atteindre; c'est, en ce cas, la matière même de l’objet, son attrait sensible qui suscite le désir. Or nous savons que le jugement du goût doit être pur de tout intérêt, c’est-à-dire de toute fin subjective, et que, d'autre part, il ne peut se rapporter à aucun concept, partant à aucune fin objective. Le concept même de la perfection d’un objet, queles métaphysiciens croient découvrir dans

le jugement esthétique, est un concept purement intellectuel et ne saurait provoquer un plaisir sensible. Le beau ne saurait donc plaire par sa matière, mais uniquement par sa forme; il n’a que la forme de la finalité sans dépendre d'aucune fin déterminée ; il n’est subordonné ni à l’attrait sensible, ni à aucun concept d'utilité ou de perfection. La beauté de la fleur n’a pour nous rien à faire avec sa fonction physiologique; de même, un thème musical sans paroles plait par sa seule forme. On arrive ainsi à cette nouvelle définition : La beauté est la forme de la finalité d'un objet, en tant qu'elle y est perçue sans représentation de fin".

Si l’on considère enfin que toute affirmation universelle est nécessaire, on en conclura la nécessité du jugement du goût, nécessité toute subjective d’ailleurs, comme l'universalité. Nous « supposons » entre tous les esprits un « sens commun » qui doit rendre possible l’échange des impressions esthétiques. Nous ne pouvons admettre que les jugements de notre goût soient purement contingents. De là cette dernière définition qui répond au point de vue de la modalité : Le beau est ce qui est reconnu sans concept comme l’objet d’une satisfaction nécessaire?.

$ 2. — Analytique du sublime.

Comme le beau, le sublime provoque en nous une satisfaction désintéressée, universelle et nécessaire : mais

1. P. 62-82 (94-123), nolam. 2? 10, 11, 14, 15. 2. P. 83-87 (124-130).

il en diffère profondément par les caractères suivants. Le beau concerne la forme d’un objet et suppose que cet objet est défini; le sublime n’est conçu qu'en présence d'un objet illimité, tel que l'infini; — l’un est lié à la représentation de la qualité, l’autre à celle de la quantité; — le premier, par le jeu libre et agréable des facultés, produit une excitation des forces vitales, l’autre, dénué de charme sensible, suspend momentanément ces mêmes forces; — enfin et surtout « la beauté naturelle. renferme une finalité de forme, par laquelle l’objet parait avoir été préaéterminé pour notre imagination », c'est-à-dire que le jugement que nous portons sur un objet beau est parfaitement d'accord avec la représentation que l'imagination nous fournit de cet objet; au contraire, le sublime fait violence à l’imagination; 1l dépasse tout ce que nous pouvons nous représenter mentalement !.

Mais il faut préciser et expliquer cette différence. La satisfaction de beauté provient, nousle savons, de l’accord harmonieux de l'imagination et de l’entendement. Il en résulte, — puisque l’entendement est la faculté de connaitre des objets d'expérience, — que la beauté nous semble réalisée hors de nous, dans la nature, où nous découvrons une « technique » harmonieuse et croyons trouver un «art », et non pas seulement un « mécanisme sans but? ». Dans le sublime, ce n’est plus l’entendement qui entre en rapport avec l'imagination, mais la raison,

impuissante, il est vrai, à saisir le réel, mais susceptible d'étendre à l'infini ses « idées » au delà du phénomène. Ainsi la vue d’ «une mer sombre et orageuse » donnera bien le branle à mon imagination, mais ma raison va bien au delà de ces conceptions; elle entrevoit l'horizon infini, la puissance incommensurable de l'Océan ; devant elle, « toutes les grandeurs de la nature paraissent petites!. » Il en résulte que la véritable sublimité doit être cherchée, non dans la nature, mais dans l'esprit. « Le vaste Océan, soulevé par la tempête, ne peut être appelé sublime» ; il est seulement pour nous une occasion de confondre notre imagination en concevant l'infini. Aussi le sublime ne révèle-t-il, au contraire du beau, aucune finalité dans la nature; « le chaos, le désordre, la dévastation » peuvent provoquer ce sentiment ?. De là vient encore que l'émotion du sublime est à la fois une peine et un plaisir : une peine, causée par la discordance intime de notre imagination et de notre raison, — un plaisir, parce que, en même temps, cette émotion nous révèle la grandeur de notre nature et de notre destinée. En présence des forces redoutables de la nature, d’un orage, d'une cataracte, ce plaisir et cette peine se compliquent d'émotions nouvelles. Nous souffrons du sentiment de notre impuissance physique, mais du même coup, du moins sinous sommes en sécurité, nous prenons conscience en nous d'un « pouvoir de résistance d’une 1. P. 106-107 (158-159).

