Remarque générale, p
la faculté de juger : la seule fin dernière de la création ne peut être que la réalisation du bien moral par l’homme. On peut donc dire que le type idéal de l’homme moral procède del’ «essence » même de Dieu, qu’ «ilest en Dieu de toute éternité », qu'il n’est pas l’une quelconque de ses créatures, mais « son fils, le Verbe par lequel toutes les autres choses existent ». « En lui, Dieu a aimé le monde », et c’est en nous conformant à ce modèle divin que nous pouvons espérer « devenir des enfants de Dieu ». Nous ne pouvons, dans notre corruption, avoir conçu nous-mêmes cet idéal; on peut donc se le représenter comme « descendu du ciel »; il s’ « abaisse jusqu’à nous », s’incarne dans notre humanité, participe à nos misères, nous enseigne le bien par l'exemple. Enfin, pour rehausser encore cet idéal, nous l'imaginons vainqueur des plus rudes tentations, prêt à souffrir, « pour le bien du monde, toutes les souffrances et jusqu’à la mort la plus ignominieuset ».
Ainsi conçu par la raison pratique comme le modèle inaccessible, mais obligatoire, de nos efforts, cet idéal ne doit être, de notre part, que l’objet d’une foi morale. « Nous devons limiter; il faut donc que nous le puissions. » Il n'a d'autre réalité objective que celle même de notre bonne volonté. Peu importe donc que l’histoire atteste ou non qu'un homme a réalisé ce type de perfection ; l'expérience ne peut rien pour ou contre les ordres absolus de la loi morale. Au reste on ne peut nier que
l'apparition d’un homme saint soit possible, puisque chacun de nous est tenu de réaliser la sainteté. Mais si cet homme a jamais apparu sur terre, ce n’est pas à des preuves extérieures, à des miracles, mais’à la pureté de sa vie que nous devrions demander la preuve de sa perfection. Eût-il même provoqué par son exemple une rénovation religieuse, il faudrait se garder de voir en lui un être surnaturel; car il cesserait dès lors d’être un modèle pour notre humanité. C’est s’il est homme, au contraire, que sa vie sera pour nos efforts un bienfaisant aiguillon. En toutcas, que le fils de Dieu, c’est-à-dire l’idéal moral, se soit ou non incarné en une personne historique, c'est bien par cet idéal, par notre foi en lui et par la conformité de notre vie à ce modèle, que nous deviendrons « justes » aux yeux de Dieu. En lui seul, nous trouvons le salut.
Sans doute ce retour de la volonté à Dieu, par l’intermédiaire de l'idéal émané de son essence, ne nous donnera pas la sainteté; il nous mettra simplement sur la voie d’un progrès indéfini, nous inspirera la confiance d'y persévérer, et tel est le sens de l’idée chrétienne du Paraclet. Le méchant, au contraire, a devant lui la perspective d’une déchéance sans limite. De là l’idée de l’enfer à laquelle il ne faut attacher qu’une valeur régulatrice, en ce sens que nous devons agir comme si nos fautes terrestres n'étaient susceptibles d'aucun rachat
après la mort. Enfin la conversion crée en nous un
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« homme nouveau » à la place du « vieil homme » ; elle est une « naissance à la justice » en mème temps qu'une « mort au péché ». Cette revanche de la volonté est ainsi une mortification, une « crucifixion de la chair », par laquelle le pécheur expie la chute initiale; mais le « nouvel homme » participe aussi volontairement à ces souffrances où il trouve une occasion de s’éprouver et de s’affermir dans le bien. On peut dire ainsi que le « nouvel homme », « l'idéal moral », le « fils de Dieu » se substitue au pécheur et expie pour lui afin de le justifier devant Dieu !.
A cette lutte du bon et du mauvais principe, la Bible a prêté une forme concrète et historique dont la Critique doit dégager le sens profond. Elle nous représente d’abord, après une courte période d'innocence et de liberté, la longue domination de l'esprit du mal, du « prince de ce monde ». Ce règne du mal moral ne pourra être détruit que par une force morale; en attendant qu'elle se manifeste, la théocratie juive représente tant bien que mal le bon principe, sans parvenir à fonder autre chose qu'une observation extérieure, légale, de la loi morale. Enfin apparait « une personne dont la sagesse, encore plus pure que celle des philosophes antérieurs, semblait descendre du ciel » ; elle se donne elle-même, « comme un homme véritable », mais aussi comme un envoyé céleste, innocent et libre de tout pacte avec le mal: on le
dit fils d’une vierge pour symboliser par sa naissance
la victoire de la volonté sur la sensualité; on le représente assailli avec fureur par le principe du mal, tenté, tourmenté, mis à mort enfin; mais cette défaite apparente est en réalité une victoire, car elle est l'exemple suprême de la renonciation aux joies sensibles, c’està-dire de la sainteté, Ainsi interprété dans « son esprit et son sens ralionnel » et « dépouillé de son enveloppe mystique », le récit biblique « a une valeur pratique pour tous les lieux et pour tous les temps », car il symbolise cette vérité qu'il n’y a de salut pour l’homme que dans un changement radical de sa corruption foncière et dans l'acceptation la plus intime des principes purs de la moralité.