Victoire du bou principe; l'Église
Si tout homme, par un acte transcendant de sa bonne volonté, est capable de se régénérer, il demeure, dans la vie réelle, exposé à de continuelles attaques du mauvais principe. Notamment la société de ses semblables, est pour lui, comme Rousseau l'avait bien vu, une
1. P. 244-50. A la suite de ce paragraphe, Kant examine dans une longue Remarque la question des miracles. On comprend qu'une religion qui se fonde entoure son origine de mystères pour frapper les esprits. Mais une fois établie, elle ne peut se maintenir que par sa valeur interne, par son excellence morale. On ne doit donc pas faire de la croyance à l'authenticité du miracle une part intégrante de la religion, ni surtout compter, dans le présent, sur la production de miracles. Au reste, le miracle est-il théorétiquement possible ? Là-dessus la raison ne peut se prononcer, et la sagesse commande à l'agent moral comme au savant de n'en jamais tenir compte dans la pratique (p. 250-57).
source constante de tentations corruptrices. La société civile même, si bien organisée qu'on la suppose, ne règle que les rapports extérieurs des individus; elle ne pénètre pas dans le for des consciences. La victoire du bon principe ne sera donc possible que dans une société vraiment morale, dans une « république éthique », dont la loi du devoir serait toute la constitution et dont le véritable législateur serait ainsi Dieu lui-même. Cette société idéale est l'Église.
La véritable Église sera universelle, pure de tout principe immoral; la liberté règnera entre ses membres; elle reposera, non pas sur des symboles historiques, toujours contestables, qui divisent les hommes, mais sur l’immuable loi morale. C’est dire qu’elle ne sera ni une monarchie avec un pape, ni une aristocratie avec des évêques; elle n'aura d'autre chef que le père invisible dont tous les hommes se reconnaissent les fils en tant qu'ils participent, par la régénération, à l'idéal moral descendu de Dieu; elle n'aura d'autre lien que la « foi de raison », commune à tous les hommes!
Malheureusement l’homme ne se laisse pas aisément convaincre que l’accomplissement du devoir pur et simple est, par lui-même, l’obéissance à la loi divine et que l’homme de bien est «sans cesse au service de Dieu ».
Il se croit tenu de rendre à Dieu un culte extérieur et cherche dans les événements du passé la base d’une foi historique. Il lui faut des temples pour abriter son culte,
des prêtres pour en exécuter les cérémonies, des livres sacrés dont l'autorité puisse couper court aux discussions. De là la division des Églises, les excommunications réciproques, les prétentions à l’infaillibilité qui ne sont pas le fait de la seule Église catholique; car « un observateur attentif rencontrera bon nombre d’exemples honorabies de catholiques protestants et plus encore de protestants archi-catholiques!. »
Puis donc que la foi historique est, dans l’état actuel des esprits, le « véhicule » de la foi rationnelle, il faut du moins interpréter (auslegen) la foi historique et en chercher la conformité avec la raison pratique. Si, par exemple, nous trouvons dans tel psaume (r1x, 11-19) un souhait de vengeance odieux contre un ennemi, nous n’y verrons qu'un cri de colère de l’honnête homme contre ses propres passions. Dans la parole si choquante, à première vue, de saint Paul : «Il a pitié de celui qu’il veut; il endurcit celui qu'il veut » (Rom., 1x, 18), nous verrons simplement le symbole du caractère mystérieux de l’origine de la bonté et de la méchanceté humaines. De la vie même du Christ, notamment de sa résurrection et de son ascension, on ne cherchera pas à établir, en dépit de difficultés sans nombre, l'authenticité historique. Quant à l’histoire du christianisme, la foi aura tout avantage à n’en pas trop éclairer certaines pages peu édifiantes et à n’en mettre en relief que la haute portée morale. Les dogmes, enfin, pour la plupart inadmissi-
bles à la lettre, doivent recevoir une interprétation purement morale. Le mystère dela Trinité, par exemple, symbolise l'union en un seul être des trois fonctions que la raison pratique concoit en Dieu, considéré comme législateur moral de l'univers : sainteté, bonté et justice. L'idée apocalyptique de la fin du monde et du jugement
dernier nous enseigne à nous tenir toujours appelés en tout temps à devenir membres de la cité céleste. Ainsi une exégèse intelligente et large établira l'accord entre la foi historique et la raison pratique. Elle sera confiée au clergé; mais, même entre ses mains, elle doit demeurer entièrement libre, et le pouvoir civil se bornera à mettre à la tête de l’Église des docteurs instruits et vertueux sans leur imposer une exégèse officielle. Un christianisme autoritaire ne tarderait pas à rendre odieuse la
plus sainte et la plus aimable des religions!.
5 4 — Culte et faux culte: religion et cléricalisme.
