‹ Les Grands Philosophes: KantChapitre 112 sur 139 · D, 939-937 (Il · texte numérisé non relu

D, 939-937 (Il

efficiente suffit à rendre compte de ces liaisons phénoménales. D'ailleurs la finalité, à supposer qu'elle fût évidente dans ces divers cas, n’y serait encore que relative et extérieure aux choses, car 1l resterait à déterminer la fin de la végétation, des semences et des traineaux, et ainsi de suite à l'infini, pour en arriver à cette question suprème : quelle est la fin de la création même? Or nous savons qu'un pareil problème excède les forces de l’entendement, parce qu'il dépasse les bornes d’une expérience possible; c’est dire qu’il échappe aux prises de la « faculté de juger! ».

Si donc, en vertu des lois de l'esprit, les relations extérieures des êtres ne peuvent être conçues que sous la formé de la causalité mécanique, il en faut conclure que la finalité ne devra être cherchée que dans le mode de relations intérieures dont les vivants nous offrent le type. Car la vie nous offre l'exemple unique de phénomènes liés entre eux en un système tel que chaque chose y est à la fois « cause et effet d'elle-même ». Le vivant ne se reproduit-il par lui-même, aussi bien comme espèce que comme individu? Et si chaque organe est un produit du tout, la vie totale n'est-elle pas à son tour la résultante du jeu des organes? Or cette réciprocité de la cause et de l'effet diffère absolument de la liaison mécanique des antécédents et des conséquents, et c’est la définir très imparfaitement que d'y voir un « analogue de l’art »;

car l'artiste est encore extérieur à son œuvre, tandis que

la nature « s'organise elle-même », et cette organisation « n’a rien d'analogue à aucune des causalités que nous connaissons »:; elle obéit à un principe téléologique, exclusivement applicable aux vivants, et dont voici l’énoncé : « Une production organisée de la nature est celle dans laquelle tout est réciproquement fin et moyen. »

Quelle est la portée de ce principe? La Critique semble ici ne pouvoir échapper à un écueil que pour échouer sur un autre. Ou bien, comme le soutient l’hylozoïsme, la finalité des vivants est un pouvoir inhérent à la matière; or la critique de la raison pure nous a déjà mis en garde contre l'attribution d'aucune qualité occulte à la matière étendue ; — ou bien la source de la vie doit être recherchée en un principe supérieur à la nature; mais ce passage opéré par le théisme du sensible au supra-sensible a déjà été dénoncé comme impossible et illégitime. Le dilemme est troublant et, à vrai dire, insoluble, si l’on voit dans la notion de finalité un principe constitutif, analogue à celui de causalité, et si l’on prétend, comme en physique, descendre de ce principe, comme d'une règle à priori, au détail des faits. Or, nous savons que le jugement de finalité n’est pas déterminant, mais réfléchissant, c’est-à-dire qu’il exprime simplement une considération (Betrachtung) plus ou moins générale,

1. P. 241-248 (21-33). Dans une courte note (p. 247 [31]), où il devance les sociologues modernes, Kant remarque l’analogie du « corps de l'État » avec les organismes vivants. 11 constate que la Révolution francaise, qui, à ce moment même, procédait à ses premières réformes administratives, employait volontiers le mot organisation.

extraite empiriquement de l'examen des faits. La causalité mécanique échoue dans l'explication de la vie, et tout se passe, chez les vivants, comme si tous les phénomènes ysupportaient une relation réciproque de cause à effet, de fin à moyen. Que cette interprétation soit admise à titre de « fil conducteur » commode pour nous guider à travers le labyrinthe des faits biologiques; qu'elle serve, par exemple, au savant de « principe réqgulateur » pour déterminer le rôle mal connu d’un organe dans un animal, l’usage, dans ces conditions, en sera légitime et précieux. Mais le savant ne devra, sous aucun prétexte, accorder à l'explication finaliste la valeur objective de l'explication mécanique; ilne la tiendra pas pour une « connaissance ». S'il use des termes : sagesse, bonté de la nature, il ne leur prêtera qu’une signification symbolique, sans portée dogmatique. En outre, tandis que la connaissance des causes naturelles lui confère le pouvoir de produire des effets, il renoncera à tout espoir de créer la vie au nom de la formule finaliste, « Car on ne connaît parfaitement qu'autant qu'on peut créer soi-même d'après des concepts... Mais l’organisation, comme fin intérieure de la nature, dépasse infiniment tout pouvoir

artificiel de créer sur le mème modèle !. »

$ 2. — Dialectique du jugement téléologique.

Cette solution permet d'échapper sans efforts à l’antinomie, inévitable pour tout autre système, du mécanisme et de la finalité. À première vue, l'introduction dans la