tout autre espèce », d'une force morale contre laquelle ne prévaudra aucune force naturelle. La guerre même « à quelque chose de sublime », quand l'énergie d’un peuple grandit avec la gravité du péril. La religion est sublime quand elle n’éveille chez l'homme de conscience droite qu'une confiante admiration; c’est au contraire en dégrader la beauté que de trembler devant la colère divine et d'adorer la divinité le front dans la poussière,

$ 3. — Déduction et dialectique du goût,

Tel est, sous la double forme qu’il comporte, le jugement esthétique. Mais, après la question de fait, se pose, comme dans la théorie de la connaissance et de la moralité, la question de droit : comment de pareils jugements sont-ils possibles? Problème particulièrement embarrassant, semble-t-il, en matière de goût, car il s’agit d’expliquer comment des jugements, qu’on vient de déclarer purement subjectifs, peuvent prétendre au caractère d’universalité et de nécessité. Ce problème rentre dans celui de la Critique en général. Car le jugement esthétique est synthétique, puisqu'il ajoute au concept d’un objet un prédicat qui n'appartient pas à l'ordre de la connaissance, à savoir le sentiment de plaisir ou de peine; et il est à priori, puisqu'il se pose comme universel et nécessaire. Le problème fondamental de l'esthétique peut donc

s’'énoncer en termes critiques : comment sont possibles,

en matière de goût, des jugements synthétiques à priori?!

La solution est fournie par la « déduction des jugements du goût », déduction facile, car il ne s’agit plus ici, comme en matière de science, de justifier la réalité objective d’un concept. IL suffit de remarquer que le plaisir esthétique, bien loin d’être suspendu à un élément extérieur, à la matière de l’objet beau, dépend d’une condition purement intérieure, à savoir de l'accord formel de la faculté de juger avec l'imagination; or, cette condition, « on peut la supposer chez tous les hommes», car elle est, par définition, essentielle à tout esprit. L'unité fondamentale des esprits est pour nous la garantie que tous nos jugements esthétiques sont de nature à obtenir l’assentiment d’autrui*.

De même enfin que la raison théorétique ou pratique, le jugement du goût est l'objet d’une « dialectique. » La raison, ens’y appliquant, y découvre une « antinomie » apparente qu'il faut résoudre. D'une part, en effet, le goût est affaire individuelle ; comme il ne repose pas sur des concepts, il ne peut donner ses preuves; c’est un lieu commun de dire que le goût exelut la discussion, Mais, d'autre part, il n’y a personne qui ne défende ses idées et ne discute celles d'autrui en matière esthétique; le beau semble avoir ses règles et ses concepts.

Il est aisé de lever la contradiction en montrant que la thèse et l’antithèse, comme celles de la raison théorique, se rapportent à des objets différents et qu'elles sont

vraies l’une et l'autre à un certain point de vue. Le mot « concept » y est entendu en deux sens. D'une part, le beau ne correspond au concept d'aucun objet « déterminé », il consiste en un plaisir et échappe à la diseussion. Mais, d'autre part, la perception de la beauté nous amène à réfléchir sur l'accord entre l’entendement et l’imagination, et à nous faire de cet accord un concept, d’aitleurs « indéterminable »; et la certitude où nous sommes que ce rapport existe en tout esprit nous conduit à affirmer l’universalité du jugement du goût, et par suite à le soumettre à la discussion f.

Mais il y a plus; le jugement du goût, par sa forme finaliste, nous conduit à nous faire un concept de la finalité de la nature. Sans doute la critique de la raison pure a déjà établi, et la seconde partie de l'ouvrage que nous analysons confirmera bientôt, que nous n'avons nul droit d'affirmer que les beautés naturelles, les fleurs, les cristaux, sont l’œuvre d’une intelligence prévoyante; il n’est pas inconcevable pour l’entendement, que le mécanisme, seul reconnu par la science, explique ces merveilles. Mais le concept d'une finalité de la nature peut être maintenu comme une idée supra-sensible et purement subjective, pourvu qu'il soit bien entendu qu’il ne s’agit ici que d’une libre interprétation de la nature envisagée comme l’œuvre d’un espritsemblable au nôtre. De mème donc que l’idéalité transcendantale de l’espace et du

temps explique que les objets des sens sont déterminés

à priori dans l'intuition, de même la finalité ne peut être appliquée à la nature, dans le jugement esthétique, que d’une façon purement idéale ".

