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cœur élevé, une piéliste convaincue, mais de piété réfléchie et sans mysticisme. C’est elle qui décida de faire donner à son quatrième enfant une éducation libérale. Elle le fit entrer, en 1732, au Colleqium Fridericianum, gymnase de Kænigsberg récemment institué d’après des méthodes nouvelles. Le directeur, Schultz, prédicateur piétiste, était un ami de la famille. Il suivit de près les études du jeune Kant qui, en 1740, quitta le gymnase avec une forte culture latine.
La même année. Kant se faisait inscrire à l’université de Kænigsberg, dans la faculté de philosophie. C'est là qu'il connut le philosophe wolffien Martin Knutzen, auquel il dut non seulement la connaissance de la doctrine de Leibniz, mais celle encore, plus décisive peutêtre pour la formation de son esprit, du système de Newton. Au reste, on ne sait à peu près rien de ces années d'études. Il n’est pas prouvé que Kant ait songé d’abord à la théologie, ni surtout qu’il se soit exercé à la prédication dans des églises de campagne. On ignore même la date précise à laquelle il quitta l’université. On sait seulement que, pendant le semestre d'été de l’année 1746, il présenta au doyen de la faculté de philosophie son premier essai, Pensées sur la véritable estimation des forces vives, imprimé quelques mois plus tard grâce à la libéralité d’un oncle.
La même année, Kant perdit son père. Il n'avait encore aucun grade universitaire et dut, comme la plupart des étudiants pauvres de son temps, demander sa vie à l’enseignement privé. Il fut précepteur dans des
familles nobles durant neuf années, les seules qu'il passa hors de Kænigsberg. Encore ces fonctions ne l’entrainèrent-elles pas au delà de Mohrungen, à vingt-cinq lieues au sud de sa ville natale. Elles ne lui furent pas inutiles, car elles le mirent en contact avec un milieu cultivé et lui donnèrent le goût de l’observation et de la conversation. En 1755, il revient à Kæœnigsberg et obtient la « promotion » avec une dissertation sur le feu, et l’«habilitation », grâce à une dissertation sur les principes premiers de la connaissance métaphysique !. IL ouvre alors un cours libre à l’université, et ses lecons, très vite appréciées par les étudiants, fréquentées même par des officiers, des particuliers ou des étrangers de passage à Kænigsberg, lui assurent dès lors une vie indépendante ?.
Désormais affranchis des soucis matériels, Kant put se livrer sans partage à ses études de prédilection. Pendant près d’un demi-siècle, il réalisa le type du professeur allemand : il lut, fit des livres, enseigna; et ce fut là toute sa vie. Il lut surtout pendant cette période 1755- 70, où l’on voit des influences étrangères orienter l’Allemagne pensante vers une direction nouvelle. C’est l’époque, en effet, où le rationalisme inconséquent de
Wolf s’effrite et fait place à un rationalisme plus rigou-
1. La promotion était l'examen de fin d’études; c’est une sorte de doctorat ; l’'habilitation était une sorte d'agrégation et donnait le droit d'ouvrir un cours libre dans la faculté.
2. Le professeur libre allemand (Privatdocent) ne recoit d’autres honoraires que la contribution versée par chaque étudiant inscrit à son cours et dont le montant est proportionnel au nombre d'heures du cours.
KANT ET SON TEMPS. rl
reux. Les nouveaux Auwf/hlärer, Reimarus et Mendelssohn, renoncent à découvrir un accord avec la tradition biblique et cherchent à fonder une religion naturelle sur le modèle du déisme anglais. Mais au moment même où le rationalisme semble s’affermir, il menace de s’écrouler à son tour sous les coups du scepticisme français et de l'empirisme anglais. Voltaire demande à l’optimisme de justifier, dans le meilleur des mondes possibles, le tremblement de terre de Lisbonne; Hume dénonce l’impuissance de la raison à rien saisir au delà des phénomènes et l'impossibilité de toute métaphysique. En revanche Rousseau, véritable enfant de la nature, à peine effleuré par la vie de salon et le scepticisme élégant de son temps, jette un accent nouveau dans la littérature, proclame les droits du cœur contre ceux de la raison, et fonde sur le sentiment la morale et la religion. Ces courants nouveaux et souvent opposés infusent à l’Allemagne un sang nouveau. L’esthétique s’affranchit du rationalisme de Gottsched ; Winckelmann prèche le retour à la nature, Lessing le dédain des règles et des conventions. En poésie, Klopstock abandonne la mythologie pour les sujets nationaux; Haller s’inspire des grands spectacles de la nature. En philosophie même, le sentimentalisme, le mysticisme même s’insinuent avec Jacobi et Hamann. Le déisme sec des Au/- Ælürer avait restreint autant que possible la part du divin dans la nature : le panthéisme poétique de Herder et de Gæthe le trouve partout et voit dans les religions, non plus une invention des prêtres, mais un
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aspect de l’universelle révélation d'un Dieu immanent à la nature. En un mot l'Allemagne entre dans cette phase de féconde fermentation qu’on désigne du nom si expressif de Sturm-und Drangperiode et d'où jaillira la grande efflorescence lyrique, dramatique et philosophique de la fin du siècle.
Dans quelle mesure Kant subira-t-il ces influences multiples? C’est ce que la suite de ce livre établira. Il suffit de noter ici que la Surm-und Drangperiode, qui bouleversa les idées de sa jeunesse coïncide avec l'évolution morale d'où naquit l'Allemagne moderne. C’est entre 1760 et 1770 qu’il lit Hume, Hutcheson, Shaftesbury et surtout Rousseau. Au premier il doit la genèse de l'idée critique, aux autres l’affermissement de sa philosophie morale. Cette évolution fut lente. L’analyse des ouvrages écrits de 1760 à 1768 nous montrera Kant se dégageant peu à peu du dogmatisme wolffien. C’est en 1769-70 environ que naquit l'idée critique. Cette date, nous Le verrons, est décisive dans l'esprit et dans la vie de Kant. En 1770, il obtient l’ « ordinariat » ! et la chaire de logique et métaphysique grâce à la célèbre dissertation sur la forme et les principes du monde sensible et intelligible, où il jette les bases de sa théorie de la connaissance. On pouvait s'attendre à l'apparition prochaine d'un grand ouvrage, et lui-même y comptait. En réalité, la Critique de la raison pure ne parut qu’en 1781, à Riga ; et cependant ces onze années, durant lesquelles Kant ne