nature, ou simplement dans le monde vivant, de l'explication finaliste est radicalement incompatible avec le principe du déterminisme universel. Mais la contradiction n'existe qu'autant que les deux principes de cause et de finalité sont affirmés l’un et l’autre au même point de vue. Or ce point de vue ne saurait être celui des choses en soi, car ni le mécanisme ni la finalité n’ont de sens hors du monde phénoménal. L’antinomie disparait, à ce premier point de vue, par l’absurdité même des deux thèses. Mais la contradiction ne subsiste-t-elle pas à un second point de vue, si la thèse et l’antithèse s’entendent également du monde des sens? Non, car, à vrai dire, l’antithèse ne nie pas ce qu'affirme la thèse. Le mécanisme ne prétend pas que tous les phénomènes sensibles s'expliquent par la seule loi de causalité, mais que seuls sont connaissables, au sens rigoureux du terme, les phénomènes qui comportent une explication mécanique. Réciproquement, le finalisme ne nie pas que les phénomènes biologiques ne puissent, en dernière analyse, procéder de causes mécaniques ; il constate simplement l’impuissance de l’entendement humain à découvrir cette origine ; il conçoit alors l'explication plus satisfaisante d’une action réciproque de fin à moyen, sans d'’ailleurs prêter à celle-ci la valeur d'une connaissance, et sans y voir autre chose qu'une méthode de découverte, appropriée aux facultés de l'esprit humain. L'antinomie n’est done qu'apparente, parce qu'à vrai dire les deux explications n’entrent jamais en concurrence : l’explication causale, conforme aux exigences rigoureuses de

notre entendement, doit être poussée aussi loin que le comportent nos moyens d'enquête ; là où elle échoue, le « jugement réfléchissant » recouvre son « autonomie » et poursuit la recherche à la lumière de l’idée de fin !.

Or cette démarche n'est pas arbitraire; elle répond, comme la recherche de la causalité, à une disposition naturelle et invincible de notre esprit. Quel a été, en effet, le point de départ de toute la Critique, sinon la distinction des deux éléments irréductibles de la connaissance, l'intuition et le concept, et des deux facultés qui leur correspondent, la sensibilité et l’entendement? Qu'il puisse exister d’ailleurs des êtres doués d’un entendement intuitif, pour lesquels les concepts seraient en même temps des objets et le possible identique ou réel, c'est ce que la Critique ne conteste pas. Elle constate simplement que l’esprit humain ne jouit pas de pareil privilège. Pour connaître, il ne lui suffit pas de considérer les concepts; il lui faut « subsumer » les intuitions sous ces concepts, aller du concept à l'intuition, du général au particulier, des parties au tout?, et c’est cet

1. P. 250-264 (49-57) et 271-277 (68-78). Cf. p. 286-288 (93-96).

2. Ces trois expressions : aller du concept à l'intuition, du général au particulier, des parties au tout, sont bien synonymes chez Kant qui semble les avoir condensées dans cette définition : « Notre entendement va des parties, comme des principes universellement concus, aux diverses formes possibles qui peuvent y être subsumées comme conséquences. » [P. 295 (91).] Et sans douteil ne faut pas entendre par là que les parties soient plus générales que le tout, si ce n’est en un sens transcendantal : le tout, c'est-à-dire l'objet d'expérience, est le résultat d’une synthèse opérée à priori par l’entendement, au moyen de ses formes générales, dans le divers de l'intuition, qui est elle-même générale par sa forme.

acte du jugement « déterminant » qui constitue proprement la connaissance, au sens humain de ce terme. En un mot, l'entendement humain est discursif.

Or un tel entendement peut bien expliquer « un tout réel de la nature comme un effet du concours des forces motrices de ses parties »!, et cette explication mécanique est tout ce que la physique se propose de réaliser. Elle a une valeur vraiment objective, elle permet de prévoir et de créer. Mais, si elle atteint le réel, l'atteint-elle tout entier? Nous avons vu plus haut que la physique kantienne ne détermine à priori que les lois les plus générales de la nature ; mais l’infinie variété des choses lui échappe. « Par le général de notre entendement, le particulier n’est pas déterminé. En combien de manières des choses diverses, qui pourtant s'accordent en un caractère commun, peuvent-elles se présenter à notre perception ? C’est ce qui reste indéterminé, contingent (Zufällig) »?. Et cependant, il doit exister entre les lois générales et Le détail de la nature une concordance (Zusammenslimmung) intime et secrète. Cet accord, qui échappe à notre entendement, en vertu de sa nature discursive, apparaitrail sans doute à un entendement intuitif; et, bien que nous ne puissions nous représenter un mode de pensée si différent du nôtre, nous pouvons cependant, « d’une manière négative », concevoir un entendement qui, allant du tout aux parties, n'aperçcoive plus dans le détail des choses un accident, une contingence,

mais une détermination réductible aux lois générales de la nature. Pour un tel esprit, mécanisme et finalité coïncideraient. Sans doute nous ne pouvons nous élever à cette intuition simultanée du tout et des parties; mais nous nous en rapprochons dans une certaine mesure, tout idéale d’ailleurs, en considérant la représentation (Vorstellung) du tout « comme le principe de la possibilité de la forme de ce tout et de la liaison des parties qui le constituent. » Faute de pouvoir aller du tout aux parties, nous allons de l’idée de ce tout aux parties. Or un tout, c'est-à-dire un effet dont la représentation même est la cause déterminante, s'appelleune /in. On conçoit donc comment nous sommes amenés, dans les cas d'organisation complexe que la causalité ne suffit pas à expliquer, à concevoir l’idée même de l'organisme comme le principe de cette organisation et à supposer dans la nature vivante l'intervention d’une puissance capable de se déterminer d'après des fins, d'une cause intelligente !.

Il y a plus, et la finalité ne doit pas être simplement admise dans l'explication de la nature pour combler les lacunes du mécanisme ; il faut voir dans le mécanisme l'instrument d’une finalité supérieure et universelle. On peut, en effet, considérer tout le monde matériel comme le phénomène d’une chose en soi, d'un substratum que l’entendement ne saurait connaître, et qui ne saurait être l’objet que d’une intuition intelligible. Cette intuition nous manque; mais elle appartiendrait nécessaire-

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