CHAPITRE PREMIER
En 1716, Leibniz mourait, un an après Malebranche. Avec eux s’éteignait sur le continent la lignée des grands Cartésiens. Seul, en Angleterre, Berkeley continuait avec originalité la tradition métaphysique. En France, la philosophie reste fille de la Renaissance et de Descartes, en ce sens qu'elle rejette toute autorité historique, civile ou religieuse; mais, sous l'influence du sensualisme de Locke, mort en 170%, elle abandonne les hautes spéculations, révoque M doute l’existence d'idées à priori, accorde une place, à côté de la raison, à la sensation et aux vérités de « sens commun », et, sur les problèmes de nature, d'origine et de fin, s’en tient à des négations sommaires où à de superficielles solutions. Elle déserte, d’ailleurs, le cabinet des penseurs solitaires
pour se répandre dans les salons, les gazettes et les académies. En revanche, elle s'ouvre curieusement à une foule de problèmes nouveaux, s'occupe de physique et d'histoire, discute politique et sociologie. Elle est, en un mot, libre-penseuse, mondaine et encyclopédique.
L'Allemagne, encore ébranlée par deux siècles de guerre, empêtrée dans son organisation féodale, incertaine de sa destinée politique, ne se laissa que lentement gagner par l'influence anglaise et française. La libre-pensée trouva un adversaire dans le piétisme qui venait de renouveler et d'approfondir le sentiment religieux du Rhin au Niémen. Fondé à Francfort par l’Alsacien Spener, pendant le dernier tiers du dix-septième siècle, le piétisme n'avait pas tardé à s'étendre en Saxe et en Prusse. Il représentait, à côté de l’orthodoxie étroite où était tombé le protestantisme allemand après la Réforme, un effort pour accentuer le caractère purement individuel de la foi, et rendre la prépondérance à la conversion intime du cœur sur les pratiques extérieures et sur les discussions théologiques. Il ramenait ainsi le luthéranisme à ses origines premières. Et de même que ce dernier avait eu maille à partir avec le rationalisme aristotélicien, le piétisme lui aussi ne tarda pas à déclarer la guerre au rationalisme cartésien. En 1723, le plus brillant disciple, le continuateur de Leibniz, Chr. Wolff, fut expulsé de l’université de Halle et du territoire prussien sur la dénonciation de ses collègues piétistes, Francke et Lange.
Mais le rationalisme eut bientôt sa revanche. En 1740,
Frédéric IT montait sur le trône. L'un de ses premiers actes fat de rendre à Wolff sa chaire de Halle. La même année, il lui écrivait : « Ilrevient aux philosophes d’enseigner le monde et de guider les princes. Ils doivent penser avec logique, et nous devons agir avec logique. Ils doivent trouver, nous devons exécuter. » L'avènement de ce roi libre-penseur, ami de Voltaire et de Maupertuis, marque ainsi avec une précision parfaite l'avènement de cette « époque des lumières » (Aufklürungszeit) dont Wolff est le véritable fondateur. L'époque des « lumières » est proprement le règne de la raison. Wolff, disciple sans profondeur de Leibniz, avait eu ce mérite de diluer la doctrine des Nouveaux Essais et de la Théodicée dans ses cours et dans une foule de manuels écrits en allemand, dans une langue impersonnelle et limpide. Armé des règles à priori de la connaissance, et surtout du principe de raison suffisante, il prétend rendre raison de tout le détail des choses. Créé par une raison souveraine, le monde est à priori explicable dans toutes ses parties. L'art, de mème, le droit, la politique, le langage et la religion sont des outils adoptés par la raison en vue de fins raisonnables. En outre, Wolff faisait résolument éclater les cadres étroits de la scolastique universitaire : métaphysique, logique, psychologie rationnelle et morale; il y introduisait les sciences modernes, les mathématiques, la physique et la psychologie descriptive. D'un coup, il intronisait dans la faculté, sur les débris de l’aristotélisme, un système moderne, compréhensif, éminemment
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propre à l’enseignement. Un siècle avant V. Cousin, il créait une philosophie à l'usage des écoles, claire et d'apparence inoffensive; car il n’attaquait point la religion révélée, vantait l'accord de la tradition biblique et de la raison, et ses démonstrations populaires de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l’âme pouvaient devenir autant d'arguments entre les mains des théologiens. Aussi lecons et manuels jouirent-ils d’une vogue extraordinaire ; l’université presque entière passa, armes etbagages, de l’aristotélisme au Wolffianisme.
Piétisme et rationalisme wolffien, telles sont précisément les deux influences que subirent l'enfance et la jeunesse de Kant. Il trouva la seconde à l’université et recut la première à l’école et dans sa propre famille.
C’est, en effet, d’une mère piétiste, Anna-Regina Reuter, qu'Emmanuel Kant naquit à Kæœnigsberg , le 22 avril 1724. Son père, Jean-George Kant, était un modeste sellier!. IL était lui-même le quatrième enfant de ce mariage et eut encore cinq frères et sœurs. Trois sœurs et un frère seulement atteignirent l’âge adulte, Le frère de Kant devint pasteur en Courlande. Deux de ses sœurs furent d’abord servantes et se marièrent plus tard à d'humbles artisans de Kænigskerg.
Kant perdit sa mère à l’âge de treize ans; mais déjà il avait recu d'elle une sérieuse éducation morale et religieuse à laquelle il a rendu un pieux hommage. C'était, d’après son témoignage, une femme de grand sens et de
1.11 n'est pas certain, quoi qu’on en ait dit sur la foi même de Kant, que son père füt d'origine écossaise. Cf. PAULSEN, Kant, p. 25-26.