Qu'est-ce donc, en définitive, que la religion? D’une manière générale, elle consiste à « reconnaitre le devoir comme un commandement divin ». Elle est dite révélée
quand elle affirme que le devoir n’est tel qu'autant qu'il
a 281-325, passim, entre autres la Remarque finale où Kant propose Re d'un grand nombre de dogmes et de mystères. Sur l'interprétation de l'Écriture, cf. Conflit des Facultés, t. I, p. 236-247, où Kant donne quatre règles précises de l'exégèse morale. Sur la non-intervention des pouvoirs civils en matière de foi, cf. l'opuscule : La fin de toutes choses, t. NT, p. 406-408 : la persécution religieuse serait vraiment le règne de l’Antechrist.
est reconnu comme un ordre de Dieu; elle est naturelle quand au contraire elle reconnait le caractère divin du devoir simplement parce qu'il est le devoir. D'ailleurs toute religion révélée peut être considérée comme naturelle, en ce sens qu’elle repose sur un fondement moral que la raison aurait pu découvrir, et la révélation ne peut avoir d'autre fin que de hâter l’éclosion des sentiments moraux dans le cœur de l’homme; elle est, aurait pu dire Kant après Lessing, l’éducatrice de l’humanité !,
C’est ainsi que le christianisme, loin d’avoir besoin de preuves historiques et extérieures pour établir le caractère divin de son fondateur, enferme dans ses maximes morales la substance de toute religion naturelle. Kant insiste avec complaisance sur l'identité de l’enseignement évangélique et de la morale de l'impératif catégorique : excellence de la pureté du cœur et insuffisance des pratiques extérieures, la sainteté proposée comme fin, le serment condamné, nécessité de l'exemple et de la propagande morale, etc., autant de points de coïncidence entre le christianisme et la loi naturelle du devoir. Il n’est pas jusqu’au précepte d'amour qui ne puisse s’interpréter en un sens kantien, car aimer Dieu pardessus tout et son prochain comme soi-mème, qu'est-ce autre chose qu'accomplir le devoir par respect du devoir lui-même et se défaire dans les rapports sociaux de tout mobile égoïste ??
Toutefois l'Église chrétienne, symbole visible et provisoire de l’Église idéale, est tenue, dans l’état actuel des esprits, de s'appuyer sur une autorité historique, d’observer un culte et d'entretenir des ministres. Le culte (Dienst) conservera son vrai caractère et son heureuse influence si les prêtres ne voient dans la foi historique que le « véhicule » de la foi rationnelle. Mais du moment où celle-ci, seule foi vraiment religieuse, est subordonnée à la foi historique, à l’érudition (Gelehrtheit), le culte devient un « faux culte » (A/fterdienst), une-sorte de fétichisme. Or, de même qu'il est porté à prêter à Dieu une forme concrète et humaine, l’homme incline à donner plus de prix à la foi en un texte déterminé ou aux pratiques qu'aux vérités morales dont ce texte et ces pratiques sont l’imparfaite traduction. « Nous cherchons la religion non en nous, mais hors de nous », dans l'autorité d’un livre ou dans la science des érudits ; nous attachons plus de valeur à ses gestes qu'à la réforme morale de nos penchants, et, à ce point de vue, les pèlerinages et les prières récitées mécaniquement valent le moulin à prières du Thibétain. Dèslors, le prêtre devient le «fonctionnaire » (Beamte) de l'Église, au lieu d'en être le « ministre »; il se prétend seul dépositaire de l’orthodoxie et des moyens qui concilient à l'homme la grâce divine, baptême ou communion. De morale et persuasive, son autorité devient matérielle et tracas-
sière, elle dégénère en « cléricalisme » (P/faffenthum)!.
1. P. 344-89, passim, notamment la Remarque finale sur les moyens de la grâce. Sur l'abus d'autorité du clergé en matière de foi, cf. Con/lut des
Que devra done faire l'Église pour éviter ces aberrations qui nuisent plus à elle-même qu'à la vraie religion? Elle cherchera dans la conscience morale son unique fondement et son unique critérium; car la conscience morale est immédiatement donnée à tout homme, et n'a pas besoin, comme le concept de religion, d’être péniblement déduit par la raison (herausvernünftell)\. Elle conservera les « statuts » positifs et les formes cultuelles dont elle ne saurait se passer aujourd’hui, mais elle n’y verra que des symboles utiles à l'édification de la foule : la prière n’exprime que l’intention intérieure de se perfectionner soi-même, la fréquentation du culte est le symbole du devoir social qui nous oblige à nous perfectionner les uns les autres. D'ailleurs, l'Église s’efforcera d’affranchir graduellement les esprits du besoin de symboles matériels, et de les habituer à trouver en eux-mêmes la norme de leur action. Loin de prêcher l'intolérance, elle reconnaitra que toutes les confessions « méritent le même respect en tant que leurs formes sont des essais de misérables mortels pour ren-
dre visible sur terre le royaume de Dieu »?. La religion,
Fac. 1"° divis., Conflit de la faculté de théologie avec la facullé de philos., t. I, p. 232-70. Le théologien ne peut contester au philosophe le droit d'interpréter rationnellement les affirmations de la foi historique; le théologien lui-même ne saurait prendre à la lettre tous les symboles bibliques ; il se contentera donc d'interpréter la Bible « comme si elle était une révélation divine », sans d’ailleurs imposer la croyance à la matérialité même de cette révélation.
DAPRS 60;