‹ Les Grands Philosophes: KantChapitre 122 sur 139 · KANT. DS · texte numérisé non relu

KANT. DS

positive et la conscience se trouvent-elles en désaccord? C’est la seconde qui jugera la première. Quelle que soit la foi d’un inquisiteur, il ne peut admettre que la religion ordonne la persécution que la morale condamne ; car, s’il est sincère, il reconnaïtra qu’une religion fondée sûr l’histoire comporte toujours quelque chance d'erreur, tandis que le respect de la liberté d'autrui est absolument exigé par la conscience. La sincérité morale, telle est donc, en dernière analyse, la pierre de touche de toute foi vraiment religieuset.

Tels sont les traits essentiels de la philosophie religieuse qui couronne le système fondé sur la Critique. Le trop court résumé qu’on vient d'en lire n’a pu donner qu'une faible idée du riche contenu du livre de la Religion, de tous les ouvrages de Kant le plus serré, le plus abondant en apercus pénétrants d’historien et de psychologue; il suffit, nous l’espérons du moins, à assigner la place qui revient à Kant dans l’évolution de la philosophie religieuse au dix-huitième siècle. S'il n’est plus un croyant, comme Leibniz et Wolff, si la religion concue « dans les limites de la raison » peut, à ses yeux, se passer de dogmes, de culte et de ministres, Kant a du moins conservé de son éducation première le sens et le respect des choses religieuses. Il n’a pas cru possible ni souhaitable, comme les déistes d'Angleterre et les Encyclopédistes de France, de se mettre d'emblée hors de la tradilion religieuse de son temps. On ne trouvera pas dans

son œuvre un seul trait d'ironie voltairienne, et c’est avec une vénération émue qu'il parle du « sage docteur », du « saint » de l'Évangile. Chrétien de cœur, il fait de l’idée de chute et de conversion, le fond même de sa théorie religieuse ; protestant et piétiste, il pousse à l'extrême le caractère intérieur et individuel de cette chute et de cette conversion, la simplification des symboles concrets et la limitation de l'autorité extérieure en matière de foi; mais c’est en toute sincérité qu'iladmet la nécessité historique, la signification encore vivante de ces symboles et de cette autorité, et qu’il voit dans la personne de Jésus la plus haute manifestation de la vertu morale. Sur ce point, la pensée de Kant présente avec celle de Lessing une frappante identité ;etsi Nathan le sage n'avait paru en 1779, on serait tenté de voir dans ce héros de la piété laïque un pur disciple du Kantisme. On sait d’ailleurs que Hamann avait, dès le moment

‘de son apparition, communiqué ce drame à notre philosophe!.

Au reste, ce n’est pas hors de Kant, pas même dans Lessing, qu'il faut chercher la genèse de la philosophie religieuse que l’on vient d'analyser, car le système tout entier semble converger vers cette philosophie. D'une part, en effet, les trois Critiques s'accordent à refuser à la raison spéculative et à n’accorder qu'à la croyance pratique le pouvoir de s’aventurer hors du domaine de l’expérience. Dieu existe-t-il et quels sont

1. Lettre de Hamann à Herder, citée par Bninez, Philos. de la religion de Kant, p. 163.

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ses rapports avec le monde? D'où vient le mal? Quelle est la place de l'homme dans l'univers? Quelle est la fin dernière de cet univers et la destinée de l'homme ? Autant de problèmes essentiels à toute religion que la raison spéculative se pose nécessairement, mais dont la solution lui échappe. Seule, la raison pratique fournit à ces questions des réponses, sans portée scientifique, et d’une valeur purement pratique et subjective : nous devons agir comme si Dieu existait, comme si le devoir émanait de sa volonté, comme si nous étions, par un acte transcendant, les propres auteurs de notre misère morale et de notre relèvement, comme si le monde avait pour fin dernière notre propre moralité, comme si, enfin, nous pouvions, par notre effort, réaliser notre propre perfection, tant en decà qu'au delà des limites de la vie : toutes les croyances fondamentales du christianisme sont, en un mot, aux yeux de Kant, autant de postulats pratiques de la moralité.

D'autre part, si l'ordre de réaliser la perfection est absolu, la nature est imparfaite et, au prix de l'idéal à poursuivre, radicalement mauvaise. Du mal au bien, l’homme s’élèvera, dans l'absolu, par un acte absolu de bonne volonté, mais, dans le monde de l'expérience, par un progrès lent et continu. Or déjà nous avons vu que l’humanité passe insensiblement de l'animalité à la vie spirituelle, de la dispersion à l’organisation sociale, de l'anarchie à l’état juridique, de la guerre à la paix. De même on concoit que la pure religion, qui n’est que l'hommage rendu à la volonté divine par la simple vertu