De même encore, il est permis, en un sensidéal, de considérer la beauté comme le symbole de la moralité, puisque le jugement du goût, comme l'acte moral, « a en vue l'intelligible », et s'élève au-dessus de toute considération de plaisir et d'intérêt. Le libre jeu de l'imagination dans son rapport avec l'entendement est en quelque sorte le «symbole » du libre jeu de la volonté morale ?.

ÿ 4 — L'art.

Toutefois l'accord est loin d’exister toujours entre les choses et le jugement esthétique. Le mécanisme de la nature, qui satisfait toujours l’entendement, ne contente pas l'imagination dans tous ses détails. Cette imperfection de la causalité naturelle ne pourra être réparée, dansune

2. P. 219-223 (333-339). Ailleurs, p. 157 (236) et suiv., Kant reconnait que les arlistes sont souvent « vains, entêtés, livrés à des passions pernicieuses »; mais il distingue l'intérêt attaché à la beauté artistique de l'intérêt qui s'atlache à la beauté naturelle. Le premier est indirect et n'apercoit la beauté qu’à travers un symbole artificiel; le second est « immédiat ». Or ce dernier est analogue à « l'intérêt » du devoir. (Cf. supra, p.211-12). Depart et d'autre, un sentiment de plaisir apparait sans avoir élé recherché en luimême. En outre l'intérêt que nous éprouvons à trouver notre goût réalisé dans la nature est analogue à celui qu'excite en nous l'accord du réel avec la loi morale. « On a donc raison de supposer au moins de bonnes dispositions morales chez celui que la beauté de la nature intéresse immédiatement. »

certaine mesure, que par une causalité libre. L'art est précisément la libre production de la beauté. Un être raisonnable seul est vraiment artiste. Le rayon de cire de l'abeille est simplement œuvre d’instinct; il manque à l'abeille, pour être artiste, « une volonté qui ait la raison pour principe de ses actions ! ».

Nous avons vu que la natureest belle quand on croit y découvrir une finalité, c’est-à-dire quand «elle fait l’effet de l'art ». À son tour, l’art doit paraitre un produit de la nature, c'est-à-dire que les lois de l'art sont celles de l'esthétique naturelle. L'œuvre d'art ne doit viser ni à produire une simple sensation, qui rendrait le plaisir purement subjectif, ni un concept, qui transformerait l'impression d’art en une connaissance; elle doit simplement avoir en vue une certaine /orme du jugement, déterminée par l'accord harmonieux de l'imagination et de l’entendement. Comme dans la nature encore, la finalité de l’œuvre d'art doit se dissimuler. L'artiste a sans doute un dessein ; il peut rechercher la gloire et la richesse; mais son œuvre ne plaira qu'autant qu’elle ne portera aucune trace de cette préoccupation. Comme la nature enfin, il obéit à des règles, mais aucun effort ne doit révéler cette contrainte; Le véritable artiste n’est pas l'apprenti péniblement asservi aux « formes d'école », mais le maitre qui crée avec la spontanéité de la nature mème *.

Ce pouvoir créateur, distinct du goût proprement dit, est le génie, faculté merveilleuse et, à vrai dire, indéfi-

nissable. Le goût, l’entendement, l'imagination s'y combinent dans une proportion que la Critique ne saurait définir. Distinct de l’habileté, qui s’acquiert par exercice, sa qualité essentielle est l'originalité, qu'aucun enseignement, aucune pratique ne sauraient procurer. Il échappe à toute règle; bien plus, c’est lui qui donne des règles au goût; ses productions sont « exemplaires » et servent de point de comparaison au jugement des amateurs. Il est ainsi absolument distinct, non seulement de « l'esprit d'imitation » qui en est le contre-pied, mais du pouvoir d'invention scientifique lui-même. Car la découverte scientifique est susceptible d'explication; elle a sa méthode et peut être imitée par d’autres, de sorte qu'un Newton ne diffère qu'en degré de ses plus obscurs continuateurs. Le génie artistique, au contraire, ne peut donner la clef de ses propres créations; il est incommunicable et « spécifiquement distinct » de tout autre don naturel de l'esprit !.

On peut diviser les beaux arts d’après le mode d’expression employé pour communiquer une impression à autrui.

Les arts de la parole (redende Kunst) comprennent l'éloquence et la poésie. Les arts figuratifs, sculpture, architecture et peinture, cherchent à exprimer certaines idées dans une intuition sensible, On peut y rattacher l’art des jardins et tous les arts décoratifs. Enfin l’art de produire un beau jeu de sensations (Kunst des schünen

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