de l’honnête homme, s’affranchisse peu à peu de la « lisière des saintes traditions ». L'humanité, dans son enfance, inapte encore à la pensée abstraite, a cherché d’instinct dans l'autorité extérieure et dans la tradition orale ou écrite le symbole de l'autorité suprême et éternelle de la raison; elle a traduit en obligations matérielles et saisissables la loi intérieure du devoir ; elle a enfin incarné dans un héros de sainteté l’idéal moral qu'elle doit se proposer d'atteindre. Mais ces symboles, dans une humanité à peine née à la vie spirituelle, hâtent, bien loin de la retarder, l’éclosion future d’une moralité qui n'admettra plus aucun intermédiaire, aucun voile entre la conscience et l'idéal moral, entre l’homme et Dieu. Les religions positives préparent le règne de la moralité, comme la guerre et l’anarchie primitive préparent d’elles-mêmes la paix et l’ordre social. L'histoire religieuse, comme l'histoire politique et civile, témoigne ainsi que l'ordre naturel recoit l'empreinte de plus en plus manifeste de l’ordre de perfection recherché par la liberté. L'homme religieux réalise au dedans de lui ce que la société crée hors de lui : l'adaptation progressive du monde sensible aux lois du monde intelligible, l'accord de plus en plus harmonieux de la nature

et de l’ordre moral.

D'étape en étape, nous avons suivi dans toute son étendue le développement du système philosophique de Kant. Ni le cadre ni la méthode de cette enquête ne nous permettent de décider si ce système vient à bout de toutes les difficultés que l’auteur s'est proposé de résoudre. Mais il nous reste, au terme de l'exploration, à jeter un dernier coup d’œil sur le chemin parcouru et à dégager, s'il se peut, une impression d'ensemble de la diversité des paysages.

La tâche peut sembler ardue, car cette diversité tient du prodige. Avant de fonder la Critique, Kant avait déjà porté son investigation à travers toutes les régions de l’activité humaine; maitre d’une méthode nouvelle, il l’applique avec une intrépide assurance à toutes les questions qui avaient sollicité l’ardente curiosité de sa jeunesse. IL redevient tour à tour physicien et moraliste, métaphysicien et esthéticien, psychologue et anthropologiste, théoricien de l’histoire et de la religion. Il partage, d’ailleurs, ce caractère d’universalité avec la plupart de ses grands contemporains, depuis Voltaire

jusqu'à Gœthe; mais il eut sur la plupart d’entre eux cet avantage de n'être contesté dans sa compétence par aucun spécialiste; il n’encourut pas la mésaventure de d’Alembert, dont les savants célébraient le style, et les littérateurs le savoir encyclopédique. De nos jours même, Helmholtz lui assigne une place dans l’histoire des sciences, à côté de Laplace, et, en dehors des écoles criticistes d'Allemagne, de France, d'Angleterre ou d’ailleurs, dont le nom seul est un aveu de filiation, en dehors même des grands systèmes idéalistes nés, au début de ce siècle, des problèmes suscités par la Critique, Kant a trouvé des héritiers directs parmi les juristes, les historiens, les théologiens, et jusque chez les poètes. Nul n’avait puisé plus largement à tous les grands courants d'idées de son temps; mais jamais flot longtemps contenu et canalisé ne se répandit, plus généreux et plus fécondant, à travers tout le domaine dela pensée humaine. Il fut vraiment, durant quarante ans, le cœur vivant de l'Allemagne pensante, rendant plus pur et plus chaud à ce grand corps tout le sang qu'il en avait recu.

Richesse, variété, tel est le premier caractère de la philosophie kantienne et c'est aussi l’un des secrets de sa fortune. Mais la variété des conceptions ne crée rien de durable sans l'unité. Or ce n’est pas juger, c'est simplement comprendre l'agencement réciproque des parties du système que d'en affirmer, en dépit des plaisanteries de Heine, l'harmonieuse unité.

Unité d'esprit, tout d'abord. Cet esprit se résume dans une formule qui pourrait servir d’épigraphe à cet ou-

vrage : « La raison humaine ne reconnait d'autre juge que la raison humaine elle-même... (1). » Ce rationalisme, toutefois, se distingue profondément de celui des métaphysiciens dogmatiques, car il trace à l'exercice de la raison d’infranchissables limites. Mais ces limites, il reconnait à la raison seule le droit de les déterminer par la critique de son propre pouvoir. Aucune autorité, civile ou religieuse, ne prévaudra contre elle. Aucun scepticisme n'ébranlera non plus son empire, car deux données s’imposent à l'esprit humain avec une certitude également impérieuse, quoique de nature différente, la valeur objective de la science et la nécessité subjective de la loi morale. Or science et moralité sont, à des points de vue divers, l'œuvre d’une raison foncièrement identique. En déterminant les conditions de l’une et de l’autre, la Critiqueest assurée de ne compromettre n1 l’une ni l’autre; car elle ne consiste pas à les soumettre au contrôle d’une faculté étrangère, elle oblige simplement l'esprit à se replier sur lui-même pour déterminer par la réflexion les lois intérieures de son activité. De là la sécurité et la rigueur impitoyable avec laquelle Kant fait, au nom de la raison, le procès de la raison même. S'il limite son domaine, il eroit plus que personne au droit qui revient à cette faculté d'y régner seule. Il a pu passer aux yeux de quelques critiques pour le plus redoutable adversaire du dogmatisme et pour le fondateur moderne du scepticisme : il est bien certain, en tout cas, que nul n’a été,

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